Publication : 02/09/2022
Pages : 352
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1215-9
Couverture HD
Numerique
EAN : 9791022612272

Le Cartographe des absences

Mia COUTO

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21 €
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12,99 €
Titre original : O Mapeador de Ausências
Langue originale : Portugais (Mozambique)
Traduit par : Elisabeth Monteiro Rodrigues

En 2019, un cyclone a entièrement détruit la ville de Beira sur la côte du Mozambique.

Un poète est invité par l’université de la ville quelques jours avant la catastrophe. Il retrouve son enfance et son adolescence dans ces rues où il a vécu dans les années 70. Il va faire un voyage “vers le centre de son âme” et y trouver son père, un grand poète engagé dans la lutte contre la colonisation portugaise. Il se souvient des voyages sur le lieu de terribles massacres perpétrés par les troupes coloniales. Il se souvient aussi de Benedito, le petit serviteur, aujourd’hui dirigeant du FRELIMO au pouvoir, de l’inspecteur de la police politique, des amoureux qui se sont suicidés parce que leur différence de couleur de peau était inacceptable, de la puissante Maniara, sorcière et photographe, et surtout de Sandro, son frère caché.

Les faits que l’enfant qu’il fut nous raconte sont terribles, le racisme, la bêtise coloniale, la police politique, la PIDE, les traîtrises.

Ce roman au souffle puissant peuplé de personnages extraordinaires à l’intrigue aussi rigoureuse que surprenante est écrit comme la poésie, que Mia Couto définit comme “une façon de regarder le monde et de comprendre ce qui habite une dimension invisible de ce qu’on nomme la réalité. Sans cette dimension poétique il est impossible de comprendre la vie”.

Un roman magnifique, dans l’ombre d’un cataclysme, le plus personnel écrit par l’auteur, l’un de ses meilleurs.

  • Le cartographe des absences (…) est un roman hybride, mi noir, mi épistolaire, baigné dans une prose poétique et une opacité toute moite où le lecteur voit les personnages lui échapper. L'auteur nous plonge dans un territoire (le Mozambique), dans son histoire pré et post révolutionnaire et diversifie les narrations.
    Corinne

I

CEUX QUI PARLENT AVEC LES OMBRES

(Beira, le 6 mars 2019)

 

Toute ma vie a été un essai
pour ce qui n’est finalement jamais advenu.

Adriano Santiago

 

 

 

 

– Nous avons tous deux ombres. Une seule est visible. Il y a, malgré ça, ceux qui discutent avec leur deuxième ombre. Ce sont les poètes. Vous êtes l’un d’eux, l’un de ceux qui parlent avec les ombres.

 

Tout cela m’est dit par le portier à l’entrée de la salle des fêtes. Il agite un livre de poésie, me réclamant une dédicace. Je lève les bras, refusant gentiment : “Je ne peux pas, c’est mon père qui a écrit ce livre.”

L’homme hausse les épaules en souriant et murmure : “Donc, c’est vous l’auteur.”

 

J’écris la dédicace, je deviens une sorte d’auteur posthume. Les mains sont les miennes, l’écriture est celle de mon défunt père. J’ai envie de serrer le portier dans mes bras, mais je me retiens et avance entre les tables enguirlandées de la salle. Certains se lèvent pour me saluer. Sur le mur du fond, une affiche exhibe en gros caractères les mots suivants :

 

Soyez le bienvenu dans votre ville,

Poète Diogo Santiago !

 

Je me remémore les paroles de mon père. Les honneurs dans les endroits perdus sont comme les bagues aux doigts d’un pauvre : de leurs brillants naissent des jalousies mortelles.

Une jolie femme avance dans ma direction.

– Je m’appelle Liana Campos, je suis la maîtresse de cérémonie. – Et il y a dans sa voix une appréhension tremblée, comme si la révélation de son nom la laissait désarmée.

Je suis en visite à Beira, ma ville natale ; je suis venu à l’invitation d’une université. Depuis mon arrivée ici, je me suis rendu dans des écoles, j’ai rencontré des professeurs et des élèves, je leur ai parlé du sujet qui m’intéresse le plus : la poésie. Je suis professeur de littérature, mon univers est restreint mais infini. La poésie n’est pas un genre littéraire, c’est une langue antérieure à tous les mots. J’ai répété cela à chacun des débats.

