Publication : 07/03/2013
Nombre de pages : 320
ISBN : 978-2-86424-907-8
Prix : 19 €

La Sauvage

Jenni FAGAN

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Titre original : The Panopticon
Langue originale : Anglais (Ecosse)
Traduit par : Céline Schwaller

Anais s’est violemment débattue pour échapper à la police. Sa jupe est tachée de sang, mais tout ce dont elle se souvient c’est d’un écureuil.

Elle est conduite au Panopticon, un centre pour adolescents difficiles, où elle rencontre d’autres gamins. Isla l’anorexique, séropositive et mère de jumeaux, qui pratique l’automutilation et Tash qui l’aime, et se prostitue pour gagner l’argent de l’appartement où elles vivront ensemble. Les garçons sont tout aussi perdus et perturbés, le quotidien oscille entre fugue et défonce. Tous sont des enfants abandonnés, ou pire, par tous les adultes qu’ils ont rencontrés.

Les travailleurs sociaux qui les surveillent sont dépassés ou indifférents.

Trimbalée de foyers en familles d’accueil depuis sa naissance, Anais a l’impression d’être un sujet de laboratoire prisonnier d’une expérimentation. Elle décide de mettre fin à l’expérience et de reprendre sa liberté. Elle a quinze ans, elle est intelligente, belle et insoumise.

Dans un style rapide, brillant, plein de l’énergie de ses personnages, Jenni Fagan nous communique sa tendresse pour cette héroïne touchante et vitale autour de laquelle elle construit son roman.

  • « Je viens de terminer La sauvage. Dur mais j'ai vraiment adoré. »

    Noéllie Taxu-Jouannet
  • « Au-delà d'une magnifique tranche de vie bousillée dès le départ, des petites joies et des peines de ces gamins foutus que la société ne veut pas récupérer, Jenni Fagan joue avec l'angle mort de la réalité ou de la vérité. On ne saura jamais si le réel dérape ou si Anais perd les pédales. On voudrait la croire quand elle clame son innocence mais on doute, tout le temps (contrairement aux adultes qui l'entourent, convaincus qu'elle est coupable). Dans un réel déformé, où la folie affleure, Anais trouve néanmoins une incroyable énergie à vivre, à s'inventer des vies, des rêves. Une énergie brutale et un rien désespérée, mais communicative. »

    Charybde 1
    librairie Charybde (Paris 12e )
  • « Une pépite !! Le portrait merveilleux d'une révoltée au coeur tendre. Anais a quinze ans, elle raconte avec brio et violence sa petite enfance cabossée, trimballée de familles d'accueil en foyers, ses fugues et ses défonces, ses provocations et ses coups de gueules. Elle vient d'atterrir dans un centre pour ados récalcitrants. Elle se fait des copines et des copains, d'autres oiseaux tombés du nid, anorexiques, séropositifs, drogués, névrosés ou pire. Une chose ici lui semble évidente, elle ne va pas rester dans ce circuit plus longtemps. Intelligente, lucide et énergique, Anais rêve d'une vie d'artiste à Paris au bout d'une vieille rue pavée où on lui ficherait enfin la paix. Elle se voit débarquer sur le dos d'un chat volant... L'imaginaire poétique d'Anais la sauve du glauque de ses journées. Le style vif et tonique de l'auteur apporte une vitalité étonnante à ce personnage de jeune rebelle. Elle est terriblement attachante Anais, attendrissante et puis souvent très drôle. Son langage pourtant très cru ne tombe jamais dans le vulgaire. Certains dialogues musclés feraient un carton au cinéma. L'auteur nous parle d'espoir et de désespoir, d'amour et de haine, elle montre du doigt ces foyers de galère pour jeunes paumés, le personnel d'encadrement, mal formé et totalement dépassé. Elle dénonce une société qui fabrique des délinquants et qui les punit au lieu de les aider. Un roman bouillonnant de vie, intelligent et puissant. Un talent de conteur rare. A lire de toute urgence !!
    J'ai adoré : l'humanité simple et touchante qui se dégage de ces pages, la force narrative et évocatrice de l'auteur. C'est le roman le plus fort que j'ai lu en ce début d'année. »

