Publication : 04/10/2001
Pages : 264
Grand Format
ISBN : 2-86424-404-7
Poche
ISBN : 2-86424-501-9

Le Monde gris

Galsan TSCHINAG

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9 €
Titre original : Die graue Erde
Langue originale : Allemand
Traduit par : Dominique Petit

Dans une yourte du pays touva, un petit garçon rêve de devenir chaman ; il sait que ce sera difficile, mais il sait aussi que c’est là sa voie. Son frère aîné, instituteur et marxiste convaincu, décide de mettre fin à ce rêve en emmenant l’enfant apprendre à lire et à écrire en mongol dans une école loin des siens. C’est le début d’un véritable cauchemar pour l’enfant, qui déclenche catastrophe sur catastrophe dans une société dont il ne comprend ni les règles, ni la langue. Plus tard, devenu l’un des meilleurs élèves de l’école, il réussit à imposer ses réels dons de chaman.

Galsan Tschinag retrouve ici son héros et double de Ciel bleu. Avec une grande maîtrise du rythme de la narration et du suspens, il nous donne à voir les traumatismes culturels et l’imbécillité “civilisatrice” auxquels ont été soumises les tribus du Haut Altal

Captivé par le style à la fois lyrique et précis de l’auteur, qui s’affirme ici comme un grand romancier, le lecteur est initié au parcours du chaman qu’est devenu Galsan Tschinag.

