Publication : 14/02/2008
Pages : 380
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-639-8
Couverture HD

Un homme changé

Francine PROSE

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20 €
Titre original : A changed man
Langue originale : Anglais (Etats-Unis)
Traduit par : Céline Schwaller

Un après-midi à Manhattan, Vincent, un jeune néonazi, entre dans les locaux d’une fondation de défense des droits de l’homme fondée par Meyer Maslow, un survivant de l’Holocauste. Il annonce qu’après avoir lu les livres de Maslow, il veut changer radicalement, lui qui est couvert de tatouages nazis proclame qu’il a pour mission de sauver des types comme lui pour les empêcher de devenir des types comme lui.
En changeant progressivement pour atteindre ses objectifs, Vincent change aussi ceux qui l’entourent : Maslow qui a peur que l’héroïsme ne devienne un travail de bureau ; Bonnie, chargée de lever des fonds, divorcée et mère seule, dévouée à la croisade de Maslow ; et Danny, l’adolescent qui ouvre les yeux sur le monde.
L’humour noir illumine et met à nu ce qui demeure invisible à notre culture consommatrice, droguée et manipulée par les médias. Un homme changé pose des questions essentielles : qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie ? Est-il possible de changer ? Qu’est-ce que signifie être humain ? L’effrayante intelligence, l’esprit et l’humanité de ce roman font de Francine Prose un auteur majeur.

  • Par un bel après-midi de printemps, Vincent Nolan, jeune néonazi au crâne rasé et aux bras entièrement tatoués de symboles SS arrive à Manhattan. Il entre dans les bureaux de la fondation de défense des droits de l'homme «World Brotherhood Watch», dirigé par le très charismatique et survivant de l'Holocauste, Meyer Maslow. Vincent affirme qu'il est membre de l'ARM (Mouvement pour la Résistance Aryenne), qu'il a lu tous les livres de Maslow. Mais qu'il a changé et qu'il veut aider à empêcher des types comme lui de devenir des types comme lui. Il sait comment pensent ces types, comment ils se retrouvent, où ils se retrouvent et comment les faire changer de camp. Ce qu'il ne dit pas, c'est que dans sa fuite, il a emprunté à ses anciens compagnons un pick-up, 1 500 dollars et le contenu d'une armoire à pharmacie. Si Vincent est celui qui veut changer, il influence également et change la vie de ceux qui l'entourent : Meyer, qui s'interroge de plus en plus sur le sens de sa quête vis à vis du pouvoir, des médias et de l'argent ; Bonnie, collectrice de fonds pour la fondation, divorcée, qui élève seule ses deux enfants et qui se demande avec effroi si elle n'est pas en train de tomber amoureuse d'un skinhead ; et enfin Danny, un adolescent qui découvre le monde et dont Vincent va devenir l'ami et le complice. Avec «Un homme changé», Francine Prose élabore un roman d'une grande finesse qui associe avec brio réalisme et humour noir. Le personnage de Vincent Nolan, adepte de la suprématie blanche, issu d'une famille pauvre et pur produit de l'Amérique profonde est totalement crédible. Toutefois, le comique des situations provoquées par l'arrivée d'un néonazi dans une famille américaine typique issue de la classe moyenne new-yorkaise nuance le récit.(lechoixdeslibraires.com)

    Hakim Aoudia
  • "Le miracle, c'est qu'avec cette comédie à tendance farcesque, l'écrivaine se tient à égale distance de la guimauve gnangnan et du faux pas abject, qui la verrait passer de la caricature hilarante des galas de charité à un discours immonde sur « le Shoah business".
    Raphaëlle Leyris
    LES INROCKUPTIBLES
  • "Epoustouflant."
    Gérard Guégan
    SUD OUEST
  • "[...] le roman de Francine Prose mêle avec une redoutable intelligence, humour noir et ambiance de thriller."
    Vanessa Postec
    LA CROIX
  • "A la fois drôle et inquiétante, elle propose une fable contemporaine ravageuse."
    Christine Ferniot
    TELERAMA
  • "Au grand manège du star-système, la collaboratrice du Harper's et finaliste du National Book Award 2001 préfère cette zone grise vouée à l'ambiguïté, où chacun se trouve aux prises avec des sentiments paradoxaux. Ce réalisme acide et drôle a quelque chose de rassurant."
    Agnès Séverin
    LE FIGARO LITTERAIRE
  • "Habilement mené, ce récit suscite le questionnement sur le sens de la vie."
    Isabelle Desobry
    AXELLE
  • Chronique du 11 février 2008
    Benjamin Berton
    FLUCTUAT.NET
  • Nicolas Gary
    ACTUALITTE.COM
  • CARNETS DE SEL

 

Nolan arrive au parking, prêt à affronter le Porto de service qui aura les cojones de se demander ce qu’un vieux tas de ferraille rouillé comme son pick-up Chevrolet vient faire à Jag-u-ar City. Mais la machine qui crache les tickets se moque pas mal de ce qu’il conduit. Elle lève son bras, comme une bénédiction, comme la main de Dieu divisant la mer Rouge. Nolan passe devant une douzaine de places libres et monte jusqu’au dernier niveau, où il se gare à côté d’une camionnette poussiéreuse qui n’a pas bougé depuis un moment. Il prend son sac marin, saute de la voiture, inspire, remplissant ses poumons d’un air humide qui sent le ciment. Jusqu’ici, tout va bien, il aime bien ce parking. Il aimerait pouvoir rester ici. Il trouve la cage d’escalier où lui-même se cacherait s’il prévoyait d’agresser un passant, descend cinq volées de marches en tire-bouchon et plonge dans l’enfer de klaxons retentissants qu’est Times Square en milieu d’après-midi.
C’est pire que jamais. Un genre de pogo géant, mais avec des voitures. Le simple fait de marcher exige de la concentration, comme conduire quand il y a beaucoup de circulation. Il se souvient du vieux Times Square, à l’époque lointaine de ces week-ends vertueux où, avec ses amis du lycée, il prenait le bus pour aller en ville se torcher la gueule et mater les putes. Il a lu des trucs sur Times Squareland, un nouveau parc à thème disneyifié, mais c’est encore plus compliqué que ce dont il doit s’occuper pour le moment, à savoir avancer sans percuter une petite vieille. Une boule d’angoisse pure grossit dans sa poitrine, alimentée par le contact de son polo trempé qui lui colle au torse.
Il fait vingt-cinq degrés, peut-être trente, et c’est le seul mec de tout New York à porter un pull à manches longues. Tous les blancs semblent avoir des climatiseurs personnels sous leurs costumes italiens de luxe, contrairement aux noirs et aux Latinos qui ont déjà trempé leurs tee-shirts. Et Nolan, dans tout ça ? Eh bien, c’est le seul blanc qui transpire. Le seul être humain, toutes origines confondues, qui suffoque sous les gaz d’échappement. Pendant qu’il se trouvait à Trifouillis-les-Oies avec ses amis et leur fantasme de patrie aryenne, une forme de vie extraterrestre s’est développée dans les villes du pays, une espèce hybride capable de survivre en bouffant de la pisse de chien et du monoxyde de carbone. Il faut qu’il cesse d’avoir des idées pareilles. Son attitude est déterminante.
