Publication : 21/02/2008
Nombre de pages : 380
ISBN : 978-2-86424-640-4
Prix : 20 €

L’Enfant élu

Galsan TSCHINAG

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Titre original : Das Geraubte Kind
Langue originale : Allemand
Traduit par : Isabelle Liber

Au milieu du XVIIIe siècle, dans le Haut-Altaï, Hynndynn est recueilli à sa naissance par une famille nomade. Des étrangers de passage, des Mandchous, se faisant passer pour des envoyés du Ciel, prédisent que cet enfant aura un destin particulier. Sept ans plus tard, Hynndynn disparaît…
Elevé en Chine, destiné à être l’instrument de l’annexion des territoires mongols, le jeune homme revient, est reconnu et accueilli chez lui comme l’enfant élu par le destin. Le jeune Prince ayant retrouvé ses origines et faisant preuve d’une remarquable habileté politique va devenir le chef de la résistance à l’invasion chinoise. Il fédère les tribus, crée un contre-pouvoir religieux à l’invasion bouddhiste, connaît un grand amour et séduit tous les lecteurs.
Galsan Tschinag écrit un roman plein de vie et de finesse, avec des personnages attachants qui nous font pénétrer dans des psychologies et des analyses du monde déroutantes et justes. Il nous raconte aussi la lutte d’un peuple pour ses traditions et sa survie.

  • "Voila une histoire qui symbolise bien le destin de la Mongolie."
    Florence Pitard
    OUEST FRANCE
  • "L'Enfant élu est un roman d'apprentissage réussi: à travers divers protagonistes auxquels il est possible- malgré l'exotisme séduisant des êtres et des lieux - de s'identifier, il nous raconte le sort des êtres de chair qui ont formé un peuple."
    Delphine Descaves
    LE MATRICULE DES ANGES
  • "Tschinag ouvre sa chronique par une invocation à la manière de l'aède homérique sollicitant les muses ou du chamane trouva évoquant ses esprits. Cet appel est aussi traversé par les angoisses d'une écriture moderne solitaire qui se voit assignée une tâche de rédemption [...]"
    Charles Stépanoff
    LA QUINZAINE LITTERAIRE
  • "Son dernier récit contre les tribulations, au XVIIIe siècle, d'un enfant des steppes élevé en Chine afin de servir les visées de l'empire du Milieu sur la Mongolie. Mais tout ne se passe pas comme prévu? Selon un adage mongol: le tendre vainc le dur."
    Jean-Luc Toula-Breysse
    ULYSSE
  • "Etrange comme ce roman, ancré dans le XVIIIe siècle, rappelle l'actualité du Tibet. D'une écriture ciselée, l'auteur mongol dépeint des personnages et des scènes qui resteront gravées dans la mémoire du lecteur."
    Isabelle Ellender
    LA VOIX DU NORD

INCANTATION DES ESPRITS

Lève-toi, Touva. Anime-toi, Mère, et tiens-toi à moi. Aie ce courage, sois enfin sage et forte, ainsi que le sont aussi les autres mères.
Berceau des ancêtres, ouvre-moi tes portes. Fais cela pour l’amour de moi, que blesse chacune des souffrances qui te sont infligées et que guérit chacune des faveurs qui te sont accor­dées. Toi, Terre, amollie par les larmes et affermie par le sang, donne-toi à moi. Et toi, Ciel affaibli, aveuglé par l’adversité, pourtant invariablement ravivé, rallumé par le salut, dévoile-toi à moi.
Exaucez-moi, esprits, et accourez. Déliez les entraves du temps, vous, Traces. Soucie-toi et soutiens-moi, Histoire. Vous tous, soulevez-moi, et emportez-moi loin, loin.
Car je veux oser. Je veux retrouver la trace du Passé, cette charogne, et le ressusciter. Je veux grimper dans sa gueule, ramper par son gosier jusqu’à sa panse et lui retrousser les entrailles. Je veux tomber sur le poil de l’Oubli, cette charogne, déchirer sa peau galeuse et l’arracher. Je veux empoigner l’Indulgence, cette charogne, par le crin et le collet et l’écraser. Je veux tâter sa nudité et lui faire cracher sa terreur, en même temps que testicules et ovaires. Je veux tenir tête au Mensonge, cette charogne, et faire éclater le sceau cassant que porte la vermine au crâne rond, aux pattes grêles, sur son âme de souris veule, de pou minuscule.
Je veux tirer la langue et montrer le poing à la hutte branlante de l’histoire, aux chimères que forgèrent les cervelles vénales tombées sous l’épée des puissants. Je veux assaillir cette hutte-là, la renverser, la piétiner et la reconstruire. Je veux dresser un nouvel ovoo qui sera mien, et qu’il devienne colline, qu’il s’élève même aussi haut que les montagnes majestueuses du Haut-Altaï, oui, aussi haut que la montagne du monde elle-même : en lui, en vous et en moi. Je veux sacrifier, afin que mon existence ici-bas soit légitimée et ce qui m’est imparti justifié. Je veux y parvenir, ou bien…



DU GRAIN DE SABLE A LA PIERRE


La lune première de l’année de la Souris Noire, ailleurs répertoriée sous le nombre 1732, était déjà sur le point de décroître et, élimée sur son pourtour inférieur, elle esquis­sait à présent une danse chancelante, impétueuse, au-dessus de nuages loqueteux et grouillants. Sous la lune ovale, comme friable et criblée, et sous les nuages, tels des trou­peaux qui se sauvent et s’égaillent, se déployait, vaste, blême, muet, l’Altaï et ses montagnes, ses steppes, ses forêts, ses lacs et ses rivières, figés sous le bouclier hivernal que formaient la glace et la neige.
Le silence régnait partout, seulement troublé par un roulement de tambour sourd, confus, quelque part dans un coin de l’espace immense. Le grondement croissait et décroissait, puis se taisait dès lors que s’élevait, claire comme la voix de l’enfant, une voix humaine, seule et pitoyable. Était-ce un chant ou un cri, était-ce un aboiement ?

