Publication : 17/03/2016
Nombre de pages : 272
ISBN : 979-10-226-0150-4
Prix : 20 €

Le Monde extérieur

Jorge FRANCO

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Titre original : El Mundo de afuera
Langue originale : Espagnol (Colombie)
Traduit par : René Solis

En 1971, à Medellín, un riche homme d’affaires est enlevé. Grand admirateur de la culture allemande, il avait fait construire au centre d’un vaste parc tropical un pastiche de château fort. Il y vivait à l’abri du monde en écoutant Wagner entouré de sa femme et de sa fille, Isolda. Fuyant l’atmosphère oppressante de la demeure, l’adolescente trompe sa solitude dans le parc. Elle y évolue dans un monde de fées, de lucioles et d’esprits des bois, mais aussi sous l’œil fasciné de Mono et des gamins des quartiers pauvres.

La police quadrille la ville sans succès, les négociations de la rançon piétinent. Mono est l’un des ravisseurs, et des menaces invisibles venues du monde extérieur se glissent silencieusement entre les arbres du parc.

S’inspirant de faits et de personnages réels (l’un des complices de Mono se nommait Pablo Escobar), dans une Medellín qui ne va pas tarder à basculer dans la spirale de la violence et du trafic de drogue, Jorge Franco construit, avec un remarquable sens de la tension, un conte de fées ténébreux, chronique d’un crime et histoire d’une obsession amoureuse, celle du kidnappeur pour la fille de son otage.

Un roman fantastique à mi-chemin entre les frères Grimm et les frères Cohen.

PRIX ALFAGUARA 2014

 

 “Un roman d’une rare perfection, où il n’y a pas un seul trait malvenu ni une phrase en trop ou qui manque.” 

Ernesto Ayala-Dip, El País

“Voici l’un des auteurs colombiens auxquels j’aimerais passer le flambeau.”

Gabriel García Márquez

  • "Sur un air de Wagner, Jorge Franco nimbe son texte de poésie, alterne envolées rêvées, triste quotidien, dérision legère." Lire l'article ici

    Julie Coutu
    Le Matricule des anges
  • "Le Monde extérieur confirme le talent de son auteur qui nous livre un roman dramatique aux confins du fantastique." Lire l'article ici

    Yannick Chassort
    Blog Une Pause littéraire
  • "Livre fantasque, aux entrées multiples, se dérobant à toute interprétation trop rationnelle." Lire l'article ici

    Zoé Tisset
    Site La Cause Littéraire
  • "Jorge Franco offre un roman passionnant, sociétal, basé sur une histoire vraie, qui pointe déjà du doigt les dysfonctionnements de la Colombie pendant les années 70" Lire l'article ici

    Virginie Neufville
    Blog Fragments de lecture
  • " Ce fameux monde extérieur n'est pas un espace uniforme et continu que tout un chacun pourrait parcourir en sortant de chez soi, c'est un entrelacs de frontières à franchir, toutes différentes selon les instants et les consciences." Lire l'article ici

    Marc Séfaris
    Transfuge
  • "Reposant sur un habile jeu de va-et-vient entre les voix et les époques, d'où il tire sa forte tension dramatique, le récit, en forme de parabole, met en scène deux obsessions, aussi mortifères l'une que l'autre." Lire l'article ici

    Ariane Singer
    Le Monde des livres

 

 

 

bulletin d’information no 034

forces militaires de colombie

armée nationale

 

Medellín, 9 août 1971

 

Le colonel Gustavo López Montúa, commandant de la ive brigade, estime devoir informer la population que le 8 de ce mois, à 18 h 20, le citoyen Diego Echavarría Misas a été enlevé juste à côté de sa résidence El Castillo, située dans le quartier El Poblado de la ville. L’enlèvement s’est pro­duit alors que le citoyen Echavarría Misas rentrait chez lui en compagnie de membres de sa famille et d’amis, il a été intercepté par trois délinquants armés, qui se sont emparés de lui en menaçant les personnes qui l’accompagnaient et l’ont fait monter à bord d’une jeep Comando de couleur blanche immatriculée l4351.

Les autorités en appellent à l’esprit civique des citoyens honnêtes de la ville de Medellín et du département d’Antio­quia en général afin qu’ils apportent leur valeureuse colla­boration aux autorités, en leur fournissant tout indice qui pourrait permettre la localisation et la libération de don Diego, ainsi que l’arrestation de ses ravisseurs.