Au cours de ces journées, j’ai cheminé sur les lieux de mon enfance comme qui se promène dans un marais : foulant le sol sur la pointe des pieds. Un faux pas et j’aurais couru le risque de m’enfoncer dans de sombres abîmes. Voici ma maladie : il ne me reste plus de souvenirs, je n’ai que des rêves. Je suis un inventeur d’oublis.

Et moi, homme timide et réservé, je suis ici dans cette salle des fêtes de province le jouet d’un hommage public. Les murs sont décorés de fleurs en plastique et les colonnes sont enrubannées de nœuds en papier coloré. Au centre de la table d’honneur, on m’a réservé une chaise à haut dossier, une espèce de trône burlesque. Placées selon une rigoureuse hiérarchie, de part et d’autre de la table, les autorités me jaugent dans un mélange de sympathie condescendante et de curiosité prédatrice.

Rien ne me fatigue davantage que les célébrations, avec leurs interminables conversations de circonstance. Je monte sur l’estrade pour lire mon discours. Ma difficulté à lire ces deux pages est plus grande que la peine que j’ai eue à les écrire. J’ai refait ce texte une vingtaine de fois. Non pas faute de compétence, mais faute de moi-même. Et, à présent, j’opte pour une intervention improvisée. Je suis malade, je suis un écrivain qui n’est plus capable ni de lire ni d’écrire. C’était cet aveu de fragilité que j’aurais bien fait à ce moment-là.

Après les discours et les autres formalités, la soirée commence. Liana me fait un signe pour que je danse avec elle. Je refuse fermement. À la première occasion, je me glisse furtivement vers la sortie et feins d’être occupé par un coup de fil. Le portier engage la conversation en se frottant les mains comme s’il s’armait de courage.

– Vous avez vu, monsieur le poète ? demande-t-il. Nos dames avec des turbans en tissu africain ?

– Joli, dis-je en guise de commentaire.

– Le problème c’est que ces tissus bien africains cachent des perruques de femmes chinoises. Ou d’Indiennes, plus probablement.

Je m’appuie contre la porte, je ferme les yeux et soupire. J’entends les pas du portier qui arrive avec la gentillesse d’un chat. Il rapproche sa bouche de mon oreille pour couvrir le volume de la musique.

– Vous êtes fatigué, mon cher poète ? s’enquiert l’homme. Que devrais-je dire moi qui travaille ici depuis plus de quarante ans ? Je vais vous avouer une chose : ces fêtes sont pareilles à celles des anciens colons…

– Rien n’a changé pour vous ?

– Pour moi ? – Et le portier roule les yeux comme s’il cherchait la réponse dans le noir. – Ce qui a changé : jadis, je n’existais pas ; à présent, je suis invisible.

– Vous n’imaginez pas, mon cher ami, combien je suis jaloux de cette invisibilité.

Liana vient fumer dans la cour et se joint à la conversation. Le portier s’éloigne avec une telle délicatesse qu’il semble ne pas se mouvoir. La belle maîtresse de cérémonie m’invite à boire quelques verres loin de cet endroit.

– Je ne peux pas, dis-je pour me défendre. Je suis un homme d’incertain âge.

Elle déclare en souriant qu’elle aime les incertitudes. Ce pays, selon Liana, devrait s’appeler “incertitudes”. Je finis par accepter sa proposition d’escapade. Je lui demande seulement de partir devant afin de ne pas éveiller les soupçons en quittant les lieux ensemble. J’attends quelques minutes avant de traverser la cour. Le portier fait encore quelques pas avec moi.

– Je n’aime pas me mêler, me murmure l’homme en secret, mais s’il vous plaît, faites attention à cette fille.

– Pourquoi ?

– Elle est, disons, un peu bizarre, dit-il en regardant ses chaussures.

– Bizarre comment ?

– Il y a des choses qu’on ne sait pas expliquer, hésite le portier. Vous, qui êtes poète, savez-vous expliquer la poésie ?

Je prends congé et, alors que je m’éloigne, le portier me suggère de choisir le trottoir opposé. Il y a un oiseau mort au milieu de la route.