    Brigitte Namour
    Librairie Salon de thé Lilly in the Vallée (Cormeilles en pays d'Auge)
  • « Un premier roman bouleversant, traduit de l'écossais, de Jenni Fagan. Ames sensibles s'abstenir car le destin d'Anaïs est violent, très violent mais ce personnage ambigu, douloureux est magnifique et est une belle leçon de vie.
    Dans un style rapide, parfois familier, La sauvage décrit la vie de cette jeune femme trimbalée de foyers en centres de rétention. Elle affronte la vie quoiqu'il arrive, fidèle à ses amis et à ses convictions.
    Vous ne pouvez pas passer à côté de ce roman. »

    Nadine Dumas
  • « Un somptueux texte brut et poétique décrivant le destin d’une adolescente écossaise désorientée qui accepte, pour échapper à sa dérive intérieure, d’entrer dans un institut pour jeunes délinquants... L’énergie de ce beau personnage est un écho direct de l’écriture de cette jeune romancière.
    À DÉCOUVRIR ! »

    Erik Fitoussi
  • « Anais Hendricks a quinze ans et l'intime conviction qu'elle n'atteindra jamais son seizième anniversaire. Elle est persuadée que toute sa vie est manipulée par des savants fous qui s'ingénient à la lui compliquer. Car malgré son jeune âge, Anais a déjà trop souffert, brinquebalée de familles d'accueil en foyers elle ne connait que la défonce, la violence, les fugues et on peine à la considérer comme une enfant, même si par moments elle s'autorise à baisser la garde et à rêver d'un monde plus serein où s'ébattraient des chats volants. Ses dernières frasques, qui ont laissés un agent de police dans le coma la conduisent au Panopticon, un foyer pour adolescents difficiles, où elle rencontre des jeunes aussi paumés qu'elle encadrés par des travailleurs sociaux impuissants à les aider. A force de volonté, Anais parviendra-t-elle à reprendre sa vie en main? Dans un roman où le réalisme le plus cru côtoie l'onirisme, Jenni Fagan nous invite à suivre cette attachante sauvage et sa tribu d'enfants perdus. »

    Marc Rauscher
    Librairie Birmann (Thonon-les-Bains)
  • « Le suspense demeure jusqu’aux dernières pages d’un récit qui, de bout en bout, ressemble à son héroïne : déroutant, cru, violemment attachant. »
    Clémence Dellangnol
    ACTUALITES SOCIALES HEBDOMADAIRES
  • « La vie en vrac. » Lire l'article entier ici.
    André Rollin
    LE CANARD ENCHAINE
  • « J’ai adoré l’humanité simple et touchante qui se dégage de ces pages, la force narrative et évocatrice de l’auteur. C’est le roman le plus fort que j’ai lu en ce début d’année. » Plus d'infos ici.
    Brigitte Namour
    BLOG LILLY IN THE VALLEE
  • Plus d'infos ici.
    Léon-Marc Levy
    BLOG La Cause littéraire
  • « La force de cette écriture, c’est qu’elle se fait oublier et nous plonge la tête la première dans le réel en nous touchant bien au-delà des habiletés littéraires. On n’en sort pas indemne. Lisez et vous verrez : il y a un avant, il y a un pendant, il y a un après.» Plus d'infos ici.
    BLOG Du fil à retordre
  • « L’auteur a composé à la fois un récit grave et sensible qui enchante bien plus qu’il n’attriste et l’admirable portrait d’une jeune fille cabossée par la vie et qui pourtant déborde de ressources et fait preuve d’une énergie incroyablement positive. J’ai été bluffée par ce roman et par Anaïs son personnage principal qui n’ont pas cessé de me surprendre agréablement. » Plus d'infos ici.
    BLOG Le Bruit des livres
  • « Il est terrible, terrifiant, et il est magnifique ce roman. Il ne vous tend pas la main, il vous (r)attrape, prend aux tripes et frappe au cœur. » Plus d'infos ici.
    BLOG Lire & Merveilles
  • « Un grand premier roman qui secoue furieusement et ne pourra laisser personne insensible. Nul doute que longtemps après avoir tourné la dernière page, la voix d’Anaïs continuera à vous hanter. » Plus d'infos ici.
    BLOG D’une berge à l’autre