  • « D'une écriture simple, immédiate, Le Monde gris, comme Ciel bleu, déborde de poésie, d'intensité dramatique et d'humour nés des yeux curieux et espiègles de l'enfant narrateur. »
    Jean-Louis Aragon
    LE MONDE
  • L'âpre récit initiatique le dispute ici au poème en prose à la gloire de paysages virginaux, le roman d'apprentissage au plaidoyer écologique dont chaque mot s'inscrit en bleu du ciel sur le gris du monde. Et à travers une cascade d'événements naturels ou surnaturels, Galsan Tschinag parvient miraculeusement à maintenir son propos à hauteur d'enfant. A hauteur d'un gamin du bout du monde contraint, en passant du "vieux monde mouvant" des nomades à l'univers figé des sédentaires, d'abandonner son nom ethnique, sa langue natale et jusqu'à sa manière de mesurer le temps : "Pour désigner l'instant où commence tout juste le premier quart de l'heure du Serpent, le vingt-neuvième jour du Serpent jaune du mois du milieu de la Hase Bleue de l'année joyeusement appelée Dragon d'eau, je dois simplement dire 10 heures, le 25-3-1952! ça alors!"
    Valerian Plaménov
    TELERAMA
  • Le 4 octobre sort un livre important : Le Monde gris, de Galsan Tschinag, chez Métailié, qui a fait connaître ce Mongol avec ce petit chef-d'œuvre, Ciel bleu, une enfance dans le Haut Altaï (en poche en 1999). Le Monde gris est moins séduisant mais beaucoup plus complexe, car il mêle l'étrangeté de la magie ancestrale à la fascination pour un monde moderne de progrès et de raison. L'enfant est arraché à la vie nomade et envoyé dans un collège-caserne dont son frère - qui a foi dans l'avenir radieux - est directeur. Nous sommes sous Staline et on n'y va pas de main morte pour arracher les superstitions et imposer la Raison (une raison). Nous devons subir aujourd'hui le choc en retour : l'ordre marxiste-léniniste comme la logique économique capitaliste ont sous-estimé le pouvoir de l'imaginaire religieux. Dans un monde déshumanisé, le jeune Mongol se raccroche à l'enchantement chamanique. Galsan Tschinag est un homme complexe qui ne choisit pas un monde contre un autre : il vit aujourd'hui six mois parmi les siens (il ne reste que six mille Touvas) comme chaman, et six mois dans la capitale comme écrivain (c'est un peu la même chose). Enfant, il perd la ronde et maternelle ambiance de la yourte (la tente) et hait le monde cubique où on l'oblige à vivre. Il continue de converser en secret avec les " esprits ", mais il ne peut s'empêcher d'admirer la première radio, le premier camion et tout ce qu'il découvre en apprenant à lire et à écrire : il sera premier de la classe et sera boursier en Allemagne de l'Est. Mais on comprend que la raison soviétique, ce monde gris, ne puisse le séduire : on ne peut fléchir les stupides fonctionnaires du Parti, alors que, si on les implore, les esprits semblent compatissants. Le chamanisme n'impose aucun dogme contraignant. Ce n'est pas la même histoire en Afghanistan après la chute du communisme : pour les fanatiques, tout progrès est une ruse du diable, même l'art, même la musique. Face à la religion qui convertit en masse, la raison est longue à convaincre. Alors il est plus simple de prêcher à son tour, et allons-y pour le Bien et le Mal et Dieu avec nous. L'Occident n'est pas un " monde gris ", bien au contraire, c'est un monde quasi psychédélique fluo dont l'hystérie croissante réveille les démons : d'où les sectes et les sorciers en tout genre. Parti comme c'est parti, la Terre ne sera bientôt plus qu'un asile où quelques milliards de fous déchaînés s'entretueront jusqu' à l'extinction finale par pollution.
    Michel Polac
    CHARLIE HEBDO
  • Dans les livres de Galsan Tschinag, les nomades touvas de Mongolie dorment sous la yourte et traversent à cheval les étendues sauvages du Haut Altaï. Les bergers rassemblent leurs moutons. Un apprenti chaman chante des vers mystérieux... Etrange dès lors de rencontrer l'auteur dans un hôtel parisien, puis de s'attabler avec lui au bistrot d'à côté. L'écrivain semble pour sa part à l'aise dans ce décor. Né en 1944 dans une famille, de chamans touvas de Mongolie, il a certes passé sa jeunesse en nomade mais a ensuite étudié à l'Université de Leipzig. Si Galsan Tschinag habite désormais Oulan-Bator, il raconte trois mois par an son monde en Europe et retourne vivre autant de mois l'an sous la yourte, avec les siens. Deuxième volet d'une trilogie entamée avec " Ciel bleu " et qui se terminera avec " La montagne blanche ", " Le monde gris " (son troisième roman traduit en français) paraît ce trois octobre. Se prenant une fois de plus pour personnage, l'auteur s'y souvient d'avoir été enlevé à son milieu pour causes de scolarisation "civilisatrice". Cela donne un très beau récit, à la vigueur romanesque. Une histoire tout à la fois instructive, touchante et poétique. Pourtant, Galsan Tschinag n'aime pas écrire. Il avoue : J'aime dormir, manger, paresser. Ecrire, je le fais contre moi. Je suis moi-même le cheval que je fouette. Le travail, c'est toujours le résultat de difficiles luttes intérieures. Je ne suis pas de ces nobles artistes qui ne sauraient pas vivre sans travailler. Ce qui ne m'empêche pas de me lever à quatre heures du matin pour écrire. C'est mon devoir. Pas seulement vis-à-vis de mon peuple, ma petite tribu, mais avant tout envers moi-même. La " petite tribu " de l'écrivain n'a cessé de croître au fil du temps. Au début, elle était constituée par sa seule famille, puis par les Touvas de Mongolie, puis par tous les Mongoles, puis... Il se sent à présent partie intégrante de la toile cosmique, mais n'oublie pas pour autant de faire preuve d'humour. Il