Publication : 11/09/2014
Pages : 140
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-962-7
Couverture HD
Numerique
ISBN : 979-10-226-0127-6
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Topologie de l’amour

Emmanuel ARNAUD

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La mathématique, en particulier l’élégante topologie, peut-elle influencer toute une vie, un amour ? Comment Thomas Arville, la légende des prépas de Louis-le-Grand et de Normale sup, le successeur tout désigné de Cédric Villani, le futur lauréat de la médaille Fields, se retrouve-t-il à traîner sa peine comme prof de lycée dans une banlieue pourrie ?

Après être entré à l’École normale supérieure, au lieu de suivre la voie brillante toute tracée que lui permettait son génie des mathématiques, Arville est parti faire un stage au Japon. Là il a découvert l’amour d’Ayako, qui incarne la pureté qui le fascine tant et qu’il recherche avant tout dans le raisonnement mathématique.

Survient Fukushima. Impossible de laisser Ayako dont l’amour sans partage l’émeut. Il revient à Paris à la fin de son stage comme prévu, mais avec elle. Il doit donc chercher au plus vite un poste qui leur permette de vivre. Il finit épuisé dans un deux-pièces du xixe arrondissement, en butte au racisme ordinaire que subit sa femme qui ne parle pas français.

Dévoré par un quotidien harassant leur amour se défait. Sans relations sociales sa carrière scientifique avorte, tout rate.

Un roman dérangeant et brillant. Une vision lucide et désabusée de ce qui fait la réussite si on a les talents et les diplômes mais qu’on néglige les réseaux et les relations sociales. Une image troublante de la modernité.

  • "Paris – Tokyo – Goussainville …. 2011 De l'espoir d'obtenir la prochaine médaille Fields via une bourse de recherche de quelques mois au Japon à l'enseignement des mathématiques dans un lyçée difficile du Val d'Oise,, qu'est-il donc arrivé à Thomas, jeune normalien surdoué de 21 ans ? Une rencontre assez improbable avec Ayako, croisée par hasard lisant Les Illuminations de Rimbaud alors que la catastrophe de Fukushima s'annonce… Thomas, idéaliste et passionné, essaie alors d'appliquer les valeurs de pureté et de détachement qui l'ont séduit dans la topologie à la résolution des dilemmes, eux bien concrets, auxquels il se trouve brusquement confronté. Jusqu'où le raisonnement intellectuel et la volonté farouche de ne pas trahir la noblesse de ses sentiments l'entrainera-t-il ? Il va devoir affronter les conséquences inattendues de ses choix …. L'auteur, jeune trentenaire, qui signe ici son troisième roman, connaît bien son sujet, puisqu'il est lui-même issu du sérail des grandes écoles. Sa plume, légère et ironique, s'attache à montrer dans quelle « bulle » ces futurs « génies » sont installés, mais n'épargne pas non plus les « oeillères » du milieu de la recherche ni l'étroitesse d'esprit de l'air du temps. Le lecteur s'amuse -beaucoup-, s'instruit aussi, mais surtout peut également s'approprier l'histoire de Thomas pour méditer à son tour sur les pièges de l'orgueil et du sentiment juvénile de toute-puissance qui font refuser toute compromission. Un livre revigorant, roboratif, très réussi." Nicole, association les Amis du Grain des mots à Montpellier
    Nicole B. association Les Amis du Grain des mots
  • "La rentrée littéraire d'Emmanuel Arnaud" Interview à lire ici  
    Sophie Adriansen
    Site Actualitté - Sophie Lit
  • "Dans ce bref roman, Emmanuel Arnaud interroge les choix qui se font pendant les études supérieures, dont dépend souvent toute la suite d’une existence, et questionne la façon dont on construit son ascension autant que sa chute sociale." Article à lire ici.
    Sophie Adriansen
    Site
  • "Moderne et audacieux". Article à lire ici
    Valérie Gans
    Madame Figaro
  • "Un roman savant, où le héros n'échappe pas à son destin." Article à lire ici
    Jean-Claude Perrier
    Livres Hebdo
  • "Emmanuel Arnaud écrit là un très beau roman avec un personnage hors norme, très attachant. Une vraie belle histoire d'amour à trois personnages, Thomas, Ayako et les maths." Lire l'article ici.
    Yves Mabon
    Le Blog d'Yv