Je suis une expérience. Je l’ai toujours été. C’est une évidence, un espace de liberté, un fait. Ils m’observent. Pas seulement à l’école ou pendant les bilans des services sociaux, au tribunal ou pendant les gardes à vue – ils m’observent partout. Ils m’observent quand je fais le cochon pendu à la plus longue branche du chêne?; je peux faire ça pendant des heures, à simplement regarder passer les anges. Ils m’observent quand je fixe la lune jusqu’à ce qu’elle détourne les yeux. Je ne suis pas intimidée par son effroyable calvitie. Ils sont là quand je me bats, et quand je baise, et quand je me branle. Quand je grave mon nom sur les arbres, et quand j’évite de marcher sur les fissures. Ils sont là quand je fixe trop longtemps ou trop ouvertement, sans broncher. Ils m’observent quand je chante, quand je pars en virée, et quand je déclenche une mutinerie grâce à une minuscule étincelle?; ils m’observent même quand je suis dans mon bain. Je garde les yeux ouverts sous l’eau, ne laissant dépasser que mon nez et ma bouche pour pouvoir faire des ronds de fumée – mon record est dix-sept d’affilée. Ils m’observent lorsque je refuse de pleurer. Ils m’observent quand je suis couchée comme un ange, cachant mes pieds sales. Ils m’observent, je le sais, et je n’arrive plus à trouver d’endroits – où ils ne voient pas.

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C’est une voiture banalisée. Vitres teintées, désodorisant à la vanille. Les menottes me font mal aux poignets mais ne sont pas assez serrées pour laisser des marques dessus – ils sont trop malins pour ça. Le policier me dévisage dans le rétroviseur. Ce village se résume à des dos d’ânes, une rivière, et des maisons avec des volets affaissés comme des paupières tombantes. Les champs sont étranges. Trop longs. Trop larges. Le ciel est immense.

Je devrais être en train de jouer au jeu de l’anniversaire, mais je peux pas, pas tant qu’il y aura des témoins. Le jeu de l’anniversaire doit se jouer en secret – ou ceux de l’expérience le découvriront. Ce que je dois faire pour le moment, c’est retenir le nombre collé à l’intérieur de la vitre arrière. C’est 75999.43. Je ferme les yeux et le répète plusieurs fois dans ma tête. J’ouvre les yeux et j’ai tout juste du premier coup.

La voiture traverse un ancien petit pont de pierre et j’ai envie de sauter, dans la rivière – l’eau n’est qu’un flot de tourbillons bruns mais je me sentirais quand même plus propre après. Une fois, j’ai dormi dans la forêt pendant dix jours, c’était bien?; pas un chat, la plupart du temps. Peut-être un pédo sur le sentier de la guerre à l’occasion, alors fallait que je fasse gaffe, mais quand c’était tranquille, je me baignais dans les rapides. Je lavais ma culotte et mon t-shirt dans le courant tous les matins – et après je les mettais à sécher sur des rochers pendant que je me faisais bronzer.

Je pourrais vivre comme ça. Pas de stress. Pas de fenêtres ni de portes. Ça devait être l’été indien cette année-là parce qu’il faisait encore bon, même en septembre.
J’avais douze ans et j’étais dans la merde mais pas autant que maintenant.

La policière pose la main sur mon bras. Elle a déjà eu affaire à moi. Elle voit pas que mes ongles s’enfoncent à l’intérieur de mon poing. Je l’avais même pas remarqué avant d’ouvrir les doigts et de voir des demi-lunes rouges sur ma paume.

Je déteste. Son visage à elle. Les poils épais dans son cou à lui. Je déteste la façon dont le policier tourne le volant. Mais le pire, c’est ce bled paumé. Pas moyen de s’échapper. Les menottes tintent quand je lisse la jupe de mon uniforme scolaire – elle est couverte de taches de sang.

On longe un immense mur de pierre, jusqu’à une entrée encadrée par deux hautes colonnes. Sur la première, il y a une gargouille – quelqu’un lui a enfoncé une clope dans l’oreille. Je lève les yeux vers l’autre, et un chat ailé y est tapi.

Mon cœur se met à battre, et c’est pas à cause de ce qui m’attend là-bas au bout du chemin, ni des trois nuits sans dormir pendant la garde à vue. Ce n’est pas le policier qui me regarde avec un petit sourire narquois dans son rétroviseur. C’est un chat ailé – avec un œil rouge et un sourire terrible.

Je me retourne pour le regarder. C’est ce que le moine m’a envoyé, dessiné sur un morceau de carton qu’il avait déchiré d’une boîte de céréales. Un chat ailé, au crayon – sans explication. Il l’a envoyé de chez les fous. Helen va m’y emmener pour que je le rencontre, dès qu’elle reviendra.