a beau, quand il écrit, avoir l'impression de devoir trouver les mots justes sinon un malheur se produira, dès qu'il redevient un citoyen ordinaire, il sourit de toutes ces pensées, se traite de petit fanfaron, de fou. Mais un fou qui ne fait de mal à personne Galsan Tschinag ne joue pas les mages à trois sous. Si écrire est pour lui une sorte de prière, le mot " méditation " l'insupporte : Ce mot tellement à la mode, je ne peux plus l'entendre ! En langue touva, de façon beaucoup plus simple et directe, nous disons " penser ", " réfléchir ". Il y a deux formes d'intelligence : la diabolique et la divine. La divine, que nous appelons " sagesse ", est présente en chaque enfant. Et ce livre que j'ai écrit, c'est la tentative de défendre, face à l'adulte vieillissant que je suis devenu, l'enfant que j'ai été un jour. Je veux mettre à genoux devant l'enfant que je fus le petit bourgeois matérialiste qui veille toujours en moi. L'auteur porte sur ses héros un regard à la fois ému et étonné : Je ne suis que leur secrétaire. Je suis assis, j'observe ce qu'ils font, et la vie d'autrefois ressurgit, mais dans une lumière plus belle. Je souris. Il m'arrive de pleurer. Et ce que j'ai vu, je l'écris. Il est beaucoup question de ciel dans les récits de Galsan Tschinag. Le ciel visible, qui est au-dessus de nos têtes, y a la part aussi belle que le ciel des dieux. Les deux semblent d'ailleurs n'en faire qu'un pour l'auteur. Cette fusion entre physique et religieux serait-elle une donne de la tradition touva ? Nombreux sont ceux qui pensent que le ciel est au-dessus. Bien sûr, bien sûr que le ciel est au-dessus. Mais il existe aussi en nous. Le ciel est partout. Le pain que tu manges le matin est un morceau de ciel. Le sommeil que tu as le droit de goûter pendant la nuit est aussi une partie de ciel. Le ciel, c'est l'univers au sens de microcosme et de macrocosme. La langue touva a un grand nombre d'expressions pour désigner la mort. Une des plus belles signifie " devenir ciel ". Si je pense au ciel en ces termes, je me perçois comme infime partie du tout, et à ce moment-là je me sens parent de tout être humain, confie l'auteur dans son parler d'homme sage. Galsan Tschinag n'est pas le seul écrivain contemporain à nourrir ses histoires des traditions de son peuple. Le Tchouktche (du nom d'un peuple de Sibérie extrême-orientale) Rytkhéou fait de même, lui aussi dans une langue d'emprunt (le russe en l'occurrence, tandis que Tschinag écrit surtout en allemand). Quel regard porte l'auteur sur ledit Rytkhéou et tous ceux qui, dans leurs livres, racontent des façons de vivre en péril ? Je connais personnellement Rytkhéou, tout comme je connais Aïtmatov. Nous sommes trois constellations de l'Est. Le premier est Tchouktche, l'autre Kirghize, et je suis Mongol, mais nous tirons en même temps le même attelage. Nous tentons de rendre plus accessible notre monde à l'Occident. Nous nous faisons le relais d'une façon de vivre originelle parfois qualifiée de " primitive " - mais " primitive " renvoie à " premier, primaire, qui est au début ". Ma petite caractéristique par rapport à ces auteurs bien plus célèbres que moi est que leurs racines ne plongent pas aussi bas que les miennes. Reconnus et célébrés, ils sont devenus des citadins. Moi, je reste un petit berger tout simple. Je martèle le cuir pour faire des lassos. Je viens, d'une certaine manière, du passé de l'humanité. Galsan Tschinag écrit en allemand, mais aussi en mongol ou en russe. Pourquoi l'allemand ? L'auteur résume : Si j'avais fait mes études à Paris ou à Dijon et pas Leipzig, j'écrirais en français. La langue en tant que telle n'est pour lui rien d'autre qu'un emballage. Il pense en images, dans une langue qui est à son avis celle des origines : la langue de la poésie. N'empêche, l'auteur mongol écrit un allemand séduisant. Il vient d'ailleurs d'obtenir le Prix Doderer en Allemagne. Le frère du jeune héros et narrateur du " Monde gris " est tenté par le marxisme pur et dur. L'écrivain le fut-il aussi ?Bien sûr. Le marxisme a été le romantisme de notre temps. Celui qui, à quinze ou vingt ans, n'a pas succombé à la maladie du marxisme est un pauvre homme. Mais celui qui n'est pas dégrisé à cinquante ans au plus est un imbécile. Quand il était enfant de la steppe mongole, Galsan Tschinag voulait être berger. Aujourd'hui écrivain, après avoir notamment été journaliste à Oulan-Bator, il avoue ne pas vraiment savoir ce qu'il est devenu. Je ne suis qu'en route. Mais vers où ? Il y a à peine dix ans, je ne savais pas que je pourrais mettre un jour les pieds à l'Ouest. Munich était pour moi à des années-lumière, et ne parlons pas de Paris, que je considérais comme une capitale du militarisme, peuplée de gens bêtes et vaniteux, raconte l'auteur en buvant paisiblement son thé non loin de Saint-Germain-des-Prés. Et Galsan Tschinag d'ajouter : Ma guerre froide en Europe est terminée, mais pas ma guerre froide par rapport à l'Amérique. Pour y mettre fin, il faudrait que j'aille là-bas. Je ne le ferai que lorsque le président des Etats-Unis cessera de prétendre dicter sa loi à tous les peuples. Je suis chef d'une tribu et George W. Bush n'est rien d'autre pour moi que le chef d'une tribu. La seule différence est que la sienne compte des centaines de millions d'individus et la mienne quelques personnes. Une autre différence aussi : il produit des armes, et moi de la sagesse. La présence de l'auteur à Paris (et donc ses dires reproduits ici) date d'avant le 11 septembre? Qu'ajouterait-il à cela depuis le fin fond de la Mongolie, où il est retourné depuis lors ?
    Pascale Haubruge
    LE SOIR