 

 

 

1

C’est à peine si l’on entend le vent qui, tel un voile pro­tecteur, brouille les rumeurs emboîtées des usines textiles, de l’aciérie, des autobus, des voitures, des motos et même du train qui à cette époque traverse encore Medellín. La colline du Castillo est escarpée et se dresse fièrement à l’écart du bourdonnement quotidien. Seuls deux chemins gou­dronnés y mènent, à peine plus larges que les roues des voitures. On l’appelle la colline aux Hibiscus parce que, autrefois, elle en était couverte. Les avions qui frôlent la cor­dillère ébranlent la tranquillité de la montagne. Si quelqu’un regarde par les hublots de l’avion du côté droit, il peut apercevoir depuis le ciel le Castillo et ses jardins. Et, s’il a de la chance, il peut même distinguer la princesse saluant de la main ceux qui volent au-dessus d’elle.

Au-dessous, tout au fond, la vallée est séparée en deux par un fleuve qui distille des mauvaises odeurs et sur lequel planent des vautours à l’affût de ce qui sort des égouts. Le flot lent charrie des ordures, des excréments et de la mousse, et entassés les uns sur les autres nous sommes un peu plus de sept cent mille à vivre là, dans des quartiers modestes et tran­quilles. Il y a aussi des usines qui salissent l’air de leurs fumées.

Nous avons entendu des histoires de bandits et de hold-up, du cambriolage d’une maison où l’on a fait main basse sur l’argenterie, du braquage d’une banque, de bagarres dans les bars, d’infidélités conjugales, d’un père de famille qui a tiré sur un gamin qui s’était enfui avec sa fille, du diable que quelqu’un a vu, ou de la poudre magique qui a per­mis à une femme de se dénicher un mari.

Dans les environs du Castillo, on trouve deux collèges pour jeunes filles, une église, un couvent où les nonnes vendent des oublies ; et quelques vastes demeures entre bidon­villes et ravins. Sur les arbres nichent des toucans de montagne, des motmots à tête bleue, des merlebleus, des orioles, des tourterelles et des colibris, que la princesse appelle aussi des oiseaux-mouches. Le soir nous nous endor­­mons au son des grenouilles et des cigales, et le matin c’est le déchaînement joyeux des oiseaux qui nous réveille. Ces sons que nous entendons sont les mêmes que ceux qui bercent et réveillent la princesse.

Il pleut la nuit et dans la journée les fleurs éclosent pen­dant que nous courons dans les terrains vagues de bas en haut de la colline. Nous aimons rôder du côté du Castillo, à distance, par crainte de ce qu’on trouve toujours dans les châteaux : des tours, des souterrains, des cryptes et des fan­tômes, même si des princesses et des rois y vivent aussi. Dans le château en haut de la colline, il y a une princesse que nous voyons sauter dans les jardins, suivie d’une dame à bout de souffle.

Isolde ! Isolde !, nous entendons la grosse voix de Hedda quand elle l’appelle. La gamine se faufile entre les anthu­riums et les mussaendas, et l’éclat de sa robe se fond dans les héli­conies. Elle saute par-dessus les buissons, arpen­­tant un monde qui ne lui semble pas encore petit. Elle court, échap­­pant à Hedda qui l’appelle à grands cris depuis les tours, guidée par les rires de la fillette qui s’amuse de la voix masculine et de l’accent barbare de l’institutrice. Elle se cache pour obliger Hedda à sortir en plein soleil.

– Isolde, wo bist du ?

Il y a un page, deux valets, deux cuisinières, un chauffeur et un jardinier qui s’appelle Guzmán et se prête au jeu de la fillette. Hedda lui demande où elle est et il répond qu’il l’a vue passer il y a un moment déjà. Hedda lance un nouveau cri, la cherche encore un peu, puis hors d’haleine finit par retourner au château boire de l’eau et reprendre son souffle avant de se plaindre à Dita.

– Elle est introuvable, elle se cache toujours au moment de la leçon de broderie. Elle ne vient pas non plus à la leçon d’arithmétique, elle se fiche de la géographie, elle passe son temps dans la forêt.

Dita sourit d’entendre ainsi qualifier le jardin. Cela doit être à cause des caoutchoucs, des pruniers, des arecas et des immenses acacias. Dita regarde la montre à son poignet. Elle la regarde si souvent qu’elle donne tout le temps l’im­pression d’être sur le départ. Elle dit que c’est pour savoir quelle heure il est à Herscheid, puisque pour elle il est toujours six ou sept heures plus tôt. Elle dit à Hedda de laisser jouer Isolda encore un quart d’heure.

