Publication : 15/01/2003
Pages : 372
Grand Format
ISBN : 2-86424-447-0

Au nom de Salomé

Julia ALVAREZ

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21 €
Titre original : In the Name of Salomé
Langue originale : Anglais
Traduit par : Martine Laroche

En 1960 Camila prend sa retraite de professeur, elle range ses archives avant de partir travailler à Cuba et retrouve le journal de sa mère, Salomé Ureña, une grande poète dominicaine.
Julia Alvarez nous restitue ici les destins croisés, passionnants et tragique de ces deux femmes: Salomé Ureña (1850-1897) et sa fille, Camila (1894-1973).
Salomé, la métisse, dont l'œuvre poétique mobilise tout un peuple contre la dictature, pas très jolie et mariée à un séducteur plus jeune qu'elle, qui l'aime mais se sert surtout de son prestige de poète pour faire une carrière politique. Salomé lutte contre toute la bonne société car elle prétend apprendre à lire aux filles, à penser aussi. Elle lutte contre la pauvreté pour élever trois enfants avec un mari absent. Elle lutte contre la tuberculose. Après elle, Camilla a mené un autre combat pour survivre dans une famille dont les trois frères ne pourraient pas comprendre qu'elle puisse être attirée par une autre femme.

Julia Alvarez écrit un livre magnifique sur les passions réprimées, les secrets de famille et les choix difficiles. Elle nous fait pénétrer l'intimité de deux femmes hors du commun, avec force et tendresse.

  • « Un livre beau et grave. »
    Alexie Lorca
    LIRE
  • "La grande réussite d'Alvarez, ici, est de parvenir à donner à Salomé, alors qu'elle n'est plus, la consistance du vivant, et à Camilla l'évanescence des fantômes. Chez elle, les vivants et les morts se reflètent dans un jeu de miroir infini. Et c'est là, justement, que se trouve la clé pour ses héroïnes : " Peut-être est-ce la seule façon d'exorciser les fantômes. De devenir eux. "
    Avril Ventura
    LES INROCKUPTIBLES
  • "Passions extrêmes. Il fallait une femme pour mettre en équation avec autant de justesse les destins entravés d'autres femmes. L'une, Salomé (1850-1897), d'origine dominicaine, fut métisse à Cuba, poétesse au physique peu avenant, mariée à un bell?tre le plus souvent absent et mère de trois enfants dont Camila (1894-1973) qui allait se battre pour survivre à la vigilance de sa propre famille, dont trois frères incapables d'imaginer qu'elle puisse être attirée par une autre femme. Le récit d'une romancière douée, née à Saint-Domingue en 1950, qui enseigne la littérature aux Etats-Unis."
    LE VIF/ L'EXPRESS

