Publication : 04/01/2007
Pages : 492
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-625-1

Tango

Elsa OSORIO

ACHETER GRAND FORMAT
22 €
Titre original : Cielo de Tango
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Jean Marie Saint Lu

A Paris, au Latina on danse le tango. Luis invite Ana à danser. Elle est française et elle aime le tango avec passion. Il est argentin de passage à Paris pour une dernière tentative d’échapper à une crise économique et psychologique. Un projet de film sur le tango va les réunir.

Tango recrée l’histoire d’une ville et d’une musique à travers la saga de deux familles, aux deux bouts de l’échelle sociale, une intrigue sans faille, des personnages attachants et hauts en couleur pour une œuvre littéraire forte où le fantastique revendique la force vitale de l’amour et de la danse. Un cocktail explosif d’amours, de luttes, de joies et de trahisons, et une danse dangereuse et sensuelle qui les réunit en une étreinte.

Avec l’élégance d’une bonne danseuse, Elsa Osorio change de temps, de narrateur, d’espace comme on change de cavalier, et son écriture communique au lecteur le vertige de la danse, l’ivresse de la musique mêlée à la sensualité et au mouvement.


  • « Le tango mène les personnages d’une légère pression de la main, comme le cavalier le fait dans le dos de sa partenaire. Il guide aussi le lecteur, parfois perdu, afin qu’il reprenne ses pas. Le tout est commenté du haut du ciel par les "âmes" des personnages eux-mêmes, résidents désormais de Tango, paradis auquel les meilleurs d’entre eux ont enfin droit. »

    Pascal Jourdana
    L’HUMANITE

  • « Jamais le titre d’un roman n’a mieux épousé son style et son sujet. Le livre d’Elsa Osorio est sinueux et scandé comme un tango. Il mélange avec élégance villes, époques et personnages, glissant de Buenos Aires à Paris et d’un siècle à l’autre. »

    Stéphane Hoffmann
    LE FIGARO MAGAZINE

  • « Pas chassés, arabesques, grand écart : les voix des ancêtres se mêlent au récit présent, pour une broderie narrative hors pair. Un livre en équilibre, subtil et périlleux, qui danse comme il parle. »

    Clara Dupont-Monod
    MARIANNE

  • A travers me tango, fil conducteur de cette saga qui court sur quatre générations, Elsa Osorio nous embarque pour un tour de piste endiablé dont on aimerait qu’il ne se termine jamais. »

    Pascale Frey
    ELLE

  • « Elsa Osorio conduit un feuilleton terriblement romanesque, 492 pages de passion, menées la main fermement plaquée dans le dos du lecteur, avec l’autorité souple, la fougue contenue du danseur de tango. »
    Véronique Rossignol
    LIVRES HEBDO
  • « Un superbe roman, porte ouverte sur les premiers temps du Tango. Elsa Osorio, en bonne danseuse, passe d’une époque à l’autre avec brio. »
    ULYSSE
  • Plus d'infos ici.
    Lucienne Ancet
    EL COMPADRITO
  • , Eric Yung, le 21 novembre 2006
    Les coups de cœur littéraires
    FRANCE BLEU IDF
  • , Joseph Lecuyer, le 9 janvier 2007
    Dans les poches
    RADIO BRO-GWENED
  • , Boris Beyssi, le 10 janvier 2007
    Le Manège littéraire
    RADIO LIBERTAIRE
  • , Jorge Forbes, le 15 janvier 2007
    RADIO CONTINENTAL
  • , François Castang, le 16 janvier 2007
    A portée de mots
    FRANCE MUSIQUE
  • , Colette Fellous, le 16 janvier 2007
    Carnets nomades
    FRANCE CULTURE
  • , Emmanuel de Brantes, le 17 janvier 2007
    Nova libre
    RADIO NOVA
  • , Tewfik Hakem, le 17 janvier 2007
    Le choix des livres
    FRANCE CULTURE
  • , Joseph Macé-Scaron, le 20 janvier 2007
    Jeux d'épreuve
    FRANCE CULTURE
  • , Kathleen Evin, le 31 janvier 2007
    Humeur vagabonde
    FRANCE INTER
  • , Jordi Batallé, le 1er février 2007
    Cultura al dia
    RFI
  • , Suzana Kubick, le 22 février 2007
    Musiques Nomades
    FRANCE MUSIQUE
  • , Suzana Kubick, le 22 février 2007
    RFO
  • , Alain Birouste, le 30 janvier 2007
    Caractère
    RADIO PAYS D'HERAULT
  • , Esther Stekelberg, le 20 février 2007
    Ici
    RADIO HDR
  • , Jo Peron, le 7 mars 2007
    Là-bas sous les étoiles
    RADIO MON PAIS
  • , Monique Faucher, le 1er mars 2007
    Parole d'auteur
    RADIO PRESENCE
  • , Gérard Tourtrol, le 6 avril 2007
    Un poco agitato
    FRANCE MUSIQUE
  • , Pauline Cazaubon, Marie Colmant, le 9 janvier 2007
    La matinale
    CANAL +
  • , Frédéric Ferney, les 21 et 25 janvier 2007
    Le bâteau livre
    FRANCE 5
  • , Monique Altan, le 17 janvier 2007
    Un livre
    FRANCE 2
  • , Valérie Expert, le 13 décembre 2006
    Les coups de cœur des libraires
    LCI
  • , Greg Lamazère, le 8 mars 2007
    Paroles d'écrivain
    TELE TOULOUSE
  • , Philippe Lefait, le 28 mars 2007
    Les Mots de minuit
    FRANCE 2
  • , chronique de Sandrine Leturcq
    CARNETS DE SEL
  • , chronique d'Isabelle Roche
    ENCRES-VAGABONDES.COM
  • , chronique de Stéphanie Sinno
    EVENE.FR

