Publication : 25/08/2011
Nombre de pages : 240
ISBN : 978-2-86424-839-2
Prix : 19 €

L'accordeur de silences

Mia COUTO

ACHETER
Titre original : Jesusalém
Langue originale : Portugais
Traduit par : Elisabeth Monteiro Rodrigues
Prix
  • Prix littéraire de l’AFD - 2012

« La première fois que j’ai vu une femme j’avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j’ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu : Jésusalem. C’était cette terre-là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final.
Mon vieux, Silvestre Vitalício, nous avait expliqué que c’en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l’horizon ne figuraient plus que des territoires sans vie qu’il appelait vaguement “l’Autre-Côté”. »
Dans la réserve de chasse isolée, au cœur d’un Mozambique dévasté par les guerres, le monde de Mwanito, l’accordeur de silences, né pour se taire, va voler en éclats avec l’arrivée d’une femme inconnue qui mettra Silvestre, le maître de ce monde désolé, en face de sa culpabilité.
Mia Couto, admirateur du Brésilien Guimarães Rosa, tire de la langue du Mozambique, belle, tragique, drôle, énigmatique, tout son pouvoir de création d’un univers littéraire plein d’invention, de poésie et d’ironie.

  • « Somptueux roman baroque, L’accordeur de silences étonne par sa puissance évocatrice et son symbolisme. Avec talent Mia Couto rend compte par petites touches de ce drame familial qui prend pour décor une nature sauvage, à la fois luxuriante et désertique. »

    Coline Hugel
  • « Un très bon roman à l’histoire originale portée par une sublime plume. Mia Couto réussit sans peine à nous faire franchir les portes de Jésusalem, cette prison à ciel ouvert. »

    Bérénice
  • « Magnifique langue où la folie est aussi un acte de courage, où la vérité est triste lorsqu’elle est unique. Mia Couto est un magicien des mots qui ne nous dit pas autre chose que ceci :"le monde prend fin quand on n’est plus capable de l’aimer" ».

    Frédéric Calmettes
  • « Une perle très précieuse dans le flot de la rentrée. La langue de Mia Couto porte admirablement ce texte qui, écrit en portugais, laisse entendre une poétique du langage mêlant monde lusophone et monde africain. Il faut saluer le remarquable travail de traduction d’Élisabeth Monteiro Rodrigues. »

    Dominique Minard
  • Le livre de Mia Couto, L'accordeur de silences, grand écrivain de langue portugaise, livre ici un roman poétique, dense et étouffant. L’accordeur de silences est un conte oppressant sur la tyrannie. Tyrannie qu'un veuf, Silvestre, exerce sur ses deux fils, qu'il fait grandir en huis clos au fin fond du Mozambique, dans une zone désertée par presque tous les animaux. Tyrannie d'un amour perdu, qu'une femme blanche traque jusqu'au fond de l'Afrique, faisant fi des moqueries que suscite ce « mal de cornes ».

  • « c'est vraiment un très beau roman ! Même s'il ne faut pas comparer, il y a quelque chose de l'écriture d'André Brink, quelque chose à l'échelle de ce pays, de ce continent. Et plus encore, chez Couto, de la poésie, terrible et tragique.
    Merci, vraiment, de m'avoir fait découvrir un si beau roman. Je le sélectionne pour mes coups de cœur de Noël ! »