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Laurent Kropst marche seul sur le chemin de gravier. Traînant sa valise derrière lui, il jette de temps à autre un regard aux alentours, et il se presse, car le soleil l’aveugle. Il se trouve dans une cour large, tapissée de pelouses en forme de losanges, à l’herbe rase et vallonnée ; au centre un gymnase couvert protubérant émerge du sol comme un vieux galion, et tout autour des allées délimitent les bords des pelouses. Il insère sa clé dans la porte d’entrée de la résidence, monte des escaliers blancs, atteint le palier du troisième étage. Voici donc l’endroit où il va loger cette année. Dans l’escalier il a porté sa valise, marche après marche, le béton a sonné à ses oreilles, il est essoufflé – l’ascenseur est en panne –, pendant quelques pas encore il cherche le numéro de porte les yeux grand ouverts, en apnée, puis il découvre enfin sa chambre, tout au bout d’un long couloir verdâtre. Il marque une pause. Il se lance, enfin ! Il ouvre la porte avec détermi- nation, et il distingue immédiatement au loin deux lits côte à côte. Tonnerre, il va devoir partager le seul espace dans lequel il pensait encore pouvoir être seul avec lui- même. Un minuscule réfrigérateur s’ouvre mécanique- ment devant lui au moment où il pénètre dans la chambre, comme dans les films d’horreur ; le petit clic le fait sursauter ; il se tient debout dans une sorte de vesti- bule, et à côté de lui se juxtaposant dans son champ de vision une cuisinière, un lavabo et la salle de bain. Il avance à tâtons, le mur de la chambre, le bureau et les pieds des lits sont en bouleau d’Ikea, lui semble-t-il. Il s’arrête. Un des deux lits est déjà encombré d’un sac de voyage. Des vêtements s’amoncèlent, au milieu de restes alimentaires, tout est encore en plan. Une photographie a été collée à la hâte, un peu de biais au-dessus du lit. De loin, on dirait un objet oblong, avec des roues. Laurent fait un pas de plus, il se penche au-dessus du sac de voyage, approche son visage, aux aguets, car si jamais quelqu’un faisait à cet instant irruption dans la pièce, on pourrait croire qu’il essaie de fouiller dans les affaires de l’autre. Il plisse les yeux.

–  Hugh ! Boris Rallambeault, désolé, je me suis déjà un peu étalé, c’est le bordel ici, hein ?

Un grand garçon roux aux énormes lunettes rondes se tient debout face à Laurent. Il rit aux éclats. D’où sort- il ? Il a les joues rouges, parsemées de boutons d’acné, de grosses lèvres, une allure générale de jeune campagnard, et la peau blanche comme du lait.

Laurent le contemple fixement, comme si c’était un dément. – C’est un char d’assaut de l’armée nazie qu’il a vu sur la photographie.

