Publication : 02/09/2010
Nombre de pages : 304
ISBN : 978-2-86424-734-0
Prix : 22 €

Mon nom est Jamaïca

José Manuel FAJARDO

ACHETER
Titre original : Mi nombre es Jamaica
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Claude Bleton
Prix
  • Prix Alberto Benveniste - 2011
  • Prix Bouchons de Culture (Salon des littératures Européennes de Cognac) - 2011

Au cours d’un congrès d’hispanistes à Tel-Aviv, Santiago se met à parler une langue disparue et affirme s’appeler Jamaïca, nom mystérieux dont son amie Dana trouvera l’origine dans un texte du XVIe siècle.
Pourquoi Santiago est-il devenu fou ? Quel rapport entretiennent cette folie et ce document ? De Paris à Grenade et Israël un voyage bouleversant et halluciné au cœur de l’histoire des diasporas juives hispaniques. Des personnages soumis à la violence, à la perte, au deuil, et une plongée passionnante dans un épisode oublié de la conquête de l’Amérique dont le héros incarne l’histoire d’un peuple persécuté, d’une famille marquée par la tragédie et celle d’une folie lucide.
L’auteur réalise la prouesse de recréer un passé ignoré tout en écrivant un roman d’aventures très contemporain, de donner la parole à la folie pour analyser les relations familiales et amicales et aller au plus profond de la création littéraire.
Ce roman révèle les liens étroits qu’un auteur tisse au fil du temps avec ses personnages à travers une œuvre.

  • « Mon nom est Jamaïca nous entraîne dans un récit d’une immense richesse littéraire. José Manuel Fajardo, historien de formation, conteur, raconteur, analyste, nous fait découvrir un pan de l’histoire des marranes, peuple persécuté pendant des siècles, mais aussi l’histoire singulière d’un être qui a tout perdu et qui est la recherche singulière de lui-même, à la recherche de la vérité. C’est passionnant et foisonnant, c’est un voyage dans les tréfonds de l’histoire de chacun. On n’en ressort pas indemne ! » (Page des libraires)

    Antoinette Roméo
    LIBRAIRIE LE CADRAN LUNAIRE (Mâcon)
  • « 2005 : le deuxième congrès international d’histoire des marranes espagnols s’ouvre à Tel-Aviv et réunit des spécialistes de ces juifs convertis au christianisme. Parmi eux, deux amis, Santiago et Dana se retrouvent après bien des années et événements. Nous n’assisterons à aucune communication de ces chercheurs et pourtant, nous ne serons jamais loin de cette communauté et de sa langue. José Manuel Fajardo nous embarque dans un grand roman aux multiples facettes, un roman qui pourrait être d’aventures avec des accents poétiques, où la langue n’a peur de rien, ni du séfarade ni du parler des jeunes des banlieues ! (et dans lequel on retrouve les thèmes qui traversent son œuvre : juifs convertis, enlèvement par l’ETA...).
    Le roman s’ouvre ainsi : "Santiago Boroní est devenu fou quelque part entre Tel-Aviv et Safed… " et c’est cette folie qui mènera la danse. De Paris à Grenade, en passant par Israël, des émeutes de La Courneuve à la guerre du Bagua (texte du XVIIe sur la rébellion des Incas que lit Dana), du golem de Meyrink aux écrits de Primo Levi, du deuil d’êtres chers aux relations compliquées mère fille...
    Un voyage d’une belle intensité dans le monde contemporain en regard du monde ancien, dans lequel sera dévoilé le pourquoi de "Mon nom est Jamaïca" ! »