Dun…
dun…
dun… dudun…

Jusqu’à l’assourdissement, hélas
j’ai frappé le dungur
Jusqu’à l’enrouement, ah
ma gorge a crié
Ou-aak… Ou-aak… Ou-aak…
hao-hao… hao-hao… hao-hao…
hou-houhou… hou-houhou… hou-houhou…


C’était une chamane, le dungur* à la main, face à une hutte pointue. Tantôt elle y entrait, faisant grincer et cra­quer la structure en bois léger, tantôt elle en sortait et, hésitant un instant, se dressait devant elle, massive et hirsute, avant de reprendre la chasse qui l’accaparait tout entière. Un souffle, un tintement sourdaient de tout son corps : de son armure, richement ornée de plumes et de rubans, ainsi que de la multitude de pendeloques qu’elle portait, des clous, des anneaux et des clochettes métalliques comme des canines, des griffes et des becs hérités du gibier de la terre et des oiseaux du ciel.
Au même moment, quelqu’un d’autre, une femme, s’activait non loin de là. Elle veillait sur la prêtresse, exécu­tait ses instructions et s’occupait du feu qui brûlait dans la hutte. Elle paraissait âgée, épuisée. Et pourtant elle ne ménageait pas sa peine, s’affairait, imperturbable. Tout à coup, au beau milieu de son invocation lasse et mono­tone, la prêtresse poussa un cri strident et lança avec violence le dungur, avant de se précipiter au-dehors. La femme tenta de la suivre, mais elle la perdit bientôt de vue, gardant cependant encore longtemps à l’oreille les grondements, les tintements et les marmonnements. Il lui sembla en outre déceler dans l’air le vague martèlement des sabots d’un cheval.
Elle comprit l’absurdité de son projet et s’apprêta à retourner vers la hutte pointue. Il y avait là une yourte, la sienne, et à gauche le tas de fumier. Elle s’accroupit, écarta les pans de son tonn et, penchée en avant, entassa de ses deux mains autant de fumier qu’elle avait là de place. Puis elle se releva lourdement et une plainte feutrée, sourde, s’échappa de sa poitrine.
Clopin-clopant, elle revint à la hutte et s’efforça de faire un nouveau feu. Tandis qu’elle éparpillait les cendres et rassemblait les braises à l’aide d’une bouse durcie, couverte de givre, en frottait un peu entre trois doigts, nourrissant ainsi le petit tas incandescent, et empilait tout autour quelques morceaux meubles et secs, elle s’interrompait sans cesse et tendait l’oreille, attentive au chant nocturne de la steppe montagneuse. Aucun bruit ne lui parvenait du dehors et elle percevait ainsi d’autant mieux, tout près d’elle, l’écho sourd d’un gémissement et le son clair d’une succion. Entre-temps, la braise s’était propagée et, prenant subitement feu, elle lança des flammes qui vinrent illuminer l’intérieur de la hutte.
Une bonne douzaine de longues tiges d’osier de taille moyenne, liées toutes ensemble en haut et écartées pour former un large cercle en bas ; une carcasse, ensuite recou­verte des premiers chiffons venus – tel était l’humble logis dans lequel les jeunes mariés avaient l’habitude de s’instal­ler, pour commencer. Seuls ceux qui étaient vrai­ment pauvres ou anormalement paresseux y vivaient jusqu’à la fin de leurs jours. En règle générale, ce logis était remplacé dès que possible par une yourte, qu’il fallait cependant se procurer par ses propres moyens. La hutte dont il est question ici était une hutte hors d’âge, elle était noire de suie, en lambeaux, elle était la misère incarnée. Seul le Ciel aurait su dire combien de petits d’hommes y avaient déjà dormi. Et c’étaient eux, ses habitants actuels, qui laissaient à présent échapper des gémissements et des bruits de succion ; une jeune femme et son enfant nouveau-né. Celui-ci, enveloppé dans un reste de fourrure et couvert de quelque guenille, était allongé face à la porte, la tête tour­née vers la mère, et suçait avidement le gras d’un mor­ceau de queue de mouton qui dépassait de sa bouche, projetant une ombre qui le faisait paraître gigantesque et couvrait presque entièrement le minuscule visage irrité aux pau­pières résolument closes. À une aune de là, occupant toute la partie gauche de la hutte, la mère gisait. Elle était allon­gée sur le dos et son visage rond, auréolé d’une chevelure noire, était pâle comme la mort. Elle avait perdu connais­sance après l’accouchement et n’était pas revenue à elle depuis. Ainsi gisait-elle la troisième nuit. Au début, elle avait encore remué, émis quelques sons, mais les heures passant, elle était devenue toujours plus inerte et silen­cieuse. Cela faisait longtemps maintenant qu’elle ne bougeait plus. Elle semblait s’être changée en roc et la mare de sang dans laquelle elle reposait ne fumait plus, depuis longtemps refroidie.
Pendant ce temps, au-dehors, dans la steppe glaciale et crépusculaire où la lueur de la lune et des étoiles livrait un combat incertain aux ombres des nuages, la chamane se déchaînait. Tantôt criant, tantôt piaillant, ou même glapis­sant et hurlant comme une louve enragée, elle poursuivait des êtres qu’elle voyait sans doute et jugeait responsables du mal dont souffrait l’accouchée. Et tandis qu’elle se démenait et se déchaînait, piaillait et criaillait, elle triom­phait de la fatigue et de l’enrouement contre lesquels elle avait dû pourtant lutter quelque temps plus tôt – de même que le tout premier chaman, en ce tout premier instant sacré, avait dû triompher de sa peur et oser s’immoler telle une torche flamboyante pour précéder ses semblables, ce troupeau de bipèdes tremblant dans leur grotte, et les guider par les ténèbres de la nuit et de l’ignorance.