Je l’examine. Un vrai chat ailé en pierre ! Il est hallu­cinant. Ses ailes feraient deux mètres d’envergure s’il les déployait, et du lichen jaune forme une fourrure sur ses épaules. Je le dessi­nerai, plus tard, à côté de mon chaton ailé à deux têtes et d’une bande d’escargots sous acide – qui ont des chapeaux hauts-de-forme, des yeux en spirale et des putains-de-dents-en-escalier.

Un panneau indiquant “Le Panopticon” est niché dans des arbres où pendent des marrons. Une voûte de feuillage laisse filtrer une lumière pommelée sur la route, elle clignote sur mon visage, et dans la vitre de la voiture mes yeux s’illuminent d’un éclat ambré, puis redeviennent ternes.

Le Panopticon apparaît vaguement sous la forme d’un gros croissant au bout d’une longue allée. Il comporte quatre étages, deux tourelles de chaque côté et une pointe au milieu – ce doit être l’endroit où se trouve la tour de surveillance.

– Ils n’auront pas peur de toi là-bas, dit la policière.

Elle détache la chaîne qui relie sa ceinture à mes menottes. Je me gratte sous ma queue de cheval, puis la jambe. J’ai une de ces démangeaisons baladeuses qui refusent de se fixer.

On entend des chants d’oiseaux. Une odeur d’herbe humide filtre par la fenêtre – écorce gonflée de pluie, paillis, automne, une vague odeur de feu de bois. La voiture sort de la voûte de feuillage et retrouve soudain la lumière crue du soleil?; le policier baisse son pare-soleil d’un geste brusque mais c’est pas la peine, des nuages déboulent déjà depuis derrière les collines. Un léger crachin scintille dans le soleil. Il y aura un arc-en-ciel après.

Des dossiers au nom de A. Hendricks?: section?14 (372.1) sont empilés sur le siège avant. Maintenant, c’est les genoux qui me grattent. C’est bizarre, les genoux, des bouts d’os noueux. La voiture s’arrête devant un panneau indiquant l’entrée principale à côté de six autres voitures pourries et d’un mini­bus portant l’insigne des Services sociaux du Midlothian sur son flanc. Je peux pas blairer de voyager dans ces trucs-là.

Les fenêtres du troisième étage sont ouvertes mais d’une ving­taine de centimètres seulement – elles doivent être équi­­pées d’une sécurité pour pas qu’il y ait des gens qui sautent. Trois filles en dépassent, même si elles ne peuvent sortir que la tête et les bras. Elles fument toutes les trois, et rigolent entre elles.

Au dernier étage, les fenêtres sont munies de barreaux et condamnées par des planches. Je parie qu’il y a déjà des pétitions pour faire fermer cet endroit?; il doit y avoir des gens du village qui écrivent des lettres à leurs députés. M.?Masters a raison. Il nous a tout expliqué sur ce sujet en histoire?: les communautés aiment pas les moins que rien.

M.?Masters disait qu’avant, quand une femme avait pas de mari ni de famille mais qu’elle arrivait quand même à se débrouiller, les gens aimaient pas ça. S’il y avait pas de figure autoritaire masculine pour dire que c’était une sainte, alors ils pensaient qu’elle était faible et tentée par le diable. Condamnée à être mauvaise. Ou alors si ses cultures donnaient bien, mieux que celles de ses voisins, ou si elle se laissait pas marcher sur les pieds?? Putain de sorcière. Fallait lui flanquer des pieux dans le corps et des taloches dans la gueule, lui arracher les ongles et la brûler sur la place publique devant toute la ville.

Mes chaussures sont minuscules à côté de celles de la policière, et mon cœur bat trop vite. Je commence à rétrécir, rétrécir, rétrécir, encore ! Ça me saoule, putain. Tout s’éloigne à la vitesse de la lumière – le policier, la voiture, même le soleil blanc – jusqu’à ce qu’il ne me reste plus qu’un trou minuscule pour retourner son regard au policier. Il est en train de dire quelque chose. Ses lèvres bougent.

J’enfonce à nouveau mes ongles dans mes paumes.

– Ouais, ils vont te foutre là-haut, au quatrième étage, direct, Anais.

Va te faire foutre, tête de nœud. Arrête de me regarder. Faut juste que je respire, jusqu’à ce que j’arrête de rétrécir. Et ça va s’arrêter. Il le faut. Les nanas tendent le cou par leurs fenêtres, pour essayer de m’apercevoir. Elles doivent déjà savoir – pour les mutineries, le deal, les incendies, les bagarres. Elles doivent savoir qu’il y a une keuf dans le coma.