    Anne-Marie Carlier
    LIBRAIRIE LES HALLES (Niort)
  • Lire l'article complet ici.
    édition du 30 septembre 2010
    LE MONDE
  • « [...] Avec un art de conteur confondant, Fajardo embarque son lecteur sur la plus ténue des fictions, histoire, psychologies, politique, peu importe : les aventures de Tiago et Dana sont celles de la littérature. »
    Alain Nicolas
    L’HUMANITE
  • « Le journaliste et écrivain espagnol José Manuel Fajardo nous offre un récit magnifique et étonnant autour de l’identité, du poids de la mémoire et de l’Impossible connaissance des multiples replis de l’esprit humain. […] Un roman passionnant. »
    Adeline Bronner
    LE MAGAZINE DES LIVRES
  • « José Manuel Fajardo nous transporte, loin, d’Israël à l’Espagne, en passant par Paris, loin dans l’intimité de ses personnages, Dana, la narratrice, Santiago/Jamaïca, et sa tête de "nef des fous", David l’ami. Il interroge les fondements de la souffrance, du deuil, de la folie, de l’Histoire, dans un roman lourd et troublant […]. »
    Christine Marcandier-Bry
    MEDIAPART
  • « José Manuel Fajardo, dans ce roman remarquable, nous embarque dans bien des directions qui semblent contradictoires. Le récit de la folie d’un homme rencontre l’histoire des victimes de l’Empire espagnol, non seulement les Indiens, mais également ces marranes qui crurent un instant que le nouveau monde pourrait abriter leur foi et leur existence. [...] Un roman passionnant.»
    Adeline Bronner
    TOURNEZLESPAGES.COM
  • Plus d'infos ici
    David Assolen
    ECOLESJUIVES.FR
  • Plus d'infos ici
    Joëlle Saulas
    EN-LISANT-EN VOYAGEANT.COM
  • Plus d'infos ici
    Sophie Herber
    LES-PETITS-PAPIERS-DE-MADEMOISELLE.COM
  • Plus d'infos ici
    André Birukoff
    A-LIRE.INFO
  • Plus d'infos ici
    LES PLAISIRS DE MIMI
  • , interview de José-Manuel Fajardo par Laurent Goumarre le 16 septembre 2010, en direct.
    FRANCE CULTURE Le Rendez-vous
  • , interview de José Manuel Fajardo par Sophie Ekoué le 26 septembre 2010
    Littérature sans frontières
    RFI
  • , présentation du livre Mon nom est Jamaïca, le 20 novembre 2010 à 9h30 (émission bimensuelle)
    Polaristion
    RADIO ZINZINE
  • , présentation du livre par Laurence Ducournau le 06 novembre 2010, en direct de 16h30 à 18h30
    Les mots
    IDFM

RADIO ZINZINE - Polarisation, présentation du livre Mon nom est Jamaïca, le 20 novembre 2010 à 9h30 (émission bimensuelle)