Ainsi donc elle accomplissait une honorable, oui, une héroïque tâche. Certes, on ne pouvait dire le contraire, car elle n’était autre que la légendaire Ökpesch dont le souve­nir est encore vivant dans la mémoire populaire, celle-là même qui, à l’âge de treize ans, le dungur à la main, avait commencé son office et s’en était acquittée pendant douze années, avant qu’un déluge ne vînt frapper le pays et qu’au cœur de ces vingt-cinq printemps florissants et fougueux, elle ne fût sacrifiée en même temps qu’un agneau noir et une chienne blanche par ses pairs, par ceux qui se trou­vaient plus bas qu’elle sur l’échelle invisible de la gloire. Les inondations, à ce qu’on raconte, avaient alors cessé sur-le-champ. L’histoire, cependant, ne dit pas comment la chose se déroula : était-ce le jour même, dans l’heure qui suivit ou même dès le coup de sabre ? Peu importe d’ailleurs ce qui se passa réellement, nous autres, descendants, qui nous imaginons omnipotents car omniscients, faisons peu de cas d’une telle légende.
Mais hélas, je m’en aperçois ! cette jeune femme insou­ciante qui, en cet instant, porte le lourd fardeau de son destin incertain dans le désert nocturne et hivernal de la steppe, s’attirant ainsi un premier et crucial soupçon de sympathie de la part du lecteur, je dois la congédier bien trop tôt et, bien que je sois parfaitement conscient que cela puisse ici gêner la fluidité de la narration et finalement nuire au récit, me résoudre à quelques déclarations prématurées.
Vous tous, chamans, qui depuis des millénaires et des siècles êtes cendres et poussières : soyez maudits ! Soyez maudits, tous, vous les honnêtes et vous les malhonnêtes, qui avez pu vous nourrir de la souffrance du peuple comme les chiens des charognes, comme les mouches des excré­ments ! Et toi aussi, sois maudite et damnée, Ökpesch. Fais quelque chose, chamane des chamans, toi qui étais si sincère, si douée, si bonne ! Sois maudite avant tout pour ta sincérité ! Car elle n’avait pas lieu d’être là où le crâne rond planté sur ses pattes grêles aux griffes arachnéennes, voyant dans la fourberie un baume propre à réduire les frictions et à amoindrir les douleurs de tout commerce, non seulement avec ses congénères, mais aussi avec tous les êtres supérieurs et inférieurs, avait encouragé chacune des parcelles du corps à en sécréter autant qu’elles le pouvaient ; par ta sincérité, tu as troublé la paix des troupeaux, avant d’être toi-même massacrée. Sois maudite aussi pour ce don qui est le tien : car l’espoir que tu ancras dans le cœur de l’opprimé se vengea pour finir de manière d’autant plus cruelle que tu ne fus jamais capable de l’arracher à la mort ! Et sois maudite enfin pour ta bonté : peut-être t’assurait-elle le succès auprès des agneaux et des colombes, mais non auprès des loups et des vautours qui partageaient ton temps et ton espace – et tu n’étais pour ceux-là que misé­rable pitance !
Ainsi sois trois fois maudite et damnée, mais pardonne-moi, comprends-moi, ma sœur, tissu premier de maintes cellules de ma chair et de ma cervelle : je peine à vivre, à l’étroit dans un monde qui n’offre pas de place à l’épa­nouis­se­ment de ces cellules. Autour de moi, les fouets claquent, les cisailles s’entrechoquent et depuis longtemps déjà, des hordes de loups et des nuées de vautours m’assaillent moi aussi. Cependant je veux vivre et cherche des détours pour parvenir à fleurir et voir mûrir mes fruits. En cela, oui, je veux tirer des leçons de ton expérience, car il n’est pas question pour moi de trébucher comme tu l’as fait. Aussi dois-je avant l’heure te bannir de cette histoire qui se déroula de ton vivant, mais menace de renaître des cendres du temps et de venir se mêler à ma vie. Je redoute ton pouvoir, redoute que tu puisses me communiquer ton sens prééminent et ta démence, et emmêler, embrouiller le chemin qui s’ouvre à moi. Bien plutôt, je veux serrer les rênes dans mon propre poing et m’avancer seul sur le fil du rasoir…

La chamane finit par ne plus entendre le martèlement des sabots et elle erra longtemps dans la steppe, glapissant et sanglotant, avant de revenir sur ses pas. S’approchant alors de la hutte pointue, elle remarqua soudain la lune qui trônait dans le ciel tel un souffle d’air immobile, mais brillait toujours ardemment, inaccessible. Alors elle s’éveilla, pour aussitôt succomber une nouvelle fois à la fatigue qui semblait envahir jusqu’aux moindres replis de sa chair, jusqu’aux moindres cavités de ses os. Et d’une voix rauque, monocorde, elle psalmodia en balançant la tête :

Si j’avais pu, hélas
Te guider au-delà
De cette nuit.
Alors tu serais,
Ô Malheureuse,
Enfin mienne…