Hier soir, chez son cousin Raymond, il a regardé le mec de la météo jacasser à propos de la canicule, tellement extraordinaire pour un mois d’avril, et rassurer les téléspectateurs de la région en leur fourguant ses moyennes saisonnières et ses statistiques, de peur que quelqu’un se dise : aïe, le réchauffement de la planète, la fin du monde est pour tout de suite. Pourquoi les gens s’étonnent-ils tant de voir que la planète les laisse tomber ? L’Armageddon écologique était exactement ce qu’il fallait à Nolan pour lui faire oublier ses propres problèmes tandis qu’il considérait les sombres heures à venir, jusqu’à ce qu’il décide qu’il était temps de se lever et d’emprun­ter le pick-up du cousin Raymond, son argent et ses comprimés, et de se volatiliser dans l’ozone. Il n’avait presque pas dormi depuis deux semaines, depuis qu’il avait décidé de changer de camp. Deux Xanax n’avaient pas suffi à empêcher son cerveau de courir comme un rat de laboratoire d’un microdétail à un autre.
Comme, par exemple, la longueur de ses manches. Devait-il cacher ses tatouages ? Ou simplement porter un tee-shirt et les laisser parler à sa place ? Si une image vaut bien mille mots, alors il a les deux mille premiers là, sur les bras, deux mille moins les incontournables bonjour-ravi-de-vous-rencontrer. C’était une des raisons pour lesquelles il s’était fait tatouer : ça évitait de tourner autour du pot. D’un autre côté, entrer dans les bureaux de la fondation World Brotherhood Watch avec le symbole des SS sur un biceps et une tête de mort sur l’autre pourrait compliquer les choses et l’empêcher de se faire entendre – mettons, si les gens auxquels il parle vont se planquer sous leur bureau. Nolan ne leur en voudrait pas. Ça ne fait pas si longtemps qu’un tueur fou a tiré sur l’école maternelle du temple juif de L.A.
Quoi qu’il en soit, ça va être difficile d’expliquer ce qu’il vient faire chez Brotherhood Watch, surtout qu’il ne le sait pas vrai­ment lui-même. Il y a des… problèmes d’ordre pratique liés au vol du pick-up de Raymond et des quinze cents dollars qui, pour être précis, appartiennent à l’ARM, l’Aryan Resistance Movement – le Mouvement pour la Résistance aryenne. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. S’il s’agissait seulement de disparaître et de prendre un nouveau départ, Nolan pourrait s’amuser. Aller vendre des 4 ? 4 à Palm Springs, être croupier à Las Vegas. Aller à Disney World, mettre un costume de Dingo et laisser les mômes lui tripoter la tête.
Ce qui le brancherait vraiment, ce serait de donner à chaque homme, femme et enfant de la Terre le même cacheton d’ecstasy, le même minuscule bonbon rose comme une langue de chaton que celui qui a réussi à lui mettre la tête à l’envers, ou plus précisé­ment, à lui faire tourner légèrement la tête – enfin… carrément – dans la direction où elle se tournait déjà. Mais l’ecsta gratuite pour la race humaine, ce n’est pas demain la veille, si bien que la meilleure chose qu’il reste à faire, c’est d’aider les gens à trouver une route moins directe menant à l’endroit où l’ecsta l’a conduit.
En attendant, Nolan sait que ce genre de raisonnement ne fera que le gêner. Il restera plus calme s’il arrive à se convaincre qu’il va seulement passer un entretien d’embauche.
Et dire qu’il a fini par se décider il y a deux semaines à peine ! Deux longues semaines passées à tenter de se représenter la scène, même – et surtout – une fois qu’il a su qu’il allait le faire.
Personne ne lui a promis que ce serait facile. Mais il s’est pré­paré. Il a beaucoup lu, à commencer par les deux livres de Meyer Maslow, le fondateur et actuel président de la fondation World Brotherhood Watch. En fait, il est allé les commander lui-même à la librairie du centre commercial. Le premier, La Bonté des inconnus – que Maslow a écrit en hommage aux gens qui lui ont sauvé la vie quand il tentait d’échapper aux nazis –, est ce qui lui a permis de croire que son plan pourrait fonctionner.
Pour faire bonne mesure, il a lu en parallèle La Voie du samouraï, un livre de poche qu’il a pris au magasin de pneus ; il l’a trouvé sur la banquette arrière d’une Ford Expedition qu’un yuppie leur a amenée quand Firestone a rappelé tous les véhicules équipés de pneus défectueux. Il sait que ce livre est un must pour les opéra­teurs du marché boursier qui se prennent pour des samouraïs, mais l’ouvrage est bourré de principes ancestraux sur la diplomatie et la guerre qui l’aident à démêler les nœuds embrouillant parfois ses pensées. Par exemple, La Voie du samouraï dit : la planification est capitale. La planification, ainsi que l’entière liberté de changer de plans. Le livre lui suggère d’attendre l’après-midi. Le samouraï sait qu’il est plus facile d’approcher l’ennemi après le déjeuner. Si bien que Nolan a passé des heures à se balader en banlieue, pour tuer le temps.
En entrant dans la ville, il a passé son plan en revue. Garer le pick-up. Trouver la 51e Rue. Trouver le bâtiment. Entrer dans le hall. Repérer l’ascenseur. Appuyer sur le bouton. Monter dans l’ascenseur. Retenir sa respiration. Présumer que chaque personne à bord est porteuse d’une maladie contagieuse différente.
Le plan fonctionne mieux que prévu. L’ascenseur est vide. Il trouve le 19e, appuie sur le bouton, s’adosse à la paroi. Juste avant la fermeture des portes, un nain saute dans la cabine. Jeune, bronzé, mèches blondes de surfeur, singulièrement beau pour un type avec une tête de citrouille défoncée. Un tee-shirt d’un blanc aveuglant met en valeur sa poitrine gonflée par la muscu. Génial, pense Nolan. C’est bien ma veine. Notre homme est mis à l’épreuve. L’ancien Nolan aurait eu les boules d’avoir à se taper dix-neuf étages avec un mutant. Le Nolan récemment reconstruit se force à imaginer ce que ce nabot a dû endurer lors de sa première journée de maternelle. Ou quand il a demandé à une fille de l’accompagner au bal de promo. Lui-même a eu assez de mal comme ça, et il est plutôt grand.
Le problème, quand on change d’attitude, c’est que l’ancien vous ne disparaît pas. Il se cache dans les replis de votre cerveau, d’où il continue à émettre de faibles signaux. Nolan entend ce que Raymond aurait dit sur le nain de l’ascenseur. Le chromosome le plus virulent est le chromosome anormal. Les faibles et les infirmes se multiplieront et conquerront la planète à la manière d’un virus. Il se souvient d’une de ces “discussions” tardives et alcoo­lisées avec Raymond et ses amis. Un type avait prétendu qu’autrefois les gens conféraient aux nains des pouvoirs magiques, ce qui, ils étaient tous d’accord là-dessus, montrait seulement à quel point les gens étaient stupides. Nolan n’a jamais partagé ce point de vue. Il n’a jamais cru que les monstres s’envoyaient en l’air à tour de bras et engendraient des millions de petits monstres.
L’ascenseur semble s’être arrêté. Est-ce son étage ?
–19e, annonce le nain médium.
Il est monté après lui. Il n’a pas pu le voir appuyer sur le bouton. Et si le nain bodybuildé était un être magique ? Pourquoi ce sourire entendu, hein ? Peut-être qu’il travaille dans l’immeuble et qu’il voit défiler des milliers de types comme Nolan : chaque semaine, un sale nazi se pointe chez Brotherhood Watch. L’espèce de ver de terre au crâne brillant ? Envoyez-le au dix-neuvième. Nolan doit se rappeler qu’il est habillé de telle façon que rien ne permet de le distinguer du mec rasé à la mode en jean et tee-shirt à manches longues.
