Publication : 26/08/2021
Pages : 380
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1148-0
Couverture HD
Numerique
EAN : 9791022611534

Troll

Eiríkur Örn NORÐDAHL

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22,50 €
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9.99 €
Titre original : Hans Blær
Langue originale : Islandais
Traduit par : Jean-Christophe Salaün

Hans Blær est né hermaphrodite, sa mère a refusé une opération immédiate, et iel s’est choisi le seul prénom épicène de la langue islandaise.

Très jeune, iel a compris que les adultes n’avaient pas le monopole de la définition de la moralité. Et, un jour, iel s’est retrouvé derrière un écran et a su qu’iel pouvait dire tout et son contraire, être ellui et tous les autres en même temps. Et puis, Hans Blær est devenu célèbre, sur Internet, à la radio, à la télé : un freak en croisade contre les gauchos et la bien-pensance, un kamikaze ultra cultivé prêt à brûler tout à son passage, un troll, jusqu’au jour où iel fera le pas de trop et devra fuir la police, le public, la presse – la lie et la pègre…

Voici un roman explosif, drôlement cruel et cruellement poignant, sur les excès idéologiques des sociétés contemporaines, sur la volatilité anonyme des réseaux sociaux et sur les absurdités morales qui imprègnent nos sphères les plus intimes. Eiríkur Örn Norđdahl est un franc-tireur qui semble tirer à l’aveugle sur la foule, mais qui vise entre les yeux des contradictions et de l’hypocrisie sociale du XXIe siècle.

Un chef-d’œuvre qui n’épargne rien ni personne.

  • Lire l'entretien avec l'auteur ici
    Laila Maalouf
    La Presse
  • "C’est un roman brut, puissant, à la fois drôle et émouvant, qui peut paraître déroutant […] Un texte unique et une traduction pour laquelle il faut saluer le travail de son traducteur, Jean-Christophe Salaün."
    Valérie Barbe
    Pages des libraires - Librairie Au brouillon de culture
  • "Troll est un roman de bruit, de fureur et de douleur, qui frappe là où ça fait mal : un de ceux qu’on n’oublie pas." Lire la chronique ici
    Site Addict Culture
  • "Encore une fois, Eirikur Orn Norddahl sort des sentiers battus. Son roman interpelle, interroge et éclaire sur nos contradictions sociétales en n'épargnant personne. Une belle réussite." Lire la chronique ici
    Blog Fragments de lecture
  • "Eirikur Örn Norddhal, écrivain islandais déjà primé pour son roman Illska, signe avec Troll un brûlot, une torpille qui dynamite toutes nos idées reçues sur le genre." Lire la chronique ici
    Site Kimamori
  • "Joyeux trublion littéraire, le géant islandais Eirikur Örn Norddahl n’a peur de rien ni de personne et s’empare avec une intelligence malicieuse des sujets qui fâchent pour cramer au lance-flammes les travers de nos sociétés modernes."
    Léonard Desbrières
    Lire Magazine Littéraire
  • "Le fil du rasoir est le décor romanesque préféré d’Eirikur Örn Norddahl."
    Mathieu Lindon
    Libération

karlotta hermannsdóttir

Vous, écrit-iel dans la pénombre, dans l’automne. Vous, écrit-iel de nouveau, comme si cela en éclaircissait le son. Iel utilise pour parler de sa mère le seul pronom personnel qui lui confère la distance nécessaire pour ressentir quelque chose à son égard sans étouffer sous le poids d’une simple – et simplette – honte.

C’est l’automne, la tempête de neige sévit, mais ce matin, lorsque vous – Lotta Manns, la mère de l’hermaphrodite dont il est ici question – vous réveillâtes, la nature était tout à fait sereine, écrit-iel avant de tendre la main pour attraper son verre. Vous ouvrîtes les paupières et levâtes les yeux sur la mansarde recouverte de papier peint au-dessus de votre tête. Viggó avait pris la mer, les enfants avaient depuis longtemps quitté le nid. Les bambins. La progéniture. Ilmur et Hans et David, ou quels que soient leurs prénoms, à ces chers petits. Vous ne vous demandiez pas pour qui le radio-réveil sonnait. C’était pour vous. Le haut-parleur émit un court extrait de chanson, sans doute la fin d’un air de jazz enjoué – Louis Jordan vous vint à l’esprit, quelque chose dans le genre, et vous vous retournâtes. Peut-être s’agissait-il d’une pub. Deux secondes au plus, vraisemblablement en do majeur – la mère de toutes les tonalités, la famille nucléaire des gammes, le parfait centre hétéronormatif de l’ensemble de la musique occidentale, rien que des notes blanches, et à quatre temps pour ne rien gâcher. Suivit alors un jingle composé de puissants sons de cloche. Il est sept heures. Tout de suite, les informations.

Et voilà.

Si vous aviez eu la présence d’esprit de régler votre radio-réveil sur le mode sonnerie avant d’aller vous coucher, vous vous seriez épargné le flash info. Vous le sentiez, vous l’aviez vu dans votre horoscope, aviez consulté un chiromancien qui l’avait lu dans les lignes de votre main; ce n’était pas la première fois qu’il se passait quelque chose, et parfois le monde tourne de manière autonome, on ne peut pas envisager toutes les perspectives.