L’autre femme, qui ne prétendait pas avoir de dispo­sitions surhumaines, qui n’était pas chamane, savait elle aussi que l’accouchée ne passerait pas la nuit. Et c’est ce qui arriva. La mort survint, avant même que la lune n’eût atteint le bord du ciel. Il n’y avait là rien d’étonnant, on s’y était attendu et cela ne suivait que trop le cours des choses. L’étonnant, en revanche, fut ceci.
Au dernier instant, la mourante reprit connaissance. Son regard inexpressif et hagard se posa finalement sur le paquet qui contenait le pauvre petit diable. Et ce regard, le dernier de la mère agonisante, sembla porter un coup invisible au paquet qui s’agita aussitôt, laissant échapper un cri qui n’était ni celui d’un enfant ni celui d’un être humain. Les yeux de la mère se mouillèrent, ses lèvres remuèrent. Aucun son ne se fit entendre, mais comment l’ignorer : c’étaient là des mots et ces mots étaient destinés à l’enfant qu’elle devait déjà, à l’orée du chemin inextri­cable de la vie, quitter et abandonner à une existence misérable dans la hutte. Ce dernier regard embué, ce dernier mouve­ment muet des lèvres – puis le dernier souffle, qui vint du plus profond d’elle-même, ne fut qu’une longue inspiration et se changea en râle. Ensuite, le silence. C’était le Malin, autrement dit la mort, que la chamane avait tenté de chasser en vain. Voilà donc qu’il avait atteint l’objectif visé, s’y était installé et pouvait à présent s’étaler en long et en travers dans le corps conquis, en chasser les habitants : l’esprit et l’âme, la chaleur et la lumière.
La chamane, une fois de plus vaincue sans gloire dans ce combat inégal, se retira en silence et s’en fut accomplir la tâche qui lui incombait ensuite : faire disparaître le corps sans vie. Elle choisit quelques loques et en enveloppa le cadavre. Puis elle plaça dans une hotte le fardeau rebondi, cotonneux et pesant, le chargea sur son dos comme on charge le fumier et s’éloigna dans la steppe. Tel est mon destin, pensait-elle, résignée, tandis qu’elle chantait et pleurait doucement.
Il n’y avait pas âme qui vive alentour. La nouvelle année lunaire ayant commencé, tous ceux qui le pouvaient avaient quitté le campement d’hiver et gagné les pâturages. Pour la hutte pointue comme pour la yourte voisine, les bœufs porteurs n’avaient pas suffi et on avait donc laissé là leurs habitants, avec la promesse de renvoyer les bêtes aussitôt qu’elles auraient repris des forces. L’homme de la yourte était parti lui aussi, avec l’intention de revenir ensuite chercher les autres. Si la chamane était restée, c’était, comme souvent lorsque le malheur vient frapper quelqu’un, parce qu’il s’en était trouvé ainsi – la jeune femme rayonnante était apparue un jour, son encombrant bagage sur les épaules. Quant à la femme de la yourte, que faisait-elle maintenant ? Elle s’occupait de l’enfant, ou plutôt : il s’était emparé d’elle. Le tableau qu’on a précédemment brossé de la hutte ne correspondait en effet qu’à la moitié, la moitié morte, de ce qui se passait là-bas. Au moment où la mère mourante posa un dernier regard avide sur l’enfant, ce fut dans l’autre moitié, la moitié vivante, comme si ce regard avait été un coup de fouet ou même une flammèche tenace – le petit paquet qui tétait et s’était jusque-là montré incroyablement patient, presque compréhensif, sembla alors se changer dans l’instant en un diablotin criard et rétif. À aucun prix, il ne voulait se calmer, bien au contraire, il s’agitait de plus en plus et faisait montre d’une résistance dont on aurait difficilement pu croire capable un nouveau-né. Bien vite, le diablotin se transforma en un véritable démon qu’on ne savait plus par quel bout prendre. Et qui, de toute la primeur de son corps, de toute l’infimité de sa vie, semblait vouloir s’oppo­ser au cours du destin. Par sa fureur et sa frénésie, il parvint en tout cas à intimider l’adulte, tant et si bien que celle-ci n’eut plus conscience du dur labeur de la chamane, n’entendit plus que le cri qui pénétrait en elle jusqu’aux moelles et s’employa tout entière à calmer et faire taire cet être dont la sauvagerie n’avait rien d’enfantin ni d’humain : tantôt elle prenait le petit paquet dans ses bras et le balançait d’un côté et de l’autre, tantôt elle le posait et se penchait au-dessus de lui, fourrait dans le gosier grand ouvert le bout de gras de mouton ramolli que la tétée avait déjà en partie vidé de sa substance ; et ce faisant, elle haletait, tremblait et transpirait elle-même.
À son retour, la chamane conduisit dans la yourte la femme incapable de plus rien comprendre ainsi que le petit paquet, depuis longtemps trempé de sueur et pourtant toujours aussi rétif. Elle fit ensuite du feu, changea l’enfant, un garçon, et voulut lui donner à boire avec une corne percée. Mais il n’y avait pas de lait, le lait était rare à cette époque de l’année. Il y avait de la neige fondue, il y avait de l’infusion de plantes refroidie et du bouillon de viande tout aussi froid, éventé. On remplit donc d’une mixture réchauffée la corne censée remplacer le pis maternel pour les agneaux et les chevreaux affamés, puis on tenta de faire avaler au malheureux cette boisson de fortune : on cha­touilla ses lèvres et sa langue avec la tétine, on en fit couler quelques gouttes – en vain : le pauvre petit diable employait tous ses moyens à résister, criant et protestant de plus belle. Il semblait ainsi que toute aide lui fût inutile – on le savait pour avoir vu les agneaux récalcitrants mourir de faim sans daigner avaler ne serait-ce qu’une seule gorgée tiède du lait maternel qui coulait dans leur gueule. Et d’ailleurs, il n’y avait pas de lait maternel, ni même de lait d’une autre mère, il n’y avait que ce bouillon tiède d’herbes et de viande, au goût sans doute plus insipide que savoureux. Seul, l’enfant avait pourtant bien commencé à se nourrir, n’avait-il pas sucé le bout de graisse ? Cette réflexion faite, la chamane flaira de nouveau le jeu d’un mauvais esprit ; il s’agissait donc de lutter contre lui, de le chasser et de sauver ainsi au moins l’enfant, qui grandirait et, avec le temps, viendrait combler le trou que la disparition de la toute jeune mère avait creusé dans la vie. Aussitôt elle se changea, se saisit du dungur et reprit le combat.
Elle garda tout d’abord la tête baissée, l’air songeur, puis la redressa lentement et, se mettant à bâiller, fit entendre plusieurs gargouillis successifs qui se changèrent en un long brame sonore, comme poussé par une louve affamée. Après ce dernier cri, elle frappa de toutes ses forces quelques coups sur le dungur, dressa vers le ciel son poing refermé sur la baguette, se figea dans cette position un instant puis, soudain, se jeta bruyamment dans la bataille. Une bataille d’autant plus difficile et pressante que l’aurore était imminente. Il s’agissait d’embraser la hutte, d’absorber un auget de neige à intervalles comptés et de tourbillonner, tout d’abord autour du foyer de la yourte, puis autour de la yourte même et, en dernier lieu, autour de l’aïl tout entier. Pour finir, elle revint en trombe, trébucha sur le pas de porte de la yourte et ne se releva pas. De l’écume moussait à ses lèvres.