Elsa Osorio
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Rencontre à la librairie Mollat (Bordeaux) en partenariat avec l'Institut Cervantès et l'Association Tango Bordeaux (2006)



Il n’y a pas de secret que ses jambes ne puissent déchiffrer, avec la main savante de Pascal sur sa taille. Maintenant elle lui demande un voleo, et Ana, les yeux fermés, a une conscience absolue de cette jambe, fine et sensuelle, que dénude la fente de sa robe noire, de ce pied qui tourne en l’air, un instant à peine, avec élégance, pour de nouveau se poser sur le plan cher. Elle ne regarde pas non plus le torse de Pascal, mais elle le sent, là, ferme, sûr, qui la centre, qui lui donne l’équilibre parfait pour assumer, appuyée sur un seul pied, le giro complet qu’il lui a indiqué sur ce rythme. Ah ! Quel plaisir. Quelle bonne surprise d’avoir rencontré au Latina son ami Pascal, le compagnon idéal pour jouir à fond du tango. Une chance qu’elle ait décidé d’y aller, et d’en finir avec cette angoisse absurde. Tout l’après-midi suspendue au téléphone, au courrier électronique, comme s’il n’y avait rien de plus intéressant au monde que d’attendre un appel de ce fiancé toujours si occupé. Le hasard avait voulu que la main d’Ana tombe sur un CD de Piazzola. Dès les premiers accords elle avait senti ce picotement dans les pieds, dans son corps tout entier, qui lui demandait du tango. Une douche rapide et sa robe noire. Elle avait chaussé ses escarpins et mis ses chaussures de danse dans son sac. Seule la danse pouvait la tirer de cet état.
Luis avait trouvé bizarre que Le Latina se trouve au-dessus d’un cinéma. Et maintenant que s’est assise cette fille en robe fendue, avec ces jambes dont il n’a pu détacher les yeux depuis qu’elle est arrivée, il essaye de comparer l’ambiance de ce bal de la rue du Temple avec l’une des milongas de Buenos Aires, mais aucune ne lui paraît correspondre. Ça ressemble plus à une maison qu’à un bal. Comme ils dansent bien, ces Français ! Il n’arrive pas à le croire. Bien qu’il ait précisé à Philippe qu’il n’était pas un grand danseur de tango (ça ne fait que trois ans qu’il danse, depuis qu’il s’est séparé de sa femme), en fait il pensait qu’à Paris il allait en jeter plein la vue, rien que parce qu’il était argentin. Mais après avoir vu le niveau des gens du Latina, il en a un peu rabattu. Et il n’a pas emporté à Paris ses chaussures de tango, il a mis celles qu’il porte pour ses entretiens, au moins elles n’ont pas de semelles de caoutchouc. Comment aurait-il pensé à ces chaussures, quand il a quitté Buenos Aires ! Mais il a trouvé amusant que son nouvel ami l’invite à un bal, comme il dit. Un petit tango à Paris, pourquoi pas ?
Et pourquoi, au sens large, au lieu de se contenter de ficher le camp, comme il se l’était proposé en décidant d’aller à Paris vendre ses documentaires, dernier pari pour arrêter ce toboggan sur lequel il glisse depuis trois ans vers un bac à sable sans sable, pour remonter et se faire mal de nouveau, pourquoi ne pas y croire de nouveau, vivre, créer. Une semaine hors de l’atmosphère oppressante de Buenos Aires et déjà cette brise d’espoir. Bien qu’il n’y ait rien de concret (Philippe lui a donné un contact intéressant, mais rien de sûr), Luis est convaincu que, d’une façon ou d’une autre, il arrivera à faire ce qu’il veut. Ana s’est guérie de son tango noir, cette sorte de fièvre qui l’a saisie pendant des mois, cette impossibilité d’arrêter avant d’obtenir le pivot exact, le voleo raffiné, la cadence parfaite. Maintenant, simplement le plaisir de la musique et la main de Pascal dans son dos qui marque ces ochos en arrière, puis un giro complet, avec planeo.