Dès que vous entendîtes son prénom – à ellui, ellui qui est votre enfant, dont vous ne savez pas si vous devez l’appeler fils ou fille, car la langue ne s’est pas encore tout à fait adaptée à la réalité et Hans Blær refuse de vous aider –, vous tendîtes le bras vers la table de chevet, appuyâtes sur le bouton Snooze et scellâtes vos paupières comme si l’on menaçait de vous arracher les yeux. Toutefois pas avant d’avoir eu le temps d’entendre:

La police de Reykjavík recherche toujours Hans Blær, personnalité très médiatique, dans le cadre de l’enquête concernant le Refuge, foyer d’accueil et d’accompagnement pour les victimes de viol, après avoir reçu un appel anonyme. On soupçonne que…

Puis plus rien. Silence radio. Du moins dans cette chambre. Parce que vous n’aviez plus la force. La coupe était pleine depuis longtemps, votre vie était devenue une perpétuelle crise de nerfs à cause de cet enfant chéri et de tout ce qu’il vous avait fait subir, à vous ainsi qu’au monde. Vous aviez fermé l’œil pendant cinq heures à peine.

Dire qu’iel avait un jour suscité la fierté de son père et l’adoration de sa mère! La voix enrouée, vous jurâtes à demi-mot, refermâtes les paupières dans l’espoir que le sommeil vous emporte avant que le réveil ne se remette en marche. Dans l’espoir que l’inquiétude s’envole, qu’un autre monde prenne sa place, un autre songe, léger comme le vent…

Les informations étaient terminées quand le radio-réveil s’alluma de nouveau. Le chanteur Ragnar Bjarnason entonnait Quand j’étais à Hambourg. Vous ouvrîtes les yeux avec prudence, soulevâtes vos paupières comme s’il s’agissait de lourdes trappes d’acier. Quand j’étais à Hambourg n’était pas une chanson bien longue et, lorsqu’elle s’achèverait, on pourrait s’attendre à ce que le débat reprenne. Ce ne serait pas la première fois que Hans Blær monopoliserait les ondes.

Vous redressant, vous jetâtes un coup d’œil confus autour de vous avant de vous frotter les yeux. Vous aviez encore envie de dormir, mais vous saviez que ce n’était même pas la peine d’essayer. Les femmes de votre âge ont du mal à retrouver le sommeil une fois réveillées, c’est un truc de jeunes.

Vos vêtements gisaient en une pile informe à côté du lit, en dehors d’un chemisier que, pour quelque raison, vous aviez pris la peine de suspendre à un cintre. Vous enfilâtes les mêmes chaussettes que la veille, gardâtes également les mêmes sous-vêtements, optâtes pour un jogging confortable plutôt qu’un jean – vous ne comptiez de toute façon pas sortir –, puis vous vous levâtes, vous vous boutonnâtes et tendîtes la main vers le chemisier violet.

C’est incroyable… qu’une telle affaire ait pu durer des années, gronda soudain le radio-réveil.

Une voix de femme. Vous finîtes de vous habiller dans la précipitation.

Oui, répondit un homme. Je ne sais pas quoi dire. Je suis sans voix.

– Comme tout le pays, Rúnar. Le pays entier est sans voix.

– Je n’avais pas vraiment d’opinion là-dessus… mais je veux dire…

– Sur Hans Blær?

– Sur ellui. Luielle. Sa Majesté.

– Sa Majesté·e, é-point-e, ironisa la femme.

– En effet! Mais qu’est-ce qu’on peut y faire, Sigga? Qu’est-ce qu’on peut en dire?

– Iel. On doit dire iel, je lae vois, je parle avec luielle.

– Non, je crois qu’iel emploie les pronoms différemment.

– Est-ce à luielle d’en décider?

– Peu importe, ce n’est pas ce dont je voulais parler. Je voulais parler du Refuge.

– Il vaut mieux qu’on passe une autre chanson.

– Il faut bien en discuter.

– Nous ne pouvons pas débattre de quelque chose dont nous ne savons rien.

– Cet homme – s’il s’agit bien d’un homme… les non-binaires sont-ils des hommes?

– Je ne suis même pas sûre que les femmes soient des hommes.

– Qu’est-ce qui a bien pu ellui passer par la tête?

– Rúnar, je vous en prie.

– Excusez-moi, mais je n’arrive pas à le digérer. C’est dégueulasse. Il prend ces jeunes filles…

– Rúnar, sérieusement, ce n’est ni le lieu ni le moment de…

– Si, attendez. Il prend ces jeunes filles sous son aile, prétend vouloir les protéger. Elles vont le voir. Ce sont des victimes. Elles ont été violées, parfois à plusieurs reprises. Et tout ce qu’il trouve à faire, c’est de leur administrer ce… comment ça s’appelle, déjà?

– Propofol.

– Il leur injecte ce pro… propo…

– Propofol.

– Et pendant qu’elles sont inconscientes, Dieu sait ce qu’il leur fait subir!

– Si on passait une chanson, plutôt?