Plongée dans sa torpeur, elle croyait percevoir autour d’elle des voix qu’elle attribuait à des démons. Je ne suis pas assez douée comme chamane, se tourmentait-elle, car le brou­haha avait beau se rapprocher nettement d’elle, le sens ne lui en apparaissait pas moins hermétique. Elle aperçut alors des visages qui lui semblèrent fort humains. Il s’agissait bien de visages d’hommes, mais d’hommes totale­ment étran­gers. Ils étaient trois, qui se tenaient à quelque dis­tance. Elle crut tout d’abord qu’ils se ressemblaient tous, mais à mieux les observer, elle remarqua ensuite que l’un d’eux paraissait un peu moins étranger que les deux autres ; elle ne devait cependant jamais apprendre à qui elle avait affaire.
La chamane se releva et vit au loin toute une caravane de chameaux chargés, de chevaux sellés et suants, et une joie vertigineuse s’empara d’elle. Très vite, le sang reflua vers son visage épuisé. Les étrangers, qui s’étaient tenus prêts à tourner les talons d’un moment à l’autre, dans la crainte que la femme gisante ne souffrît de la dangereuse peste, voyant cela, échangèrent entre eux quelques mots et parurent soulagés. Le moins étranger des trois s’appro­cha le premier, observa attentivement la chamane, puis finit par s’adresser à elle. Incapable de com­prendre la langue étrangère, celle-ci sourit d’un air forcé et secoua vigoureu­sement la tête. Ceux qui observaient la scène de loin en déduisirent alors que non, elle n’était pas malade ! Cepen­dant, il était d’autant plus étonnant qu’on ne parlât pas la même langue – c’était donc qu’on était arrivé sur une terre complètement étrangère ! Ils s’approchèrent de l’éton­nante silhouette et l’examinèrent de près, ainsi qu’on observe un objet rare. Et la chamane sentit de nouveau le vertige la gagner, cette fois-ci de honte et de peur.
Pendant ce temps, l’enfant continuait de crier. Mais son cri, à présent affaibli, n’était plus le même, la voix s’inter­rompait parfois et se taisait de plus en plus longuement. La plus âgée des deux femmes avait dû perdre l’esprit. Raide et muette, elle se tenait à l’entrée de la yourte dont la portière en feutre lui retombait sur la tête. On procéda par gestes, par signes, et l’on finit par se comprendre à peu près. Les nouveaux venus évaluèrent la situation. L’un d’eux, incontestablement le plus puissant, se promena un moment de long en large, hochant la tête et marmonnant. Soudain, il s’arrêta, se retourna brusquement vers l’homme qui se tenait à ses côtés comme une ombre, recherchant toujours sa compagnie, et lui jeta un regard furtif. Celui-ci vit devant lui, à un souffle de distance, les yeux étrécis en deux fentes étroites ainsi que le rai de lumière qui le visait, tranchant, étincelant, et il comprit que l’homme venait d’avoir une bonne idée. Oui, l’ombre comprit cela et n’omit pas alors de cligner des yeux en retour, indiquant ainsi à l’autre qu’il l’avait entendu et ne faisait qu’un avec lui.
Encouragé par ce signe, d’ailleurs empreint de l’admira­tion de rigueur, le puissant s’attela aussitôt à la tâche : il se fit apporter sa sacoche et entra avec celle-ci dans la yourte tandis que, sur un geste de lui, les autres restaient dehors.
Le soleil hésitait à se lever. Le ciel était pâle et mouton­neux. Les derniers lambeaux des nuées qui s’étaient dissipées sous le feu du soleil levant, les longs filaments de brume, comme suspendus à d’invisibles fils tendus de part en part du firmament, semblaient verser un silence lancinant.
Un silence lancinant régnait également sur terre, en dépit ou justement à cause des braillements et des cris ; plus le bruit provenant de la yourte se faisait menaçant, plus le silence s’épaississait à l’extérieur, et même les cha­meaux, soupirant sous leur chargement, paraissaient attentifs et dressaient leurs grandes oreilles. Ou peut-être réfléchis­saient-ils à l’étrange destin qui les avait conduits jusqu’à ce coin de terre, avec ses montagnes trouant le ciel, son odeur de brûlé et ses cris abrutissants ? Si telles n’étaient pas les pensées des sept chameaux et des trois chevaux, c’était en revanche à n’en pas douter celles des deux hommes. Cet endroit leur paraissait sinistre : sinistres les montagnes, dont les sommets, tantôt rebondis, tantôt acérés, sem­blaient cracher du feu, sinistres les traces de vie qu’ils avaient croisées sur leur chemin, et sinistre l’univers dans lequel ils venaient de faire irruption : qu’il s’agisse de la jeune femme hirsute ou de la vieille folle, ou encore du tout petit braillard qu’on ne voyait pas, chacun des êtres rencontrés les inquiétait et leur donnait froid dans le dos.
L’enfant criait d’une voix sourde à présent, à la limite de l’étouffement. Il gargouillait et s’étranglait, sembla régur­giter. Après quoi la voix faiblit, faiblit encore et, soudain, se tut complètement. La chamane fut prise de violents tremblements et les pendeloques de son costume se mirent à tinter bruyamment ; quant aux hommes, ils se mon­traient tout aussi inquiets, tandis que l’autre femme grimaçait, incapable de dompter sa raison affolée.
Enfin, l’étranger sortit de la yourte et, regardant tour à tour l’une et l’autre des deux femmes, il présenta l’enfant qui s’était calmé. Il dort ! La chamane tomba à genoux et de grosses billes brillantes d’eau salée roulèrent sur son visage tanné aux traits encore enfantins. L’auteur de ce tour de passe-passe ne demandait pas mieux. Il affichait l’air radieux d’un magicien après un spectacle réussi et récoltait sans la moindre gêne les éloges reconnaissants du public. Jaugeant la situation, il supposa qu’on voyait en lui le Puissant, par conséquent l’envoyé du Tout-Puissant, vers qui on avait dû se tourner dans la détresse afin d’obtenir secours et assistance. Il s’agissait donc de poursuivre avec plus d’adresse encore le jeu si bien commencé et de se montrer audacieux si l’on voulait en faire un jeu profitable, oui, un jeu incomparable !
Et c’est ainsi que, d’un air impérieux, il frappa dans ses mains et fit signe aux deux femmes d’approcher. Puis, lorsqu’elles se furent avancées jusqu’à lui, il leur tendit deux timbales brillantes comme l’or, remplies à ras bord d’un liquide sombre. Avec déférence, elles saisirent des deux mains ce présent et, sur son invitation, burent tout le liquide. Le breuvage prétendument céleste devait être puissant car aussitôt, les femmes se mirent à tituber, s’affaissèrent et sombrèrent dans un profond sommeil.
La chamane se réveilla la première et vit qu’elle reposait sur des draps de velours rouge. Au-dessus d’elle, le toit de la yourte étincelait à une hauteur impressionnante et, avec leurs arêtes vives tranchant sur le fond clair, les perches qui couraient en ligne droite depuis l’extrémité supérieure du treillage jusqu’à la couronne de lumière imitaient les rayons d’un jeune soleil impétueux ; la couronne, les perches et les treillis du mur étaient d’un pourpre si souple, si soyeux, que cette noble structure ne pouvait être qu’en bois de santal, ce bois qu’on évoque encore et toujours dans les épopées et les chants chamaniques. Quant au revêtement qu’on devinait derrière, on aurait dit qu’il n’était pas en feutre : il avait plutôt l’aspect de la soie et du velours et diffusait une clarté qui tout à la fois égayait et effrayait l’œil. L’intérieur de cette yourte était encombré d’objets serrés et entassés qui jetaient une multitude de couleurs, brouillaient la raison et ébran­laient les sens. Allongée de l’autre côté de la yourte, l’autre femme ronflait bruyamment sur une couche de velours d’un vert profond. Dans la dörr, sur un coussin de velours bleu ciel, le Puissant trônait, les jambes croisées, les yeux fermés et sur ses genoux l’enfant, emmailloté de blanc et de lumière.