L’ascenseur le lâche dans un hall moquetté et lambrissé de bois satiné. Le bureau de la réception est occupé par une belle petite Asiatique vêtue d’un élégant pyjama de ninja noir. C’est tellement classe, tellement prévisible, de la part d’une organisation défendant les droits de l’homme, d’embaucher Dragon Lady pour garder la porte d’entrée ! Nolan se souvient d’un film hongkongais dans lequel la secrétaire bondissait de son bureau en faisant des triples sauts périlleux et en balançant des nunchakus d’un bout à l’autre de la pièce. Il aimerait bien avoir amené six mecs avec lui. Il aimerait bien qu’on voie ses tatouages.
En fin de compte, ce qu’il ne peut pas cacher suffit à filer la frousse à Suzie Wong. Le sac marin pose problème, il s’en doutait. Tandis que Nunchak Girl reluque son sac, Nolan la voit hésiter entre la lutte ou la fuite, jusqu’à ce que sa formation d’hôtesse d’accueil prenne le dessus sur son instinct humain de base qui lui dicte de ne pas rester près de lui. Il a l’impression qu’elle garde un doigt sur la sonnette d’alarme. Juste au cas où.
–Puis-je vous renseigner ?
–Je voudrais voir M. Maslow. Euh, le docteur Maslow. Je ne sais pas comment on dit.
–Vous avez rendez-vous ?
Il ignore comment on appelle ce monsieur. Est-ce qu’il a vraiment l’air d’avoir rendez-vous ?
–Non, répond Nolan. Il faut que je lui parle. (Comme les millionnaires. Les politiciens. Nolan peut espérer retenir l’attention de Miss Yin Yang encore cinq secondes.) J’ai des informations qui, je crois, pourraient l’intéresser. J’imagine que vous savez ce qu’est l’ARM, non ? L’American Rights Movement, le Mouvement pour les droits des Américains ?
Un oui catégorique de la part de la princesse de Glace. A pré­sent, elle regarde le sac marin avec une réelle inquiétude, se demandant manifestement si son heure est arrivée, si son corps criblé de balles fera la une des journaux de demain. Et n’est-ce pas un infime tressaillement qui tord sa main sous le bureau ? Appelez la sécurité ! Alerte rouge ! Hitler est dans l’immeuble et il cherche Meyer Maslow ! Nolan hésite entre l’envie de lui coller son poing dans la figure et celle de tomber à genoux en lui promettant qu’il ne lui fera aucun mal. Il suit son regard jusqu’au sac marin.
–Je suis dans un genre… d’état de transition, dit-il. Et si vous pensez ce que je crois… (Il tend ses mains paumes vers le haut et tente de sourire.) Je suis inoffensif. Promis. Je ne suis pas armé. Il n’y a rien dans ce sac à part des livres, des vêtements et du linge sale.
L’hôtesse fait la moue. Elle refuse de penser au linge sale de Nolan.
–J’ai fait partie de l’ARM pendant cinq ans.
Mensonge numéro un, et il n’est là que depuis deux minutes. Et alors ? C’est un détail. Ils pourront fignoler plus tard.
–Félicitations.
Elle lui jette le regard assassin qu’elle a appris dans son UV de Salope d’accueil. Elle hésite, réfléchit, réfléchit encore. Puis elle décroche le téléphone et appuie plusieurs fois sur le même bouton. La sécurité ne répond pas. Elle est donc toute seule. Est-ce de la peur, sur son visage ? Juste un soupçon, qui disparaît instantanément, soit parce que c’est une professionnelle, une hôtesse d’accueil professionnelle, soit parce qu’elle ne veut pas lui donner cette satisfaction. Ou alors, parce qu’il l’a charmée. C’est toujours une possibilité. Elle écoute, enfonce un autre bouton, écoute, en enfonce un autre. La personne qui va devoir s’occuper de l’exis-tence de Nolan se trouve donc plusieurs échelons en dessous dans la chaîne alimentaire de Brotherhood Watch.
–Bonnie ? dit-elle. J’ai ici quelqu’un à qui vous aimeriez peut-être parler. (Bonnie ? La secrétaire de Maslow, sans doute. S’ima­ginait-il que Madame Butterfly allait appeler le patron sur sa ligne directe ? L’hôtesse d’accueil le regarde.) Mme Kalen sera là dans un instant.
Nolan traverse le hall pour s’approcher du tableau accroché au mur, une gigantesque toile barbouillée de taches de cette couleur caca d’oie que les mômes s’amusent à créer en mélangeant leurs peintures, juste pour emmerder le prof d’arts plastiques. Une peinture au doigt représentant une voie ferrée. Un génie a fait fortune.
–Excusez-moi ?
Il fait volte-face et se retrouve beaucoup trop près de ce qui doit être Bonnie. Tailleur couleur mastic, cheveux blond filasse tirés en arrière pour former la même queue de cheval mollassonne qu’elle devait porter à la fac, la quarantaine, deux gamins, un mari psychiatre autoritaire. Nolan a travaillé pour une centaine de femmes comme elle, pendant l’été qu’il a passé près de Woodstock à verser du chlore et à écumer des bestioles dans des piscines pour Skip’s Pool and Spa.
Les yeux de Bonnie, deux méduses bleues grossies par les verres de ses lunettes qui semblent nager vers lui, paraissent légèrement psychotiques. Encore une cinglée. Une de ces femmes qui, comme sa mère, essayent tout le temps d’être quelqu’un de bien. Sauf qu’elles n’ont pas la moindre idée de ce que ça signifie et qu’elles sont toujours en train de confronter intérieurement une dizaine d’opinions concernant ce qu’elles devraient faire et dire. Si seule­ment les nénettes comme Bonnie et sa mère cessaient de se démener pour être des femmes bien, le monde ne s’en porterait peut-être pas plus mal. Le leur, en tout cas. Avec sa mère, c’était un problème. Mais cette Bonnie tourne à plein régime, et même plus. Elle fait des heures sup, rien qu’en restant immobile son moteur s’emballe. Elle est au bord de l’orgasme. Ou de la crise de nerfs. Ce qui arrivera en premier. Il ne veut pas être là pour voir comment les choses vont tourner.
–Bonnie Kalen ? dit-elle. Service du développement ?
Développement mon cul, pense Nolan. Mais qu’est-ce qu’il a, au juste ? Elle fait de gros efforts, elle sourit depuis si longtemps que ça doit être douloureux. Elle met un peu plus de temps à l’iden­tifier que son amie de l’accueil. Ce qui n’est pas plus mal. Retour au Plan A. Cacher les tatouages et déclarer ses bonnes intentions avant qu’elle comprenne qui il est. Mais que lui diront ses tatouages sur sa personnalité et sur ce qu’il a enduré ? A part qu’un soir de beuverie et de défonce au camp de la Patrie, il était tellement à côté de ses pompes que l’aiguille du tatoueur lui a fait du bien. Il pourrait parler pendant des plombes sans jamais arriver à lui faire comprendre la sensation exquise qu’il a ressentie en sachant que le bourdonnement et la douleur appartenaient à un univers parallèle, à un autre type, à un crétin qui marchait à fond dans le pro­gramme de la patrie aryenne. Il pensait peut-être que se faire tatouer était une façon de remercier Raymond de son hospitalité. En fait, Nolan avait sans doute laissé la codéine et la bière penser à sa place. Et maintenant, il a remercié Raymond, et comme il faut, en lui volant toutes ses affaires.
–Ravi de faire votre connaissance. Je m’appelle Vincent Nolan. Que développez-vous ?
Idiot. Il sait ce qu’elle veut dire. Il s’est laissé déstabiliser par le silence.
Bonnie est piégée dans un autre sourire.
–En fait, nous collectons des fonds.
