Publication : 04/09/2002
Nombre de pages : 156
ISBN : 2-86424-435-7
Prix : 15 €

Le Théatre de la Mémoire

Pablo DE SANTIS

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Titre original : El teatro de la memoria
Langue originale : Espagnol
Traduit par : René Solis

Étrange destinée que celle du docteur Nigro, spécialiste de la mémoire et dont on a du mal à se souvenir, au point qu’il est surnommé le "docteur Personne". En enquêtant sur la vie d’un amnésique arrivé dans son service, Nigro va découvrir l’amour avec Luciana, la femme de son patient, puis plonger au coeur du mystère de l’institut Fabrizio, où il a été formé avant d’en être écarté.
Au centre de l’enquête se trouve le théâtre de la mémoire de Giulio Camillo. Un édifice fantastique qui se veut représentation du monde et support de la mémoire, conçu à partir de fragments de cartes, de plans inachevés et de la tradition orale. L’architecte qui tentait de le reconstituer a brusquement disparu. Son fils a perdu la mémoire pour avoir lu ses notes.
Que faisait en réalité Fabrizio, son maître, entouré de son étrange “triumvirat”, Lex, Mosca et Lisi. A quelles manipulations se livrait-il sur le cerveau et la mémoire? Quel destin avait-il réservé à Nigro, son plus jeune élève?
Comme dans La Traduction, De Santis marche sur les traces de Borges. Avec son héros, il s’interroge sur la mémoire, sa conservation et sa transmission, dans un texte où tout est signe à déchiffrer, mais son enquêteur est un homme amoureux qui souffre.

  • « P. de Santis multiplie les miroirs, les mensonges et les secrets dans un roman vertigineux. »
    Fabrice Gabriel
    LES INROCKUPTIBLES
  • Après un cercle de traducteurs - La Traduction  -, c'est maintenant un groupe de neurologues contemporains que Pablo de Santis, né à Buenos Aires en 1963, explore, avec la même acuité. Les doctes Fabrizio, le maître, Lisi, Mosca et Lex, ses disciples, ont exclusivement consacré leurs travaux à la simulation de souvenirs, sans peur des compromissions, politiques ou morales. Fabrizio, décédé au moment où commence le roman, a même été jusqu'à créer un thé?tre de la mémoire, en collaboration avec un architecte concepteur de villes, Anibal Diago. Roman, fils de ce dernier, architecte lui aussi, est devenu amnésique, en tentant d'élucider la mort de son père. En charge de la santé de ce dernier, le docteur Nigro, par ailleurs narrateur, mène l'enquête avec la collaboration de Luciana, sa maîtresse, également épouse du patient.Le lecteur aura tout intérêt à saisir au bon moment les différentes clés données par l'auteur au cours de son récit, éventuellement à en chercher d'autres dans les meilleures encyclopédies, car toute erreur pourrait être fatale à sa santé mentale. Et à méditer, avant d'entamer la lecture, la phrase suivante « le puzzle n'est jamais complet, sauf s'il manque une pièce. » On ne se plonge pas sans risques dans un tel enchevêtrement de mémoires, un tel dédale de souvenirs premiers, secondaires ou fantômes. D'ailleurs, interrogé sur les motivations profondes qui l'ont poussé à choisir un thème si périlleux, l'auteur assurait ne pas se souvenir avoir écrit ce livre.
    Jean-Louis Aragon
    LE MONDE
  • [...] L'argentin Pablo de Santis est fasciné par les jeux subtils de la mémoire. Et c'est tout naturellement sur les traces de Borges qu'il mène son chemin d'écriture. Après un premier roman remarqué, La Traduction, qui traquait déjà la mémoire à travers la découverte de langues étranges et oubliées, il nous raconte ici une sombre histoire de mort et d'identité perdue. Le docteur Nigro, dont personne n'arrive à se souvenir tant ses traits sont ordinaires, enquête sur la vie d'un amnésique arrivé dans son service hospitalier. Mais le retour à l'inquiétant Centre de recherche sur la mémoire, où il a étudié jadis, le plonge dans un monde qui peu à peu se déréalise, lui échappe, et renvoie à l'image borgésienne du labyrinthe dans lequel Nigro, pâle Thésée, se retrouve peu à peu enfermé. Nés dans un pays d'immigration séculaire, les écrivains argentins, de génération en génération, sondent les nombreuses strates de leur identité. A la manière d'un archéologue, le romancier de Santis nous invite ici à déchiffrer les signes obscurs de cette mémoire multiple. Qui est aussi celle du monde...
    Michèle Gazier
    TELERAMA

