Publication : 09/01/2020
Pages : 672
Grand Format
ISBN : 979-10-226-0987-6
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-0988-3
Couverture HD

Les Sables de l'empereur

Mia COUTO

ACHETER GRAND FORMAT
25 €
ACHETER NUMÉRIQUE
12,99 €
Titre original : As areias do imperador
Langue originale : Portugais (Mozambique)
Traduit par : Elisabeth Monteiro Rodrigues

À la fin du XIXe siècle, le Mozambique est ravagé par les guerres entre les clans et contre les colonisateurs.

Germano, un soldat portugais exilé sans espoir de retour parce que républicain, et Imani, une jeune Africaine, trop belle et trop intelligente, son interprète, sont le fil rouge de ce roman où ils évoluent parmi des personnages historiques bien réels, comme l’empereur africain Ngungunyane et le flamboyant Mouzinho de Albuquerque, “pacificateur” du Mozambique.

Germano découvre l’Afrique de l’Est en prenant son poste dans un village perdu où il fait la connaissance d’Imani. Dans ses rapports, Germano raconte les transformations de la région avec en toile de fond l’affrontement entre la monarchie coloniale et Ngungunyane. Imani décrit l’avancée de la colonisation, les structures familiales, les traditions qui cherchent à subsister, les migrations. Elle s’aperçoit aussi que sa maîtrise du portugais la sépare de ses voisins, tandis que les Portugais la considèrent comme une espionne. Liés par un amour ambigu, Imani et Germano partent sur le fleuve dans une itinérance chaotique et aventureuse qui les confronte à la réalité de cette guerre et à des personnages fabuleux.

Mia Couto, romancier dans un pays où l’oralité règne, décrit ces trajectoires d’une écriture concise et puissamment évocatrice. Il écrit ainsi un grand texte sur l’incompréhension et la construction de la peur de l’autre.

  • A travers le périple d'Imani, jeune Chope à la beauté saisissante, qui parle le portugais "comme un Blanc", Mia Couto retrace tout un épisode de l'histoire coloniale du Mozambique (la chute de l'empereur Ngungunyane et son exil, en 1895). Mais il nous embarque surtout dans une aventure fascinante, une fresque tant poétique que politique, un roman d'une richesse inouïe.
    Christophe Gilquin
  • "De l'intime à l'épique, un grand roman, baroque et inattendu, de Mia Couto."
    Alain Nicolas
    L'Humanité
  • « Pour Mia Couto, grand écrivain mozambicain nobélisable, écrire semble constituer, comme pour ses personnages, une façon de prier, de faire renaître les morts, de résister. »
    Manon Hutard
    Le Nouveau Magazine Littéraire
  • Lire la chronique ici
    Blog Sur la route de Jostein
  • "Début mars, à Paris, l’écrivain et biologiste mozambicain s’est entretenu avec En attendant Nadeau." Lire l'interview de l'auteur ici
    Pierre Benetti
    Site En attendant Nadeau
  • Voir l'interview de Mia Couto ici
    Philippe Lefait
    France TV Info - Des mots de minuit
  • Valérie Marin La Meslée
    Le Point
  • "L’écrivain mozambicain Mia Couto livre la grande fresque historique d’un empire africain disparu."
    Pierre Cochez
    La Croix
  • "Les Sables de l’empereur, ce n’est pas simplement la géographie infinie et l’histoire méconnue de l’Afrique revisitées par un conteur à l’imagination fertile. C’est le livre d’une vie, le chef-d’oeuvre d’un romancier de 65 ans parvenu à la pleine maîtrise de ses moyens." Lire l'article ici
    Sébastien Lapaque
    Le Figaro Littéraire
  • Lire l'article ici
    Mathilde Nivollet
    Le Parisien week-end
  • Lire l'article ici
    Gladys Marivat
    Le Monde des Livres
  • "Sublime." Lire l'article ici
    Baptiste Liger
    Lire
  • "L’auteur de L’Accordeur de silences et de La Confession de la lionne, signe là un livre-manifeste, qui dit sa foi dans l’écriture et la force des femmes." Lire l'article ici
    Catherine Simon
    Le matricule des anges

 

1

Étoiles déterrées

La mère dit : la vie se fait comme une corde. Il faut la tresser jusqu’à ce qu’on ne distingue plus les fils des doigts.

