Publication : 14/01/2004
Nombre de pages : 288
ISBN : 2-86424-487-X
Prix : 18 €

La Mort se lève tôt

Ramon DÍAZ-ETEROVIC

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Titre original : Angeles y solitarios
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Bertille Hausberg

La vie est compliquée pour un détective privé à Santiago du Chili et Heredia a déjà perdu beaucoup d'illusions et d'amours, lorsqu'un nouvel assassinat l'empêche de retrouver un vieil amour. Son enquête l'amène au cœur d'un réseau impénétrable de complicités secrètes mêlant anciens policiers de la dictature, trafiquants d'armes et juges vénaux. Dans le sillage de Heredia, nous découvrons la marginalité urbaine, les pouvoirs cachés et la violence qui couve dans la ville de Santiago.

Pourtant, c'est au cours de cette recherche désespérante que le destin va placer sur le chemin de ce solitaire un ange inattendu qui pourra peut-être venir à bout de son incurable solitude.

Le seul témoin imperturbable de ces bouleversements est évidemment le philosophe, gardien et confident de Heredia, le chat Simenon, qui manifeste cependant qu'une présence féminine comme celle de Griseta présente quand même, en terme de confort, quelques avantages.

  • "Ses possibilités de survie étaient aussi minces que celles de pincer les fesses d'Isabelle Adjani". Ca, c'est du Ramon Diaz-Eterovic, auteur de polars chilien né en 1956 à Punta Arenas, et dont le héros s'appelle Heredia, détective de profession, grand amateur de citations littéraires et propriétaire d'un chat moralisateur prénommé, lui, Simenon.
    Laurent Nicolet
    LE TEMPS
  • Son intrigue a beau être habilement menée, prenante, riche en rebondissements, inquiétante de vraisemblance, le bonheur pris à le lire est avant tout affaire de rythme, de phrases, de rencontres au coin de bars, de mélancolie ambiante? Comme son titre le laisse entendre, La mort se lève tôt est un roman noir. Dictature, pouvoirs occultes, violence organisée y conjuguent leurs effets. Mais l'auteur prend soin d'y ajouter un savoureux mélange d'ironie et de poésie.
    Pascale Haubruge
    LE SOIR
  • Retrouvez l'intégralité de l'article écrit à l'occasion de la parution de La Mort se lève tôt sous format pdf en cliquant ici
    OURS POLAR

1

Et soudain le silence. Rien à dire. Seul à une heure où le bruit des véhicules passant dans la rue perçait les murs de l'appartement et où l'air brumeux de la ville s'arrêtait à la fenêtre à travers laquelle j'ai l'habitude de surveiller les mouvements du quartier, le va-et-vient de ses habitants dans ces coins de résistance chargés de mémoire et de petites misères quotidiennes. J'observais depuis un quart d'heure l'enveloppe posée sur le bureau, près du cendrier d'onyx débordant de mégots et de mon verre de vodka rituel. Rien à dire. Le galop des fantômes autour du bureau et l'image soudaine de cette femme, émergeant du souvenir avec la solidité d'un poignard. Le verre, les mégots, l'attraction de l'enveloppe m'invitant tranquillement à découvrir son contenu. Sur l'une de ses faces, mon nom: Heredia. Sur l'autre, trois lettres; des initiales qui me ramenaient cinq ans en arrière à la nuit où j'avais connu cette femme, belle et éphémère, comme toutes celles que j'étais condamné à entraîner avec moi au-delà d'une rencontre occasionnelle.

J'ai pris l'enveloppe et je l'ai fait jouer entre mes doigts, comme la carte de la chance dans une partie dont j'étais toujours le perdant. Que pouvait-elle dire de nouveau? Probablement rien qui puisse changer notre situation. Les timbres collés sur l'enveloppe portaient le tampon de Buenos Aires et je me suis dit qu'elle devait contenir une carte postale, semblable aux trois précédentes, avec des reproductions de tableaux que tous deux nous aimions. Chagall, Hooper, Botticelli. Sa question. Comment vas-tu? Et la trace de ses lèvres, d'un rouge intense, qui m'avaient terriblement manqué en des instants que je préférais oublier mais qui se répétaient inlassablement comme le tic-tac de la pendule.

J'ai posé l'enveloppe sur le bureau et étudié les possibilités de laisser mourir cette journée de façon moins lamentable. Il n'y avait pas assez de vodka, un reste insignifiant comme les ailes d'une mouche noyée dans les cabinets, et les murs de l'appartement semblaient plus étriqués qu'à l'ordinaire. Je pouvais sortir faire un tour. Aller au bar du coin pour parler de courses hippiques avec le garçon et écouter les conversations incohérentes des derniers poivrots. Ou encore entrer au Mamà Sam, le cabaret où je trouvais toujours une fille disposée à s'asseoir près de moi en échange de deux ou trois Martini et d'un peu de patience pour écouter sa triste histoire, réelle ou inventée, de mère célibataire. Ça n'allait pas bien loin et n'avait pas une grande importance. Je pouvais aussi prendre les clés de ma voiture et m'en aller parcourir les rues du centre pour essayer de trouver un passager et justifier ainsi l'argent investi six mois plus tôt pour déguiser ma voiture en taxi. Une idée ridicule, résultat de plusieurs mois de désœuvrement. Stevens, mon voisin, le disait bien: avec la crise économique, les gens se serraient la ceinture et il ne restait plus de maris jaloux prêts à investir leurs économies pour découvrir les secrets de leur femme. Mais je ne perdais pas espoir et la plaque de cuivre vissée sur la porte de mon cabinet témoignait toujours de ma qualité de détective privé; un métier aussi solitaire que celui des putes et des écrivains.