Vraiment génial. Chantage psychologique. Des riches qui rédigent des chèques pour empêcher cette Bonnie d’exploser, comme les boulettes de pâte dans l’huile bouillante qu’il devait ensuite racler sur les murs quand il travaillait chez ce marchand de beignets.
Inutile de s’apitoyer sur le sort de Bonnie. Elle a trouvé le bon plan. Cette fille – ou quelqu’un d’autre – doit être une tronche. Quelqu’un a financé les boiseries, le tableau, les tapis. Les lettres dorées au-dessus du bureau de l’hôtesse d’accueil : WORLD BROTHERHOOD WATCH. LA PAIX PAR LE CHANGEMENT. Quelqu’un a payé les factures pour tout ça. Et ce n’est pas comme s’ils vendaient un produit.
–Ah, super. Enfin bref, dit Nolan. Je veux travailler avec vous.
Bonnie jette un regard soupçonneux à l’hôtesse d’accueil asiatique. Qu’est censée dire Ninja Girl ? Elle laisse Bonnie en plan. Ou alors, elle est simplement sous le charme de cette situation magique. Une lumière clignotante indique un appel en attente, mais personne ne bouge. Bonnie est-elle une extra­terrestre ? Nolan devrait remonter ses manches, lui flanquer ses tatouages sous le nez et en venir au fait.
–C’est fantastique, embraie Bonnie. En fait, nous avons déjà des bénévoles qui nous aident énormément pour le courrier, les appels téléphoniques et le reste. La plupart du temps, ce sont des dames âgées, mais nous attirons aussi des jeunes pleins d’énergie et vraiment cool.
Des dames âgées ? Des jeunes pleins d’énergie et vraiment cool ?
–Une minute, dit Nolan. Vous savez qui je suis ?
Bonne question. Bonnie recule d’un pas. Dieu seul sait ce qu’elle voit.
–Écoutez, reprend Nolan. Je n’ai pas la prétention de comprendre quoi que ce soit à ce que vous êtes ni à votre organisation, mais je parie que la plupart des gens à qui vous avez affaire sont globalement comme vous.
Bon sang, pourvu qu’elle ne pense pas qu’il veut dire “juif”.
–Nous tendons la main à toutes sortes de gens. Je suis désolée, monsieur Nolan. Il y a quelque chose que je…
–Tendre la main ? Toutes sortes ? Puis-je vous demander à combien de partisans de la suprématie de la race blanche vous avez tendu la main ?
Il passe la main sur son crâne chauve. Doit-il lui faire un dessin ? Il s’est entraîné à dire “partisans de la suprématie de la race blanche”.
–Pas. Jusqu’à. Présent, répond Bonnie. Je vois.
Et elle voit. C’est donc de là qu’ils seraient partis s’il lui avait montré tout de suite ses tatouages. Simplement, ils y sont arrivés par une route plus douce. Pourtant, Nolan voit un mélange de peur et de dégoût lutter contre quelque chose en quoi elle croit, ou veut croire : le pire enfoiré des skinheads est le fils d’une mère.
C’est seulement maintenant qu’elle remarque le sac marin. Ce n’est pas la personne la plus observatrice du monde. C’est peut-être ses lunettes. Mais une fois qu’elle l’a vu, elle n’arrive plus à le lâcher des yeux. Elle ne parvient qu’à avoir l’air plus pâle et plus apeurée. Nolan renonce à sortir une nouvelle fois sa rengaine livres-et-linge-sale.
–World Brotherhood Watch. Que puis-je faire pour vous ? (L’imminence du danger a sorti l’hôtesse de sa transe.) A qui souhaitez-vous parler ?
Le visage de Bonnie prend une expression très étrange, comme si elle tentait de le situer, presque comme si elle pensait l’avoir déjà rencontré. Comme si elle le connaissait pour l’avoir vu quelque part. Elle ouvre plusieurs fois la bouche à la manière d’un poisson rouge avant de dire :
–Et si nous allions dans mon bureau ? Voulez-vous laisser votre sac à la réception ?
–Non merci, il est léger.
Mensonge évident numéro deux. Mais il n’est pas question qu’il abandonne son sac et laisse Kung-fu Girl se servir dans ses médicaments et les quinze cents dollars de l’ARM.
–En fait, reprend Bonnie, je pense qu’il vaudrait mieux le laisser ici.
Cette nénette peut être coriace en cas de besoin ! Nolan ne va pas se battre avec elle pour ça. De toute façon, c’est un ultimatum : larguez le sac marin ou oubliez l’invitation à pénétrer dans le sanc­tuaire privé. C’est un test qu’il doit réussir, une mise à l’épreuve de sa foi. S’il entend remettre sa vie entre les mains de ces gens, il doit pouvoir leur faire suffisamment confiance pour supposer qu’ils ne fouilleront pas dans ses affaires. Il fait le tour du bureau et pousse son sac dans un coin vide.
–Veillez-y comme sur votre propre vie, dit-il en répondant par un sourire au regard d’acier de l’hôtesse d’accueil.
Bonnie compose un code sur le mur et, derrière elle, Nolan franchit une porte, passe devant des bureaux compartimentés ou privés pleins d’abeilles ouvrières au travail. Il avise le cul de Bonnie, avant tout parce qu’il l’a sous les yeux, modestement dessiné sous sa jupe de tailleur stricte. Quelque chose dans cette image lui brise le cœur. Elle a un joli cul et elle ne le sait pas, et maintenant il est presque trop tard. Ce cul a encore une ou deux années devant lui. Le mari a déjà cessé de s’en soucier. C’est marrant de voir que les femmes sentent toujours votre regard. Même Bonnie s’arrête et se retourne.
–Écoutez, j’ai une meilleure idée. Allons voir le Dr Maslow.
Nolan espère que ce changement de programme ne signifie pas qu’elle l’a senti la détailler des yeux et qu’elle a maintenant peur de se retrouver seule avec un sale violeur membre des sections d’assaut nazies. Bonnie comprend peut-être enfin ce qu’il peut apporter à Brotherhood Watch. L’extraterrestre s’est fait comprendre. Conduisez-moi à votre chef.
Bonnie frappe à une porte entrouverte.
–Entrez ! crie une voix.
On aurait pu croire qu’avec un passé comme le sien, Maslow demanderait qui frappe à sa porte. Nolan voit Bonnie changer d’attitude au moment où elle ouvre la porte. Hésitante, enfantine, légèrement voûtée : elle rétrécit sous ses yeux. Est-ce de la terreur ? De l’admiration ? Du respect ? Une histoire de sexe ? Il faut toujours penser au sexe en premier.
Par les fenêtres, les mâchoires argentées de la ville semblent bâiller et se refermer d’un coup sec, avaler Nolan et le recracher en l’envoyant tourbillonner vers l’horizon. La vue lui donne vague­ment mal au cœur et l’irruption du soleil le fait transpirer à nouveau, bien que le climatiseur soit réglé de façon à garder le contrôle climatique du paradis.
Maslow est au téléphone, un coude sur son bureau, la tête dans sa main, et il prend leur entrée comme prétexte pour mettre un terme à sa conversation.
–Entrez ! Excuse-moi, oui, bien sûr, j’essayerai de venir, l’hôpital du mont Sinaï. Transmets mes amitiés à Minna, très bien, à plus tard. Au revoir.
Bonnie sursaute.
–Quelque chose ne va pas ? Quelqu’un est malade ? –Rien de grave. (Maslow ment.) La femme d’un vieil ami a besoin qu’on vienne lui remonter le moral.
Nolan imagine que dans toute la ville des patients en service de soins intensifs attendent l’arrivée de Maslow pour pouvoir arracher leurs tuyaux et mourir heureux. Mais il comprend pourquoi Maslow peut produire un tel effet. Sa présence agit sur Bonnie comme une perfusion de Valium.