 

 

Tous les matins se levaient sept soleils sur la plaine d’Inharrime. En ces temps-là, le firmament était bien plus grand et en lui tenaient tous les astres, les vivants et ceux qui sont morts. Nue comme elle avait dormi, notre mère sortait de la maison avec un tamis à la main. Elle allait choisir le meilleur des soleils. Avec le tamis, elle recueillait les six étoiles restantes et les rapportait au village. Elle les enterrait près de la termitière, derrière notre maison. C’était celui-là notre cimetière de créatures célestes. Un jour, en cas de besoin, nous irions là-bas déterrer les étoiles. En raison de ce patrimoine, nous n’étions pas pauvres. Ainsi disait notre mère, Chikazi Makwakwa. Ou simplement mame, dans notre langue maternelle.

Celui qui nous rendait visite connaissait l’autre raison de cette croyance. C’était dans la termitière qu’on enterrait les placentas des nouveau-nés. Sur le nid de termites avait poussé une mafurreira[1]. À son tronc nous attachions les tissus blancs. Là, nous parlions avec nos morts.

La termitière était néanmoins le contraire d’un cimetière. Gardienne des pluies, en elle habitait notre éternité.

Une fois, le matin déjà tamisé, une botte écrasa le Soleil, ce Soleil que ma mère avait élu. C’était une botte militaire, identique à celle que les Portugais portaient. Cette fois, pourtant, c’était un soldat vanguni* qui l’avait aux pieds. Le soldat était envoyé par l’empereur Ngungunyane[2].

Les empereurs ont faim de la terre et leurs soldats sont des bouches qui dévorent les nations. Cette botte brisa le Soleil en mille éclats. Et le jour devint sombre. Les autres jours aussi. Les sept soleils mouraient sous les bottes des militaires. Notre terre était en train d’être déchiquetée. Sans étoiles pour alimenter nos rêves, nous apprenions à être pauvres. Et nous nous égarions de l’éternité. Sachant que l’éternité n’est que l’autre nom de la Vie.

 

 

Je m’appelle Imani. Ce nom qu’on m’a donné n’est pas un nom. Dans ma langue maternelle Imani veut dire “Qui est-ce ?”. On frappe à une porte et, de l’autre côté, quelqu’un dit :

– Imani ?

C’est cette question en effet qu’on m’a donnée pour identité. Comme si j’étais une ombre sans corps, dans l’éternelle attente d’une réponse.

On dit à Nkokolani, notre terre, que le nom du nouveau-né vient d’un chuchotis qui s’entend avant sa naissance. Dans le ventre de la mère, il ne se tisse pas simplement un autre corps. Il se fabrique son âme, le moya. Encore dans la pénombre du ventre, ce moya se forme peu à peu à partir des voix de ceux qui sont déjà morts. L’un de ces ancêtres demande au nouvel être d’adopter son nom. Dans mon cas, on m’a soufflé le nom de Layeluane, ma grand-mère paternelle.

Comme l’exige la tradition, notre père, tate dans notre langue maternelle, est allé consulter un devin. Il voulait savoir si on avait traduit la volonté sincère de cet esprit. Et il est arrivé ce qu’il n’attendait pas : le voyant n’a pas confirmé la légitimité du baptême. Il a fallu consulter un deuxième devin qui, aimablement, et contre paiement d’une livre sterling, lui a assuré que tout était en ordre. Mais comme dans les premiers mois de ma vie je pleurais sans cesse, la famille en a conclu qu’ils m’avaient donné le mauvais nom. On a consulté la tante Rosi, la devineresse de la famille. Après avoir jeté les osselets magiques, notre tante a assuré : “Dans le cas de cette petite fille, ce n’est pas son nom qui est faux ; c’est sa vie qu’il faut accorder.”

Mon père a démissionné de sa tâche. Que ma mère s’occupe de moi. Et c’est ce qu’elle a fait en me baptisant “Cendre”. Personne n’a compris le pourquoi de ce nom qui, en vérité, n’est pas resté longtemps. Après le décès de mes sœurs, emportées par les grandes crues, on s’est mis à m’appeler “la Vivante”. On me désignait ainsi, comme si le fait d’avoir survécu était mon unique trait distinctif. Mes parents ordonnaient à mes frères d’aller voir où était “la Vivante”. Ce n’était pas un nom. C’était une façon de ne pas dire que leurs autres filles étaient mortes.