– C’est curieux, commente-t-il, tournant et retournant l’oiseau du bout de sa chaussure. C’est un “kondo”, un de ces oiseaux annonciateurs de malheurs. Ça veut dire que cette tempête est invoquée par quelqu’un.

– Quelle tempête ?

– On dit qu’un cyclone arrive. On en parle à la radio.

L’alerte météorologique était peut-être juste. Mais le portier faisait erreur. Il n’y a pas qu’un oiseau mort sur la route. Une dizaine d’oiseaux que je connais sous le nom de “tête de marteau” gisent sur le bitume. Une brise étrange leur confère un souffle de vie, leurs plumes sombres tournoient sur l’asphalte.

 

 

La place où Liana a garé sa voiture se trouve à présent déserte. La jeune femme s’appuie contre la portière et tend un doigt accusateur vers ma poitrine :

– Vous n’avez pas accepté mon invitation. À l’intérieur, vous avez prétendu ne pas savoir danser. Je parie que vous êtes de ceux qui se font maladroits uniquement pour se faire remarquer. Dansons ici, nous avons de la musique, il fait noir, nous sommes là tous les deux.

Elle se serre contre moi, enlaçant ma taille de ses bras maigres et longs.

– Que se passe-t-il ? demande-t-elle, surprise par mon immobilité. Ne me dites pas que vos jambes vous font défaut, vous qui, par-dessus le marché, faites autant danser les mots ? Détendez-vous, professeur, le secret de la danse est de ne plus avoir de corps.

– Des gens nous regardent, dis-je pour la mettre en garde.

Liana balance les hanches, bercée par la musique qui s’échappe de la salle des fêtes. Ses lèvres effleurent mon visage quand elle me murmure : “Je suis noire, je suis née en dansant.”

– Noire ? dis-je en souriant, incrédule.

– Vous ne me croyez pas ? demande Liana. Donnez-moi votre main.

Je cède avec réticence, je touche ses cheveux. Une sorte de pudeur me fait corriger mon geste.

– Vous avez senti ? demande Liana. Sachez une chose : la race est dans les cheveux.

La race est dans la tête, ai-je envie de dire, mais je reste muet. J’avais déjà perdu mon corps, il ne me manquait plus que de perdre mes mots. Après un temps, je trouve la phrase providentielle :

– Je suis fatigué, Liana. S’il vous plaît, déposez-moi à mon hôtel.

– Vous avez peur de la tempête ? réplique-t-elle d’un air ironique. Soyez rassuré. Quand on les annonce avec une telle gravité, elles n’arrivent jamais.

 

 

Le lendemain matin, on me remet une drôle de boîte dans ma chambre d’hôtel. Je pose le paquet sur le lit. Des documents dactylographiés, des photographies et de vieux papiers gribouillés tombent sur le drap. Au-dessus de toute cette paperasse se détache une lettre sur du papier couleur qui m’est adressée.

 

“Cher professeur,

Mon grand-père était l’inspecteur de la pide[1] qui, il y a plus de quarante ans, a arrêté votre père. Les documents contenus dans cette boîte font partie de ce procès-verbal. Gardez-les, ce passé ne m’appartient pas. Durant toutes ces années, mon grand-père a conservé ces papiers comme s’ils étaient la seule part vivante de sa vie. À la fin de ses jours, il m’a demandé de m’occuper de ce legs. Comme vous le savez, les archives de la pide au Mozambique ont été brûlées tout de suite après la chute du régime colonial. Ces documents sont les rares survivants de cette époque si triste. Prenez-en soin. J’espère qu’ils vous seront utiles.

Votre admiratrice,

Liana Campos.”

 

Je classe les papiers sur le couvre-lit, en commençant par trier les documents officiels de la pide (rapports, lettres, transcriptions de témoignages, télégrammes). Puis, dans un autre coin, je rassemble les papiers d’ordre personnel (journaux de différents membres de la famille, annotations et poèmes de mon père). Sur l’oreiller, j’étale des lettres et d’autres papiers que j’ai moi-même écrits.

Moi qui désirais tant échapper aux souvenirs, j’ai maintenant mon lit recouvert du passé.