J’ai conservé la carte de visite que m’a donnée le docteur Fabrizio le matin où je l’ai connu. Au lieu de recopier ses coordonnées dans mon répertoire, j ‘ai collé le bristol sur l’une des pages. Une semaine après sa mort j’ai cherché le numéro et j’ai appelé chez lui. Je m’attendais à ce que le téléphone résonne sans fin dans une pièce vide, mais je suis tombé sur son répondeur. J’ai alors entendu la voix qui n’était plus de ce monde. J’ai laissé mon nom. C’est tout. Je n’avais pas pu me rendre à l’enterrement et j’éprouvais le besoin d’une certaine forme de cérémonie.
Au long de ma carrière, j’ai connu des professeurs admirés et d’autres méprisés: nul autre ne fut à ce point reconnu et discrédité que Fabrizio. Non que le monde ait été divisé entre ennemis et partisans: ennemis et partisans formaient un groupe commun, qui évoluait de jour en jour. Au cours d’un même après-midi, il était facile de le haïr et de l’adorer en même temps. Je l’ai entendu prononcer d’une voix claire et convaincue un discours parfait, et je l’ai méprisé. Je suis tombé sur lui soûl au petit matin, balbutiant des mots incompréhensibles, et je l’ai respecté plus que quiconque.
Je me rappelle que la première fois que j’ai assisté à l’un de ses cours, un incident entre des groupes opposés venait de se produire et que devant les escaliers de la faculté une chaise se consumait lentement. C’était une chaise en bois, debout sur ses pieds, l’assise en paille brûlait et le feu commençait à atteindre les barreaux. J’ai pensé: «Si cette chaise n’était pas là, je pourrais oublier cette journée; mais à présent cette chaise me la rappellera toujours, ce sera un marque-page dans le livre de ma mémoire. » La chaise dégageait une épaisse fumée noire, et tout le monde passait à côté sans y prêter attention. Nous étions habitués au feu.
Le cours de Fabrizio consacré aux troubles de la mémoire s’attardait sur l’histoire de l’ars memoriae: les exercices obsessionnels auxquels, depuis l’Antiquité, les hommes s’étaient livrés pour stopper la fuite des mots. Nous, étudiants, espérions en vain ses révélations sur les nouvelles drogues permettant de récupérer des souvenirs perdus. Il nous forçait, au contraire, à mémoriser tout le bâtiment de la faculté pour y ranger les connaissances que nous voudrions mettre en oeuvre plus tard.
Son cours commençait par l’histoire du fondateur de l’art de la mémoire, le Grec Simonide de Céos, connu pour avoir été le premier poète à faire payer son travail. Aristophane l’avait dépeint en avare; mais c’était sans doute moins l’avarice qui guidait Simonide que l’horreur du gaspillage: le souvenir et l’argent économisé se ressemblent. Invité dans la demeure d’un riche de Thessalie pour célébrer sa victoire dans une course de chevaux, Simonide avait intercalé, entre les louanges pour son seigneur, un hommage aux jumeaux Castor et Pollux, les demi-dieux. Au moment de recevoir le paiement de son travail, le maître de maison lui offrit seulement la moitié : «Puisque la moitié de ton discours a été consacrée aux demi-dieux, ils n’ont qu’à te payer l’autre moitié », lui dit-il. Simonide s’indigna; il fut distrait dans sa colère par la voix d’un serviteur qui lui annonçait que deux jeunes gens l’attendaient à la porte. Simonide quitta la salle: dehors il n’y avait personne, la cour était vide, à l’exception de deux statues de Castor et Pollux, dont l’une avait le bras cassé et l’autre était renversée sur l’herbe. A cet instant, le plafond de la salle s’effondra, tuant le maître de maison et tous ses invités.
Les jours suivants, les membres de la famille arrivèrent de loin pour retirer les corps, mais ils étaient tellement défigurés que nul ne pouvait identifier le cadavre qui lui revenait. Alors Simonide reconstitua l’endroit où chacun était assis. Ainsi comprit-il que la disposition dans l’espace était fondamentale pour l’exercice de la mémoire, et il conseilla d’ériger des constructions en imagination, pour avoir un espace où ranger les lettres, les objets et les signes qui pèsent sur le monde.


