Publication : 15/09/2004
Nombre de pages : 180
ISBN : 2-86424-510-8
Prix : 16 €

Le Calligraphe de Voltaire

Pablo DE SANTIS

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Titre original : El Caligrafo de Voltaire
Langue originale : Espagnol
Traduit par : René Solis

Echoué au soir de sa vie dans un port d'Amérique du sud, Dalessius entreprend le récit de sa jeunesse. Orphelin recueilli par son oncle, il a étudié l'art de la calligraphie. A vingt ans, il est engagé par Voltaire, qui l'envoie à Toulouse pour enquêter sur l'affaire Calas, puis à Paris où les dominicains complotent pour contrecarrer l'influence des encyclopédistes.

Cette toile de fond historique est pour Pablo de Santis le prétexte d'un étonnant roman d'aventures à la lisière du fantastique, où s'affrontent Lumières et Ténèbres.

Sur son chemin, Dalessius croise un bourreau dont il deviendra l'ami, peint des messages secrets à même la peau de jeunes femmes nues et se fait un ennemi mortel d'un célèbre fabricant d'automates qui séquestre sa fille. Il a d'autres ennemis, plus inquiétants encore: le supérieur des dominicains et ses sbires, et le très étrange Silas Darel, maître de la calligraphie et grand spécialiste des encres empoisonnées.

Cimetières, voyages nocturnes au milieu de cercueils, instruments de torture, machines infernales, femmes fantômes et messages cryptés: P. de Santis s'amuse à retrouver les ingrédients du roman fantastique, mais aussi les récits de Borges. L'auteur développe avec bonheur ses propres obsessions; le monde est une énigme qui lorsqu'on sait la déchiffrer révèle son secret: l'écriture est l'arme du crime.

  • « Un complot, des cathos, la France des Lumières et Voltaire. [...] On baigne en plein roman historique, avant de bifurquer vers le roman d'aventures, mêlé de conte fantastique, avec une pointe de gothique. Une réjouissante promenade en terre de littérature. »
    Raphaelle Leyris
    LES INROCKUPTIBLES
  • "Il sait raconter des histoires, ce romancier argentin d'une quarantaine d'années. Il paraît que son précédent roman, La Traduction, était formidable. Après la lecture de ce conte aux multiples rebondissements au siècle des Lumières, on le croit volontiers. Voilà les Mémoires d'un drôle de personnage nommé Dalessius qui débarque dans un obscur port d'Amérique du Sud. Dans ses bagages se promène au fond d'un bocal le cœur de Voltaire. Dalessius se souvient. Il se souvient d'un orphelin, élevé par son oncle, il devint greffier, fit de la prison pour avoir utilisé certaines encres illicites. La calligraphie est sa passion. Dans l'écriture se cache sûrement l'équation secrète du monde. C'est à Ferney, après un voyage dans un corbillard, qu'il rencontre le vieux Voltaire dont la description est savoureuse. On y voit un Voltaire dont la bouche édentée est pleine de formules. Dalessius s'occupera du courrier du maître puis des archives jusqu'au jour où celui-ci l'envoie à Toulouse suivre une affaire qui n'a pas l'air très clair : un certain Jean Calas, négociant protestant, aurait pendu son fils qui était sur le pont de se convertir au catholicisme. Voici notre calligraphe parti enquêter sur place. Tintin au siècle des Lumières ! S'ensuivent des rencontres insolites (Kolm, un ancien bourreau qui a coupé sans le savoir la tête de son père), un étrange fabriquant d'automates, des Dominicains en guerre contre des Jésuites, un maître de la calligraphie? C'est un roman gothique lumineux, rempli de cadavres et de squelettes. Une phrase, au hasard : " Le mal use de moyens angéliques, le bien requiert à présent des moyens infernaux. "Remarquablement intelligent.
    Anthony Palou
    LE FIGARO

I. LE PENDU

LA RELIQUE

Je suis arrivé dans ce port avec peu de bagage: quatre chemises, mes instruments de calligraphie et un cœur dans un flacon de verre. Les chemises étaient reprisées et tachées d'encre, et mes plumes abîmées par l'air de la mer. Le cœur en revanche semblait parfaitement intact, indifférent au voyage, aux tempêtes, à l'humidité de la cabine. Les cœurs ne s'abîment que tant qu'ils vivent; ensuite, plus rien ne peut les atteindre.

On trouve facilement de nos jours dans toute l'Europe des reliques des philosophes, aussi fausses en général que les ossements qu'abritent les églises. Autrefois, seuls les saints étaient concernés par cette superstition. Mais aujourd'hui qui se battrait pour une côte, un doigt ou un cœur de saint? Os et crânes de philosophes valent au contraire une fortune.

Si quelque collectionneur imprudent mentionne au premier antiquaire parisien venu le nom de Voltaire, on le mènera dans une pièce au fond de la maison où on lui montrera dans le plus grand secret un cœur semblable à une pierre, enfermé dans une cage dorée ou dans une urne de marbre. On lui en demandera une fortune, au nom de la philosophie. Un luxe aussi funèbre que superflu entoure les faux cœurs, alors que le vrai est ici, sur cette table où je suis en train d'écrire.