Départ de Poughkeepsie

Juin 1960

Elle est sur le seuil de la porte, c'est une grande femme, élégante, à la peau d'un brun satiné (Une Italienne du Sud? Une Juive méditerranéenne? Une noire à la peau claire, qui a le droit d'être considérée comme une blanche grâce à ses diplômes?), et elle passe en revue les pièces vides de ce qui a été son foyer au cours des dix-huit dernières années.
En ce moment, en plein mois de juin, il fait très chaud dans le grenier. Lorsqu'elle a été titularisée, il y a des années de cela, le recteur lui a proposé un appartement plus moderne, plus proche du campus. Mais elle a refusé. Elle a toujours aimé les greniers, leur mystère, leurs coins et leurs recoins où peuvent se cacher ceux qui ne sont jamais tout à fait à l'aise chez eux. Et celui-là a une merveilleuse lumière. Des rayons de soleil fourmillent de grains de poussière, comme si l'air qui entre était vivant.
Il est temps qu'un sang nouveau irrigue cette vieille maison. Au deuxième étage, juste au-dessous d'elle, Vivian Lafleur, du département de musique, prend de l'âge et devient également un peu sourde. Chaque année, les fortissimo du piano se font plus nombreux, à cause du pied qui s'alourdit sur la pédale. Dot, sa sœur aînée, a déjà pris sa retraite, elle a quitté le bureau des admissions et s'est installée chez sa "petite sœur". Viens vite, Viv, crie-t-elle parfois de sa chambre. La musique se tait. Est-ce que Dot deviendrait folle? Au rez-de-chaussée, Florence, retraitée du département d'histoire, a été rappelée lorsque la jeune médiéviste de Yale a trébuché sur une bouche d'égout et s'est brisée la cheville. "Je lui suis tellement reconnaissante." Un jour, Flo l'avait prise à part, en bas, près de leurs boîtes aux lettres. "Je devenais cinglée dans cette maison du Maine."
Elle est, elle-même, inquiète du vide qui l'attend. Sans enfant et sans mère, elle est une perle détachée du collier des générations. Elle ne laisse derrière elle que quelques proches collègues, comme elle à la veille de la retraite, et ses étudiantes, ces jeunes immortelles avec le subjonctif espagnol bien ancré dans leurs têtes, espère-t-elle.
Elle ne doit pas se laisser aller à la morbidité. On est en 1960. Castro et ses partisans barbus font des déclarations inquiétantes et formidables sur la nouvelle patrie qu'ils sont en train de créer. Le Dalaï-Lama qui a fui le Tibet l'année dernière, avec les Chinois à ses trousses, a proclamé: il faut aimer ses ennemis, sinon tout est perdu. (Mais tu as tout perdu, pense-t-elle.) Cet hiver, elle a lu un article au sujet d'une expédition conduite en Antarctique par Vivian Fuchs. Sir Vivian a demandé au monde d'accepter de ne pas déverser ses déchets nucléaires dans cette région. (Pourquoi les déverser en quelque endroit que ce soit? se demande Camila.) Mais ce sont des signes positifs, se répète-telle, des signes positifs, oui. Ce n'est pas nouveau chez elle: ces efforts pour se sortir d'un état d'esprit dépressif qu'elle a hérité de sa mère. Bien sûr, le tableau général est parfois plutôt sombre. Et alors? Emploie ton subjonctif (se redit-elle encore une fois). Fais un vœu. Qui aille à l'encontre de ce qui est possible, de ce qui est évident.

La plupart de ses affaires ont déjà été expédiées, plusieurs valises et cartons, des années d'accumulation, triées avec l'aide de Marion et réduites à l'essentiel. Elle emporte uniquement sa valise ainsi que la malle contenant les papiers et les poèmes de sa mère que les jeunes gens de l'équipe de gardiennage sont en train de transporter vers la voiture qui attend. Quand on pense qu'il y a quelques mois seulement, elle consultait ces poèmes dans l'espoir d'y déceler des signes. Cela la fait sourire, ce stratagème trop facile qui devait résoudre, croyait-elle, la grande question de sa vie. Pour s'amuser, elle imagine en cet instant les nombreuses vies qu'elle a vécues sous le titre de l'un ou l'autre des poèmes de sa mère. Comment serait intitulée celle qui s'annonce? Confiance dans l'avenir? L'Arrivée de l'hiver? ou (pourquoi pas) Amour et Nostalgie?
Nouveau coup de klaxon. Sa vie future risque de s'intituler Ruines si elle ne descend pas immédiatement! Marion est pressée de partir, le visage rouge, elle jure et secoue le volant de la voiture tout en effectuant un demi-tour. C'est bien une femme qui conduit, murmure dans sa barbe l'un des porteurs de bagages.
Marion et Les, son nouveau mari, ont fait le voyage en avion pour l'aider à déménager. (Le compagnon de Marion depuis dix ans lui a finalement proposé de l'épouser.) Aujourd'hui, les deux meilleures amies vont partir pour la Floride dans une voiture de location. Les a déjà été déposé (c'est le verbe employé par Marion) dans le New Hampshire chez sa fille, pour que Marion et Camila puissent faire ensemble ce dernier voyage. Pendant tout le trajet jusqu'à Baltimore, Jacksonville puis Key West où elle embarquera sur un ferry pour La Havane, Marion va essayer de la convaincre de modifier ses plans.
- Tous les gens importants quittent le pays.
- Eh bien, je n'aurai pas de problème. je ne suis Personne -Qui es-tu?"
Elle aime citer Miss Dickinson dont elle a visité un jour la maison, et dont le talent passionné lui rappelle celui de sa propre mère. Emily Dickinson est aux Etats-Unis ce que Salomé Ureña est à la République dominicaine - quelque chose d'approchant. L'une de ses nièces - est-ce Lupe? - adore ces analogies dans les livres de jeux que leur apporte Camila lorsqu'elle vient les voir. Mais en ce qui la concerne, elle se sent toujours nerveuse lorsqu'on lui demande de mettre les choses à la place exacte qui est la leur. Il n'y a qu'à regarder ma vie, pense-t-elle, ici et là-bas, là-bas et ici.
Mais là, tout de suite - "Est-ce qu'on va battre le tambour, souffler de la trompette et jouer un air de flûte?" demande Marion, taquine - , Camila rentre chez elle, ou s'en approche autant qu'elle peut. Trujillo a fait de son pays un choix impossible. Peut-être que tout se terminera bien, peut-être, peut-être.


