Dans la presse

TELERAMA

Guérillero chilien, Juan Belmonte a choisi d'habiter l'Allemagne. Loin d'une démocratie molle où cohabitent anciens opposants et tortionnaires d'hier. Loin de Santiago, où Véronica, sa compagne, sauvagement torturée par les sbires de Pinochet, vit murée dans le silence blanc de la folie. A 40 ans révolus, sa vie est une suite de combats perdus. Mais le voilà à nouveau rattrapé par l'Histoire. Durant la Seconde Guerre mondiale, soixante-trois pièces d'or appartenant à la Lloyd's ont été volées par les nazis, qui en ont été à leur tour dépossédés par deux policiers du III? Reich. Quatre décennies plus tard, on apprend que cet or si convoité sommeille quelque part au fin fond de la Patagonie. D'anciens agents de la Stasi, devenus chômeurs depuis la chute du mur de Berlin, se lancent dans la course au trésor. La Lloyd's, elle, envoie Belmonte en mission pour récupérer son bien. Un refus de sa part mettrait la vie de Veronica en péril...
Sur cette trame de thriller politique et policier, Sepùlveda écrit un de ces grands livres dont Manuel Vazquez Montalbàn ou Leonardo Sciascia ont le secret. Il utilise le roman comme moyen de sonder le réel, l'actualité, les obscures histoires du monde politique. Il fouille les dossiers et les archives de ces pays d'Europe et d'Amérique en pleine déshérence, il radiographie les peuples et les hommes. Pas de réelle surprise pour Juan Belmonte, qui a perdu ses illusions. Tous les individus qu'il croise sur sa route obéissent à de règles droit sorties des vieux catéchismes militants. Ceux qui ont survécu à la défaite des idéologies, aux mutations démocratiques, aux nouveaux régimes, ne peuvent en aucun cas être des enfants de chœur. Ils ont tué et peuvent à tout moment être à leur tour abattus froidement par leurs alliés d'hier. L'univers du secret politique, comme l'a souvent dépeint John Le Carré, est incertain et mouvant. Dans tous les cas, dangereux. Les héros et les salauds de tous bords sont également fatigués, mais tellement rodés. Dans ce Nouveau Monde ardemment consensuel, ils ne se battent plus pour des idées mais pour de l'or. A défaut de croire encore à Marx, Mao, Staline ou Hitler, les militants orphelins courent désormais après des valeurs plus matérielles.
Courts chapitres, scènes syncopées, très cinématographiques, suspense et angoisse, l'écriture de Sepùlveda n'est plus celle, poétique, ardente, du Vieux qui lisait des romans d'amour ni celle. apaisée, du Monde du bout du monde. Ici, l'écrivain chilien a troqué sa plume d'amoureux de la nature contre celle, plus sombre et désespérée, des écrivains de romans noirs. Triste constat que celui de Belmonte : l'aventure avec un A majuscule n'est plus possible. Plus possibles non plus les rêves fous de liberté, fraternité et justice sociale qui animaient tous ceux qui, comme lui, ont tout sacrifié -leur propre vie et celle des êtres qui leur sont chers- pour des idées. Après l'age des illusions est arrivé celui des comptes.
Une question pourtant traverse les pages de ce roman d'une violence désespérée. Et si l'aventure c'était tout autre chose que ce qu'on avait cru jusque-là ? Et si l'aventure ce n'était pas partir au bout du monde, traverser mers et océans, se battre dans des guérillas, vivre dangereusement ? Et si c'était simplement interrompre cette course folle contre la montre, qu'on croyait être la vraie vie, et regarder au fond des yeux l'autre, que l'on a toujours aimé sans avoir jamais pris le temps de le lui dire ?
Dans les dernières pages d'Un nom de torero, Juan Belmonte est au pied de l'immeuble où habite, prisonnière dans son enceinte de douleur et de silence, Veronica, qu'il n'a pas revue depuis que son corps a été découvert inanimé et torturé dans un dépôt d'ordures de Santiago. La plus grande et la plus difficile aventure de sa vie commence : "Regarder la vie en face" après avoir "vu les reflets d'or de la mort."