    Daniel Snevajs
  • "Mêlant la rêverie lusitanienne, le mysticisme africain et l'héritage biblique, le romancier mozambicain nous émerveille." Lire l'article entier ici.
    Sébastien Lapaque
    LE FIGARO LITTERAIRE
  • "L'écrit et l'oral doivent dormir dans le même lit." Lire l'article entier ici.
    entretien avec Alain Nicolas
    L'HUMANITE
  • "L'Accordeur de silences, ou l'art du récit par la poésie." Lire l'article entier ici.
    Philippe Lançon
    LIBERATION
  • "L'homme changé en fauve."
    Daniel Martin
    LA MONTAGNE
  • «Ce sont des histoires de garçons, où les femmes tiennent de beaux rôles.» Lire l'article entier ici.
    Catherine Simon
    LE MONDE DES LIVRES
  • « D’une pure splendeur » Lire l'article entier ici.
    Marine Landrot
    TELERAMA
  • « Entre conte fantastique et parabole, Mia Couto a signé un roman magnifique, flamboyant, où sa voix de conteur envoûté s’escrime à couvrir le fracas des guerres. » Lire l'article entier ici.
    André Clavel
    LIRE
  • « L’évènement de la rentrée littéraire étrangère pourrait bien être l’inattendu et magnifique roman du Mozambicain Mia Couto. »
    Alain Nicolas
    L’HUMANITE
  • « De livre en livre, Mia Couto invente une langue créole liant son portugais à la tradition africaine, pour fabriquer des romans-contes détruits par les violences de la guerre, des relations qu’entretiennent les vivants et les morts, du conflit entre la mémoire et l’oubli. »
    Véronique Rossignol
    LIVRES HEBDO
  • « Dans la toile de l’écriture de Couto, rêves, renoncements et révoltes se tissent à égalité. » Lire l'article entier ici
    Sophie Divry
    LE MONDE DIPLOMATIQUE
  • « Mia Couto réussit à envoûter son lecteur. »
    Claire Lesegretain
    LA CROIX
  • « La puissance et la fragilité de l’oubli, de la folie, du désir, des sentiments cardinaux, sont au cœur de ce roman étrange et angoissant du grand écrivain mozambicain. »
    Marianne Dubertret
    LA VIE
  • « Un orfèvre qui aime ciseler la langue portugaise et jouer avec les mots. »
    Séverine Kodjo-Grandvaux
    JEUNE AFRIQUE
  • « Magistral »
    Olivia Marsaud
    AFRIQUE MAGAZINE
  • « Entre onirisme et parabole, l’écrivain Mia Couto crée un univers romanesque original où s’exorcisent les démons de son pays, le Mozambique. Envoûtant. » Lire l'article entier ici.
    Isabelle Potel
    AIR FRANCE MADAME
  • « Une œuvre pleine de poésie d’un auteur célèbre en Afrique. »
    Céline Amabile
    FEMME MAJUSCULE
  • « Sage, énigmatique et burlesque, un dépaysement total. »
    Isabelle Falconnière
    L’HEBDO
  • «L’écrivain n’a pas son pareil pour planter dans une langue dépouillée et pourtant infiniment poétique le décor de cette terre dévastée, et décrire les relations entre les membres de cette famille sous-tendues par un rapport de force qu’on ne comprendra qu’à la fin.»
    Agnès Noël
    TÉMOIGNAGE CHRÉTIEN
  • Entretien croisé avec José Eduardo Agualusa à lire ici.
    Agnès Noël
    TEMOIGNAGE CHRETIEN
  • «Un roman picaresque, imaginatif et chatoyant par l’un des grands écrivains d’Afrique.»
    Evelyne Letribot
    OUEST FRANCE
  • « Mia Couto peint d’une écriture débridée, inventive, irisée de poésie, cet itinéraire complètement fantasque entre drame, fantaisie et délire. »
    Jacques Bertho
    L’ALSACE
  • « C’est du grand art, théâtral, déchirant, profondément humain, juste de bout en bout, écrit dans une langue absolument émerveillante. On en sort rincé et grandi. Magnifique. »
    Luc Monge
    LA SAVOIE
  • «Dix ans après son inoubliable Terre somnambule, le plus célèbre des écrivains du Mozambique revient sur la guerre civile qui a déchiré son pays.»
    ACTUALITE DE L’HISTOIRE
  • « Le jour où l’académie suédoise cherchera à couronner un nouvel écrivain africain, qu’elle songe à Mia Couto ! »
    Claude Durand
    LA REVUE
  • « Mia Couto est un magicien des mots. »
    LA GAZETTE DU SQUARE
  • Plus d'infos ici.
    Géraldine Prévot
    VOGUE.FR
  • Plus d'infos ici.
    AFRICULTURES.COM
  • Entretien croisé aves José Eduardo Agualusa ici.
    Olivia Marsaud
    AFRICULTURES.COM
  • Plus d'infos ici.
    LA CAUSE LITTÉRAIRE
  • Entretien avec Valérie Marin La Meslée. Plus d'infos ici.
    SLATE AFRIQUE
  • Plus d'infos ici.
    INFLUENCES.FR
  • Plus d'infos ici.
    ECOLES JUIVES.FR
  • Rencontre avec un poète et romancier habité par la bravoure et le panache. Plus d'infos ici.
    Nathalie Six
    EVENE
  • « L’Afrique enchantée » dimanche 4 septembre 2011 à 17h53. Plus d'infos ici.
    Hortense Volle
    FRANCE INTER
  • « Cosmopolitaine », dimanche 13 novembre 2011 . Plus d'infos ici.
    Paula Jacques
    FRANCE INTER
  • Entretien avec Sophie Ekoué du 18 février 2012 à lire ici.
    «Littératures sans frontières »
    RFI