Hedda a son air contrarié, elle n’a pas quitté l’Allemagne pour qu’on sape son autorité et, si la gamine ne va pas à l’école comme les autres, il faut d’autant plus qu’elle res­pecte les règles qui feront d’elle une femme honnête dans un pays de sauvages. Dita remarque le geste de Hedda, regarde sa montre et dit, d’accord, je vais la chercher.

Elle n’a besoin de l’appeler qu’une fois et la fillette sort des fougères, avec des brins d’herbe dans les cheveux et des char­dons collés aux chaussettes. Elle court vers sa mère et lui dit :

– Je ne veux pas aller en classe.

Dita lui promet qu’après le déjeuner elle pourra de nou­veau aller jouer. Et l’enfant se résigne alors à aller prendre sa leçon de broderie.

Dans le salon des tapisseries, la fillette brode l’animal qu’elle a préalablement dessiné sur l’étoffe. Un lapin, avec de longues oreilles pointées vers l’arrière, deux grandes dents et une corne en spirale au milieu du front. C’est un ami­rage, a-t-elle dit en le dessinant. Hedda a soupiré mais a cédé, du moment qu’elle le brodait.

Ensuite, elle boit du chocolat chaud avec du pain au fro­mage dans la salle à manger annexe, avec Hedda et sa mère. Et, quand elle a fini, elle lui rappelle sa promesse de la laisser retourner au jardin.

– Il fait encore soleil, dit-elle en courant à la fenêtre.

L’institutrice pousse un gros soupir et, avant que per­sonne n’ait dit quoi que ce soit, avant que Dita change d’avis ou qu’un nuage cache le soleil, ou que le soleil en ques­tion disparaisse derrière les montagnes, avant qu’atter­risse le dernier avion de la journée, juste un peu avant que retentissent les sirènes des usines qui renvoient les ouvriers chez eux, juste avant, la princesse sort dans le jardin et monte vers la forêt, éclairée par les derniers rayons du jour et caressée par les tièdes rafales des vents de son royaume.

Guzmán n’est plus là pour la surveiller. Il est rentré dans sa petite maison qui borde les jardins, où il écoute à la radio les informations du soir. Hedda est enfermée dans sa chambre et se demande, comme tous les jours, mais qu’est-ce que je fais dans ce pays de sauvages, à écraser des cafards et des moustiques, qu’est-ce que je fais loin de toi ou du moins loin de ton souvenir, avec un océan au milieu qui m’éloigne encore plus de ton silence. À l’office, les cuisinières préparent les plats pour le dîner, tandis que les bonnes repassent les draps et les couvre-lits. Assise à sa coif­­feuse, devant le miroir, Dita met de la laque sur ses che­­veux, se poudre et se parfume comme une épouse qui attend son mari à la fin de la journée.

Medellín baigne dans une lumière grise, au point que don Diego, assis à l’arrière de la limousine, demande à Gerardo d’allumer les phares parce qu’on n’y voit quasiment rien. De la fenêtre où elle soupire, Hedda est la première à voir les lumières de la voiture dans l’allée des cyprès. Elle descend alors en courant et se précipite dehors.

– Isolde, Isolde, ton père est là ! crie-t-elle en direction du jardin, et à ce moment précis on entend le klaxon et Guz­mán se dépêche de sortir ouvrir la grille. Les bonnes et les cuisinières crient : Monsieur est là ! Hugo, le page, se dirige à petits pas rapides droit vers la porte d’entrée et pousse un juron parce que, chaque fois qu’il enfile les gants, il met deux doigts au lieu d’un seul dans le même trou.

Gerardo ouvre la portière de la limousine et don Diego descend, vêtu de noir de la tête aux pieds. Il aspire pro­fondément l’odeur des lys et arrive au grand escalier où Hugo le reçoit d’une courbette.

La fillette sort de la forêt en sautillant entre les hortensias, les chrysanthèmes, les santolines et les bégonias. Elle évite les racines des caoutchoucs qui sortent de terre comme des anacondas. Don Diego l’entend venir en courant, il entend son halètement et l’effort qu’elle fait pour l’appeler alors qu’elle est tout émue. Il la voit sous le porche, c’est sa princesse, qui brille dans la pénombre les cheveux en bataille : quatre tresses emmêlées retombent comme les grelots d’un bonnet de lutin, une houppe se dresse au milieu du crâne avec tout au bout une fleur.