–Meyer Maslow, dit Bonnie. Je voudrais vous présenter Vincent Nolan.
Maslow se lève et tend la main, pas tout à fait assez, de sorte qu’en la lui serrant Nolan se retrouve en léger déséquilibre. Il reconnaît Maslow d’après les photos qu’il a vues sur ses livres. Les mêmes traits acérés, sans cette mine de papier mâché que l’âge aime à donner au visage des vieux. Les mouvements de Maslow ont une grâce féline. Utile, pense Nolan. Pour toutes les fois où il a dû se faire tout petit afin de se fondre dans le décor et disparaître.
Le regard de quatrième de couverture de Maslow se plante dans ses yeux. Regarde-t-il tout le monde de cette façon ? Bonnie n’amène pas tout le monde dans son bureau. Maslow lance un drôle de regard à Bonnie. Un regard qui signifie : je-vous-l’avais-dit. Comme si Maslow l’avait… attendu. Nolan sent un frisson lui courir le long de la colonne vertébrale.
Le samouraï regarde et analyse les forces qu’il doit affronter. Et que regarde Nolan ? Ça dépend à quel Nolan on demande. L’ancien Nolan voit un vieux juif plein aux as dans un bureau panoramique à un million de dollars. Le nouveau Nolan voit un héros qui a survécu à Hitler afin de lutter pour la justice et la tolérance, écrire des livres et créer cette fondation. D’après leur site Internet, Brotherhood Watch a sauvé des milliers de vies de par le monde. Nolan peut seulement espérer que Maslow relèvera le défi et sauvera la sienne.
La main de Maslow est sèche, d’une douceur poudrée et, comme le reste de sa personne, impeccable. Le moindre de ses cheveux blancs est coupé à la perfection, comme la crinière d’un chien de concours, et ses yeux ressemblent aux yeux d’une Lassie ou d’un Rintintin à qui on confie tous ses secrets d’enfant. Ce visage est capable d’attendre une éternité que Nolan lui explique les raisons de sa venue. S’il avait eu un chien comme ça quand il était gamin, il ne serait pas ici maintenant.
–Merci de prendre le temps de me recevoir, dit Nolan. J’ai lu des trucs sur vous sur Internet. Et dans les journaux. J’ai lu tous vos livres. J’ai particulièrement aimé La Bonté des inconnus. Et Pardonnez, n’oubliez pas. Et le dernier : Un cœur à la fois. Maslow ne s’attendait pas à ça. Dix points pour Nolan.
–Vous avez lu le dernier ?
–Je les ai tous lus, ment Nolan. Et leur lecture m’a vraiment transformé. Ça m’a convaincu de venir ici pour… proposer mes services. Pour voir si jamais ça vous intéressait de recueillir, euh… mon témoignage. Je pourrais vous apprendre une ou deux choses, grâce aux années que j’ai passées dans l’ARM, le Mouvement pour les droits des Américains ?
–Oui. Nous connaissons l’ARM. Et nous connaissons son autre nom : le Mouvement pour la résistance aryenne.
Les paupières de Maslow papillonnent puis se ferment. Il sup­porte à peine l’idée. Nolan ne lui en veut pas. Vu ce à quoi il a survécu – il a échappé aux nazis, a dû rester caché pendant des années, a frôlé la mort une demi-douzaine de fois, et tout ça pour finir par être capturé et envoyé aux camps – qu’est-ce que ce type peut bien ressentir devant une bande de jeunes voyous blancs qui tapent des pieds en échangeant des saluts hitlériens ? Nolan ne pour­rait pas lui reprocher de détester les types comme lui. Une fois encore, il entend la voix de Raymond : pour les juifs, on est tous pareils.
L’incitation à la haine n’a jamais été ce qu’il aimait dans l’ARM. Bien sûr, il pensait lui aussi que ce n’était pas les honnêtes tra­vailleurs comme lui qui gagnaient du fric, mais il n’a jamais été entièrement convaincu que ses impôts finissaient dans les poches des huit banquiers juifs qui possédaient en secret les réserves de la Banque fédérale. Quoi qu’il en soit, les mecs de l’ARM pétaient les plombs dès qu’ils entendaient prononcer le mot haine. Ils préten­daient qu’ils ne haïssaient personne. Simplement, ils aimaient la race blanche. Ce qui lui posait également problème. Aimer une race, c’est beaucoup demander. C’est déjà suffisamment dur d’aimer une personne. Il avait cru aimer Margaret, jusqu’au matin – y compris ce matin-là – où elle avait patiemment attendu qu’il ait vidé les lieux et chargé ses dernières affaires dans son pick-up pour monter dans sa camionnette de chez UPS puis démarrer en souriant avec un signe de la main.
Vincent est surtout entré à l’ARM parce que le groupe revendiquait une position sans détour vis-à-vis du gouvernement. L’ARM disait des choses que personne d’autre n’avait l’intelligence ou les couilles de dire sur ces sales requins de Washington qui se demandent comment gagner du fric en le privant de ses libertés. Clinton, Bush, il n’y en a pas un pour racheter l’autre. Qu’est-ce qu’une personne sensée peut bien en avoir à carrer de savoir qui est à la Maison Blanche ? Ces vingt et un bébés de Waco n’étaient pas assez grands pour voter. Ces trucs-là étaient assez convaincants : Waco et Ruby Ridge – le choc de découvrir que le gouvernement à qui on payait des impôts et faisait allégeance était capable de massacrer des femmes et des enfants qui tentaient simplement de vivre selon les lois garanties par la Constitution. En outre, être membre de l’ARM offrait certains… divertissements. Parfois, les types de l’ARM pouvaient être drôles, surtout quand ils étaient bourrés.
Raymond n’aurait jamais été aussi hospitalier s’il n’avait pas feint d’adhérer entièrement au programme de l’ARM, et il n’aurait sans doute jamais fait partie de l’ARM sans l’hospitalité de Ray­mond. Même s’il ne l’avouerait jamais. Revendiquer la supré­matie de la race blanche en échange du couvert semble encore plus louche que s’engager parce qu’on est convaincu que la race blanche est une espèce menacée ou parce qu’on aime les treillis et les rangers.
Nolan n’était pas raciste, dans le sens où il ne croyait pas qu’on puisse haïr des gens à moins de les connaître personnellement. Mais bon, le fait que les juifs qui possédaient des piscines sous contrat d’entretien chez Skip n’aient pas hésité à l’appeler à l’aube pour lui ordonner de se ramener en vitesse à Woodstock parce qu’ils avaient trouvé une souris flottant dans leur grand bain ne le laissait pas totalement froid. Les juifs n’avaient qu’à prendre une épuisette et retirer eux-mêmes la souris. Ou, mieux, les juifs n’avaient qu’à partager leur fortune et inviter les pauvres cons comme lui à venir profiter de leur maison de campagne et de leur piscine.
Il avait touché le fond après l’incident avec Mme Regina Browner, une juive en l’occurrence, une vieille juive en l’occur­rence, mais suffisamment en forme pour être une véritable emmer­deuse. Elle n’arrêtait pas de dire que cette grenouille était morte dans sa piscine parce que Nolan y avait mis trop de produits chimiques, alors que de toute évidence cette grenouille s’était noyée sans aucune assistance chimique. Elle disait que les grenouilles ne se noyaient pas. Qu’attendait-elle de lui ? Qu’il autopsie cette bestiole gluante ?