Le lendemain matin Laurent se réveille en sursaut. Tout est blanc autour de lui, des rideaux sales sont tirés et tombent jusqu’au sol à quelques centimètres de son visage. Ils sont piquetés de dizaines de petits trous formés par l’usure, qui font régner dans la pièce une pénombre légèrement clairsemée de lumière. Laurent ne sait plus exactement où il se trouve. Il se retourne dans son lit avec difficulté, engourdi, sous ses couvertures qui lui paraissent étrangères et rêches. Son regard scrute l’intérieur de la chambre un peu au hasard, et il est pris d’une angoisse inexpliquée, comme s’il recherchait la preuve que le monde avait subi une catastrophe majeure pendant la nuit. Il se rappelle distinctement la première scène du film Dawn of the Dead*, lorsque la mère de famille, en ouvrant l’œil le matin, voit sur le pas de la porte de sa chambre son fils ensanglanté, convulsif, transformé en zombi, prêt à bondir sur elle pour la mordre à la gorge, puis lorsqu’elle s’échappe de justesse de la maison en sautant par la fenêtre des toilettes et constate en se retrouvant dans la rue que l’ensemble des passants sont eux aussi ensanglantés et hagards, à l’état de morts-vivants, se poursuivant ou poursuivant les rares êtres humains qui ne sont pas encore rongés par le mal. C’est la fin du monde. – Laurent tombe nez à nez avec le gros visage rouge de Boris Rallambeault. Tout lui revient. Il se rappelle qu’il se trouve dans la grande école de A, qu’il a intégrée il y a trois mois de cela à sa sortie de l’École polytechnique, et dans laquelle il a fait ses premiers pas hier. Le vulcanologue, comme il l’appelle désormais depuis que ce dernier lui a confessé son projet professionnel, est bel et bien là à ses côtés, à trente centi- mètres de son lit. Sa tête est affaissée contre le coussin de son lit, et le monstre dort encore à poings fermés, à moins qu’il ne dissimule, comme dans les contes.

Laurent Kropst et Boris Rallambeault disposent chacun d’un petit bureau pour travailler, situés aux deux extrémités de la chambre de telle sorte qu’ils ne puissent se voir lorsqu’ils sont assis. Une fois levés, ils prennent leur petit-déjeuner exactement au même moment, comme des automates, chacun installé à son bureau, sur lequel est dépliée leur serviette de table, qui fait office de nappe ; ils se trouvent à un mètre l’un de l’autre, mais ils n’échangent pas une parole. Leurs regards se perdent dans le vague brumeux du matin.

Boris Rallambeault parle seul à voix basse ; ou, plutôt, il émet des sons à peu près inaudibles qu’on pourrait confondre avec des mâchouillements. En même temps, le regard du monstre divague, on dirait qu’il ne parvient pas à se stabiliser sur un objet précis. Les muscles de Laurent sont tendus. Il est sur ses gardes. Il a l’impres- sion d’être en cage avec un grand singe dont les mouve- ments seraient imprévisibles, et il pressent que ces mouvements pourraient s’avérer dangereux s’ils étaient tournés contre lui, car le garçon, physiquement, ressemble à un boucher. Cette situation lui rappelle le zoo, lorsque les babouins, absolument calmes l’instant précédent, brusquement bondissent comme des fous dans leur cage, se jettent contre les barreaux, hurlent, émettent des sons atroces, qu’on entend à cinquante mètres à la ronde, et le public, les enfants reculent, pris de peur, puis les babouins se poursuivent dans leur cage à une vitesse folle, l’acier vibre et résonne dans un vacarme assourdissant, les babouins font des grimaces horribles, ils se frappent, ils se mordent avec violence, pour de vrai, sans simuler ni les coups ni les morsures – et pourtant quelques minutes auparavant toute la famille dormait tranquillement sur une branche, silen- cieuse, en apparente harmonie avec son environnement. Il n’y avait là aussi que dans leur regard instable que l’on aurait pu déceler le germe de l’orage. Laurent se retrouve désormais en cage avec cette sorte de babouin géant, mais cette cage, c’est sa chambre, et ce babouin, c’est son cothurne ! L’être avec lequel il va devoir partager sa vie quotidienne, en présence duquel il va dormir pendant toute une année !

Boris Rallambeault a interrompu son petit-déjeuner. Laurent tend l’oreille, se demandant si l’autre ne va pas cette fois s’adresser à lui ; la rousseur de la peau du monstre donne à sa folie comme une singularité. C’est un fou, mais c’est un fou roux ! Il révèle à quel point la rousseur peut accueillir avec chaleur cet horrible état de divagation de l’âme. C’est presque une créature cinématographique. Le fait de le savoir élève de la grande école de A amplifie encore l’anormalité. On se dit derrière cette grande pâte rousse, il doit y avoir un cerveau hors pair ?