 

 

2

– Avant de devenir méchant, moi aussi je voulais pou­voir lui dire comme vous, “Isolda, mon Isolda”, en la serrant dans mes bras. Ce n’est ni votre château ni votre argent que je voulais, docteur, c’était votre fille.

C’est à peine si don Diego cligna des yeux, le regard fixé sur un point quelconque du mur. Mono Riascos attendit qu’il dise quelque chose mais don Diego rejeta la tête en arrière et ferma les yeux, comme il le faisait au château quand il voulait oublier le monde. Mono regarda sa tasse d’un air las ; un résidu de crème grumeleuse nageait dans le fond. Je comprends pourquoi vous ne mangez pas, dit-il, avant de repousser la tasse. Ce que je ne comprends pas, c’est que vous n’y mettiez pas du vôtre pour sortir d’ici. Il appela Cejón. Cejón !, et il lui demanda de débarrasser les tasses. J’ai bu cette saloperie, et regarde ce qui reste au fond. Cejón regarda l’épaisse couche de crème flottant sur le reste de café et haussa les sourcils :

– C’est le lait.

– Je sais bien que c’est le lait, dit Mono, mais pourquoi vous ne lui trouvez pas du lait frais, ici il y a des vaches partout.

– Tu nous as défendu de sortir, lui lança Cejón.

– Oui, rétorqua Mono, mais je vous ai aussi dit de prendre bien soin de don Diego, et c’est ça qui compte, vous ne croyez pas, docteur ?

Don Diego avait toujours les yeux fermés et respirait fort, bras croisés, recroquevillé à cause du froid de Santa Elena.

– Demain, vous lui apportez du lait frais, et vous le faites bien bouillir, pour qu’il le digère bien, et avec ce qui reste, vous lui faites du lait caillé, ordonna Mono les yeux tou­jours fixés sur don Diego et pas sur Cejón. Et, main­tenant, sors et emporte ça.

Cejón ferma la porte et Mono arpenta la pièce. Il lançait des coups d’œil à don Diego qui restait tranquille, comme endormi. Je vous ai déjà dit que la patience est l’une de mes nombreuses qualités, lui dit Mono. J’étais capable de rester un après-midi entier à guetter Isolda dans le jardin, assis sur une branche d’arbre, le cul en compote, désolé de le dire comme ça mais au bout d’une heure je ne savais plus comment me tenir, changer de branche n’y faisait rien, et quand elle n’était pas là, cela me semblait encore plus inconfortable. Et puis les orages. Ce n’est pas moi qui vais vous apprendre que, quand il pleut à Medellín, ça dégringole dur, et encore plus sur le château, avec la fraî­­cheur de la montagne. Vous avez froid, don Diego ? Mono lui tendit la couverture. Prenez ça, couvrez-vous, lui dit-il. Don Diego regarda la couverture poussiéreuse et déchirée, se mordit les lèvres, et Mono ne sut pas si c’était de la colère, de l’humiliation ou une façon de souligner qu’il continuait à garder le silence. Il n’avait pratiquement pas ouvert la bouche après avoir dit, pour moi personne ne paiera un centime.

Le pire c’étaient les averses et le vent, poursuivit Mono, enveloppé dans son poncho en laine, les mains dans les poches, toujours debout.

– Mais ça valait le coup d’attendre. Quand votre fille sortait, c’était comme… – Mono remarqua que don Diego avait fermé les yeux et il se tut jusqu’à ce qu’il les rouvre. – Le jardin étincelait, poursuivit Mono, il soufflait une brise tiède et, quand elle riait, c’était comme si, comme si… – L’émotion le laissa sans voix, et il finit par dire : – Quand elle sortait, il arrêtait même de pleuvoir et je ne faisais plus attention à la dureté des branches, la seule chose qui m’inquiétait vraiment était de me faire surprendre par l’un d’entre vous. – Mono approcha un banc en bois bancal. – Permettez que je m’asseye.

Don Diego ouvrit les yeux et, comme Mono le fixait, une seconde durant et pour la première fois de la soirée leurs regards se croisèrent. Puis don Diego reprit sa pose, les yeux fermés, la tête penchée en arrière, transi jusqu’aux os.

– C’était comme si le soleil se levait, dit Mono, et j’avais peur que toute cette lumière me trahisse, même si je me cachais dans les branches les plus touffues. Mais je savais faire attention, si on m’appelle Mono, ce n’est pas parce que j’étais blond et joli quand j’étais petit mais parce que j’étais agile comme un singe pour me hisser dans les arbres.