Elle était toujours après lui, en train de lui casser les pieds. Quand elle avait menacé de se plaindre à Skip, Nolan l’avait soulevée, elle et ses quarante-cinq kilos d’anorexique rafistolée au bistouri. Il n’avait jamais fait une chose pareille. Il s’était senti horriblement mal à la minute où, en la soulevant, il s’était aperçu à quel point elle était légère, comme ces avions en balsa qu’il fabriquait quand il était gamin. Mais il avait lancé la machine et il n’avait pu s’arrêter avant de l’avoir doucement déposée dans le petit bain de la piscine.
Bien sûr, il avait sauté à l’eau pour aller la repêcher et s’était confondu en excuses parce qu’il était désolé, mais aussi parce qu’il savait qu’en portant plainte, elle pouvait lui causer de gros problèmes. Il était heureux qu’elle ne se soit pas noyée. C’est ce qu’il avait dit dans la lettre qu’il lui avait écrite ce soir-là. Il expli­quait qu’il n’avait pas voulu lui faire de mal. Il avait passé un été épouvantable. Il disait que d’après son médecin il faisait peut-être une allergie aux algicides, ce qui pouvait provoquer chez lui un comportement étrange aux abords des piscines. C’était son seul mensonge. Il était sincèrement désolé. Si seulement elle avait cessé de le houspiller cinq minutes plus tôt. Il ne parvenait pas à croire qu’il était devenu un type capable de jeter des vieilles dames dans des piscines. Il avait été content que Skip le licencie, il le méritait.
Après une ou deux semaines terribles, Mme Browner avait accepté de ne pas porter plainte s’il s’engageait à suivre vingt heures de stage sur la maîtrise de la colère.
Bonnie et Maslow le dévisagent.
Nolan sourit. Ok. C’est le moment.
–Et je voudrais vous aider, dit-il. Je me disais… (Respire profondément. Compte jusqu’à dix.) Je voudrais vous aider à empêcher des types comme moi de devenir des types comme moi.
Nolan ne peut retenir un sourire. Il a réussi à sortir cette saloperie de phrase ! Cette phrase qu’il avait répétée, la psalmodiant dans sa tête pour s’endormir, certains soirs particulièrement diffi­ciles. Je veux vous aider à empêcher des types comme moi de devenir des types comme moi. Un truc coriace, carrément difficile à sortir. Mais il a réussi. Il était sincère. Il est sincère.
Mais à propos de quoi au juste ? Je veux vous aider à empêcher des types qui ont le malheur de ne pas savoir où crécher de devenir le genre de types capables d’accepter sans rien dire les idées débiles de Raymond pour avoir une chance de pouvoir squatter le canapé plein de bosses de son salon ? C’est sûr, on a forcément envie d’empêcher des types de devenir des types comme ça.
L’atmosphère vacille, tel un thermostat qui s’enclenche. Maslow et Bonnie échangent un long regard. Quelle que soit la signification de ce regard, dix points de plus pour Nolan. Maslow tapote le bout de ses doigts les uns contre les autres, un geste qui lui rappelle les prêtres catholiques.
–Je sais comment pensent ces types, dit Nolan. Je sais comment ils se retrouvent, où ils se retrouvent. Et je sais comment les faire changer de camp.
–Vincent, dit Maslow. Si je peux vous appeler ainsi… Éclairez-nous. Vous avez passé cinq ans dans l’un des groupes extrémistes les plus violents du pays. Et maintenant vous voulez venir travailler chez World Brotherhood Watch ?
–En résumé, répond Nolan.
–Je vois, dit Maslow. Et dans ce résumé j’imagine que vous avez senti votre cœur changer de façon radicale ?
Changer. Son cœur. Une expression adaptée à son cas. C’était exactement ça. Une transplantation cardiaque, un cœur de cochon tout neuf pour remplacer son vieux cœur abîmé, une de ces transfusions sanguines totales qu’on vous fait en Transylvanie. La terre natale de Maslow.
–Un changement radical, dit Nolan. C’est ça.
–Une sorte de conversion, insiste Maslow.
–Exactement.
–Et comment êtes-vous parvenu jusqu’à nous ?
–Votre site Internet, répond Nolan. Comme je vous l’ai dit…
Maslow adresse du regard une note de service à Bonnie : vous voyez de quoi Internet est capable ! On devrait regarder cela de plus près.
–Mais il a dû se produire autre chose…
–C’est vrai. Il s’est produit quelque chose, monsieur.
Nolan n’a jamais appelé quelqu’un monsieur de sa vie. On croirait entendre une espèce d’Elvis ringard à deux balles.
–Vincent, Bonnie, asseyez-vous je vous prie, dit Maslow.
Bonnie se laisse tomber dans le fauteuil le plus proche. Nolan prend l’autre et bingo, le voilà revenu dans le bureau du proviseur l’une des nombreuses fois où sa mère et lui y avaient été convoqués pour une petite discussion. Sa mère prenait toujours sa défense, expli­quant patiemment pourquoi son fils pouvait s’ennuyer, ignorant les étincelles de haine que lançaient les yeux du proviseur. Il pense aussi à la fois où, avec Celia Mignano, ils s’étaient fait coffrer parce qu’ils s’envoyaient en l’air dans la salle d’arts plas­tiques. Ces deux souvenirs lui procurent un frisson agréable, comme si un essaim d’abeilles amicales bourdonnait entre Bonnie et lui.
–Voudriez-vous nous raconter ce qui a provoqué ce changement radical ? demande Maslow.
Comment en sont-ils arrivés aussi loin aussi vite ? Nolan n’est pas prêt. Il s’attendait à une conversation. Il s’agit d’une audition. Il comprend seulement maintenant que c’est inutile. Il pourrait tchatcher toute la journée sans parvenir à leur expliquer. Pourtant, il se doutait bien qu’ils finiraient par lui poser la question. C’est pour ça qu’il s’est préparé, qu’il a répété mentalement son récit expliquant ce qui l’a poussé à faire le grand saut.
–En fait… j’étais à une rave… C’était il y a deux semaines, peut-être trois. Pendant la dernière vague de chaleur avant celle-ci…
–Une rave ? (Ça ne fait pas cinq secondes qu’il raconte son histoire et Maslow est déjà dans les choux. Le vieil homme sourit et s’en remet à Bonnie, leur spécialiste maison en culture jeunesse.) Mme Kalen a deux adolescents.
–Filles ou garçons ?
Comme si ça l’intéressait.
–Des garçons. Max et Danny. (Bonnie aime bien parler d’eux. Quelque chose se détend sur son visage.) Douze et seize ans.
–Vous avez dû les avoir quand vous étiez petite, dit Nolan.
–C’est vrai, répond Bonnie. Bébé.
Maslow tambourine sur le bureau du bout des doigts. Mais qu’y a-t-il donc entre Maslow et Bonnie ? Si seulement c’était aussi simple qu’une histoire de sexe. C’est un genre de trip obsessionnel. Bonnie adule ce type. Et lui, ça le botte.
–Une rave ? demande Maslow. Éclairez-moi.
–C’est comme une énorme fête, explique Nolan.
–En fait, dit Bonnie, c’est un peu plus que ça. C’est une véritable… sous-culture underground. Des jeunes répandent la nouvelle, des milliers d’entre eux envahissent un vieil entrepôt avec des amplis énormes, ils se maquillent et dansent et…
–Charmant, dit Maslow. Est-ce que vos fils participent à ce genre d’événements ?
–Pas jusqu’ici.
Bonnie touche le bureau de Maslow. Cette femme est superstitieuse.
–Là, ça se passait en extérieur, dit Nolan. Dans un champ. Au milieu de nulle part. En mars. Vous trouvez ça malin, vous ? Ils avaient sorti des générateurs gigantesques et des écrans pour les lumières et… Je vous ai dit que c’était mon cousin Raymond qui m’y avait emmené ?