 

 

Toute la nuit, je lis mes vieilles lettres. Je note combien mon écriture a changé et pense : la graphie est une partie du corps, mon écriture a pris des rides avec l’âge. Incapable de dormir, je m’assieds devant l’ordinateur et vois que Liana est en ligne. Mes doigts sont des fantômes réveillant des touches somnolentes.

Moi – Réveillée ?

Liana – J’ai une insomnie. Vous m’avez dit au dîner ne dormir qu’à l’aide de cachets. Que se passe-t-il, vous avez oublié de les prendre ? Le paquet que je vous ai remis vous aura ôté le sommeil, j’imagine. Vous l’avez ouvert ?

Moi – Le problème, ce sera de le refermer.

Liana – J’avoue avoir hésité à vous remettre ce matériel. Ces documents étaient sacrés pour mon grand-père.

Moi – Il est encore en vie ?

Liana – Je crois qu’il n’a jamais été vivant. Je suis son unique petite-fille. J’ai appris à avoir honte de ce passé qui, étant le sien, m’appartient également. C’est injuste d’hériter de passés, c’est comme si on nous attachait le temps à nos pieds. Très souvent, j’ai pensé à mettre le feu à cette paperasse.

Moi – Heureusement que vous ne l’avez pas fait. Ces papiers feront partie de mon prochain livre.

Liana – Vous m’avez demandé l’autorisation ?

Moi – Vous m’avez rendu ce qui m’appartient.

Liana – Je vous avoue une chose : je ne vous ai pas remis tout ce que mon grand-père a laissé.

Moi – Et pourquoi ?

Liana – J’avais peur que vous ne vouliez plus me voir. Je plaisante, professeur. Plus sérieusement : vous soutenez que le passé est toujours inventé. Cela ne vous vient-il pas à l’idée de douter de l’authenticité de ces papiers ?

Moi – Les documents de la police sont dactylographiés sur du papier timbré. Et il y a les miens, et sur ceux-là il ne peut y avoir d’erreur…

Liana – Vous n’imaginez pas ce qu’on peut falsifier de nos jours.

Moi – Vous croyez que je ne reconnaîtrais pas ma propre écriture ? Bon, pour tout dire, je la reconnais, mais j’ai du mal à en déchiffrer une grande partie. La plupart des papiers ont été attaqués par l’humidité…

Liana – Ne vous inquiétez pas, j’ai fait des copies de tout. Et les copies sont plus lisibles que les originaux. Je voudrais vous proposer quelque chose, Diogo : choisissez les papiers, je les taperai sur ordinateur. Puis je vous les enverrai, vous aurez tout sous forme de fichiers.

Moi – Je n’oserais pas vous demander une corvée pareille.

Liana – Je le fais par plaisir. Mon rêve est d’être écrivaine. Je vous l’ai déjà demandé, vous ne m’avez pas répondu : qu’est-ce que vous êtes venu faire chez vous ?

Moi – Mon médecin a dit que cette visite apaiserait mes souvenirs. Il me reste à faire le deuil de mes parents.

Liana – Je peux vous y aider.

Moi – Et comment ?

Liana – Vous le saurez plus tard. Une dernière question : êtes-vous marié ?

Moi – Je ne sais pas.

Liana – Comment ça, vous ne savez pas ?

Moi – Ça fait des mois que je suis parti de la maison, j’ai quitté ma femme. Je suis allé vivre chez un ami médecin. Un jour plus tard, cet ami m’a réveillé pour me mettre en garde, Tu m’inquiètes, Diogo. Ce n’est pas toi qui es parti de la maison. C’est ta femme qui t’a quitté. Tu es malade, Diogo, a-t-il estimé. Très malade.

 

 

J’éteins mon ordinateur et retire de la boîte en carton un petit livre intitulé Un portrait en quête de traits. Ce sont des poèmes de mon défunt père. Je porte ce livre à mon visage, je hume l’arôme du papier, je sens le temps comme le font les femmes avec les vêtements des absents. Je me rappelle le jour où la police fasciste est venue chez nous saisir précisément ce livre. Je devais avoir dans les sept ans quand quelqu’un a frappé à la porte. C’étaient deux hommes en costume-cravate, agitant leurs chapeaux en guise d’éventails.