Devant un tel spectacle, la chamane à présent tout à fait éveillée eut l’intime conviction de se trouver au ciel. Elle en conçut un sentiment élevé en même temps qu’une certaine angoisse, car elle ne savait pas si elle devait rester allongée ou se lever. Elle réfléchit. Dans les épopées, le héros se levait et sortait. Elle décida donc d’en faire autant, se redressa et s’apprêta à quitter la yourte. Mais le Puissant, bien qu’il gardât les yeux fermés, dut l’apercevoir et lui fit signe d’approcher. Aussitôt, la chamane se jeta à genoux et, son regard soumis fixant l’étranger, elle rampa vers le visage étroit et pâle où luisaient une moustache et des sourcils d’un noir profond. Brusquement, l’homme écarquilla les yeux et lui jeta un regard si pénétrant qu’elle baissa les paupières et se mit à trembler. Aussi ne put-elle voir le sourire à peine esquissé qui se dessinait sur le visage noble, lisse et froid. Elle assista en revanche au reste, une série de gestes et de signes. Et comprit ceci : tout ce qui se trouve autour de nous appartient à l’enfant qui lui-même appar­tient au Ciel, il s’agit donc de lui donner la meilleure éducation qui soit. Gare à vous s’il tombe malade ou périt ! Je serai assis là-haut et je veillerai sur lui.
Il conclut en roulant des yeux pareils à des boules de feu. La chamane n’en finissait plus de se courber et, reniflant bruyamment, elle luttait contre les larmes.
L’homme posa ensuite à côté de lui l’enfant qui dormait toujours profondément et, sans se lever, attira à lui un gros sac. Celui-ci contenait de la farine fine, à l’époque encore inconnue dans ces contrées. Même en cuisine, les êtres célestes sont plus habiles que nous autres, habitants de la terre à la peau sombre et au visage rond, se dit la chamane, tandis qu’on lui montrait comment préparer une bouillie pour le nourrisson. Les os et les muscles de l’homme sem­blaient régis par des forces tout autres que celles qui la gouvernaient : les doigts se mouvaient avec agilité et, comme par enchantement, préparèrent une bouillie fine en un tour de main. Quand l’enfant s’éveilla, on entreprit de le nourrir de cette préparation, ce qui n’alla pas sans difficulté. Sitôt rassasié, il se rendormit. Il était désormais capable de survivre. En témoignait l’air visiblement satisfait de celui qu’on croyait venu du ciel.
Ayant à nouveau couché l’enfant près de lui, le Puissant sortit de son plastron un paquet enveloppé dans un pan de soie jaune que retenait un ruban rouge. Il le déplia et en présenta le contenu à la chamane : c’était grand comme la paume de la main avec, de chaque côté, des ornements noirs et colorés, peints sur fond blanc, et c’était aussi fin, aussi léger qu’une feuille d’arbre. L’homme replia le paquet et déposa l’enveloppe de soie chatoyante dans la main de la chamane. Elle ne savait toujours pas ce que c’était, mais comprit néanmoins que cet objet devait avoir une grande valeur et qu’il s’agissait d’aller le porter à la plus haute personnalité de tout le pays. Elle tenta donc de signifier qu’elle était prête à le faire – la plus haute personnalité, cela avait bien sûr toujours été sur terre le chef et, oui, elle irait lui porter l’enveloppe.
Enfin, le Puissant se leva et se dirigea vers la porte. La chamane le suivit, la tête basse et l’esprit égaré, et constata que c’était toujours cette bonne vieille terre qui soutenait ses pieds. Mais elle ne sut s’il fallait s’en trouver soulagée ou déçue. D’un pas leste, l’homme s’approcha d’un cheval gris bleu qui semblait l’attendre, déjà sellé, l’enfourcha, le lança vivement au galop et s’éloigna en direction du soleil couchant, déjà si bas dans le ciel qu’on l’aurait cru à portée de la main. Il ne se retourna pas une seule fois, comme si ce qu’il laissait derrière lui n’était pas digne qu’on lui accordât un regard. La chamane, en revanche, ne pouvait se résoudre à détacher les yeux du prompt voyageur et elle ne revint à elle que lorsque la silhouette mouvante et pointue eut disparu depuis longtemps derrière la colline rocheuse. Elle ne pouvait deviner que celui qui accaparait son regard et ses pensées avait bien vite tourné bride et, prenant un détour, galopait dans la direction opposée, vers l’est, où il rejoignit à l’endroit convenu ses compagnons qui l’attendaient depuis des heures.
La nuit suivante, l’homme de la yourte revint avec les bœufs. En apercevant au clair de lune la yourte blanche comme neige aux contours parfaits, il pensa tout d’abord qu’il s’était trompé de route. Lorsqu’il eut promené son regard autour de lui et se fut assuré que les silhouettes des montagnes et des collines étaient bien celles qu’il connaiss­ait, il fut envahi par un sentiment d’effroi qui s’insinua et s’ancra si profondément en lui qu’il ne lui resta plus qu’à prendre ses jambes à son cou. Il se réfugia près de Gök Süür, la Pointe Bleue, aux confins supérieurs du campe­ment d’hiver, passa une courte nuit fébrile dans l’une des fosses protectrices qui en trouaient la pente escarpée, côté sud, et ne redescendit dans la vallée qu’au matin. Il s’approcha alors de la demeure d’hiver comme un voleur, à pas de loup, et n’osa pénétrer dans la yourte qu’après avoir reconnu la voix qui s’en échappait. Une fois à l’intérieur, il se laissa aussitôt tomber dans la partie inférieure droite de la yourte, au lieu de se diriger vers la partie supérieure gauche et d’y prendre la place qui lui revenait de droit en tant que chef de famille. Et il fut incapable de prononcer le moindre son : il avait beau voir, entendre et comprendre certaines des choses dites, il avait beau vouloir répondre à son tour, les mots refusaient de sortir de sa gorge nouée, comme étoupée.
C’était la première fois dans l’histoire du pays que le jeu des voyageurs étrangers suscitait pareil égarement. Et cet égarement persista longtemps, il étendit son emprise dévastatrice et ensorcela d’autres victimes, bien que le jour même l’homme recouvrât l’usage de la parole et la femme celui de la raison. Tous deux se remirent peu à peu de leur frayeur et, bon gré, mal gré, se résignèrent à leur destin. Mais quant à s’habituer à cette nouvelle vie, non, ils en étaient définitivement incapables. Ils vécurent dès lors comme dans un rêve dont ils craignaient de s’éveiller. L’impression étrange de se savoir sous le halo d’un être supérieur et bien intentionné, entourés d’une multitude d’êtres et d’objets nobles et singuliers, ne les quittait plus. Pas un jour, pas une heure ne s’écoulait sans qu’ils ne s’extasient devant la yourte claire, solaire, et les richesses chamarrées qu’elle contenait.