Boris Rallambeault ricane. Il se remet à mastiquer ses cornflakes, en face de la grosse boîte en carton avec le tigre rieur, qui est posée sur sa serviette. On entend le bruit de ses mandibules croquer chacun des petits morceaux fluorescents baignant dans le lait froid. Il se racle la gorge à intervalles réguliers. D’ordinaire le petit- déjeuner est un moment où Laurent aime à se trouver seul avec lui-même, sans penser à rien, juste pour laisser les minutes passer nonchalamment et digérer le choc corporel de l’éveil ; cette fois, non, c’est impossible. Il se trouve face à un fou dès les premières lueurs du jour ; il se sent défait, les cheveux dans tous les sens, avec sûre- ment des épis ridicules de tous les côtés, le visage tiré, l’haleine fétide. Et l’autre, le roux, est naturellement bien pire encore. Il a dormi sans pyjama, en caleçon, avec un grand tee-shirt blanc sur lequel est inscrit en lettres d’or : “Fucking Bill Gates.” Quand il s’est levé, Laurent a vu ses grosses jambes blanches cadavériques et poilues marcher sur le lino beige, l’écraser consciencieu- sement pas après pas, et cela ressemblait à un animal étrange et disgracieux, comme un grand vautour en quête de sang frais.

Laurent sort de la résidence des élèves juste après Rallambeault. Il a pris le prétexte de rechercher des affaires pour ne pas quitter la chambre en même temps que lui. À huit heures du matin, la cour qui sépare la résidence du bâtiment principal de l’école de A est sinistre. Elle baigne dans une sorte de brouillard gris pâle, on en a le cœur serré. Trois ou quatre arbres se battent en duel au milieu de cette lande, comme ceux du chant XIII de l’Enfer de Dante. Leurs branches pendouillent lamentablement. Et tous ces élèves taillés sur le modèle du vulcanologue roux qui défilent à leurs côtés, ne sont-ils pas les harpies qui les rongent à longueur de journée ? Laurent a l’impression de marcher au milieu d’une armée de spectres. Tous les nouveaux élèves sortent en même temps que lui de la résidence et, comme personne ne se connaît, ils sont séparés dans les allées très régulièrement d’un ou deux mètres les uns des autres ; on dirait qu’ils sont surgis brusquement de terre tous ensemble. Ils vont jusqu’à adopter la même pose muette, les bras ballants, le visage portant la marque de la mauvaise nuit passée dans un lit inconnu.

Laurent se retourne une seconde pour observer l’élève qui le suit immédiatement. Il a l’impression de regarder toute cette scène en technicolor pour la première fois. L’élève porte des chaussures Reebok orange et une casquette jaune, c’est un adolescent standard. Laurent a hâte de pénétrer dans le bâtiment de cours, pour passer à autre chose, pour voir un autre paysage, qui faute d’être plus accueillant au moins sera plus chaud, il ne se préoc- cupe à présent plus que de la satisfaction de ses besoins les plus simples, après l’alimentation et le sommeil, la chaleur ! Il sait que ce sont des tuyaux en aluminium et des couloirs blancs d’hôpital qui l’attendent de l’autre côté du sas de la porte vitrée, mais il espère tout de même que la chaleur transformera les zombis en semblants d’êtres humains et qu’il n’y aura pas que des collection- neurs d’armes à feu parmi ses condisciples !

–  Laurent ?

Il se retourne, pris au dépourvu.

–  Laurent Kropst ! Pas possible ! Toi ! Ici !

En face de Laurent, au milieu de cette lande funeste, apparaît soudain un visage familier. C’est Thomas Arville, une ancienne connaissance de classe préparatoire. Laurent s’en souvient parfaitement. Il se rappelle très clairement la dernière fois qu’ils se sont rencontrés.

C’était il y a trois ans, à Paris, un vendredi de juillet.

Né en 1979, Emmanuel ARNAUD vit à Paris. Il a publié des romans pour la jeunesse aux éditions du Rouergue.

Vous pouvez le contacter à l'adresse emmanuelarnaud.contact@gmail.com ou visiter son blog .

Bibliographie