J'ai allumé une cigarette et soutenu trois secondes le regard de Simenon qui m'observait de ses yeux lumineux et moqueurs; il rentrait d'une promenade sur les toits du voisinage et n'avait d'autre utopie que celle de manger son poisson quotidien et de disposer d'un coin tiède dans l'appartement. Il était allongé sur les baskets achetées au marché aux puces de la Gare centrale après avoir écouté le sermon d'un médecin qui m'avait conseillé d'arrêter de fumer et de faire de l'exercice pour atténuer la rigidité douloureuse de mes os. Un bon conseil même si ce charlatan avait fumé six de mes cigarettes pendant la consultation et si l'ampleur de son tour de taille s'inscrivait en faux contre l'enflure de son sermon.

- Fais-le une bonne fois pour toutes, a dit Simenon. Tu meurs d'envie de savoir ce qu'il y a dans l'enveloppe et seul ton stupide orgueil t'empêche de l'ouvrir.

- On t'a demandé ton avis?

- C'est gratuit, Heredia. J'ai de la tendresse pour toi, tu le sais bien.

- De la tendresse? Tu as certainement trouvé ce mot dans le dictionnaire et tu l'emploies sans savoir ce que ça veut dire.

- Ouvre l'enveloppe! Tu adores recevoir des lettres, les mettre dans ta poche et te promener avec pour imaginer que quelqu'un t'aime. Tu as peur?

Je me suis levé. J'ai vérifié que les clés de la Lada étaient bien dans ma veste avant de me diriger vers la porte. L'immeuble semblait désert et, d'un appartement situé à l'étage supérieur, arrivait la voix de Vladimiro Mimiça commentant un match de foot entre l'Université du Chili et l'Union espagnole. J'ai ouvert l'enveloppe et suis entré dans l'ascenseur. Arrivé dans la rue, j'en connaissais le contenu. La femme du passé m'annonçait son voyage à Santiago. En comparant les dates inscrites au verso de la carte postale, j'en ai déduit qu'elle logeait depuis trois jours à l'hôtel Comet, à six ou sept pâtés de maisons de mon appartement, plus près de moi que je n'aurais jamais imaginé l'avoir un jour.

J'ai cherché deux pièces de cent pesos dans les poches de mon pantalon et me suis arrêté devant une cabine téléphonique, en face du magasin Bata du quartier. Une voix froide et guindée m'a récité la présentation de l'hôtel aussi étoilé que le ciel d'une nuit d'été. J'ai voulu demander après elle, je n'ai pas pu. La voix a répété sa rengaine et, dégoûté, j'ai raccroché. Ensuite j'ai ajusté mon nœud de cravate et abandonné l'idée de prendre le taxi qui m'attendait à cinquante mètres de là.

Je voulais utiliser mon temps à essayer d'oublier. Déambuler dans le quartier ou peut-être voir un film pour contenir la furie de l'inévitable. Cette marée bleue qui me couvrait comme une sueur malsaine et me forçait à me mordre les lèvres pour ne pas saisir quelqu'un au collet et le secouer pour des raisons que je ne comprenais pas moi-même. Lassitude, envie d'être ailleurs ou de disparaître dans un village au bord de la mer. Autant de mauvaises, d'inutiles solutions. Personne ne se fait d'illusions à quarante-cinq ans quand on traîne des blessures intérieures, un optimisme rogné à petits coups, des doutes toujours plus épais et plus profonds. Oui, rien à dire. Pareil à un personnage d'Onetti, je me sentais toujours aussi seul et aussi loin.

Né à Punta Arenas en 1956, Ramon Díaz-Eterovic est l’un des leaders incontestés de la nouvelle génération d’écrivains -nés depuis 1948- qui symbolisent le mouvement artistique le plus attrayant de la scène culturelle du Chili des années 90. Parallèlement à son travail d’écriture, Díaz-Eterovic participe activement à la Société des Ecrivains du Chili, qu’il a présidé de 1991 à 1993. Ramon Díaz-Eterovic est un écrivain très prolifique, il a publié un grand nombre de nouvelles et de story-boards pour des dessins animés et de la poésie. Il manifeste un intérêt profond pour la psychologie humaine et une forte intuition pour les histoires à intrigues. Ramon Díaz-Eterovic a été récompensé par de nombreux prix littéraires, et parmi eux, par le prix renommé Anna-Seghers 1987 en Allemagne, le prix Dashiel Hammett en Espagne et en 2007, le prix municipal de Littérature de Santiago (Chili).

Bibliographie