Le sentiment qui les animait tous deux devait être cependant plus noble que la joie et la fierté de celui qui possède, car dans un premier temps ils voulurent rester en dehors de cette histoire et s’en remettre à la chamane : ils lui proposèrent de devenir la mère de l’enfant et, ainsi, de disposer de tout ce que l’envoyé céleste avait offert à celui-ci. Quant à eux, ils s’estimaient trop âgés et de condition trop modeste pour élever un être désigné par des puis­sances supérieures et administrer ses biens ; ils préféraient se construire une hutte pointue et y passer le reste de leur vie, heureux et reconnaissants d’avoir été les témoins d’un miracle. Mais Ökpesch refusa, arguant que le destin qui lui avait été imposé par le Ciel était de rester toute sa pauvre vie sans attache, ainsi disponible pour autrui, toujours en chemin vers l’un ou vers l’autre. Sur ce, elle se prépara effectivement à partir. Et comme il était impensable que celle qui avait dû tant supporter partît les mains vides, elle accepta qu’on lui offrît une poignée de friandises et un paquet de tabac prélevés sur les marchandises amoncelées. On fit ce don au nom de l’enfant, qui se montrait mainte­nant aussi paisible que l’esprit du sommeil.
Certes, ces richesses à portée du regard et de la main n’étaient pas dépourvues d’intérêt, même pour des gens qui n’avaient jamais rien vu de superflu. Et pourtant, c’était l’enfant qui retenait toute l’attention de ses parents adoptifs, qui occupait le centre de leur nouvelle vie. Quand bien même il n’y aurait eu aucun don, aucune intervention extérieure, jamais ils ne l’auraient laissé dépérir et, d’une manière ou d’une autre, oui, ils auraient essayé par tous les moyens imaginables et applicables de sauver le pauvre petit. Ils le savaient. Et l’illustre Ökpesch le savait aussi, du haut de ses dix-sept ans. Elle s’éloigna donc, portant sur son dos le sac oblong qui contenait non seule­ment le costume chamanique, une poignée de fro­mages séchés et les présents soi-disant célestes, mais aussi et surtout le message, mystérieux et pourtant tangible, destiné au chef. Le dungur, à découvert, pendait à une ficelle par-dessus le sac et dissimulait le tout. Il se balançait au rythme de la marche et colportait trois tons mats, un monotone Oummdoummboumm-Oummdoummboumm qui, à chaque pas, rappelait à la servante du Ciel la tâche qui lui incom­bait sur terre. Ökpesch avançait à bonne allure, elle se sentait épaulée et soutenue, plus consciente et plus respectueuse du monde qui l’enlaçait, l’étreignait plus délicieusement que jamais. Elle était en accord avec elle-même, avec la terre, avec le ciel et chaque poussière, chaque souffle qui les séparait.
L’aïl du chef, situé dans la vallée transversale d’Usun-Oi, au-dessus de l’Homdu, comptait six yourtes ; neuf chiens se précipitèrent. Trois d’entre eux, gris, hirsutes et bossus comme de jeunes yacks, étaient parfaitement identiques, tandis que le reste de la meute réunissait des fourrures, des silhouettes et des tailles variées. Un ouragan annonça l’arrivée des bêtes, un flot tumultueux, un brasier dévastateur. Ökpesch s’accroupit, pétrifiée. La meute parvint à sa hauteur et, l’encerclant, déversa sur elle force glapissements et grognements, accompagnés de graviers et de poussières : aussitôt arrivés, les chiens s’étaient en effet mis à gratter furieusement la terre de leurs pattes arrière, mais sans oser déjà passer à l’attaque. L’assiégée, une femme dans la fleur de l’âge, de plus une chamane célèbre et admirée, demeura immobile, recroquevillée, dans l’espoir que quelqu’un viendrait la sauver – car tel était le sort des pauvres gens, le destin de la piétaille.
Chaussé d’une vieille paire de bottes déformées qui bâillaient sur des semelles intérieures en feutre, le sauveur en question s’approcha à grandes enjambées. C’était un garçon de dix-onze ans qui se montrait pourtant très sûr de lui, tant face aux chiens que vis-à-vis de la nouvelle venue. D’une voix trop ferme pour être celle d’un enfant, il poussa un cri impérieux et les chiens baissèrent leur queue tire-bouchon­née fièrement dressée, sans toutefois inter­rompre leurs glapissements qui redoublèrent même de violence. Alors il se pencha, attrapa quelques pierres et, les unes après les autres, les lança vivement sur les fauteurs
de troubles. Sa main était sûre, si sûre qu’Ökpesch ressentit une vive admiration en même temps qu’une angoisse sourde en suivant du regard la volée de pierres ; les molosses sangui­naires, yeux brûlants et crocs étincelants, leur langue rose débordant de leur gueule incarnat, se figèrent un instant, touchés aux flancs, sem­blèrent ravaler le reste de leur colère puis, la queue basse, s’esquivèrent en geignant pitoyablement.
Enfin libre de se redresser et de se mouvoir, Ökpesch regardait tour à tour son sauveur et la meute qui s’égaillait à présent, vaincue. En dépit de son air dépenaillé, le garçon avait un visage propre et clair, ses yeux étaient ronds et brillants, son nez puissant et harmonieux, sa bouche molle, charnue. Son corps ferme à l’allure féline exhalait quelque chose de péremptoire. Les chiens semblaient l’avoir compris, eux aussi : leur hurlement atroce, solidaire, avait fait place à de pitoyables jappements désordonnés, tandis que leurs queues, auparavant dressées sur leurs derrières comme un défi au ciel, pendaient à présent mollement, vieux lambeaux de feutre putréfié ; il n’en allait pas autrement des trois chiens-loups, bien qu’ils fissent partie de la yourte principale et qu’il fût par conséquent inconve­nant de leur jeter ne serait-ce que du fumier séché et, à plus forte raison, des pierres. Ce qui ne semblait pas freiner l’ardeur du garçon, qui continuait de lancer sur eux une pierre après l’autre.
“C’est assez, petit frère”, dit Ökpesch finalement. Et sa voix douce laissait affleurer, avec la légèreté d’un souffle, une inquiétude réprimée ainsi qu’autre chose qu’il faudrait comprendre et nommer. Le garçon catapulta encore la pierre qu’il tenait dans la main, une pierre grosse comme la cheville d’un yack, qui avait la couleur bleuâtre des rognons, non sans lui avoir aupara­vant transmis une part de son excessive fureur et sans doute aussi de ce qu’il portait en cet instant dans son cœur juvénile, du chagrin, peut-être, ou même de la haine. Or, ce dernier jet de pierre, s’abattant durement sur sa cible, se révéla funeste. Touché, l’un des chiens-loups bondit en laissant échapper un couinement, puis retomba en boule et s’éloigna ensuite péniblement sur trois pattes en mani­festant bruyamment sa douleur.
Ökpesch se figea de nouveau, cette fois de crainte d’avoir poussé le garçon à la faute. Elle bégaya, déconte­nancée : “Mais… Mais que fais-tu, mon petit ? Et pourquoi… Pourquoi cela ?”
Ce qui lui valut en retour cette incroyable imper­ti­nence : “On pense tout savoir de toi, Ökpesch, ma sœur. Mais j’apprends maintenant ce que personne ne savait encore : que tu as enfanté à l’âge de six ou sept ans !” La chamane n’en croyait pas ses oreilles et regardait le garçon d’un air à la fois embarrassé et interrogateur.
“Vois-tu, reprit-il, la mine grave, sa voix inébranlable ne trahissant pas un instant son jeune âge, une femme de trente ans peut bien me considérer comme un petit, mais pas toi. J’ai déjà dix ans et je m’appelle Mugulai !”