Il regrette d’avoir parlé de Raymond. L’envie de regarder derrière lui doit se lire sur son visage.
–Vincent, dit Maslow. Puis-je vous interrompre ? A mon âge, tous les gens de moins de quarante ans semblent jeunes. Excusez-moi, mais je me demandais…
–J’ai trente-deux ans, répond Nolan. (Il sait où Maslow veut en venir. Il a presque atteint la limite d’âge pour participer à des raves et des concerts de rock.) C’est pour ça que je me disais que ça allait me déprimer, de traîner avec une bande d’ados en train de sauter, de brandir des trucs phosphorescents et de gerber partout. Et franchement… je ne voyais pas ce que ça m’apporterait de jouer à frotti-frotta avec le grand rassemblement.
Bonnie rit – un bon signe. Maslow non – un mauvais.
–A cinquante kilomètres de la rave, le ciel s’est assombri. J’ai commencé à entendre le tonnerre. Je me suis dit qu’on était bons pour une espèce de mudfest, une fête de la boue façon Woodstock. Je me rappelle avoir dit à Raymond à quel point ce serait embarrassant d’avoir passé des années à se préparer à mourir avec les forces de libération de l’ARM pour finir grillés par la foudre avec une foule de mômes au teint terreux au milieu d’un pré.
–Est-ce que vous et vos amis de l’ARM allez souvent à ces… raves ?
Qu’est-ce que ça peut bien faire à Maslow ? Ce que les membres de l’ARM font de leur temps libre ne le regarde pas.
–Jamais, répond Nolan. Pas en règle générale.
Cette histoire a deux niveaux. Le premier est la vérité, ce qui la rend facile à raconter. Le second niveau n’est pas tant un mensonge qu’une sélection de couper-coller. Inutile de raconter tout à tout le monde. C’est une leçon qu’on apprend avec l’âge. Nolan a pris du plomb dans la cervelle et le stage de maîtrise de la colère lui a donné quelques trucs utiles à ne pas oublier : pas la peine d’avoir tou­jours le dernier mot, de tirer la dernière balle du chargeur. Pas besoin de raconter que Raymond s’est moqué de lui parce qu’il avait suggéré d’annuler à cause du temps. Ce froussard de Nolan n’avait quand même pas peur de se prendre la pluie ? Raymond était censé faire quoi, avec ses soixante-dix cachetons d’ecsta ? Se les fourrer dans le cul ?
–Au moment où on est arrivés, un million de mômes étaient entassés sous les écrans géants, boum boum, et des tas de lumières colorées clignotaient au rythme de la musique. On aurait dit une secte de vers d’élevage sous des lampes à infrarouge. Ils avaient installé un immense échafaudage, avec des DJ perchés tout en haut et de la techno à fond…
–On dirait l’enfer, dit Maslow.
La voix de Raymond tambourine une nouvelle fois aux oreilles de Nolan. Les juifs ne croient pas au paradis ni à l’enfer. C’est pour ça qu’ils peuvent voler leurs voisins, il suffit qu’ils se repentent le seul jour de l’année que les juifs consacrent à l’expiation de leurs péchés.
–Alors, que s’est-il passé ensuite ?
Attendez. Maslow ne lui demande quand même pas de se dépêcher ? Il prendra tout le temps qu’il lui faut.
–Raymond se tire. Disparaît. Et je me dis… Euh, attendez. Une petite marche arrière s’impose. Il faut que vous compreniez. J’étais quelqu’un de différent à ce moment-là. Je pensais des trucs que je ne penserais jamais maintenant.
Est-ce vrai ? Bien sûr. Il triait et choisissait parmi les conneries qu’il entendait, mais il en choisissait bel et bien certaines. Celles avec lesquelles il était déjà d’accord avant.
–Mais nous comprenons, dit Bonnie. Vous êtes en train de nous raconter comment vous avez changé.
Est-ce vraiment ce qu’il leur raconte ? La paix par le changement. Où a-t-il vu ça ? Ah oui. L’écriteau dans l’entrée. Alors, voilà ce qu’ils vendent. Magnifique. Il peut faire la paix grâce au changement.
–Alors, je me dis : c’est bien de Raymond de me planter au milieu de cette foule de boules de poils humaines. Là, une fille se met à danser avec moi. Et elle me tend deux bâtons lumineux.
C’est le moment de faire un autre couper-coller. La fille était jeune et jolie. Nolan se serait planté les bâtons lumineux dans les yeux s’il avait pensé que ça pourrait l’aider à se la taper.
–Enfin bref, je les agite devant moi. La fille sourit, tout est cool et une seconde après elle a disparu. Et je me retrouve avec ces trucs lumineux. J’essaie de sortir de la foule, mais la meute n’arrête pas de me repousser vers le centre. Et ça me perturbe, parce que je traînais avec des types qui pensaient que c’était un devoir patrio­tique de piétiner les gens comme ça. Enfin, les types de l’ARM que je connaissais ne se retrouvaient pas souvent dans ce genre de situation. On ne se lâchait jamais.
–Ce qui veut dire ? demande Maslow.
–On essayait de garder le contrôle, répond Nolan. Notre unité n’était pas pour la violence gratuite.
Ça suffit. S’ils veulent des détails, il pourra leur en donner plus tard. Même si ce qu’ils veulent surtout savoir, c’est combien de mecs il a démolis. Eh bien, en vérité, aucun. Ce qui ne veut pas dire que les types de l’ARM n’étaient pas souvent à deux doigts de massacrer le Paki de l’épicerie du coin à la moindre provocation. Le problème, c’est que les soirs où ça les démangeait, le vendeur était toujours une pauvre petite blanche boutonneuse. Maslow et Bonnie n’ont pas besoin de savoir ça tout de suite. Pour l’instant, laissons-les imaginer ce qu’ils veulent. Laissons-les penser que lui et ses potes démolissaient au minimum un mec par jour.
–Alors, j’ai arrêté de bouger et j’ai baissé les bras, si bien que les bâtons phosphorescents se sont retrouvés, euh, vous savez, près de, ouais, mon entrejambe. Je les ai regardés et là j’ai eu comme l’impression de voir mon esprit ou mon âme, ou quelque chose dans ce genre, brûler à l’intérieur de moi, briller…
Maslow doit maintenant se demander quelle drogue il avait prise et Bonnie, avec ses deux adolescents, pense savoir laquelle. D’ailleurs, il en avait pris, mais ce n’est pas pour ça que c’était arrivé. Ce n’était pas première fois qu’il prenait de l’ecsta. Il en avait pris un cacheton le soir où il s’était fait tatouer. Alors, qu’est-ce que ça dit sur lui ? Qu’il a pris tellement de drogues que son cerveau ressemble à du gruyère. Mais il n’avait jamais ressenti ça avant. C’était nouveau. Plus profond. Plus intense.
–J’ai entendu un grondement dans ma tête. Des grands coups sourds. Comme des ailes. Comme quand on entend battre son cœur dans ses oreilles, vous savez ? On l’entend et puis c’est fini. J’ai cru que c’était le bourdonnement des amplis. Alors, j’ai levé les yeux vers l’échafaudage et il y avait un drôle de… halo qui tour­noyait autour des DJ. Ça m’a fait penser à une carte de Noël que ma mère avait, une image représentant la colombe du Saint-Esprit planant dans un cercle de lumière dorée. Et après… c’est la partie la plus difficile à expliquer, mais j’ai éprouvé un sentiment d’amour pour tous les gens qui se trouvaient autour de moi. Tous les gens. Les noirs et les blancs, les juifs, les chrétiens, les commu­nistes, les monstres, les attardés, les mutants, n’importe.