Moi, Mwanito, l'accordeur de silences

J'écoute mais ne sais
Si ce que j'entends est silence
Ou dieu.
[…]

Sophia de Mello Breyner Andresen

La première fois que j'ai vu une femme j'avais onze ans et je me suis trouvé soudainement si désarmé que j'ai fondu en larmes. Je vivais dans un désert habité uniquement par cinq hommes. Mon père avait donné un nom à ce coin perdu. Simplement nommé : “Jésusalem.” C'était cette terre-là où Jésus devrait se décrucifier. Et point, final.
Mon vieux, Silvestre Vitalício, nous avait expliqué que c'en était fini du monde et que nous étions les derniers survivants. Après l'horizon ne figuraient plus que des territoires sans vie qu'il appelait vaguement “l'Autre-Côté”. En peu de mots, la planète entière se résumait ainsi : dépouillée d'humanité, de routes et d'empreintes animales. Les âmes en peine s'étaient elles aussi éteintes dans ces lointaines contrées.
En contrepartie, il n'y avait que des vivants à Jésusalem. Ignorant la saudade ou l'espoir, mais des gens vivants. Là, nous existions si seuls que nous ne souffrions même pas de maladies, et moi, je nous croyais immortels. Seules les bêtes et les plantes mouraient autour de nous. Et dans les étiages, notre fleuve sans nom, un cours d'eau qui coulait à l'arrière du campement, décédait de mensonge.
L'humanité c'était moi, mon père, mon frère Ntunzi, et Zacaria Kalash, notre domestique qui, comme vous le verrez, n'avait même pas de présence. Et personne d'autre. Ou presque. À vrai dire, j'ai oublié deux semi-habitants : l'ânesse Jezibela, tellement humaine qu'elle noyait les divagations sexuelles de mon vieux père. Et je n'ai pas évoqué non plus mon oncle Aproximado. Ce parent mérite une mention car il ne vivait pas avec nous dans le campement. Il habitait près du portail à l'entrée de la concession de chasse, au-delà de la distance autorisée, et nous rendait seulement visite de temps en temps. Les heures et les bêtes sauvages s'étendaient entre nous et sa cabane.
Pour nous, les gosses, l'arrivée d'Aproximado était le motif d'une très grande fête, un ébranlement dans notre aride monotonie. L'oncle apportait des vivres, des vêtements, des biens de première nécessité. Mon père, nerveux, sortait à la rencontre du camion où s'entassaient les commandes. Il interceptait le visiteur avant que le véhicule ne franchisse le mur qui entourait le bloc de maisons. Aproximado avait l'obligation de se laver afin de ne pas rapporter de contaminations de la ville dans cette enceinte. Qu'il fasse froid ou qu'il fasse nuit, il se lavait avec de la terre et de l'eau. Après son bain, Silvestre débagageait le camion, hâtant les livraisons, écourtant les adieux. En un instant volatil plus bref qu'un battement d'ailes, devant notre regard angoissé, Aproximado s'éteignait à nouveau au-delà de l'horizon.
– Ce n'est pas mon frère direct, disait Silvestre pour se justifier. Je ne veux pas trop de parlote, cet homme ne connaît pas nos coutumes.
Cette maigre humanité, unie comme les cinq doigts, était en définitive divisée : mon père, mon oncle et Zacaria étaient noirs de peau ; moi et Ntunzi aussi, mais de peau plus claire.
– Nous sommes d'une autre race ? demandai-je un jour.
Mon père répondit :
– Personne n'a de race. Les races, dit-il, sont des uniformes que nous endossons.
Peut-être Silvestre avait-il raison. Mais j'ai appris trop tard que cet uniforme se colle parfois à l'âme des hommes.
– Ça vient de ta mère, Dordalma, Douleurdâme, cette clarté de ta peau. Alminha était un petit peu métisse, éclaira mon oncle.