À la fenêtre du milieu, la brune rigole. Elle a une mous­tache recourbée dessinée au-dessus de la lèvre supérieure. À côté d’elle, il y a une petite blonde avec une coupe de lutin. Elle laisse couler un long filet de salive, mais il est encore relié à sa bouche. La nana du bout porte une cas­quette de baseball.
Un lacet de chaussure pend au barreau de la fenêtre de la blonde, mais y a pas de clope attachée au bout – seulement un nœud vide. Moustache en spirale la fume. On fait ça dans tous les foyers. On attache des lacets aux fenêtres, pour pouvoir faire passer sa clope, ou son joint, ou n’importe quoi le long de la façade après l’extinction des feux.

– Ouais, c’est pas toi qui vas faire ta loi, ici ! déclare le policier.

Mise au point sur son visage. Ça aidera à tenir le rétré­cissement à l’écart. Il a les yeux verts, le nez de travers, et les poils qu’il a dans le cou et sur les bras sont tellement épais qu’on dirait une putain de fourrure. Tu me fous la gerbe, tête de nœud. Il prend son pied. Ils voulaient qu’on me vire de la ville et de leurs postes de police, pour combien de temps?? Ils pensent qu’en me mettant assez loin je pourrai plus avoir de problèmes. Ouais. D’accord. Mais y a toujours les bus, têtes de cons, je suis pas encore sous les verrous.

Le policier me regarde dans son rétroviseur. Il m’a foutu une méga baffe hier. El debilos gravos, je l’appelle, quelle tronche de gland celui-là.

– Souris, Anais, c’est un vrai château, cette baraque !

Il montre le foyer. On dirait une prison. C’en était une, autrefois. Et un asile de fous. Il a un autre petit sourire nar­quois. Dommage que ça ne soit pas lui qui soit dans le coma, putain.

Les flics pigent pas – on compare nos notes comme eux. On sait s’il y a un psychopathe dans un foyer, ou un vrai salopard de keuf qui te tabasse toujours au poste. On sait si quelqu’un s’est fait planter, ou s’est pendu, qui fait le trottoir, ou quels sont les pédos en ville capables de t’enfer­mer dans leur appart et d’organiser des tournantes jusqu’à ce que t’acceptes de faire des passes. On envoie des mails, on amorce des légendes – on crée des mythes. C’est pareil en taule ou à l’asile?: notoriété égale respect. Genre, si t’as été dans un foyer avec un vrai psychopathe et qu’il dit que t’étais cool?? Alors tu seras un peu plus en sécurité dans le prochain. Si c’est un vrai barge qui s’est porté garant pour toi, on te fera encore moins chier. J’ai pas de souci à me faire pour ce genre de truc. C’est moi la vraie barge.

On s’entraîne seulement pour la vraie prison. Personne en parle, mais c’est statistique. Ça ou le trottoir. On le fait déjà pour la plupart, de toute façon – mais pas tous. Cer­tains finissent en HP. D’autres disparaissent, tout simplement.

Le policier détache sa ceinture et vérifie s’il y a rien à tirer sur le tableau de bord.

– C’est parti.

Jenni FAGAN est née en Écosse en 1977. Elle étudie l’écriture créative à l’université de Greenwich, puis remporte une bourse pour la Royal Holloway de Londres. Elle a publié plusieurs livres de poésie, dont le dernier, The Dead Queen of Bohemia, se trouve parmi les Best Scottish Poems 2017.  En 2013, elle figure sur la liste des jeunes écrivains britanniques les plus prometteurs publiée par Granta. Elle travaille comme écrivain en résidence dans des unités de néonatologie, des prisons pour femmes, avec des aveugles, des jeunes délinquants, des femmes en danger, et à l’université d’Édimbourg. En 2016, le Sunday Herald Culture Awards la couronne écrivain de l’année.  

La Sauvage (The Panopticon), son premier roman, traduit en neuf langues, bientôt au cinéma, est immédiatement encensé par la critique, qui la compare à Anthony Burgess (L’Orange mécanique) et Irvine Welsh (Trainspotting). « Vive Jenni Fagan ! » dit le New York Times, et elle fait à nouveau la une pour son deuxième roman, Les Buveurs de lumière (The Sunlight Pilgrims).

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