Quand je commençai à travailler au service de neurologie de l’hôpital R, après les cinq années passées à la fondation Fabrizio, mes collègues me reçurent avec une distance qui allait au-delà de la traditionnelle indifférence réservée aux nouveaux. Derrière mon dos, je m’entendais appeler docteur Personne. En réalité, c’était à moi que revenait la responsabilité du pseudonyme : fatigué d’un patient qui m’oubliait tous les jours et auquel je devais chaque fois redécliner mon identité, j’avais fini par lui dire : «Demain vous m’aurez oublié, alors autant m’appeler Personne, à partir de maintenant, appelez-moi docteur Personne. » Une infirmière m’avait entendu, et tout le monde, derrière mon dos, se mit à m’appeler ainsi.
J’ai ce trait extraordinaire que l’on rencontre rarement dans la vie: un visage banal. Je suis toujours surpris lorsque les gens me reconnaissent dans la rue. Mes pas ne résonnent pas sur le sol, alors que je ne suis pas particulièrement léger. J e ne suis pas environné par cet espace identitaire qui chez d’autres personnes s’étend sur plusieurs mètres et oblige les autres à se retourner quand ils entrent dans une pièce. J e suis discret malgré moi, je m’approche naturellement
de gens qui soudain sursautent. Il faut que j’annonce mon arrivée de loin, car à cause de l’anneau de silence qui m’entoure, j’arrive toujours à l’improviste.
– Syndrome de Streler, me dit un jour Fabrizio.
J e n’ai jamais su s’il inventait ou se souvenait des syndromes qu’il lançait à tout le monde, mais qui ne figuraient presque jamais dans une quelconque bibliographie.
– Vous croyez que les autres ne vous remarquent pas, vous croyez que vous êtes un fantôme.
– Comment ça se soigne?
– L’inexistence? C’est simple: existez. il y a quatre façons d’exister aux yeux du monde: le pouvoir, la beauté, la souffrance et l’amour, qui est un mélange des trois autres.
Les neurologues orthodoxes n’étaient pas d’accord avec ma nomination, même si j’avais obtenu le poste sur concours. Non seulement je sortais de l’institut Fabrizio – qui était alors déjà transformé en fondation, ce qui réglait tout un tas de problèmes fiscaux – mais encore j’avais été boursier dudit institut dans sa période la plus «hermétique», pour reprendre le terme de ses ennemis.
Au cours des années que j’avais passées à la fondation, Fabrizio apparaissait de temps à autre pour apporter quelques lueurs sur ses recherches. Je savais qu’il avait travaillé à des projets jamais rendus publics: des drogues pour oublier des traumatismes, des modèles informatiques qui reprenaient certaines fonctions associatives du cerveau, des structures mnémotechniques, des substances capables d’effacer les différences entre l’information des sens, la manière de connecter la vue, l’odorat et l’ouïe dans un système de correspondances. il prétendait ne porter aucun intérêt à la recherche et jurait qu’il consacrait ses matinées à une interminable biographie de Giordano Bruno. Les autorités de la fondation – les triumvirs, comme nous les appelions – disaient en revanche qu’il était retourné à son projet de jeunesse visant à rédiger une structure de l’oubli, dont la thèse centrale était que l’oubli était moins un effacement qu’une surécriture, une construction complexe déguisée en absence.
La fondation recevait des patients aiguillés par des hôpitaux publics et privés, Il s’agissait en général de malades présentant des symptômes atypiques, qui résistaient aux thérapies conventionnelles. Durant plus d’une année, je me consacrai au premier examen de ces patients. Je pus discuter souvent avec le docteur Fabrizio qui, comme il avait été camarade de mon père à la faculté de médecine et qu’ils avaient passé ensemble deux mois en prison quand ils étaient étudiants, avait une certaine sympathie pour moi qu’il utilisait pour souligner la distance abyssale qu’il remarquait entre l’ingéniosité de mon père et ma propre ingénuité, entre son savoir et mon ignorance. Les triumvirs étaient jaloux de cette sympathie. Je n’avais que rarement eu l’occasion de parler avec Mosca, le plus ancien; le deuxième, Lex, était le plus ambitieux. La dernière à rejoindre la junte, poussée par la volonté de Fabrizio contre l’avis des autres, fut Piera Lisi.
J’en tombai amoureux avant de la connaître. Les commentaires des autres, qui l’avaient déjà vue, le mépris et l’admiration secrète avec lesquels les femmes prononçaient son nom, formaient une aura annonciatrice. J’inventai, pour le premier rendez-vous, un motif vaguement professionnel. A la troisième rencontre, elle me demanda de m’installer chez elle et de garder le secret qu’elle s’empressa de révéler. Notre aventure dura trois mois; il y eut tellement de disputes que lorsque nous en arrîvames à la fin. il me sembla que j’achevais plusieurs années de vie commune.