- Tu n'es pas personne, Camila, proteste son amie. Ne fais pas ta modeste!
Marion adore se vanter. Originaire du Middle West, elle est facilement impressionnée par les gens importants, en particulier lorsqu'ils viennent de la côte ou de l'étranger. (La mère de Camila était une poète célèbre. Son père était Président. Son frère était maître de conférences à Harvard.) Marion pense peut-être que l'impact de cette aura de célébrité endiguera le flot de préjugés qui se déverse souvent sur les étrangers et les gens de couleur, dans ce pays. Elle devrait pourtant savoir à quoi s'en tenir. Comment peut-elle avoir oublié la croix en train de brûler sur la pelouse devant sa maison, au cours de l'été que Camila a passé chez les Reed, dans le nord du Dakota, il y a très longtemps?
- Vous avez encore besoin d'un coup de main, Miss Henry? demande l'un des gaillards de l'équipe de gardiennage. Son nom est Henríquez (avec l'accent sur le i), elle le leur a dit plus d'une fois, et ils ont répété lentement son nom, mais lorsqu'elle leur demande à nouveau un service, ils ont oublié, Miss Henry, Miss Henriette.
A quelque distance de là, dans Collège Street, un groupe de jeunes étudiantes vêtues de robes-chemisiers de couleur claire, se hâtent vers une dernière réunion. Elles ressemblent à des fleurs libérées de leurs tiges.
L'une d'entre elles se retourne soudain, une main à hauteur des sourcils pour protéger ses yeux du soleil, crinière rousse. Hasta luego, profesora, crie-t-elle en direction des fenêtres étincelantes du grenier.
Elle n'a pas pu me voir, pense le professeur. Je ne suis déjà plus là.