– Nous sommes de la police. Nous voulons parler au poète.

– De la police ? a questionné ma mère. Et vous n’avez pas d’uniforme ?

L’un des agents a tenu à présenter une carte d’identification, mais l’autre – qui semblait être le chef – l’a coupé net dans ses intentions. Et il a répété d’une voix posée :

– Nous sommes de la police. Votre mari est là ?

– Il est dans son bureau, il fait la sieste, a précisé ma mère. Mais vous pouvez entrer.

– C’est nous qui le réveillons ?

– Ça vaut mieux. Avec moi, il sera de très méchante humeur.

Encouragés par l’invitation mais néanmoins hésitants, les intrus ont pris le long couloir tapissé de livres du sol au plafond. Un cortège de curieux s’est bientôt formé derrière les agents. Ma mère était en tête de la troupe, suivie par ma grand-mère, mon cousin Sandro et moi. En clôture du cortège venait Benedito, le jeune noir qui vivait à l’arrière de notre maison et que nous présentions à tous comme notre domestique.

Sur le grand canapé du bureau, allongé sur le ventre, sommeillait mon père. L’inspecteur a fait le tour de la pièce puis il s’est arrêté pour examiner longuement la bibliothèque. Il a pris quelques livres, un ou deux disques vinyles, et a déclaré :

– Ceux-là viennent avec moi ! – Il a pris un autre livre sur la table et a ânonné le titre à voix haute : Un portrait en quête de traits. – J’emporte celui-là aussi. En ce moment, ça me prend de lire des vers.

– Ce livre ne sort pas d’ici, a protesté mon père, toujours allongé les yeux fermés.

– Alors, on vous emmène le livre et vous, monsieur le poète.

Ils ont conduit mon père de force, en pyjama à rayures usé, dans le couloir puis le long du trottoir. Derrière suivait ma famille dans une procession larmoyante. Et ma mère, plus curieuse qu’accablée, insistait : “Vous allez l’emmener ? Laissez-moi lui mettre des savates décentes, au moins.”

Dans un dernier effort, déjà sur le seuil de la porte, dona Virgínia a élevé la voix, précautionneuse afin de ne pas paraître indélicate :

– Tout ça à cause d’un livre ? Aurait-il des fautes d’orthographe ?

 

 

Je me réveille tard. Il y a longtemps que les corbeaux croassent sur les cocotiers devant l’hôtel. Si tous les oiseaux sont des messagers, les corbeaux doivent porter les messages de ceux qui sont très en colère contre l’humanité. Je feins de les ignorer tandis que je range les papiers de Liana sur la table. Je me surprends ensuite à faire le lit, trébuchant ou sur le drap, ou sur mon propre sommeil. Ma mère avait échafaudé toute une théorie pour expliquer les insomnies paternelles. “Votre père, disait-elle, ne dort pas, parce qu’il ne fait pas son lit, il ne lave ni n’étend les draps. Ce n’est pas de sa faute puisque c’est un homme, c’est sa mère qui l’a gâté.” C’était ce qu’elle disait pour s’interroger ensuite : “Que peut-il y avoir d’agréable à nous coucher dans un lit fait par des mains étrangères ?”

Je me recouche, recroquevillé comme un pangolin. C’est ainsi que j’occupe les lits : dans un recoin non disputé. Je me remémore la nuit où mon vieux père est mort. Il venait d’être admis à l’hôpital et, quand je m’étais allongé sur le lit où il agonisait, il avait entrouvert les yeux, il avait souri et les avait refermés. D’une voix ténue, il avait demandé : “Tu as peur ?” “Non”, avais-je répondu. Passé un temps, le croyant endormi, j’avais fait le geste de me retirer. “Ne t’en va pas”, m’avait-il demandé les paupières fermées. “Reste encore un petit peu.” Il avait tendu sa main, enfoncé ses doigts dans mon bras. Et c’était comme si sa peau émigrait pour couvrir mon corps. À sa mort, je ne savais plus quels doigts étaient les siens, lesquels étaient les miens. Et, à présent, ses gestes habitent mes mains que, de façon illusoire, je pense être miennes. À cause de cette impossible absence, je n’ai jamais appris à avoir de regrets. Ou, plutôt, mon père me manque uniquement lorsque je me manque à moi-même.