Le reste de l’histoire est encore plus nébuleux. À une certaine époque, mon vieux a reconsidéré la chose et s’est finalement imposé. J’aurais pour nom aucun nom : Imani. L’ordre du monde, enfin, s’était rétabli. Attribuer un nom est un acte de pouvoir, l’occupation initiale et la plus définitive d’un territoire étranger. Mon père, qui protestait tant contre l’empire des autres, a réendossé le statut d’un petit empereur.

Je ne sais pourquoi je m’éternise autant dans ces explications. Parce que je ne suis pas née pour être une personne. Je suis une race, je suis une tribu, je suis un sexe, je suis tout ce qui m’empêche d’être moi-même. Je suis noire, je suis des Vatxopi*, une petite tribu sur le littoral du Mozambique. Les miens ont eu l’audace de s’opposer à l’invasion des Vanguni, ces guerriers venus du Sud qui se sont installés comme s’ils étaient maîtres de l’univers. On dit à Nkokolani que le monde est bien trop grand pour y faire tenir un maître.

Notre terre, cependant, était disputée par deux prétendus propriétaires : les Vanguni et les Portugais. Voici pourquoi ils se haïssaient autant et se faisaient la guerre : parce que leurs intentions étaient tellement semblables. L’armée des Vanguni était bien plus nombreuse et puissante. Et plus forts étaient leurs esprits, qui commandaient sur les deux côtés de la frontière qui a déchiré notre terre en deux. D’un côté, l’Empire de Gaza, dominé par le chef des Vanguni, l’empereur Ngungunyane. De l’autre côté, les Terres de la Couronne, où gouvernait un monarque qu’aucun Africain ne connaîtrait jamais : Dom Carlos I, le roi du Portugal.

Les autres peuples, nos voisins, se sont modelés sur la langue et les coutumes des envahisseurs noirs, ceux qui venaient du Sud. Nous, les Vatxopi, sommes parmi les rares à habiter les Terres de la Couronne et à nous être alliés aux Portugais dans le conflit contre l’Empire de Gaza. Nous sommes peu, murés par l’orgueil et cernés par les kokholo, ces palissades en bois que nous dressons autour de nos villages. À cause de ces abris, notre localité était devenue si petite que même les pierres avaient un nom. À Nkokolani, on buvait tous du même puits, une seule goutte de venin aurait suffi à tuer le village entier.

 

 

Un nombre incalculable de fois, nous nous sommes réveillés aux cris de notre mère. Elle dormait et criait, tournant en rond dans la maison, en pas somnambules. Dans ces délires nocturnes elle menait la famille dans un voyage sans fin, traversait des marécages, des rus et des chimères. Elle retournait à notre ancien village, où nous étions nés près de la mer.

Il y a, à Nkokolani, un proverbe qui dit ceci : si tu veux connaître un endroit, parle avec les absents ; si tu veux connaître une personne, écoute ses rêves. Or l’unique rêve de notre mère était celui-là : retourner à l’endroit où nous avions été heureux et vécu en paix. Cette saudade était infinie. Existerait-il, à propos, une saudade qui ne soit pas infinie ?

La rêverie qui moi m’occupe est bien différente. Je ne crie ni ne déambule dans la maison. Mais il n’y a pas une nuit où je ne rêve que je suis mère. Et aujourd’hui encore j’ai rêvé que j’étais enceinte. La courbe de mon ventre rivalisait avec la rondeur de la Lune. Cette fois, cependant, c’est l’inverse d’un accouchement qui s’est produit : c’est mon fils qui m’expulsait moi. C’est peut-être ce que font les bébés au moment de naître : ils se protègent de leurs mères, ils se déchirent de ce corps indistinct et unique. Eh bien mon fils rêvé, cette créature sans visage et sans nom, se débarrassait de moi, en spasmes violents et douloureux. Je me suis réveillée en sueur et avec de terribles douleurs dans le dos et aux jambes.

Après j’ai compris : ce n’était pas un rêve. C’était une visite de mes ancêtres. Ils apportaient un message : ils me mettaient en garde, car moi, du haut de mes quinze ans, je tardais à être mère. À Nkokolani, toutes les jeunes filles de mon âge étaient déjà tombées enceintes. Moi seule semblais condamnée à une sèche destinée. Finalement, je n’étais pas seulement une femme sans nom. J’étais un nom sans personne. Un paquet vide. Vide comme mon ventre.