L'esprit

C'est un pauvre ciel, muet et craintif, qui se trouve à mes pieds. Tremblant et frissonnant jusqu'à se brouiller, il doit supporter les grands coups répétés de la louche en cuivre cabossée qui plonge dans les nuages et en arrache un lambeau. Au-dessus de lui, moi le chaman, je pense avec satisfaction au mouton dont j'arrache la laine.

A chaque louche que je retire du fleuve monte en moi le vers dont j'ai précisément besoin. En filets clairs, l'eau se déverse avec un bruit sourd dans le seau en bois de tremble ; comme il est plein depuis longtemps, la voilà qui déborde, scintillante et bruissante.

Le vers, lui, se dépose doux et paisible sur la langue, tourne et se retourne mot après mot pour se frayer un chemin jusqu'à la gorge et se faire chant. Je retiens la mélodie volage et claire des gouttelettes pétillantes, presque piquantes, et j'étire avec délice la syllabe à la fin de chaque strophe.

Qu'il est bon d'avoir derrière soi, solides et denses, les buissons qui vous protègent des oreilles et des regards étrangers. Ici, on peut s'attarder tant qu'on veut et jouer au chaman en criant à tue-tête. Il suffit d'avoir le courage et la force d'invoquer les esprits à son gré.

Je suis bien décidé à devenir chaman. Même si mes parents s'y opposent. Ils estiment que je n'ai pas les racines nécessaires : dans notre lignée, personne ne l'a encore jamais été. Ils disent que notre chamane n'est des nôtres que par alliance. Ils me grondent quand je joue au chaman. Mais Pürwü, la chamane, m'a permis elle-même de l'imiter : jusque dans notre yourte, en présence de mes parents et d'une poignée de spectateurs.

C'était il y a des années. Mes frères et sœurs étaient encore à la maison. Mon chien Arsylang vivait encore et ma grand-mère était là, à portée de main et de regard. Moi, j'étais malade et couché depuis de nombreux jours, il avait donc fallu faire venir la chamane. Exerçant son art, elle a levé sur moi son schawyd, plumeau multicolore constitué de bandes de tissu, et il paraît que je l'ai attrapé d'un coup pour le lui arracher. Mieux encore : j'ai bondi sur mes pieds et couru tout autour du poêle en brandissant le schawyd comme un fouet, entonnant un chant où il était question d'un mouton blanc, seul capable de me sauver.