I. LE JUDAÏSANT

1

Santiago Boroní est devenu fou quelque part entre Tel-Aviv et Safed, je ne sais pas exactement où, et je n’ai pas cherché à le savoir, au fond peu importe. La seule certitude, c’est qu’il avait quitté l’hôtel de très bonne heure, le genre d’établissement qui accueille des congrès, impersonnel, efficace et tellement semblable à beaucoup d’autres qu’en se réveillant, on peut se demander où on est réellement, à Madrid ou à Pékin, à Londres ou à Tel-Aviv ; il avait pris le petit-déjeuner typique des hôtels internationaux, jus d’orange, café au lait, œufs brouillés et tartines de beurre et de confiture, il m’avait dit au revoir avec un baiser qui avait des relents de mauvaise conscience et était parti au volant d’une voiture de location, en dépit des mises en garde des organisateurs du congrès, qui recommandaient de ne pas se déplacer seul sur les routes israéliennes et encore moins d’approcher les passages frontaliers de la Cisjordanie. De mon côté, je n’avais pas assez insisté pour l’en empêcher, et je le regrette. Le soir même, j’apprenais qu’on l’avait arrêté alors qu’il tentait d’entrer en territoire palestinien, qu’il était dans un poste de la police des frontières, près de la ville d’Afula, et qu’il était sage d’aller le récupérer avant qu’il n’ait commis un acte irréparable. “On dirait qu’il est devenu fou”, me dit le policier, et je ne pus m’empêcher de lui demander s’il était sûr que le détenu était bien l’espagnol Santiago Boroní. “C’est ce qui est marqué sur son passeport.” Pour le policier, pas de doute, mais je ne pouvais imaginer Tiago dans la peau d’un danger public ; de plus, un passeport n’est pas une personne : c’est juste un bout de papier. En tout cas, aucun doute n’était permis, quelle que soit l’identité du détenu, le passeport que cet homme avait sous les yeux était bien celui de Tiago, c’est ainsi qu’on m’avait retrouvée, car Tiago y avait glissé la carte de l’hôtel, et le garçon à la réception avait eu l’idée de me contacter quand on avait appelé pour demander si un des clients connaissait Santiago Boroní. Que le réceptionniste m’ait choisie parmi tous les congressistes logés dans l’hôtel ressemblait à un signe du destin, mais ce n’était sans doute que l’écho des commérages du service des chambres, car Tiago et moi avions passé la nuit dernière dans la mienne. Il n’y avait que vingt-quatre heures que nous nous étions retrouvés à Tel-Aviv, mais nous nous connaissions depuis vingt-cinq ans. Pourtant, c’était la première fois que nous dormions ensemble. Ce matin-là, après son départ, je m’étais recouchée, encore déconcertée et gênée par le tour que prenaient les événements. Non que Tiago me déplaise, c’est un homme bien fait, grand et mince, avec cet air négligé qui éveille chez les femmes une envie terrible d’arranger son col de chemise, le plus souvent rentré à l’intérieur, et de s’occuper de son bonheur. Les cheveux grisonnants lui vont bien, ils compensent son air d’éternel adolescent et le rendent plus intéressant. Il est bel homme à sa manière, loin des stéréotypes de la mode, mais j’avais toujours eu à l’esprit qu’il était le mari de Nicole, ce qui le rendait intouchable. Ce n’est pas de la morale, mon ex-mari ne le sait que trop bien, mais je suis persuadée qu’une loi non écrite interdit de prendre comme amant le mari d’une copine, et que la transgresser revient à se rabaisser au niveau des hommes, qui sont capables de tout pour vous passer à la casserole. Si on descend aussi bas, plus personne ne vous respecte, à commencer par vous-même. Je crois si aveuglément en cette loi que j’ai failli dire non à Tiago, à Tel-Aviv, et pourtant il y avait déjà deux ans que Nicole était décédée. Nicole et moi avions grandi dans la même ville, aux portes de Paris : Neuilly-sur-Seine. Nous avions fait nos études ensemble au lycée La Folie Saint-James, nous avions été des amies si proches pendant tant d’années que j’avais pour ainsi dire inclus la fidélité du veuf à mon deuil. Non seulement je n’avais jamais envisagé une aventure avec lui, mais il me semblait impossible qu’il puisse retomber amoureux. C’est sans doute pour cette raison que je n’avais pu m’empêcher d’être choquée quand, quelques mois après le décès de Nicole, j’avais surpris Tiago au bras d’une femme, avenue de l’Observatoire. D’ailleurs, je me demande pourquoi je dis que je l’avais surpris, car il n’essayait pas de se cacher. La surprise n’était que de mon fait, car il me salua avec naturel, me présenta à son amie, et poursuivit son chemin en me laissant seule avec ma gêne. Alors, je l’avais condamné, le jugeant banal et misérable, et j’avais pris mes distances, le chassant du panthéon mental où je conserve la mémoire de mon amie Nicole ; les rares fois où je l’avais recroisé, toujours en société, je m’étais contentée de le saluer. Je n’avais de nouvelles de lui que par David Seco, un ami commun, journaliste et traducteur, que j’avais connu à l’époque où Tiago vivait au Pays basque, et qui résidait à Paris depuis quelques années. Évidemment, je m’étais fait une montagne d’un grain de sable, mais je ne l’ai su que beaucoup plus tard : le jour où on s’est retrouvés à Tel-Aviv, pour le deuxième Congrès international d’histoire des marranes espagnols.