 

 

Dans notre famille, chaque fois qu’un enfant naît, on ne ferme pas les fenêtres. Au contraire de ce que fait le reste du village : même au plus fort de la chaleur, les autres mères emmaillotent les bébés dans des linges épais, se murant dans le noir de la chambre. Dans notre maison, non : portes et fenêtres demeurent grand ouvertes jusqu’au premier bain du nouveau-né. Cette exposition pénible est finalement une protection : la jeune créature est imprégnée de lumières, de bruits et d’ombres. Il en est ainsi depuis la naissance du Temps : seule la Vie nous défend du vivre.

En ce matin de janvier 1895, les fenêtres que j’avais laissées ouvertes laissèrent croire qu’un enfant venait de naître. Une fois de plus, j’avais rêvé que j’étais mère et une odeur de nouveau-né imprégnait toute la maison. Progressivement, j’entendis le bruit traînant et syncopé d’un balai. Je n’étais pas la seule à me réveiller. Cette douce rumeur réveillait la maison entière. C’était notre mère qui prenait soin de nettoyer la cour. J’allai à la porte et restai à la regarder, élégante et maigre, dans un balancement voûté comme si elle dansait et, ainsi, devenait poussière.

Les Portugais ne comprennent pas notre soin à balayer autour des maisons. Pour eux, seul balayer l’intérieur des édifices a un sens. Il ne leur vient pas à l’esprit de passer le balai sur le sable du terrain. Les Européens ne comprennent pas : pour nous, l’extérieur est encore l’intérieur. La maison ce n’est pas l’édifice. C’est le lieu béni par les morts, ces habitants qui ignorent portes et murs. C’est pour cela qu’on balaye le terrain. Mon père n’a jamais été d’accord avec cette explication, trop recherchée selon lui.

– On balaye le sable pour une autre raison, bien plus pratique : nous voulons savoir qui est entré et sorti pendant la nuit.

Ce matin-là, l’unique empreinte était celle d’un simba, ces félins qui, dans le silence de la nuit, flairent nos poulaillers. Ma mère alla vérifier les poules. Aucune ne manquait. L’insuccès du félin s’ajoutait à notre échec : à la vue de l’animal, il était aussitôt chassé. La peau tachetée des genettes était convoitée comme marque de prestige. Il n’y avait pas de plus beau cadeau pour plaire aux grands chefs. Surtout aux commandants de l’armée ennemie qui s’ornementaient jusqu’à perdre leur forme humaine. C’est à cela que servent les uniformes : à éloigner le soldat de son humanité.

Le balai corrigea fermement l’audace nocturne. Le souvenir du félin s’effaça en quelques secondes. Puis ma mère prit par les sentiers pour recueillir l’eau du fleuve. Je restai à la regarder s’évanouir dans la forêt, élégante et droite dans ses tissus bariolés. Ma mère et moi étions les seules femmes à ne pas mettre les sivanyula, les pagnes en écorce d’arbre. Nos vêtements, achetés à la cantina* du Portugais, couvraient nos corps mais nous exposaient à la jalousie et à la convoitise des hommes.

Quand elle arriva au fleuve ma mère frappa dans ses mains, demandant la permission de s’approcher. Les fleuves sont les demeures des esprits. Penchée sur la rive, elle examina son bord pour se prémunir de l’embuscade d’un crocodile. Tout le monde dans le village croit que les grands lézards ont des “maîtres” et qu’ils obéissent uniquement à leurs ordres. Chikazi Makwakwa recueillit l’eau, le bec de la cruche tourné vers l’embouchure pour ne pas contrarier le courant. Alors qu’elle s’apprêtait à rentrer à la maison, un pêcheur lui offrit un beau poisson qu’elle emballa dans un tissu qu’elle portait noué à la taille.

Tout près de la maison l’imprévu se produisit. De la brousse épaisse fit irruption un groupe de soldats vanguni. Chikazi recula de quelques pas tout en pensant : j’ai échappé aux crocodiles pour me jeter dans la gueule de monstres encore plus féroces. Depuis la guerre de 1889, les troupes de Ngungunyane ne rôdaient plus sur nos terres. Quelques années durant, nous avions goûté la Paix, pensant qu’elle durerait toujours. Mais la Paix est une ombre sur un sol de misère : il suffit que le Temps advienne pour qu’elle disparaisse.