Je jette un œil à la rue et je n’ai plus envie de sortir. De la fenêtre de la chambre, on entend les clameurs des vendeuses de palourdes et de poisson marora. Plus loin, un groupe de musulmans se masse à l’entrée de la mosquée. À mon époque, il n’y en avait pas dans ces parages. L’un d’eux me voit à la fenêtre et me fait signe en souriant. Je lui réponds avant de tirer les rideaux. Triste ironie : j’ai fait ce voyage pour recueillir des souvenirs de ma ville mais je reste enfermé à l’hôtel, peut-être par peur de découvrir que ma vie repose sur un mensonge. La crainte de ne pas retrouver mon passé me paralyse, mais surtout cette appréhension de retrouver une ville dont, en définitive, j’ignore tout.

Je prends un cachet, retourne à mon bureau, classe les papiers, jette un œil à l’ordinateur, retourne à la fenêtre. Quelqu’un a déjà écrit : on est vieux lorsqu’on ne sait plus quoi faire de soi-même. À nouveau, je vérifie si Liana est en ligne. Elle est absente, mais elle a laissé le message suivant sur la boîte mail :

 

“Cher professeur,

J’ai reçu aujourd’hui à l’aube la liste des papiers que vous avez sélectionnés et je suis déjà très avancée dans leur transcription numérique. Je vous enverrai aujour­d’hui encore les cinq premiers documents. J’ai respecté la numérotation et les titres que vous avez griffonnés à la main.

Je vais devoir interrompre ce travail parce que je dois partir à l’université. Le cours d’aujourd’hui portera sur mémoire et littérature. J’ai aimé votre définition de l’écrivain comme un inventeur d’oublis. Mais je ne veux pas l’appliquer à ma vie. J’ai à peine plus de quarante ans, je me sens encore jeune : je désire le passé plus que le futur. Cela paraît étrange que je préfère les choses anciennes, mais nous, ceux de ma génération, vivons un temps atemporel. Vous comprenez ? C’est comme de se retourner et ne pas voir de sol. J’ai besoin de vos histoires, de vos souvenirs, je veux en faire mon passé. Peu importe qu’ils soient inventés. Cette fantaisie sera toujours mieux que cette époque vide dont j’ai hérité comme d’une maladie. Aussi, cher professeur, faites votre travail de taupe, creusez des tunnels dans le sol du temps. Je voyagerai par ces galeries souterraines. Je suis orpheline, j’ai grandi dans une famille qui m’a adoptée. Ils se sont occupés de moi du mieux qu’ils ont pu. Mais ils ne m’ont pas donné le plus important, c’est-à-dire les histoires. Je suis en quête de ces récits comme un aveugle cherche le dessin de son propre corps.

Je vous embrasse,

Liana Campos

 

ps 1 : Si vous voulez un guide, dites-le-moi. Je connais bien cette ville. Malheureusement, la ville aussi me connaît bien.

ps 2 : Vous m’avez dit ne pas aimer le terme ‘courrier électronique’. Vous préférez utiliser celui de ‘lettre’. Pour vous, le courrier nécessite la lenteur des mains sur l’enveloppe, les lèvres humectées sur le timbre. Écrire, je vous cite, c’est comme celui qui coud des vêtements : il faut du temps, un temps aux gestes arrondis. Désolée, mais ça c’est du baratin de poète. Et c’est dommage que vous n’ayez pas dansé avec moi. J’imagine que c’est par obéissance à votre père qui disait que le plus grand art du poète était de savoir gâcher les occasions.”

 

 

C’est l’aube et je n’ai pas fermé l’œil. J’ouvre les rideaux d’un coup sec. Sur le bureau se projette une ombre qui ressemble à un livre ouvert. Je guette à la fenêtre et tombe sur un énorme papillon posé à l’extérieur de la vitre. C’est lui l’origine de cette ombre. J’observe l’insecte de plus près. La façon dont cette créature a été dessinée pour tromper l’obscurité, ses couleurs nocturnes, la sérénité de celui qui naît et meurt dans la même nuit, me fascinent. Ce papillon ne sait peut-être pas que la vie lui aura échappé à l’aube.