Je n'ai pour toute richesse à lui offrir que la lumière du soir.

Je vis dans une chambre étroite dont les murs s'effritent un peu plus chaque jour. Les lames du parquet cèdent sous le pied et certaines peuvent être aisément soulevées. Lorsque je pars travailler le matin, c'est dans ce trou que je laisse le flacon de verre, enveloppé dans un vieux morceau de velours rouge.

Je suis arrivé dans ce port fuyant tous ceux qui avaient voulu voir dans notre métier une survivance de l'Ancien Régime. À la Convention, il fallait crier et nous autres, calligraphes, savions seulement nous défendre par le truchement de l'écrit. Il y eut même quelqu'un pour proposer que l'on nous coupât la main droite, mais la solution égalitaire s'imposa: la tête et rien que la tête, comme tout le monde.

Mes collègues ne levèrent pas les yeux de leurs écritoires ni ne firent l'effort de comprendre ce que disaient les cris au lointain. Ils continuèrent à retranscrire patiemment des textes que leur avaient donnés des fonctionnaires déjà décapités. Parfois, en guise d'avertissement ou de menace, on glissait sous leur porte une liste griffonnée de condamnés qu'ils transcrivaient sans même remarquer leur nom perdu au milieu d'autres.

J'ai pu m'échapper car les années précédentes m'avaient appris à relever la tête de la feuille de papier. Je m'étais inventé un autre nom et une autre profession, et j'avais falsifié les documents pour franchir les contrôles entre deux départements, entre deux villes. Je me suis enfui en Espagne, mais si fort était mon besoin de fuir que je ne m'y arrêtai pas et que je voulus aller plus loin encore. J'ai embarqué sur le seul navire qui a voulu de moi, avec ma bourse plate et mes hardes. Je n'étais jamais monté sur un bateau de ma vie, peut-être en raison du souvenir de mes parents, morts dans un naufrage. Dans la cabine principale, j'ai complété le prix de mon voyage en écrivant sous la dictée du capitaine qui entretenait une correspondance fournie avec des femmes et des créanciers. En rédigeant ces lettres et en corrigeant mes fautes, j'ai achevé d'apprendre l'espagnol.

Le voyage était long, le navire aborda un port après l'autre et nulle part je ne me décidais à descendre. Je regardais les constructions sur la côte, dans l'attente d'un signal qui me dirait que là était mon endroit. Mais je n'étais en vérité prêt à comprendre qu'un seul signal, celui disant qu'il n'y a plus rien au-delà. Cette ville était le dernier port avant le retour.

Ici se retrouvent ceux qui sont venus par erreur, ceux qui ont tout d'abord voulu fuir un danger ou un gouvernement et ont fini par vouloir échapper au monde. Lorsque la chaloupe m'a approché du rivage, j'ai cru que ma vie de calligraphe était terminée et que je ne verrais plus jamais une goutte d'encre. Qui dans ces rues sombres et pleines de boue aurait bien pu avoir besoin d'un calligraphe? Mais j'étais sur ce point aussi dans l'erreur: je ne tardai pas à découvrir l'existence d'un culte profond de l'écriture, plus développé encore que dans les villes d'Europe. Ils aiment les ordres scellés et signés, les papiers qui passent de main en main pour demander d'autres papiers, les commandes détaillées passées à l'Europe, la liste des choses abîmées durant le voyage. Tout est scellé et porte de grandes signatures pleines d'arabesques, puis se retrouve dûment archivé dans des meubles qui engloutissent à jamais les documents dans leur désordre.

Sur le pupitre, dans un bureau glacé, je transcris tous les matins des documents officiels et des arrêts de justice. Les fonctionnaires mentionnent souvent le nom de Voltaire, mais si je disais que j'ai travaillé pour lui, ils ne me croiraient pas. Ils tiennent pour acquis que tout ce qui arrive jusqu'à ces rivages est faux ou dénué d'importance.

Le vent pénètre dans ma chambre et fait tout bouger. Je pose le cœur sur mes papiers, pour empêcher qu'ils ne s'envolent.

Pablo de Santis est né à Buenos Aires en 1963. Titulaire d’une maîtrise de Lettres, il est tout à la fois écrivain, journaliste et scénariste de bande dessinée. Il a publié plusieurs romans pour adolescents, auprès desquels il a un succès considérable. Il dirige une collection de littérature pour la jeunesse dans une maison d’édition argentine.
Son œuvre pour adultes débute avec la publication de La Traduction en 1998, finaliste du prix Planeta Argentina, et qui sera publié pour la première fois en France en 2004. Suivront Le théâtre de la Mémoire, Le Calligraphe de Voltaire et Le Cercle des Douze, Prix Planeta-Casamérica 2007.

Bibliographie