La famille, l'école, les autres, tous élisent pour nous une clarté prometteuse, un territoire dans lequel briller. Les uns sont nés pour chanter, d'autres pour danser, d'autres simplement nés pour être autres. Je suis né pour me taire. Le silence est mon unique vocation. C'est mon père qui m'a expliqué : j'ai un don pour ne pas parler, un talent pour épurer les silences. J'écris bien, silences, au pluriel. Oui, car il n'est pas de silence unique. Et chaque silence est une musique à l'état de gestation.
Lorsqu'on me voyait, immobile et reclus, dans mon invisible recoin, je n'étais pas prostré. J'étais comblé, l'âme et le corps habités : je nouais les fils délicats dont on tisse la quiétude. J'étais un accordeur de silences.
– Viens mon enfant, viens m'aider à rester silencieux.
À la fin de la journée, mon vieux se calait sur la chaise de la terrasse. Et il en était ainsi toutes les nuits : je m'asseyais à ses pieds, regardant les étoiles là-haut dans le ciel noir. Mon père fermait les yeux, sa tête dodelinant d'un côté à l'autre, comme si un compas réglait cette tranquillité. Puis, inspirant profondément, il disait :
– Ce silence-là est le plus beau que j'aie entendu jusqu'à aujourd'hui. Je te remercie, Mwanito.
Rester convenablement silencieux requiert des années de pratique. Chez moi, c'était un don naturel, legs de quelque ancêtre. Peut-être l'avais-je hérité de ma mère, dona Dordalma. Qui pouvait en être sûr ? Tellement silencieuse, elle avait cessé d'exister sans même qu'on remarque qu'elle ne vivait déjà plus parmi nous, les vivants en vigueur.
– Tu sais, mon enfant : il y a le repos des cimetières. Mais la tranquillité de cette terrasse est différente.
Mon père. Sa voix était si discrète qu'on aurait seulement dit une autre variété de silence. Il toussotait et sa toux rauque, celle-là, était une parole occulte, sans mots ni grammaire.
Au loin, à la fenêtre de la maison voisine, on entrevoyait une veilleuse tremblotante. Mon frère nous épiait certainement. Une culpabilité écornait mon cœur : j'étais l'élu, le seul à partager des proximités avec notre père éternel.
– On n'appelle pas Ntunzi ?
– Laisse ton frère. C'est avec toi que je préfère rester seul.
– Mais j'ai presque sommeil, papa.
– Reste encore un peu. Ce sont des colères, tellement de colères accumulées. J'ai besoin de noyer ces colères et n'ai pas le cœur à tant.
– Quelles colères, mon père ?
– Pendant de nombreuses années, j'ai alimenté des bêtes sauvages en croyant que c'étaient des animaux de compagnie.
Je me plaignais d'avoir sommeil, mais c'était lui qui s'endormait. Je le laissais somnolent sur sa chaise et retournais dans la chambre où Ntunzi, réveillé, m'attendait. Mon frère me regardait avec un mélange d'envie et de commisération :
– Encore cette salade du silence ?
– Ne dis pas ça, Ntunzi.
– Ce vieux est devenu fou. Et le pire c'est que ce type ne m'aime pas.
– Il t'aime.
– Pourquoi est-ce qu'il ne m'appelle jamais ?
– Il dit que je suis un accordeur de silences.
– Et tu y crois ? Tu ne vois pas que c'est un grand mensonge ?
– Je ne sais pas, mon frère, qu'est-ce que je dois faire, puisqu'il aime que je reste là, tout silencieux ? – Tu ne comprends pas que tout ça c'est du blabla ? La vérité c'est que tu lui rappelles notre défunte mère. Mille fois Ntunzi m'a rappelé pourquoi mon père m'avait élu son préféré. La raison de ce favoritisme était survenue d'un seul coup : à l'enterrement de notre mère, Silvestre ne sachant pas étrenner son veuvage se réfugia dans un coin pour éclater en sanglots. Je m'approchai alors de mon père et il s'agenouilla pour affronter la toute-petitesse de mes trois ans. Je tendis les bras et, au lieu d'essuyer son visage, je plaçai mes petites mains sur ses oreilles. Comme si je voulais le transformer en île et l'éloigner de tout ce qui avait une voix. Silvestre ferma les yeux dans cette enceinte sans écho et vit que Dordalma n'était pas morte. Son bras, aveugle, se tendit dans la pénombre :
– Alminha !