En partant, je laissai plusieurs choses dans son appartement: des vêtements, des livres, des disques, un appareil photo. Durant les mois qui suivirent notre rupture, Piera déposait chaque matin sur le bureau de mon cabinet un souvenir: une page de livre, un morceau de vinyle, la manche d’une chemise.
Fabrizio n’avait pas de cabinet à lui ni de bureau; il recevait dans le premier qui se trouvait disponible. Y compris le mien, mais il ne m’interrogea jamais à propos des débris laissés par Piera. il se déplaçait dans tout l’institut comme s’il n’y avait toujours pas trouvé d’endroit qui lui convint. Le bâtiment avait été à l’origine une usine métallurgique, abandonnée lorsque la loi avait imposé l’élimination de toutes les industries de la ville. Fabrizio avait fait réaménager l’usine mais elle avait conservé tout son plan original, il y avait des secteurs inachevés, des entrepôts ou s entassaient encore des machines des anciens propriétaires, des tonnes de ferraille. Quand quelqu’un lui suggérait de nettoyer tout ça une bonne fois pour toutes, car cela portait atteinte à l’image que devait avoir une institution scientifique, Fabrizio montrait la ferraille et disait: « C’est ça la mémoire. »
Un après-midi, la secrétaire de Fabrizio me dit que son chef m’attendait dans la tour, une construction qui avait survécu aux réaménagements et d’où l’on dominait tout le terrain. Il faisait froid; je portais un pardessus; Fabrizio n avait qu’une blouse sur sa chemise. Il m’invita à tout regarder depuis en haut.
– Je vous ai fait venir pour que vous preniez congé, dit-il après quelques secondes de contemplation incommode.
– Vous me mettez à la porte?
– Non, il n’y aura plus de patients. Rien qu’un séminaire. Je me retire. Je me suis occupé de vous trouver
quelque chose. Je veux que vous présentiez le concours pour un poste à l’hôpital R. Le jury tiendra compte de ce que vous travaillez avec moi. ils font semblant de me haïr, mais ils m’obéissent. Vous avez une semaine pour vous préparer.
– Et les triumvirs?
Je regrettai d’avoir appelé ainsi Lex, Mosca et Lisi. – Ils vont rester ici. Peut-être plus tard leur trouverai-je une autre affectation. Il fixa l’horizon, comme si son domaine s’étendait jusqu’à de lointains hôpitaux.
Deux mois plus tard, je travaillais déjà au pavillon de neurologie de l’hôpital R. Durant trois ans, je n’eus plus de nouvelles de Fabrizio. Un matin je ramassai un journal que quelqu’un avait laissé sur l’une des tables de la cafétéria de l’hôpital et j’y lus la nouvelle de sa mort. L’article n’était pas élogieux; il faisait plus état de ses problèmes avec les sociétés scientifiques et de ses amitiés politiques que de ses livres fondamentaux. Il disait seulement que sa mort était due à un arrêt cardiaque à la suite d’une maladie qui n’était pas précisée. L’illustration était une vieille photo d’archives. J’arrachai la page et je la gardai.
J’attendis la fin de mon service et, sans passer par chez moi, je me rendis à la fondation, où avait lieu la veillée. Le portail métallique était fermé. Je sonnai, frappai contre la surface rouillée. Personne n’ouvrit. Je regardai à nouveau la page du journal et je me rendis compte qu’il datait de la veille. Je restai là une dizaine de minutes, le moteur éteint et la radio allumée, à regarder le gigantesque portail de la fondation, en me disant que plus jamais je ne le franchirais. A l’intérieur, toutes les lumières étaient éteintes. Fabrizio m’avait mis à l’écart après m’avoir éloigné de la fondation; à présent je me sentais une nouvelle fois trahi, comme si mon maître eût fermé en personne toutes les portes et éteint les lumières pour me refuser l’accès à ses propres funérailles.

Pablo de Santis est né à Buenos Aires en 1963. Titulaire d’une maîtrise de Lettres, il est tout à la fois écrivain, journaliste et scénariste de bande dessinée. Il a publié plusieurs romans pour adolescents, auprès desquels il a un succès considérable. Il dirige une collection de littérature pour la jeunesse dans une maison d’édition argentine.
Son œuvre pour adultes débute avec la publication de La Traduction en 1998, finaliste du prix Planeta Argentina, et qui sera publié pour la première fois en France en 2004. Suivront Le théâtre de la Mémoire, Le Calligraphe de Voltaire et Le Cercle des Douze, Prix Planeta-Casamérica 2007.

Bibliographie