Mono essaya de rire mais ne parvint à émettre qu’un petit cri.

En dehors de la pièce éclatèrent des rires qui énervèrent Mono, comme si les autres l’avaient entendu et se moquaient de lui, mais dès qu’il entendit le rire de Twiggy, il comprit la raison du chahut, ce qui l’énerva encore plus. Il se prit le visage à deux mains, se gratta la tête, se passa la main dans les cheveux et dit, avec la rési­gnation du désespoir, mais pourquoi les femmes sont-elles aussi têtues. Il ouvrit la porte brutalement et leur cria de se calmer.

Le silence fut si brutal que la seule chose que l’on enten­dit dans la pièce, ce fut la respiration oppressée de don Diego, toujours éveillé, les yeux fermés. Dehors, un engou­levent chanta, piit, piit, piit, qui rappela à don Diego ceux qui faisaient leurs nids dans les buissons du château.

– Qu’est-ce qui vous fait rire ? lui demanda Mono, et don Diego reprit son air sérieux. Ceux qui sont dehors ? Moi ? C’est moi qui vous fais rire ? – Mono Riascos se fen­dit d’un rire qui sonnait faux. – Ça, c’est la meilleure. – Tel un chien, il fit deux fois le tour du banc avant de se rasseoir, la tête appuyée contre le mur. – On verra si, quand tout sera fini, vous aurez encore envie de rire, don Diego. Ou bien c’est à cause d’elle ? Vous vous êtes souvenu de quelque chose d’elle ? C’est notre Isolda qui vous fait sourire ?

Don Diego ouvrit des yeux furieux.

– Notre Isolda ?

Cette fois, ce fut Mono qui rit pour de bon. Moi, c’est exactement ce qui m’arrive quand je pense à elle, quelquefois, sans que je m’en rende compte, on me surprend à rire sans raison, on me demande si je suis en train de me souvenir d’une farce de quand j’étais gosse, mais en fait il m’arrive la même chose que vous, docteur, c’est à cause d’elle, c’est notre Isolda qui me fait sourire, même si cela vous rend furieux que je dise “notre”.

Mono se leva pour aller jusqu’à la fenêtre barricadée avec des planches et des barres, clouées rageusement sur le mur et les volets. Il marcha lentement, en remuant les lèvres comme s’il se parlait à lui-même. Et puis il parla un peu plus fort pour que le vieux entende ce qu’il récitait presque en silence :

– La vie est bonne pour qui l’accepte et la supporte. Pour toi je sais qu’elle fut toujours emplie de souffrances, d’angoisses et de chagrins, sur la plage au sable infécond, et c’est pourquoi moi je t’offrirai des joies plus nombreuses encore que les feuilles vertes où les oiseaux s’abritent sur les arbres touffus, et le soir, au couchant, des nuages pourpres.

Il se tut soudain pour regarder attentivement don Diego. Il vit que sa respiration s’était accélérée, qu’il étouffait, qu’il avait le visage rouge. Je sais, docteur, que vous n’appréciez pas les poètes en poncho, mais sans les vers de Julio Flórez je n’aurais jamais supporté de patienter si longtemps avant que Isolda ne sorte. J’ai appris tous ses poèmes. Aujourd’hui que j’ai vieilli, je les ai peu à peu oubliés. Je les ai appris pour les lui réciter. Mono resta songeur et se dirigea vers une autre chaise. Il ne s’assit pas mais appuya les mains sur le dossier. Et la vie est quand même curieuse, dit-il, je voulais les lui réciter à elle et regardez à qui je les récite. Il soupira : et dans quelles circonstances. Il tapota la chaise de ses doigts. Il regarda sa montre : quel dommage, don Diego, je suis contraint d’interrompre notre conversation. J’ai de nombreuses affaires à régler. Entre autres, il faut que je téléphone chez vous, je ne l’ai pas fait depuis plusieurs jours. Ils refusent de me passer votre épouse, on prétend qu’elle ne veut pas me parler.

– Merci, Dita, murmura don Diego.

– Que dites-vous ? demanda Mono, mais don Diego ne répéta pas. Moi, de toute façon j’appelle, s’ils veulent que vous restiez ici, ça les regarde.

Mono tapota de nouveau le dossier, attendant de voir si don Diego faisait autre chose que regarder au plafond sans rien dire, mal installé sur son vieux lit de camp.