Et jamais plus il n'a prononcé son nom. Ni évoqué le souvenir de l'époque où il avait été son mari. Tout cela devait être tu, enseveli dans l'oubli.
– Et toi aide-moi, mon enfant.
Pour Silvestre Vitalício, ma vocation était définie : veiller sur cette incurable absence, garder les démons qui dévoraient son sommeil. Une fois, tandis que nous partagions des tranquillités, je risquai : – Ntunzi dit que je vous rappelle maman. C'est vrai, papa ?
– C'est le contraire, tu m'éloignes des souvenirs. C'est ce Ntunzi qui me ramène des épines d'autrefois. – Vous savez, papa ? Hier j'ai rêvé de maman.
– Comment tu peux rêver de quelqu'un que tu n'as jamais connu ?
– Je l'ai connue, simplement je ne me rappelle pas.
– C'est la même chose.
– Mais je me souviens de sa voix.
– Quelle voix ? Dordalma ne parlait presque pas.
– Je me rappelle un calme qui ressemble, je ne sais pas, qui ressemble à de l'eau. Parfois, j'ai l'impression que je me souviens de la maison, du grand calme de la maison…
– Et Ntunzi ?
– Ntunzi quoi, papa ?
– Il soutient qu'il se souvient de maman ?
– Il n'y a pas un jour où il ne se souvient pas d'elle.
Mon père n'a rien répondu. Il a remâché sa rogne puis affirmé avec la voix rauque de celui qui est allé au fond de son âme :
– Je vais dire une chose, je ne le répèterai plus jamais : vous ne pouvez ni vous souvenir ni rêver de rien, mes enfants.
– Mais je rêve, papa. Et Ntunzi se rappelle tellement de choses.
– Tout est faux. Ce dont vous rêvez, c'est moi qui l'ai créé dans vos têtes. Vous comprenez ?
– Oui, papa.
– Et ce dont vous vous souvenez, c'est moi qui l'allume dans vos têtes.
Le rêve est un dialogue avec les morts, un voyage au pays des âmes. Mais il n'y avait plus ni trépassés ni territoires des âmes. Le monde était parvenu à sa fin et son terme était un dénouement absolu : la mort sans morts. Le pays des défunts était annulé, le royaume des dieux aboli. Ce fut ainsi que mon père parla d'un trait. Jusqu'à aujourd'hui, cette explication de Silvestre Vitalício me semble lugubre et confuse. Toutefois, à ce moment-là, il fut péremptoire :
– C'est pour ça que vous ne pouvez ni rêver ni vous souvenir. Car moi-même je ne rêve pas et ne me souviens pas non plus.
– Mais, papa, vous n'avez pas le souvenir de notre mère ?
– Ni d'elle, ni de la maison, ni de rien. Je ne me rappelle plus rien.
Et il s'est levé, grinçant, pour réchauffer le café. Ses pas étaient ceux d'un baobab arrachant ses propres racines. Il a regardé le feu, comme s'il se contemplait dans un miroir, il a fermé les yeux et humé les vapeurs parfumées de la cafetière. Les yeux toujours fermés, il murmura :
– Je vais dire un péché : j'ai arrêté de prier quand tu es né.
– Ne dites pas ça, mon père.
– Je te le dis.
Certains ont des enfants pour être plus proches de Dieu. Depuis qu'il était père, il était devenu Dieu. Ainsi parla Silvestre Vitalício. Et il poursuivit : les faux tristes, les méchants solitaires croient que leurs lamentations s'élèvent dans les hauteurs.
– Mais Dieu est sourd, dit-il.
Faisant une pause pour prendre sa tasse et savourer son café, il conclut :
– Quand bien même il ne serait pas sourd : quelle parole pour parler à Dieu ?
À Jésusalem, il n'y avait pas d'église en pierre, pas de croix. C'était dans mon silence que mon père érigeait sa cathédrale. C'était là qu'il attendait le retour de Dieu.

Mia Couto est né au Mozambique en 1955. Après avoir étudié la médecine et la biologie, il s’engage aux côtés du frelimo en faveur de l’indépendance du pays, devient journaliste puis écrivain. Il travaille actuellement comme biologiste, spécialiste des zones côtières, et enseigne l’écologie à l’université de Maputo. Pour Henning Mankell, « il est aujourd’hui l’un des auteurs les plus intéressants et les plus importants d’Afrique ». Ses romans sont traduits dans plus de 30 pays.

Il a reçu de nombreux prix pour son œuvre, dont le Prix de la francophonie en 2012, le prix Camões en 2013, le prix Neustadt 2014 (Allemagne), il a également été finaliste de l’Impac Dublin Literary Award et du Man Booker Prize en 2015.

Bibliographie