Avant de partir, elle fait le signe de la croix - une vieille habitude dont elle n'a pas pu se défaire depuis la mort de sa mère, il y a soixante-trois ans.
Au nom du Père et du Fils et de ma mère, Salomé.
C'est sa tante Ramona, la sœur unique de sa mère, qui lui a appris ce signe de croix. Cette chère vieille Mon, ronde et brune, un tortillon de cheveux noirs sur la tête, Bouddha dominicain mais sans une once de la sérénité du bodhisattva. Mon était plus superstitieuse que religieuse et par-dessus tout plus revêche. Dans ce temps-là, la tradition voulait qu'on embrasse la main de chacun de ses parents et qu'on demande leur bénédiction avant de quitter la maison. La bendición, mamá. La bendición, papá.
(Lorsqu'elle leur a parlé, en classe, de cette ancienne tradition, les jeunes Américaines ont fait la moue. Quel pensum! a dit la jeune fille, potelée et pleine de taches de rousseur, de Cooperstown, en relevant un coin de sa bouche comme si cette coutume du vieux monde sentait mauvais.)
Lorsque sa mère est morte, Mon a eu l'idée de ce signe de croix pour que Camila puisse ainsi demander la bénédiction de Salomé. Pour fortifier un souvenir qui s'effaçait et devenait chaque année plus irréel, jusqu'au jour où il n'est plus resté de sa mère que son histoire.
Parfois, la phrase prononcée est un mélange de prière et d'imprécation: comme en ce moment où elle la marmonne à voix basse en entendant, venu d'en bas, le coup de klaxon violent et grossier. Marion va finir par tuer Dot! Les deux sœurs ont toujours été gentilles envers leur paisible voisine du dessus, de cette gentillesse condescendante des autochtones envers les étrangers qui ne leur font pas peur. Chaque hiver, Dot tricote ses horribles accessoires assortis que Camila se sent obligée de porter de temps en temps, pour bien montrer qu'ils lui plaisent.
Un nouveau et violent coup de klaxon, puis l'appel lance:
dis donc, Camila! Tu as eu un infarctus, là-haut ou quoi? Elle se penche par la fenêtre de derrière et fait signe à son amie qu'elle descend immédiatement. Marion attend debout, à côté de sa voiture de location, une Oldsmobile bleu turquoise des Caraïbes. Elles ont discuté de la couleur. (Moi qui suis née aux Caraïbes, je n'ai jamais vu un bleu comme celui-là, lui a fait remarquer Camila. Mais le manuel d'emploi que Marion a extirpé de la boîte à gants spécifie bien bleu turquoise des Caraïbes.) Les mains sur les hanches, dans un pantalon ample, une écharpe à motif cachemire autour du cou (comment est-ce possible qu'elle soit née dans le nord du Dakota?), Marion pourrait être le professeur d'art dramatique du collège, en train de vitupérer contre les filles sur la scène. Des années d'enseignement de culture physique valent à Marion d'avoir gardé la forme et d'être toujours svelte, elle déplace de l'air partout où elle met les pieds. Vous êtes espagnole, vous aussi? lui demande-t-on souvent, et avec ses cheveux noirs et ses yeux brillants, Marion pourrait passer pour une Espagnole, bien que sa peau soit si pâle que le père de Camila craignait qu'elle ne fut anémique ou tuberculeuse.
Elles ont vécu tellement de choses, dont il vaut mieux que certaines soient enterrées dans le passé, surtout maintenant que Marion est une femme mariée et respectable. (Respectable, ça, c'est moins sûr, dit-elle en riant.) Dans ses opinions politiques, Marion est pourtant aussi conservatrice que son nouveau jeune mari, Lesley Richards III, à qui son bronzage perpétuel donne l'air d'être enduit de laque, comme s'il était embaumé pour la postérité. Il est riche, alcoolique et criblé de maux.
Elle ne devrait pas avoir de si mauvaises pensées.
A côté de la porte est suspendu l'arbre généalogique dressé par l'étudiante qui l'a aidée à trier le contenu des malles familiales. C'est en nettoyant l'appartement sous les combles que Camila a découvert cette feuille de papier, sûrement oubliée par mégarde. Elle a trouvé si drôle la vision que cette jeune fille avait de sa vie qu'elle l'a fixée sur son tableau d'affichage. Elle pense un instant l'emporter puis décide de laisser ce curieux memento à la prochaine locataire qui pourra méditer là-dessus.
Nouveau coup de klaxon, nouvelles sommations.
Le voyage sera long jusqu'en Floride. Elle a calculé le trajet sur l'énorme atlas de la bibliothèque, en se servant de ses doigts pour mesurer la distance. Chaque doigt correspond à un jour de route. Cinq doigts, toute une main, avec Marion qui chantera de vieilles chansons scoutes et qui conduira trop vite, sans compter que la valise de Salomé est attachée sur le toit de la voiture. Sur le siège du passager, Camila attache sa ceinture de sécurité en espérant qu'elles ne traverseront pas une tempête, elle espère et prie pour que Marion n'essaye pas de la faire revenir sur sa décision en lui rappelant qu'elle a soixante-six ans, qu'elle est seule, qu'elle devrait penser à sa pension de retraite, penser à son avenir, penser a s'installer dans un pavillon, juste en bas de la route où habite Marion, au moins jusqu'à ce que la situation soit plus calme dans son pays, dans ces petites îles au tempérament volcanique.
Au nom de ma mère, Salomé, répète-t-elle intérieurement. Elle a besoin de toute l'aide qu'elle peut obtenir ici, à la fin de sa vie aux États-Unis.