On a d'abord voulu m'attraper pour me remettre au lit en vitesse, mais je m'y suis opposé avec la dernière énergie tout en réclamant que l'on consacre immédiatement un mouton si l'on voulait me garder en vie. La chamane, troublée, avait perdu le fil de son propre chant. Elle a décrété qu'il fallait accéder à ma demande. On a apporté le mouton et on l'a consacré. Je suis incapable de me rappeler tout cela. Il ne m'en reste que des bribes de souvenirs sombres et confus - la fièvre devait me faire délirer.

Peu après, je me suis rétabli. Et c'était bien. Le comportement singulier de l'enfant que j'étais alors a fait longtemps l'objet des conversations. Et plus le récit s'imposait dans l'espace et le temps, plus il prenait de force. J'avoue que c'était loin de me déplaire. Quand j'en parlais à d'autres enfants, non seulement je n'oubliais rien, mais j'enjolivais l'histoire de détails qui la rendaient encore plus belle et me donnaient de l'importance. Était-ce là ma motivation, je ne saurais le dire. Mais je sentais que tout le monde me connaissait et m'admirait.

" Le cadet d'Isch-Maani ", disaient les autres en parlant de moi. Et on percevait dans leur voix le respect qu'ils éprouvaient pour ce cadet. Isch-Maani est l'autre nom de mon père.

Tout cela fit qu'un jour, je suis intervenu une deuxième fois alors que la tante exerçait ses dons de chamane. Ce fut cette fois en toute conscience. Tout à coup, je me suis levé d'un bond, j'ai arraché le fichu de la première personne à ma portée et suivi la chamane en fouettant l'air et en poussant des cris, tandis qu'elle franchissait le seuil pour se diriger vers la steppe nocturne tout en gloussant et s'ébrouant, en gesticulant et lançant des coups de pied contre l'invisible. A la lueur du feu de bouses séchées, les visages m'apparaissaient comme pétrifiés, ce qui chatouillait agréablement mon orgueil. J'ai bien entendu une voix masculine me siffler d'un ton assourdi : " Eh, recule-toi, mal élevé ! " Mais j'étais déjà sur le seuil et, bien sûr, je n'envisageais pas de faire demi-tour. En revanche, je me suis demandé quel était cet étranger qui ignorait qui j'étais. J'ai souri. Mais j'ai repris une mine sérieuse pour assister selon mes moyens la chamane qui s'efforçait de chasser un mauvais esprit que je croyais présent devant moi dans l'obscurité de la nuit, mais sans arriver à le voir.

Revenu dans la yourte sous la protection de la chamane, j'ai perçu ensuite la même voix grondeuse qui s'en prenait à présent de façon éhontée à mes parents, à ce qu'il m'a semblé : " Vous n'êtes pas les seuls à avoir un cadet ! "

Une autre voix approuvait : " Oui, cela va trop loin, qui sait comment ça finira ? " Cette voix m'était familière, c'était celle de Tuudaj qui venait toujours chez nous quand on tuait du gros bétail. J'étais un peu fâché que ce soit justement elle, je me demandais comment je me comporterais lorsqu'elle surgirait de nouveau aux abords de l'aïl , son sac en peau de chèvre noir, tout brillant de graisse, glissé sous son bras gauche. Allais-je courir à sa rencontre aussi vite qu'avant pour retenir le chien ? La chamane a interrompu son chant pour parler : " Laissez-le faire comme il l'entend. Car s'il le fait, il a sûrement ses raisons. "

Bien que je lui en fusse reconnaissant, je n'avais plus le courage de continuer. Je suis allé m'asseoir en rampant derrière les gens sur qui pesait un lourd silence.