Et je me dis : voici mon compagnon d’insomnie. J’allume mon ordinateur pour répondre au dernier message de Liana Campos.

 

“Très chère Liana,

Je viens de lire votre message, encore endormi mais déjà exaspéré par le boucan des corbeaux. Je commence à le croire : inutile de vouloir être écrivaine, vous l’êtes déjà. Et vous étiez bien inspirée de penser à la métaphore de la taupe. La police du régime colonial surnommait le groupe d’intellectuels et de poètes qui se réunissaient chez nous les ‘taupes blanches’. Là, ils échafaudaient des plans inventifs pour faire tomber le gouvernement. Mon père s’enorgueillissait de ce nom de code : les taupes blanches.

Une fois, dans le quartier de Manga, dans la propriété de l’un de nos amis, on avait organisé une chasse aux taupes véritables qui attaquaient les potagers. Un groupe d’hommes munis de perches avait transpercé la terre à la surface de laquelle apparaissaient les traces des bêtes. Les chasseurs improvisés plantaient leurs lances et poussaient des cris caractéristiques d’une tribu sauvage. Tout cela était improvisé, excepté la rage dont ils étaient eux-mêmes surpris. Ce n’étaient pas les petits mammifères qu’ils fustigeaient. Cette furie naissait de leur impuissance devant un univers obscur qui se mouvait sous leurs pieds.

Depuis cet après-midi-là, les taupes visitent ma pensée. Ces orpailleuses invisibles sont le revers d’un miroir : pour voir, elles ont besoin du noir et, quand elles pressentent la mort, elles émergent à la surface. C’est la lumière qui les ensevelit. Les taupes accomplissent le rêve des morts de se déterrer éternellement.

Je suis de retour dans ma ville pas seulement en quête de mon passé. Je suis à la recherche d’un remède à ma dépression. Mon père avait peut-être raison. À mon époque, disait-il, la dépression était appelée malheur.

‘Retourne chez toi’, avait recommandé le médecin. ‘Vas-y pour te libérer des fantômes de ton enfance.’ ‘Et comment saurai-je que suis libéré ?’ avais-je demandé. ‘Quand tu sentiras qu’il n’y a plus de retour possible.’

Quand on est enfant, disait mon père, on ne dit pas au revoir aux lieux. On pense toujours revenir. On croit que ce n’est jamais la dernière fois. Les lieux sont comme les livres : ils n’existent que lorsqu’on les lit pour la deuxième fois.

Chaleureusement,

Diogo Santiago”

 

La femme de ménage veut ranger ma chambre. Je lui demande si ça la dérange que je reste là pendant qu’elle travaille. Elle répond d’un sourire timide. Et elle met de l’ordre dans le chaos de la pièce pendant que je vérifie sur l’ordinateur que Liana m’a envoyé les papiers déjà transcrits. Elle a commencé là où je le lui ai suggéré : par le voyage à Inhaminga, consigné dans mon journal d’adolescent. Nous étions en février 1973 et mon père venait de recevoir une lettre de son ami portugais Faustino Pacheco, qui se cataloguait lui-même comme un “communiste pur jus”. Celui qui avait apporté la lettre était notre vieux domestique, qui marchait tellement lentement que nul ne pouvait soupçonner qu’il avait, cachées dans la poche de son pantalon, des instructions révolutionnaires devant être exécutées par mon père, le poète Adriano Santiago.

Et, à présent, j’ai tout ce passé qui me regarde. Je suis assis à mon bureau devant mon ordinateur. J’ai les yeux brillants mais vides. Le jour se lève et je suis toujours devant l’écran.

 

[1] Police internationale de défense de l’État. Police politique de l’État fasciste.

 

Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie, il s’engage aux côtés du frelimo en faveur de l’indépendance du pays, devient journaliste puis écrivain. Il travaille actuellement comme biologiste, spécialiste des zones côtières, et enseigne l’écologie à l’université de Maputo. Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ». Ses romans sont traduits dans plus de 30 pays.

Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Prix de la francophonie en 2012, le prix Camões en 2013, le prix Neustadt 2014 (Allemagne), il a également été finaliste de l’Impac Dublin Literary Award et du Man Booker Prize en 2015.

Bibliographie