Quelque part sur la route, après Trenton, dans le New Jersey, pour empêcher son amie agitée d'être sans cesse distraite (Allume-moi une cigarette, s'il te plaît. Est-ce qu'il reste des chips? Je boirais bien un soda!), elle lance: et si je te racontais pourquoi j'ai décidé de rentrer? A la minute où elle a débarqué, il y a quelques jours, pour aider son amie à faire ses bagages, Marion a harcelé Camila. Mais pourquoi? Pourquoi? Je veux savoir. Qu'est-ce que tu espères réaliser avec une bande de guérilleros grossiers, pas rasés et pas lavés, à la tête d'un pays?
Marion prononce mal le mot, volontairement, pense-t-elle, et elle entend gorillas. Guérilleros, rectifie Camila, en faisant sonner les r.
Elle a eu peur d'avoir l'air ridicule en expliquant qu'elle voudrait, juste une fois avant la fin de sa vie, se consacrer tout entière à une chose: oui, comme sa mère. Ses amies vont être inquiètes et se dire qu'elle a perdu la tête, trop de sucre dans le sang, sa cataracte brouille tous les degrés de sa vision. Et la désapprobation de Marion serait pire que tout, parce que non seulement elle ne sera pas d'accord avec le choix de Camila mais, en plus, elle tentera de la sauver.
Marion s'est tournée vers elle. Un bref instant, la voiture déboîte sur la gauche. Un coup de klaxon, derrière elles, fait sursauter Marion qui se rabat juste à temps.
Camila respire profondément. L'avenir s'achèvera peut-être plus tôt qu'elle ne le pense.

- Je suis tout ouïe, dit Marion lorsqu'elles ont toutes deux repris leurs esprits.
Le cœur de Camila bat encore très fort, comme l'une de ces chauves-souris qui battait des ailes, parfois prisonnière de son grenier, et elle était obligée d'appeler l'équipe de gardiennage pour qu'ils la fassent sortir. Je dois revenir un peu en arrière, dit-elle. Je dois commencer par Salomé.
- Est-ce que je peux t'avouer quelque chose? demande Marion, mais en réalité, ce n'est pas une question car elle n'attend pas la réponse de Camila. S'il te plaît, ne le prends pas mal, mais franchement, je crois que je n'aurais jamais entendu parler de ta mère si je ne t'avais pas rencontrée.
Elle n'est pas surprise. Les Américains ne s'intéressent pas aux héros et aux héroïnes des pays mineurs, à moins que quelqu'un ne tourne un film à leur sujet.
Devant elles, sur un panneau publicitaire, un homme fume une cigarette; derrière lui, un troupeau de vaches attend qu'il ait fini.
- Alors, ton histoire? Marion veut savoir.
- Je te répète que je dois commencer par ma mère, autrement dit, par la naissance de la patria, puisqu'elles sont nées toutes les deux à peu près en même temps.
C'est sa voix et pourtant, curieusement, ce n'est pas la sienne. Toutes ces années de classe. Rodolfo, son demi-frère, appelle ça son handicap d'enseignante, cette façon qu'elle a de se fondre dans ce qu'elle enseigne. Elle a vécu ça toute sa vie. Bien avant de mettre le pied dans une salle de classe, elle était habituée a s effacer, à devenir la troisième personne, un personnage secondaire, la meilleure amie (ou la fille!) de la première personne, héros ou héroïne, en train de mourir. Sa mission dans la vie, le rideau une fois tombé, c'est de raconter l'histoire de gens célèbres qui sont morts.
Mais Marion ne va pas la laisser faire. Camila en est encore aux premières années de la vie de Salomé et des guerres d'indépendance lorsque son amie l'interrompt:
- Je croyais que tu allais enfin parler de toi, Camila.
- Mais c'est de moi que je parle.
Et elle attend qu'elles aient dépassé un énorme camion, avec un voilier qui navigue sur ses flancs d'aluminium, avant de reprendre depuis le début.

Julia Alvarez est née en 1950 à Saint-Domingue. Elle passe les dix premières années de son enfance à Saint-Domingue. Puis elle quitte l’île en 1960 pour New-York, son père étant impliqué dans un complot contre le dictateur Trujillo. Elle vit actuellement dans le Vermont où elle enseigne la littérature. Elle a monté avec son ami une ferme littéraire, Alta Gracia.
Elle publie en 1991 son premier roman, How the García Girls Lost Their Accents.

Bibliographie