Ce n’était plus le même, son air négligé avait viré au laisser-aller, son col de chemise était rentré à l’intérieur, avec une ligne de crasse en prime, et ses yeux étaient perdus au fond de cernes profonds. Au début, il ne m’avait même pas vue, il était planté au milieu du hall de l’hôtel comme s’il était perdu, comme si le comptoir de la réception se trouvait à des kilomètres de là. Il n’avait pas de valise, juste une mallette qui contenait peut-être son ordinateur, deux chemises et un peu de linge de corps, mais vu l’état lamentable des vêtements qu’il portait, il n’avait sûrement pas besoin de plus. Je me demandai depuis combien de jours il ne s’était pas changé ; le chagrin et la répulsion se mêlaient en un sentiment confus qui me fit hésiter quelques secondes avant de lui adresser la parole.

Quand je l’appelai par son nom, il me lança un regard complètement déconcerté, comme si j’étais la dernière personne au monde qu’il s’attendait à retrouver dans un congrès, une réaction qui me parut stupide, car nous sommes tous les deux des historiens spécialisés en histoire du judaïsme espagnol, et c’est précisément sur ce sujet que nous nous étions rencontrés, en 1980, lors d’un séminaire à l’université de Salamanque. À l’époque, Tiago et Nicole étaient déjà ensemble, c’est d’ailleurs elle qui m’avait prévenue que je le rencontrerais, et je crevais de curiosité. Nous avions aussitôt sympathisé. Tiago m’avait expliqué que sa passion pour l’Histoire lui venait de son père, un marin érudit, catholique et conservateur, qui se prétendait descendant de corsaires, et c’est à leurs récits truculents qu’il devait sa fascination pour les générations successives de perdants dont l’Espagne avait fait une abondante consommation au cours des siècles ; mais si l’influence paternelle avait pesé dans sa décision d’étudier l’Histoire, le choix de se spécialiser dans la culture juive sépharade constituait une sorte de rébellion contre le catholicisme familial. Je lui répondis que de mon côté, c’était justement à cause de ma famille, de mes ancêtres, du sang qui coulait dans mes veines, que je voulais découvrir un passé qui ne m’était pas étranger, et donner un sens à un mot, diaspora, qui m’accompagnait depuis ma naissance. Et s’il était fasciné par les perdants, avais-je conclu, il avait bien choisi en se spécialisant dans l’histoire des Juifs espagnols, car nous étions sans aucun doute les champions universels de la perte. Notre amitié, qui était née ainsi, avec l’humour et la chaleur de la passion pour l’Histoire, s’était resserrée au fil des années, toujours autour de la personnalité de Nicole.

0 *Les marranes sont les Juifs espagnols et portugais qui se sont convertis au christianisme par force ou par peur, et ont ensuite été persécutés par l’Inquisition, soupçonnés de continuer à pratiquer en secret leur ancienne religion juive. Pendant presque trois cents ans leurs descendants ont, en outre, fait l’objet de lois racistes qui leur interdisaient certaines professions et charges publiques ou religieuses sous prétexte de leur “sang juif”. (NdA)

José Manuel Fajardo est né à Grenade en 1957. Journaliste et historien de formation, il a vécu au Pays basque, en France et au Portugal. Il est l’auteur, entre autres, de Lettre du bout du monde (Flammarion), Les Imposteurs (Métailié, 2000), Les Démons à ma porte (Métailié, 2002) et L’Eau à la bouche (Métailié, 2006).
Il a reçu en 2002 le Prix Charles Brisset pour Les Démons à ma porte.

© Daniel Mordzinski

Bibliographie