Ana aimerait qu’un homme la conduise dans la vie comme Pascal dans le tango. Un jour, elle l’a dit à son père, et celui-ci lui a répondu : tu devrais épouser Pascal, alors. Pascal ? a ri Ana. Quelle idée ! Il avait été son professeur à Montrouge, mais il y a longtemps déjà qu’Ana est à son niveau. Nous nous admirons et nous aimons beaucoup danser ensemble, mais rien de plus, papa, a-t-elle expliqué. C’est évident, mais son père ne comprend rien au tango, peut-être parce qu’il est argentin, ou à cause de son histoire avec l’Argentine. Et elle, elle le comprend? Maintenant que le danser a pris une proportion normale dans sa vie, peut-être que oui. Mais combien de fois s’est-elle demandé quel sens pouvait avoir cette course folle dans laquelle elle s’est lancée quand elle a décidé de renoncer aux cours de tango qu’on lui avait proposés à l’université et de prendre d’autres chemins. Son premier prétexte avait été de faire des recherches sur les rôles de l’homme et de la femme en jeu dans le tango d’aujourd’hui. Elle ne pourrait le comprendre sans faire elle-même des incursions dans les différents milieux, le danser lui apporterait d’autres éléments, s’est-elle mentie pendant un temps. Mais ce n’est pas cet essai, qu’en fin de compte elle n’a jamais écrit, qui l’a menée de profes seur en professeur, de cours en pratique, d’un bal à l’autre, l’après-midi, le soir, un salon, un cabaret, une école de danse, un stage * à Toulouse, un autre à New York. Il était si difficile de franchir le rideau qui sépare la pratique des débutants de celle des avancés, mais Ana ne s’arrêterait pas avant de monter dans ce qu’elle avait alors commencé à appeler “la hiérarchie du tango”, avec le grand sourire que cette expression faisait naître en elle, et la conscience de cet acharnement aussi absurde qu’inévitable à vouloir devenir une bonne partenaire des grands, des vrais danseurs de tango.
Il y avait peut-être quelque chose de plus profond qu’elle ne parvenait pas à voir, avait-elle dit un jour à Pascal, avec qui, exceptionnellement, dans cette cataracte de lieux et de gens divers, elle avait pu s’arrêter et parler. Votre père, vos origines, peut-être ? avait aventuré Pascal, sans trop insister (cela lui semblait une préoccupation sans intérêt, il ne s’est jamais posé la question, pour lui la vie est tango). Non, elle était sûre que cela n’avait rien à voir, Ana est née en Argentine, simplement, mais elle ne se souvient pas de ce pays et elle ne l’aime pas, elle est française. Et elle n’a jamais vu ses parents danser le tango.
Alors elle avait eu une idée : elle danserait le tango, un cadeau d’anniversaire original pour son père. Elle avait demandé à Pascal de danser avec elle. Et il lui avait fait ce plaisir, non seulement parce qu’il essayait de la convaincre – inu tilement – d’être sa partenaire dans le spectacle qu’il préparait au Cabaret sauvage, mais parce qu’il était devenu son ami.
Ana voulait partager avec sa famille ce à quoi elle était déjà arrivée au prix de grands efforts, mais en aucune façon parce que son père était argentin, non, comme quelque chose d’elle-même, comme lorsqu’elle avait obtenu son diplôme de socio logue, ou sa première bourse de recherches.
C’est à ce moment-là qu’elle en avait fini avec son tango noir, aucune académie, aucun bal ne lui avait donné ce diplôme. C’était son père, et pas les danseurs de tango, quand il l’avait prise dans ses bras, tout ému : géniale, merveilleuse.
– C’est que toi, Ana, tu l’as dans tes gènes, avait-il dit. C’est génétique, avait-il expliqué à Pascal, mon père et surtout mon grand-père étaient de grands danseurs de tango.
Ana fut non seulement étonnée d’apprendre que son grandpère dansait le tango, mais que son cadeau ait incité son père à parler de sa famille, comme s’il avait dit mon père était cordonnier, ou originaire de tel village. Ana connaît cette ombre qui obscurcit son regard les rares fois où quelqu’un mentionne les Lasalle, et en particulier son père, César. Il le hait, pourrait-elle dire sans exagérer, et par extension, imagine-t-elle, son grand-père, qui s’appelait Hernán lui aussi, même pour les prénoms ils n’ont aucune imagination, avait-il dit à Ana des années plus tôt, tous Hernán, son grand-père, son oncle, lui-même.