Est-ce que ça marche ? Resserrons ça d’un cran.
–On aurait dit que j’avais été frappé par la foudre. J’avais l’impression d’être saint Paul quand il s’est fait éjecter de son âne sur la route de Damas.
–Son cheval, corrige Maslow. Saul de Tarse s’est fait désarçonner de son cheval sur le chemin de Damas.
Les juifs se croient toujours plus malins que toi. C’est ce que dirait Raymond. Mais c’est Nolan qui pense, à présent. Il est temps de laisser tomber tout ça s’il veut que son plan réussisse. Il faut laisser tomber le juif au nez crochu et le nègre à la grosse bite. Terminé, de défendre la race blanche menacée, place à la paix par le changement.
–Puis-je vous demander quelque chose ? dit Maslow. Alliez-vous à l’église quand vous étiez petit ?
–Catholique irlandaise.
C’est en grande partie vrai. Ses grands-parents étaient catholiques. Ce n’est pas le moment d’expliquer qu’après la mort de son père, sa mère l’avait trimbalé d’un rassemblement de doux illuminés à un autre. Elle était devenue bouddhiste pratiquante après avoir vu Tina Turner dans l’émission “Living Legends”.
–Une de mes tantes était baptiste et elle m’emmenait assister à des renaissances. J’aimais bien les hymnes. Il y en avait un qui s’appelait “Sainte promesse”. Et ces deux mots, sainte promesse, m’ont trotté dans la tête tout au long de cette… expérience, à la rave.
Il est en train de leur bourrer le mou avec cette histoire d’hymne. Mais il est sûr de sentir les yeux de Bonnie sur lui. D’après son expérience, les femmes adorent vous imaginer gamin avec les cheveux lissés en arrière, tout transpirant de chaleur dans votre robe d’enfant de chœur qui gratte. Elles veulent toutes coucher avec ce gamin. C’est dire à quel point les femmes sont bizarres.
Le jour où il avait rencontré Margaret, dans un bar de Hudson, le juke-box passait un air de gospel. Il connaissait les paroles et il s’était mis à chanter. Trials, troubles and tribulations – Épreuves, problèmes et tribulations… Rien de ringard : il n’avait pas chanté à l’oreille de Margaret ; mais il avait chanté doucement, pour lui, comme un homme se rappelant un doux souvenir d’enfance. La chanson s’était terminée. En regardant Margaret, il avait su que ça avait marché. Notre homme avait tout bon.
–Et vous éprouviez toujours la même chose le lendemain matin ?
–Quelle chose ? dit Nolan. Excusez-moi, je…
–De l’amour pour tout le monde, précise Maslow.
Le vieux croit-il un traître mot de ce qu’il raconte ? Impossible à dire.
–Plus encore, répond Nolan. Je me suis réveillé sous un arbre. Raymond m’a retrouvé. Il m’a ramené chez lui. Quand je suis arrivé là-bas, j’étais toujours focalisé sur la haine, sur le fait qu’avant je détestais tout, que la haine empoisonnait le monde, que chaque chose mauvaise pouvait être directement liée à la haine.
La plupart des choses qu’il vient de dire sont tirées du livre de Maslow. Mais l’idée de base est vraie : il ne pouvait supporter l’ARM une minute de plus, pas plus que Raymond et ses amis. Le simple fait d’arriver devant chez Raymond avait failli le faire gerber. C’était peut-être les nains de jardin qui décoraient la cour de Raymond, ou peut-être le fait qu’ils aient ressemblé autant à Raymond, Lucy et leurs gamins. A la fin, c’était devenu viscéral. Une allergie aux types de l’ARM, au son de leurs voix. Ils se foutaient tous royalement de la planète. Ils se moquaient des écolos sauveurs de baleines. On aurait pu penser que les résidus du trip à l’ecsta lui auraient permis d’aimer Raymond et ses amis avec le reste des êtres humains. D’aimer la race blanche. Mais pour une raison quelconque, ça n’avait pas marché comme ça. Il était temps de changer de crémerie.
–Alors, qu’est-ce que vous avez fait ? demande Bonnie.
–Un matin, je me suis réveillé avant tout le monde, et je suis me suis installé au bureau de Raymond. Je me suis connecté à Internet. J’ai tapé “néonazi”. Et ensuite “aide”.
–C’est comme ça que vous nous avez trouvés ? demande Bonnie.
–Non, répond Nolan. D’abord, je suis tombé sur le site d’un journal, avec cet article : “Un néonazi aide la fondation.” Ça parlait de ce frère séparatiste blanc qui a vu la lumière et qui s’est amendé…
Peut-on appeler ça un mensonge ? C’est trop insignifiant pour avoir une importance quelconque. Il avait bel et bien recherché cette histoire sur Internet, mais à ce moment-là il avait déjà vu un reportage sur le sujet dans “The Chandler Show”.
A la télé, l’ancien skinhead était entièrement relooké à la dernière mode. Il portait un costume de luxe et ils avaient attendu que ses cheveux aient suffisamment repoussé pour pouvoir passer pour une coupe de pédé hyper tendance.
Harrison Chandler était presque en sanglots quand le type avait expliqué comment il était passé des ténèbres à la lumière, du chemin de la haine au chemin de l’amour. Nolan préférait ne pas penser à ça. Parce qu’il était ensuite obligé de penser à quel point Raymond et ses potes aimaient regarder Chandler et hurler devant la télé, sous prétexte que Chandler était un nègre surpayé très en vue employé par les médias juifs. Cette émission-là les avait vraiment foutus en rogne. Ils avaient jeté des cannettes de bière sur le téléviseur jusqu’à ce que Lucy mette fin à la fête.
Maslow veut savoir ce qu’ils faisaient à l’ARM ? Ils regardaient la télé en hurlant.
–Oh, ce type qui est allé travailler pour la Fondation Wiesenthal, dit Bonnie. Vous vous en souvenez, Meyer ?
Le vieil homme ne veut pas s’en souvenir. Il y a quelque chose qui lui déplaît, là-dedans. Mieux vaut laisser tomber le sujet et passer à autre chose.
–Enfin, reprend Nolan, j’ai lu que ce skin avait senti son… cœur changer radicalement parce qu’il avait entendu sa fille de quatre ans traiter quelqu’un de nègre. (Bonnie et Meyer tres­saillent.) Excusez-moi. Ce qui, franchement, n’aurait pas suffi à me faire changer… mais bon, je n’ai pas d’enfants. (Il sourit à Bonnie. Elle a des enfants.) Le type s’est engagé à aider ce groupe qui œuvre pour la tolérance à L.A. Et je me suis dit que si je pouvais trouver un endroit comme ça, je pourrais faire quelque chose de similaire.
–Meyer, dit Bonnie. Je n’arrive pas à le croire. Vous disiez juste avant…
Maslow lui lance un regard. Il lui signifie de se taire.
–Alors, vous savez qui nous sommes ? Grâce à Internet.
Ne vient-il pas justement de le dire ?

Francine Prose est née en 1947 à New York. Elle est l'auteur de plus d'une douzaine de livres, dont des romans, des nouvelles, des ouvrages généraux et des histoires pour enfants.
Titulaire des bourses Guggenheim et Fulbright, entre autres, elle collabore à la rédaction de la revue Harper's et rédige des articles sur l'art qui paraissent régulièrement dans le Wall Street Journal. L'enseignement retient aussi son attention : elle a ainsi partagé son savoir avec les participants d'un atelier sur l'art d'écrire, le « Iowa Writers Workshop » et elle enseigne à l'université Johns Hopkins.
Elle vit à New York.

Bibliographie