– Je vous souhaite bonne nuit, lui dit Mono.

Il sortit et ferma la porte à clé. Il traversa tête baissée le couloir sombre et retrouva les autres dans le salon, en train de plaisanter et de rire.

– Hé, Mono !

Twiggy se leva d’un bond et se posta devant lui en sou­riant comme si rien ne s’était passé.

– T’es sourde ou quoi ? lui lança Mono. Dans quelle langue il faut que je te parle ?

Twiggy cligna rapidement des paupières chargées de rimmel. Mais tu me manques, Monito, dit-elle d’une voix sucrée. Tu me manques, j’ai besoin de te voir. Tu n’as rien à faire ici, lui dit Mono, si j’ai besoin de toi, c’est moi qui t’appelle. Twiggy tira sur l’ourlet de sa minijupe vert électrique, comme si sa vie dépendait de ce vêtement, et dit :

– Mais si je ne viens pas, tu ne m’appelles pas.

– Ça suffit, dit Mono en levant la main. Il s’arrêta au milieu de la pièce et regarda Cejón, Carlitos et Maleza. Où est Caranga ? leur demanda-t-il.

– Il est allé chercher du lait, dit Cejón.

– À une heure pareille ?

– C’est toi qui l’as demandé.

– Il y a des vaches dans un pré pas loin, dit Maleza.

– Il est allé traire à une heure pareille ? insista Mono.

– Non, expliqua le Cejón, la vache ils vont l’amener ici. Autant l’avoir sous la main, comme ça on n’a pas besoin de sortir.

Mono fut obligé de s’asseoir. Il se passa à nouveau la main sur le visage et dans les cheveux. Vous voulez dire que vous êtes allés voler une vache ? Mais c’est toi qui l’as demandé, dit Cejón. D’un seul geste, Mono enleva son poncho. Bande de connards, dit-il. Twiggy s’assit près de lui en gardant ses dis­tances. Je vous ai demandé de trouver du lait, expliqua-t-il, pas d’aller voler une vache. Mais, Mono, dit Cejón, l’épicerie la plus proche, elle est à une heure d’ici. Mono l’inter­rompit, si j’ai bien compris demain le propriétaire de la vache va se rendre compte qu’il lui en manque une, il va la chercher, il ne va pas la trouver, il va aller au poste de police porter plainte, les flics vont com­men­cer à fouiner dans le voisinage, tu m’écoutes bien, Cejón ? Bon, et maintenant, lequel d’entre vous peut me dire ce qui va se passer quand les flics vont débarquer ici à la recherche de cette foutue vache ?

Personne ne répondit, jusqu’à ce que Twiggy ouvre la bouche.

– Mais moi je viens d’arriver, Mono, je ne sais pas qui a eu l’idée.

– Imbéciles, explosa Mono, et Twiggy s’écarta un peu plus, en se mordillant le poing. Il respira un grand coup pour se calmer et dit : – Carlitos, sors et va dire à Pelirrojo qu’il aille chercher Caranga et qu’il le ramène tout de suite.

Carlitos fronça les sourcils et regarda Cejón.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Mono.

– Pelirrojo, il y est allé avec Caranga, dit Cejón.

Mono se mit debout, enfonça ses mains dans les poches, tourna lentement autour de la table avant de la renverser d’un coup de pied. Tout ce qu’il y avait dessus vola dans les airs : des magazines, des verres, un cendrier et des assiettes en fer-blanc. Une bouteille de soda tournoyait sur le plancher et, quand elle s’immobilisa, Mono demanda :

– Donc, personne ne monte la garde ?

Jorge Franco est né à Medellín en 1962. Il a étudié la mise en scène à l’école internationale du film de Londres et la littérature à Bogotá, où il a également participé à plusieurs ateliers d’écriture. Il connaît un succès fulgurant avec son troisième roman, La Fille aux ciseaux (1999), qui le propulse brusquement sur la scène internationale – il est traduit dans une dizaine de langues et le film qui en est tiré (sous le titre Rosario) réunit 500 000 spectateurs en deux semaines, du jamais vu en Colombie ! Le roman suivant, Paraíso Travel (2002) est également adapté au cinéma. En 2014, Le Monde extérieur, situé dans Medellín à la veille du basculement dans la violence, remporte le très prestigieux prix Alfaguara.


"Voilà l’un des auteurs colombiens auquel j’aimerais passer le flambeau"
Gabriel García Márquez

Bibliographie