– Qu’est-ce que ton père et ton grand-père ont à y voir ? avait réagi Ana. J’ai passé des heures et des heures à travailler.
Elle n’allait absolument pas accepter qu’il relie son cadeau d’anniversaire à son grand-père César, cet homme cruel qui avait fait tant de mal à toute sa famille.
Pourquoi avait-elle eu l’idée de lui faire ce cadeau? Un cadeau pour elle plus que pour lui, une façon de faire cesser cette obses sion grâce au regard chaleureux de son père et de revenir au monde de toujours, à ses livres, à ses histoires d’amour, à ses études, au cinéma, à ses amis, à tout ce qu’elle avait laissé, sans qu’aujourd’hui encore elle sache pourquoi. Ce qui est sûr, c’est que, depuis ce jour-là, elle n’est allée que rarement danser, et que jusqu’à ce soir elle n’avait plus ressenti dans son corps cette urgence de tango.
– Regarde ce grand type, très blond, dit Philippe, c’est un Hollandais, un tangomane qui passe de stage en stage dans le monde entier.
– Oui (le regard de Luis se détourne à peine un instant). Moi, c’est cette fille toute mince qui me fascine, elle danse de façon vraiment spectaculaire.
– Je la connais des stages à la Maison Verte. Pourquoi tu ne l’invites pas à danser ?
– J’ai failli me décider tout à l’heure, mais elle s’est mise à danser avec le même type que maintenant, lui aussi il est génial, c’est un maître. C’est son fiancé, son mari ?
– Je ne sais pas, mais aucune importance, nous sommes au Latina, l’échange légalisé, comme dans tous les lieux de tango. Ce n’est pas comme ça à Buenos Aires ?
– Si, aussi, surtout ces derniers temps, depuis que les gens se sont tous mis à danser le tango : chauffeurs de taxi, maquilleuses, employés, chômeurs, jeunes, vieux, dans la même boue tous tripatouillés.
Philippe est intéressé par l’explication de ce phénomène, parce que les Argentins exilés qu’il a connus dans les années 70 ne dansaient pas le tango, et maintenant si? Mais Luis ne l’écoute plus parce qu’elle est retournée à sa table, et il la suit des yeux, sa main encore sur son verre, marquant son hésitation.
Ce serait ridicule de l’inviter à danser et de se casser le nez, et si elle refuse ? Luis rit de lui-même, à Paris, quelle aventure, on dirait que tout dépend du fait que cette fille lui dise oui ou non, qu’elle aime sa façon de la conduire. C’est ce qu’il y a de bien avec la milonga, tout reste à l’extérieur, l’important, c’est de réus sir le gancho, les nouveaux pas, que la nana suive. Il est déjà debout quand elle lui rend son regard. Luis traverse la piste, décidé.
– Vous dansez? Il espère qu’elle n’a pas remarqué son accent.
Elle se lève, l’air grave, et ils s’enlacent. Très vite Luis va oublier ses craintes et sentir le sol sous ses pieds, le corps d’une femme, en totale harmonie avec le sien, faire exploser son imagination.
– Hernán, Asunción ! (Excitée, Carlota crie dans son ciel de Tango.) Juan, Mercedes, Rosa, venez tous, regardez là-bas, au Latina. Les arrière-petits-enfants de Hernán et Asunción qui dansent ensemble. N’est-ce pas incroyable ?
Ils ne s’adressent pas la parole. À peine un merci quand Luis la raccompagne à sa table, après la série de tangos.
– Et tu ne lui as même pas demandé comment elle s’appelle ? se moque Philippe, mais il n’attend pas sa réponse parce qu’on entend les premiers accords d’un morceau qui, comme un aimant, l’appelle vers la piste. Corajuda, tu connais, Luis ?
Un Français qui lui demande s’il connaît Corajuda, c’est drôle. Il n’a pas eu le temps de lui dire : oui, depuis que je suis né, ma mère a dû m’allaiter au son de l’enregistrement original.
– Écoute, Mercedes, dit Juan. Corajuda, le tango que j’ai composé pour toi. Tu vois cette fille, la maigre aux cheveux châtains ? C’est Ana, ta petite-nièce.
– Elle est magnifique, elle te ressemble, Hernán.
– Nous ne faisions pas ces figures à notre époque.
– On essaye, Carlota ?