Les soldats cernèrent notre mère et virent aussitôt qu’elle les comprenait quand ils parlaient en txizulu. Chikazi Makwakwa était née en terres du Sud. Sa langue d’enfance était très proche de celle des envahisseurs. Ma mère était une Mabuingela, ceux qui marchent en tête pour nettoyer la rosée des hautes herbes. C’était le nom que les envahisseurs donnaient aux gens dont ils se servaient pour ouvrir les chemins dans la savane. Mes frères et moi étions le produit de ce mélange d’histoires et de cultures.

Des années plus tard, les intrus revenaient avec la même arrogance menaçante. Rasseyant des peurs ancestrales, ces hommes cernaient ma mère avec l’étrange ivresse que les adolescents n’éprouvent qu’à la force du nombre. Le dos tendu de Chikazi soutenait, avec vigueur et élégance, la charge d’eau sur sa tête. Elle affichait ainsi sa dignité contre la menace des étrangers. Les soldats perçurent l’affront et sentirent, encore plus vive, l’urgence de l’humilier. Sur-le-champ ils renversèrent la cruche et célébrèrent en criant la façon dont elle se brisa sur le sol. Et ils rirent, en voyant l’eau tremper le corps maigre de cette femme. Puis les militaires déchirèrent sans effort ses vêtements, depuis longtemps transparents et râpés.

– Ne me faites pas de mal, implora-t-elle. Je suis enceinte.

– Enceinte ? Avec tout cet âge ?

Ils examinèrent la petite proéminence sous les tissus, où elle gardait secrètement le poisson offert. Et, à nouveau, le doute lui fut craché au visage.

– Enceinte ? Toi ? Combien de mois ?

– Je suis enceinte de vingt ans.

Voilà ce qu’elle eut envie de dire : que ses enfants n’étaient jamais sortis d’elle. Qu’elle gardait dans son ventre ses cinq enfants. Mais elle se retint. Elle glissa plutôt ses mains sous ses vêtements en quête du poisson enveloppé. Les soldats la regardèrent parcourir les endroits secrets de son corps sous son pagne, que nous appelons capulana. Sans que nul ne s’en aperçût, elle saisit de sa main gauche la proéminente épine dorsale du poisson et l’utilisa pour couper le poignet de sa main droite. Elle laissa le sang couler puis elle entrouvrit les jambes comme si elle accouchait. Elle retira le poisson de sous les tissus comme s’il émergeait de ses entrailles. Ensuite, elle brandit le poisson dans ses bras couverts de sang et proclama :

– Voici mon fils ! Mon petit garçon est né !

Les soldats vanguni reculèrent, épouvantés. Ce n’était pas une simple femme. C’était une noyi, une féticheuse. Et elle n’aurait pu engendrer de descendance plus sinistre. Un poisson était, pour les occupants, un animal tabou. À l’animal interdit s’ajoutait, à cet instant, la plus grave des impuretés : du sang de femme, cette souillure qui pollue l’Univers. Cette huile épaisse et sombre coula le long de ses jambes jusqu’à obscurcir la terre tout autour.

Le récit de cet épisode perturba les troupes ennemies. On dit que beaucoup de soldats désertèrent, redoutant le pouvoir de la féticheuse qui accouchait de poissons.

[1] Tous les mots suivis d’un astérisque figurent dans le glossaire en fin d’ouvrage. Sauf indication contraire, toutes les notes sont de la traductrice.

 

[2] Les noms de Ngungunyane, ou Gungunhane dans sa forme portugaise, seront utilisés tout au long des trois volumes en fonction de l’origine des locuteurs, africains ou portugais, pour mentionner toujours le roi de Gaza. (nda)

 

Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie, il s’engage aux côtés du frelimo en faveur de l’indépendance du pays, devient journaliste puis écrivain. Il travaille actuellement comme biologiste, spécialiste des zones côtières, et enseigne l’écologie à l’université de Maputo. Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ». Ses romans sont traduits dans plus de 30 pays.

Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Prix de la francophonie en 2012, le prix Camões en 2013, le prix Neustadt 2014 (Allemagne), il a également été finaliste de l’Impac Dublin Literary Award et du Man Booker Prize en 2015.

Bibliographie