La nuit suivante, des loups ont attaqué les troupeaux de notre aïl. Une partie des animaux ayant pris la fuite, on les a bientôt perdus de vue. Pourtant jusqu'à l'aube, on est resté pour ainsi dire en contact avec les victimes. On tirait des coups de feu dans la direction où elles étaient parties, on frappait avec un bâton contre les seaux et les écuelles, on lançait des appels aux moutons et aux chèvres, puis on tendait l'oreille. Les bêtes devaient savoir que ces bruits les concernaient, car elles répondaient, bêlaient et chevrotaient.

A l'aube, on a sellé tous les chevaux et chargé les paniers à fumier. On y a mis le bétail mort ou blessé. Un certain nombre de bêtes avaient été dévorées, leurs restes formaient de véritables monticules. Les chiens ont continué à aboyer pendant des jours et des nuits. Ce n'étaient que pleurs et glapissements impuissants, nés de la honte et de la colère.

Tout malheur a besoin d'un coupable. Cette fois-ci, ce fut moi. Si l'accusation n'était venue que d'un côté, sans doute aurais-je essayé de me défendre. Pour me libérer de toute culpabilité, j'aurais pu dire ou tout au moins penser que cela faisait partie des lois naturelles et que notre aïl, jusque-là longtemps épargné, avait cette fois payé son tribut.

Mais ils étaient si nombreux, voire unanimes à se retourner contre moi ! Avec une impudence que même un simple d'esprit ne se serait pas permis, ma mère m'accusait de lui avoir fait perdre la face devant les autres avec mon tapage et mes cris. Mon père en rajoutait : avec mon numéro, je n'avais pas seulement fait honte aux hommes, mais aussi provoqué la colère du Ciel, car le chamanisme ne se trouvait tout simplement pas dans les bagages qu'Il avait déposés dans mon berceau à ma naissance. Ils m'ont dit ça d'un ton dur et froid, comme si je n'étais plus leur petit dernier. D'autres gens sont venus et ont fait mine de réclamer un dédommagement à mes parents puisque moi, leur enfant mal élevé, j'avais réveillé et attiré les mauvais esprits. Toutes mes velléités de résistance ont eu tôt fait d'être anéanties. Je me suis rappelé ceux que j'avais évoqués dans mes vers :

 

Ary börü, asa gooshu…

Loups prédateurs, diables tapageurs…

Certes, je ne les avais pas appelés, au contraire j'avais essayé de les chasser. Mais il n'en demeurait pas moins que je les avais évoqués, et qui sait, peut-être étaient-ils accourus en entendant leurs noms et s'étaient-ils faufilés près de moi - hélas, quelle prétention et quel aveuglement !

Je me suis fait tout petit, petit comme une tique, et j'ai vécu dans l'attente douloureuse du moment où l'on me jetterait comme des pierres ces vers fatals à la figure. Au moins, je n'ai pas eu à subir cela. Il était déjà bien assez dur de ne pas savoir si le troupeau pourrait jamais se remettre de ses pertes. Le pesant repentir qui m'habitait ne me quittait pas un instant. Et je ne cessais de me jurer en silence de ne plus jamais jouer au chaman !

Galsan Tschinag est né en 1944 dans une famille d’éleveurs nomades touvas en Mongolie occidentale et a passé sa jeunesse dans les steppes du Haut-Altaï, aux confins de l'Union Soviétique.
Après son bac à Oulan-Bator, bénéficiant des programmes de coopération entre les pays communistes, Galsan Tschinag a la possibilité d’étudier la linguistique à Leipzig, en RDA. Il écrit soit en mongol soit en allemand. Son premier ouvrage, Ciel bleu, est publié en Allemagne en 1994. Il obtient le prix Adalbert von Chamisso, récompensant un auteur étranger écrivant en allemand.
Parallèlement à l'écriture, Galsan Tschinag se consacre à la protection des coutumes de son peuple, menacées par les dangers de la modernisation.

Bibliographie