Elle danse de nouveau avec le même type, ce doit être son fiancé. Ou peut-être simplement son partenaire professionnel… ce sont des professionnels, aucun doute. Que ressentirait son grand-père s’il pouvait voir l’habileté et la sensualité avec lesquelles ce couple danse sa musique, ici, à Paris, en l’an 2000 ?
Curieux, il n’y a jamais pensé à Buenos Aires, mais il ressent un soudain désir de se planter au milieu de la piste et de proclamer aux quatre vents : ce tango sur lequel vous vous mettez tellement en valeur et que vous aimez tant, petits Français, c’est mon grand-père, Juan Montes, qui l’a composé.
Le regard de l’homme avec lequel elle a dansé un instant plus tôt ne la quitte pas une seconde, il l’entoure, l’enveloppe, la rend toute tiède, qu’elle se fasse plaisir, ce serait bon d’aller au lit aveclui et d’oublier son inconsidéré de fiancé. Pourquoi, chaque fois qu’il part en voyage, lui dit-il je te téléphone et la fait-il attendre ? Il le fait exprès, pour qu’elle soit suspendue à son appel ? Ou est-ce qu’Ana n’existe plus quand il est à ses réunions ? Mais comment peut-elle penser à autre chose en dansant avec Pascal. C’est bon signe, avant ce ne serait pas arrivé. Cette insupportable angoisse qu’elle avait à l’idée de changer de niveau a disparu, et ce soir il n’y a rien d’autre que le tango qui les conduit sur la piste et cette harmonie parfaite qui s’établit entre leurs corps.
Une fois revenue à sa table, Ana observe la piste. L’homme danse une milonga, bien mieux que lorsqu’il a dansé avec elle. Ce couple de novices qui essaye un sanguche l’amuse. Un tendre sourire s’imprime sur son visage lorsqu’elle évoque l’image de ses parents, hier après-midi, morts de rire, en train de faire les pas qu’Ana leur a appris. C’est le soir du fameux cadeau d’anniversaire que ses parents ont commencé à danser. Qu’est-ce qu’on est mauvais, non ? Mauvais ? Ils sont gauches, oui, mais même là ils sont en harmonie, à rire de leur propre maladresse.
– On n’arrive pas à faire les ganchos ni les sanguches, regarde. Qu’ils oublient les pirouettes et se contentent de marcher au rythme du tango comme ils savent marcher ensemble dans la vie, le tango c’est ça, essentiellement, le reste vient tout seul.
– Si Ana dit ça à ses parents, c’est qu’elle est entrée, d’une certaine manière, à Tango, affirme Mercedes. Sûr que d’ici quelques années elle sera parmi nous.
– Je n’en suis pas certaine, elle danse très bien, doute Carlota, mais il y a quelque chose qu’Ana n’a pas encore compris. Tous ces cours, toute cette théorie, tous ces chers professeurs… ça me rappelle les écoles de danse de Paris, avant la guerre. Il faudra qu’elle change pas mal pour gagner son éternité à Tango.
C’est très intellectuel et ça ne te fait pas bouger les jambes, a protesté sa mère, et Hernán : pour Ana c’est facile, mais lui, il a toujours dansé comme un sabot, bien qu’il soit argentin. Elle n’allait pas recommencer à lui expliquer que ça ne dépend pas d’être argentin, et encore moins des gènes, comme tu as dit l’autre jour. Ana connaît beaucoup de Français, de Hollandais, de Japonais qui sont d’excellents danseurs, ce n’est pas une question de gènes, quelle bêtise, et ses parents ont répondu oui bien sûr, comment pourraient-ils revendiquer les gènes. Est-ce que son père ou sa mère feraient la même saloperie que celle que César Lasalle leur a faite, si Ana ou son frère pensaient ou agissaient autrement que leurs parents ?
– Non, jamais.
– Ce n’est pas une question de génétique, mais de principes, a affirmé Hernán.
– D’amour, papa, pas de principes.
Oui, d’amour, sa fille avait raison. Alors, allez, on danse un tango. Et aussitôt ils s’étaient mis à s’exercer, en riant parce que leur petite Ana, comme c’est drôle, tellement française qu’elle leur parlait même en traînant les r, apprenait à ses parents argentins à danser le tango, il n’est jamais trop tard pour ça.