Elle allait éclater de rire, quand elle vit que quelqu’un, debout devant la yourte principale, cherchait des yeux le chien qui gémissait, aussi réprima-t-elle bien vite son fou rire naissant et chuchota : “Eh bien, soit, je serai une grande sœur pour toi. Et il me faut donc te réprimander : pourquoi t’en être ainsi pris à ce chien ? Nous allons tous deux avoir des ennuis, maintenant, tu vas voir !”
“Pas toi, voyons. Car le moment venu, je prendrai la faute sur moi. Et je saurai témoigner de ton respect envers son Altesse en lui disant ce que tu as dit : que l’on peut bien jeter des pierres ou ce que l’on veut à tous les autres chiens, mais qu’aux trois chiens gris, on ne doit jeter que son cœur !”
“Est-ce là ce que j’ai dit ?” La voix d’Ökpesch trahissait sa contrariété. “Ce n’était qu’une plaisanterie, grande sœur savante !” dit-il d’un ton paisible, avant d’ajouter avec une implacable détermination : “Et pour ce qui est des molosses, ce ne sont après tout que des chiens, avec la même attirance pour le fumier que tous les autres cabots moins bien nés !”
“Et tu oses dire cela ?”
“Pourquoi pas ? Le courage de l’être humain se mesure d’abord à sa conception de la vérité !”
“Qui dit cela ?”
“Mon père.”
“Chut !”
“Tu me déçois, ma sœur. Nous autres, nous croyons que les chamans sont tout-puissants et qu’ils ne craignent rien ni personne.”
“Balivernes. Il n’y a que le Ciel qui soit tout-puissant. Les chamans, comme tous les êtres humains, sont plutôt du côté des impuissants. Et pour ce qui est de la crainte, sache que nous n’en sommes séparés que par la fine barrière du costume que nous qualifions d’armure : quand nous le revêtons, quand nous saisissons le dungur, quand nous le caressons et le chevauchons, alors nous laissons la crainte et quelques autres détails derrière nous, ainsi que le corps vulnérable et mortel qui est l’écorce de l’être humain. Ainsi en est-on délivré, peut-être, aussi longtemps que dure le rite chamanique. Mais le reste du temps, je suis telle que tu me vois : lasse et affamée, à peine remise d’une frayeur, déjà frappée par la suivante et pourtant soucieuse d’être généreuse envers toi… À ces mots elle s’arrêta, rougit visiblement, puis reprit : je veux dire, de répondre à la générosité dont tu as fais preuve en venant me délivrer de l’emprise des chiens, de répondre autant que faire se peut par la pareille à cette noble générosité qui fut la tienne… non, je ne suis pas différente, pas meilleure que les autres.”
Mugulai la comprit parfaitement. Et il ne manqua pas non plus de remarquer la rougeur qui avait empourpré ses joues et l’arête de son nez bien droit aux narines frémissantes. Il se souvint alors que la jeune femme était devenue livide et s’était raidie de tous ses membres au moment où il avait rompu le cercle assourdissant des chiens déchaînés et l’avait aperçue. Mais il ne put en dire davantage : ils arrivaient à la yourte principale, également appelée le palais, d’où le chef en personne sortait en cet instant. Sans doute venait-on de lui rapporter ce qui était arrivé au chien : telle une ligne brisée, un profond sillon s’était creusé au-dessus de la racine de son nez osseux et épaté, et sur son visage impassible criblé de petits cratères noirs, dans le reflet bleuâtre de sa peau, d’autres détails – la présence d’une veine gonflée barrant son front puissant, le frémissement de ses sourcils denses au-dessus de ses yeux obliques, le pincement de ses lèvres charnues sous l’épaisse moustache cernant la bouche et le menton – témoignaient aussi de la colère qui s’était emparée de lui. La chamane s’inclina profondément et, figée dans cette position humble, elle le salua les yeux baissés, puis attendit qu’on voulût bien lui répondre. Debout juste derrière elle, son sauveur et guide pencha quant à lui légèrement la tête, mais au lieu de patienter dans la même position ou de se redresser, il s’accroupit et se mit à triturer l’une de ses bottes trouées, succombant à la tentation de bourrer à l’intérieur le bout de feutre qui en dépassait. Enfin, on répondit aux saluta­tions. Mais la réponse correctement formulée laissa aussitôt place à des mots que l’usage ne prévoyait pas.
Et qui disaient : “Écoute-moi, Ökpesch. Et dis-moi pour quelle raison une femme adulte, qui plus est une glorieuse chamane comme toi, attaque mon aïl ainsi que le ferait un loup de la nuit noire, un bandit du jour blanc, et trouble la paix qui y règne ? Réponds, veux-tu !”
La chamane se redressa et s’apprêta à répondre quand Mugulai la devança ; lui qui paraissait toujours triturer sa semelle usée s’était relevé d’un bond et, courbant le buste, il déclara d’une voix claire et ferme : “Votre Altesse ! C’est moi qui ai jeté des pierres sur les chiens et cela m’a déjà valu une première semonce de la part de Grande sœur Ökpesch.”
Le chef ne s’était apparemment pas attendu à pareille déclaration et ce n’est qu’après un bref, mais pénible moment d’hésitation qu’il s’écria : “Je veillerai à ce qu’on ne tarde pas à te frotter les oreilles, sois-en certain, petit cul-terreux, rejeton du grand criminel Hertesch à la Nuque de Bois, et à ce qu’on déleste ainsi le pays de l’un de ses chiots aux canines protubérantes ! Mais pour commencer, tu vas me faire le plaisir de te taire, de te dénuder déjà le derrière et de t’allonger avant même que le fouet ne te soit donné !”
Sur ce, le chef s’adressa de nouveau à la chamane qui chancelait et menaçait de s’effondrer d’un instant à l’autre. “Quant à toi, Ökpesch : si le peuple des chiens t’a réservée un tel accueil et que tu as permis qu’on y réponde de la sorte, c’est que tu dois avoir une bonne raison. Quelle nouvelle m’apportes-tu donc ? Si elle est bonne, alors entre et parle. En ce cas, je partagerai avec toi ma théière et ma marmite de viande, toutes deux couronnées de bouillons de vapeur. Mais si elle est mauvaise, exprime-toi sur-le-champ et passe ton chemin. Et qu’alors t’accompagnent tout au long de la route ton ombre et ma malédiction !”
Aussitôt, elle voulut répondre, mais la voix lui manqua. Elle dut se racler plusieurs fois la gorge avant de remarquer que celle-ci reprenait son office. Alors enfin, elle répondit : “Ô mon Seigneur. C’est avec la meilleure nouvelle qu’il m’ait jamais été donné d’apporter que je me suis hâtée jusqu’ici !”
La figure du chef devint toute lisse, exactement comme si l’écorce grossière de son épiderme s’en était détachée subitement. La servante, qui avait surgi tout à coup et attendait dans l’embrasure, releva alors la porte de feutre raide piquée à petits points et, d’un geste, la pria d’entrer. Quant au chef, il signifia à son invitée qu’elle devait passer devant lui.

Galsan Tschinag est né en 1944 dans une famille d’éleveurs nomades touvas en Mongolie occidentale et a passé sa jeunesse dans les steppes du Haut-Altaï, aux confins de l'Union Soviétique.
Après son bac à Oulan-Bator, bénéficiant des programmes de coopération entre les pays communistes, Galsan Tschinag a la possibilité d’étudier la linguistique à Leipzig, en RDA. Il écrit soit en mongol soit en allemand. Son premier ouvrage, Ciel bleu, est publié en Allemagne en 1994. Il obtient le prix Adalbert von Chamisso, récompensant un auteur étranger écrivant en allemand.
Parallèlement à l'écriture, Galsan Tschinag se consacre à la protection des coutumes de son peuple, menacées par les dangers de la modernisation.

Bibliographie