– Et il vient nous faire croire qu’il fait tout ça pour elles. Que ça les valorise.

– Les émancipe.

– Oui, c’est ça. Que c’est pour leur émancipation. Qu’il s’agit d’une sorte de traitement. Est-ce que je suis à côté de la plaque?

– Non. Non, non. Je ne crois pas. Elles prennent bien part à cela.

– Exactement! Elles ont laissé ce monstre les violer en guise de traitement. Avec un pénis fabriqué au bloc opératoire.

– Je ne vois pas le rapport, Rúnar. Iel est un être humain, peu importe ce qui a pu se passer au Refuge. Son pénis, s’iel ou ilelle en a bien un – personne ne le sait vraiment –, a autant de valeur que le vôtre.

– Pour moi, cet hermaphrodite n’a rien d’un individu normal. Il, elle ou iel – et pourquoi pas ça, d’ailleurs? – a outrepassé…

Vous enfermâtes la radio dans la chambre sans prendre la peine de l’éteindre et les voix s’étouffèrent, vous ne les distinguiez plus. Le présentateur poursuivit sa logorrhée rageuse pendant encore quelques minutes, jusqu’à ce que les douces notes de Strange Fruit atteignent la cuisine. Appuyée contre l’évier, vous soupirâtes puis dévissâtes la cafetière italienne, non sans difficulté, y versâtes de l’eau, tendîtes la main vers le pot de café gris clair, illustré de silhouettes noires – des sortes d’hommes des cavernes sans sexe qui formaient une ronde autour du récipient. Vous remplîtes le filtre à ras bord, l’enfonçâtes dans le réservoir et revissâtes la partie supérieure. Lorsque vous ouvrîtes le gaz, vous ne pûtes vous empêcher de contempler, une fraction de seconde, la possibilité de le laisser fuir, de laisser votre vie s’évanouir ou s’envoler en fumée, au choix – vous ne saviez pas exactement comment tout cela fonctionnait. Mais l’allume-gaz était automatique, et en un instant une flamme était apparue sur le brûleur. Une fois encore, vous aviez survécu.

Et merde.

Sur le point de s’éteindre, la bougie vacille, comme en proie à un soudain désespoir. Tâtonnant à la recherche de la poignée, Hans Blær ouvre un tiroir du bureau en bois verni, en sort une bougie neuve qu’iel enfonce dans la cire fondue du bougeoir jusqu’à ce qu’elle tienne, puis allume une flamme aussi faible que celle qui vient de s’éteindre, mais qui éclaire malgré tout le monde, ou ce qu’il en reste.

Voici le monde, il est sombre, mais pas autant, loin de là, que l’appartement de Hans Blær en plein cœur de la ville, où toutes les surfaces, peintes en noir, absorbent les illusions – là-bas, pas de faux-semblant, pas de frivolité, pas de chaos, car là-bas il n’y a rien. Dans les ténèbres qui règnent ici, par-delà les ronds-points de Mosfellsbær, on entend simplement craquer les murs, et il ne se passe rien car il n’y a personne – à peine Hans Blær ellui-même. Une situation cependant passagère, car on court toujours le risque de voir l’aube renaître.

Il s’est mis à neiger il y a peu, et une goutte tombe soudain sur le bureau, à côté d’ellui. Généralement, il ne pleut pas à l’intérieur, ne neige pas, c’est pourquoi iel lève un œil surpris sur la mansarde sans voir de trace d’humidité. Iel enfonce son doigt dans la goutte et la mélange à la poussière du bureau jusqu’à former une boue noirâtre qui finit par se disperser. La réalité est une fabulation, ce qui ne la rend pas moins réelle. C’est une fabulation tout comme l’amour, le trafic routier ou les murs qui nous abritent du vent, comme nos faiblesses, nos pleurnicheries, nos forces et la folie qui parfois nous écarquille les yeux. Sans elle, il n’y aurait rien. La seule chose à faire, c’est de baisser la lumière pour survivre.

Le couvercle coulissant de la huche faisait toujours un étrange bruit creux lorsque vous l’ouvriez. Vous attrapâtes deux tranches d’un pain dit Omega, qui se

Eiríkur Örn Norđdahl  est né à Reykjavik en 1978 et a grandi à Isafjordur. Il a commencé à écrire vers 2000, mais la nécessité l’a amené à faire d’autres choses pour gagner sa vie. Il a  vécu à Berlin en 2002-2004 puis dans plusieurs pays d’Europe du Nord,  en particulier à Helsinki (2006-2009) et en Finlande (2009-2011) et dernièrement au Viêtnam. En 2004 il a été un des membres fondateurs du collectif poétique d’avant-garde Nyhil, en Islande. En 2008, il a reçu le Prix des traducteurs islandais pour sa traduction du roman de Jonathan Lethem, Les Orphelins de Brooklyn. Il a obtenu une mention Honorable au Zebra Poetry Film Festival de Berlin en 2010 pour son animation poétique,  Höpöhöpö Böks. En  2012 Norddahl a reçu le Prix de littérature islandaise, catégorie fiction et poésie, ainsi que le Prix des libraires islandais pour son roman Illska.

Bibliographie