– Franco-argentine, a corrigé sa mère. De la même façon qu’Ana oublie qu’elle est née en Argentine, elle oublie souvent que Marie est française. Peut-être parce que l’histoire de ses parents est si fortement liée à l’Argentine, Ana dit souvent qu’ils sont argentins. C’est là qu’ils se sont connus, qu’ils sont tombés amoureux, qu’ils ont cru qu’ils allaient changer le monde, c’est là que son père a été emprisonné, là qu’est restée cette famille qui leur a refusé la plus petite aide dans des circonstances plus que dangereuses – les dictateurs militaires étaient au pouvoir et Marie pouvait tomber d’un moment à l’autre –, de là que durent s’enfuir, du jour au lendemain, sa mère, son frère Tomás et elle-même, sans un sou, et avec l’angoisse de laisser leur père en prison. Une chance que Marie, bien qu’elle ait vécu depuis son adolescence à Buenos Aires, fût française, ce qui leur avait facilité la vie quand ils s’étaient exilés. Elle le sait parce que sa mère le lui a raconté, elle, elle ne se souvient de rien, comme si elle n’était jamais arrivée à Paris, comme si elle y était depuis sa naissance.
Ana avait quatorze ans quand sa mère était partie pour l’Argentine et en était revenue avec ce monsieur qui était son père, celui des photos qu’il y avait toujours eu à la maison, celui dont elle ne se souvenait presque plus. Mais le voir, le serrer dans ses bras, et que sortent de la cage qui les enfermait dans sa mémoire tous les contes, les jeux, les câlins que son papa lui avaient faits quand elle était petite et qu’elle vivait dans ce pays dont elle ne se souvenait pas, ce pays qui l’a privée de son père pendant neuf longues années, ce fut tout un. Non, ce n’est pas le pays, comme dit sa mère, mais ces criminels qui… mais Ana ne veut pas qu’elle lui parle de cette histoire. Son père non plus ne parle pas du temps obscur de la prison, ce n’est que lorsque Ana a voulu le savoir, il y a bien des années maintenant, qu’il lui a répondu succinctement : on l’avait mis en prison parce qu’il était l’avocat de prisonniers politiques. Une chance qu’il ait été mis en prison, et Ana : mais tu es folle, maman, comment est-ce que ça peut être une chance d’être en prison. Ici, non, mais là-bas, être en prison pendant la dictature, prisonnier légal, avait précisé Marie, lui avait sauvé la vie, et elle avait ajouté sur les camps de détention clandestins quelque chose qu’Ana a oublié, comme avec le temps elle a fini par oublier aussi les années où elle n’a pas vu son père. Tout ça : la prison, les histoires que sa mère a renoncé à raconter, la famille Lasalle détestée qui n’a rien fait pour son père et les a tous répudiés, heureusement ils sont loin, très loin, et de ce pays il ne reste à Ana qu’une langue, celle que parlent ses parents, mélangée au français. Si seulement le tango pouvait venir d’ailleurs, d’où que ce soit, ça lui est égal.
– Mais qu’est-ce qu’elle dit ? Elle est folle ?
– Avec ce qui leur est arrivé, il est normal qu’Ana ne veuille pas que le tango ait le moindre rapport avec Buenos Aires.
Rien à voir avec ce pays, se répète-t-elle, tandis que lui, ses yeux cherchant les siens, traverse lentement la piste, pour l’inviter de nouveau à danser. Mais trop tard, parce que Pascal est devant Ana, il la convie avec cette parodie de hochement de tête apprise à Buenos Aires et qui l’amuse tant. Son regard saute vers Brigitte, assise à la même table qu’Ana.
– Luis est argentin, le présente Brigitte, enthousiasmée, comme si elle venait de trouver un trophée.
Ça n’a pas l’air de l’intéresser, elle sourit à peine. Il la voit se déchausser, remuer le pied, d’abord un, puis l’autre, les faire tourner sur eux-mêmes, comme si elle répétait un rite longuement appris. Elle s’en va ? Juste au moment où il réussit à s’asseoir à sa table ! Pascal lui murmure quelques mots à l’oreille, elle se rechausse, et direction la piste.
Philippe s’approche pour lui dire qu’il s’en va, Luis, le regard prisonnier du couple sur la piste, lui demande d’attendre un moment, il veut voir ces pas qu’il ne connaît pas : sa jambe à elle se glisse entre ses jambes à lui et puis ces giros majestueux. Il n’y a plus qu’eux qui dansent parce que tout le monde s’est arrêté pour les regarder. Applaudissements, et un autre tango.
– Comme ça, très bien, Carlota. Parfaits, ces ganchos croisés.
– Tu imagines si j’avais dû faire ça avec la longueur des robes de l’époque.
À peine assise, elle se déchausse. Luis suit la courbe de sa cheville, sa cuisse parfaite, son genou et cet au-delà qu’il devine lisse. Allons boire quelque chose ailleurs, propose Brigitte, et Luis, enchanté : allons-y tous, s’il vous plaît, jambes, venez.
Ana, en mettant ses escarpins sous le feu doux de ce regard, annonce qu’elle ne vient pas, elle doit se lever tôt.
– Moi aussi (un sourire comme celui de son père quand il veut la convaincre de quelque chose), mais je ne reste plus que quelques jours à Paris.
– D’accord, je viens.
Elle s’amuse de la joie si transparente de Luis quand Pascal dit qu’il reste là.
– Je te laisse en bonnes mains, prend congé l’ami de Luis, en lui faisant un clin d’oeil.
Ana attend le moment de l’étonner, qui arrive quand Brigitte prononce son prénom : pas Aná, Ána, allez prends-en l’habitude, toi tu as de la chance parce que tu t’appelles Luis, mais si tu t’appelais Fernando tu serais Fernandó. Et lui, euphorique : tu es argentine ! Je ne peux pas le croire !
Non, elle est française, bien qu’elle soit née à Buenos Aires, mais elle ne s’en souvient pas, ça ne l’intéresse pas, elle n’a même pas eu l’idée, comme tant d’autres, de faire un stage à Buenos Aires, à quoi bon. Paris, comme tu as pu t’en rendre compte, n’a rien à envier à ta ville question tango. Ça l’amuse de les provoquer, elle ne comprendra jamais l’orgueil pathétique des habitants de Buenos Aires pour leur ville.
– Tu as entendu, Hernán ? Ce que dit Ana est terrible. Asunción baisse la voix pour que les autres ne l’entendent pas : bon, n’oublions pas qu’Ana est aussi l’arrière-petite-fille de Leonor. C’est elle qui t’a éloigné de Buenos Aires.
– Qu’est-ce que c’est que ce mépris? lui dit Luis. Aucune importance, tu changeras d’avis quand je t’aurai fait voir Buenos Aires.
– Je racontais beaucoup d’histoires à mon petit-fils, dit Rosa. Nous avions un jeu que Luisito adorait : les coins.
– Je connais beaucoup de secrets cachés dans les coins de Buenos Aires.
Il va leur en raconter un, tout de suite, en français et tout. Ana regarde sa montre : je vais rater le dernier métro. Ne t’en fais pas, je vous ramène en taxi. J’habite à côté, prend opportunément congé Brigitte, et Luis sent que la chance lui sourit, il s’installe plus confortablement sur sa chaise. Voie libre, je n’arrête pas avant de l’avoir séduite, se promet-il, et il est surpris par cet appétit de chasse après tant d’années, encore vif en dépit de tant de tempêtes de boue.
Ils sont seuls, il a tout le temps du monde, Luis lui communiquera le moment venu son CV abrégé, en sautant certaines parties pour lui faire bonne impression, et maintenant il va s’intéresser à la vie d’Ana, il sait que tout ce qu’elle lui dira sera un parfum de plus de cette proie qu’il veut savourer lentement. Sociologue, trente ans, cours à l’université, recherches, une vie à deux qui n’a pas marché, actuel lement un fiancé, un homme qui est toujours occupé, un politique.
– Un fiancé ? se demande-t-elle à voix haute. Non, un exfiancé tout frais, je viens de le décider (et ce sourire qui illumine tout). C’est fini. Luis ne peut s’empêcher de prendre ce commentaire pour une invitation.
– Et le tango, comment te dire. Tu m’as vue danser.
L’expression de triomphe d’Ana l’amuse : il fallait que j’aille si loin, jusqu’à Paris, pour connaître la danseuse de tango : Ana…
Ana comment ?
– Lasalle.
– J’ai parlé de toi à Luisito, Hernán, dit Rosa. Un peu de vérité, et un peu de mensonge aussi.
– Mon père s’appelle Hernán Lasalle et je ne crois pas que ta grand-mère l’ait connu.
– Ce n’était pas ton père, bien sûr, mais quelqu’un de sa famille, le même nom, c’est vraiment trop de hasard. Hernán était un vrai personnage dans les contes de ma grand-mère. Luis sourit, perdu dans ses souvenirs, sans trop se soucier du ça m’est égal, ça ne m’intéresse pas d’Ana. C’était un grand danseur de tango, un des premiers – il le tire de sa mémoire, tout fier, sans se rendre compte qu’Ana range ses cigarettes dans son sac et cherche son manteau.
– Pas étonnant que tu danses comme ça !
Ana, debout, la voix crispée : si elle danse comme ça c’est qu’elle a beaucoup travaillé, il ne faut pas dire de bêtises, Luis ne sait pas à qui il parle.
Une légère tendresse qu’Ana cache quand Luis tente de s’excuser : il ne diminue pas ses mérites, il croyait simplement que ça lui plairait de savoir qu’il a existé un Hernán Lasalle, quelqu’un de sa famille…
– Je ne crois pas qu’il soit de ma famille, l’interrompt-elle. Il faut que je parte. Tout de suite.
Et pendant que Luis paye l’addition et appelle un taxi, Ana se demande pourquoi elle a réagi comme ça. Elle voudrait atténuer sa réponse, trouver une phrase, un geste qui lui permette de sortir de cette tension, mais elle ne peut pas, parce que son obstination à n’avoir aucun lien avec cette famille, avec quoi que ce soit de ce pays, l’aveugle.
– Dommage, Hernán, qu’elle ait eu ton fils César et pas toi comme grand-père.
– Si son propre fils, sa belle-fille, ses petits-enfants le haïssent, dit Asunción, ce devait être un scélérat. Il tenait de sa mère.
– Ne faites pas de peine à Hernán, pas plus que ses parents, on ne choisit ses enfants, conclut Mercedes. Et je sais ce que je dis.
– Rien ni personne ne peut nous faire de peine à Tango. Nous nous le sommes gagné.
Elle ne parlera plus jamais avec des Argentins, se dit Ana en observant Luis dans le taxi, contrit et silencieux.
Mieux vaut ne rien lui demander, qu’a-t-il fait pour qu’Ana lui parle de cette façon ? Tout ce qu’il veut c’est raccompagner cette folle chez elle – avec les filles de Buenos Aires, il est servi –et ne plus jamais la revoir de sa vie. La main d’Ana se pose sur son bras et elle lui murmure à l’oreille :
– Je suis irritée quand je suis crevée, je suis désolée, tu me pardonnes ?
Elle est si près de lui, elle sent si bon, elle est si jolie… et qu’elle danse bien.
- Bon, il y a une solution à tout, la prochaine fois on se voit le matin, quand tu seras bien reposée.
Ils rient quand le taxi s’arrête.
Devant la porte de l’immeuble d’Ana, ils ont déjà échangé leur numéro de téléphone, ils s’appelleront, tout semble revenu sur le bon chemin, quand Luis lui donne un baiser et que, dans cette veine humoristique qui lui va si mal, il lève la main et, très solennellement : je te jure que je ne mentionnerai plus ton parent, Hernán Lasalle.
Le bruit net de la porte – Ana l’a tirée une deuxième fois pour s’assurer qu’elle l’a bien fermée, c’est pire que si elle l’avait claquée – ne lui laisse aucun doute : ils ne se reverront plus jamais.
Elle n’y peut rien, c’est toujours comme ça, elle vit et se regarde vivre, et maintenant elle se voit dans ce bar, à la porte de chez elle, et cette image absurde, folle, qu’elle a d’elle-même la secoue. Mais qu’importe ce que pense Luis, s’il part dans quelques jours et s’il vit dans un autre pays. Et si elle ne le revoit pas, à qui demandera-t-elle ce qu’elle veut savoir de son arrière-grand-père, ce grand danseur de tango, Hernán Lasalle.

Née à Buenos Aires en 1952, Elsa Osorio est romancière, biographe, nouvelliste et scénariste pour le cinéma et la télévision. Elle a vécu à Paris et à Madrid, et réside actuellement à Buenos Aires. Elle a publié notamment de nombreuses œuvres en Argentine (Ritos privados, Reina Mugre, Beatriz Guido, Como tenerlo todo, Las malas lenguas). Elle est lauréate de plusieurs prix, dont le Prix National de Littérature pour Ritos Privados, le Prix Amnesty International pour Luz ou le temps sauvage. Ses romans sont largement traduits en Europe,   en Japon, Chine, Indonesie, Bresil. Son œuvre est disponible en français chez Métailié, dont Luz ou le temps sauvage, Tango, Sept nuits d’insomnie, La Capitana (2012).

Bibliographie