Publication : 16/03/2006
Nombre de pages : 216
ISBN : 2-86424-575-2
Prix : 17 €

Jocaste

Brian ALDISS

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Titre original : Jocasta
Langue originale : Anglais
Traduit par : Catherine de Léobardy

Dans Œdipe roi, Sophocle nous raconte la tragédie Œdipe involontairement marié avec Jocaste, sa mère, et assassin de son père. Jocaste a donc épousé son fils sans le savoir, mais Sophocle ne s'intéresse pas à cette épouse-mère.

Conteur incomparable, Brian Aldiss explore les non-dits du mythe et enrichit la littérature d'un personnage de femme complexe et intrigant, une Jocaste séduisante certes, mais largement responsable de l'inévitable tragédie.

Il nous montre le drame de son point de vue à elle. Les petites contrariétés de sa confortable vie familiale, la cohabitation avec grand-mère Sémélé, magicienne et vestige de l'âge de bronze qui chasse les harpies comme d'autres les mouches, la présence de la Sphynge qui traîne dans le palais et veut se reproduire, le mauvais caractère Œdipe.

Peu à peu la fausseté de la situation apparaît, l'oracle des dieux s' avère inéluctable.

Brian Aldiss éclaire une histoire antique d'une lumière fraîche et déconcertante.

  • « Dans Jocaste, B. Aldiss s'empare du mythe d'Œdipe pour mieux lui faire la peau, en le réécrivant à sa façon, et brillamment. [...] A 80 ans passés, le vieux géant de la littérature britannique a encore la plume vagabonde, avec une langue d'une verdeur et d'une truculence toujours rafraîchissantes. »
    Myriam Perfetti
    MARIANNE

1

Les fleurs sur la colline mouraient dans la chaleur d'août. Elles craquaient sous les pieds nus de Jocaste, épines de skylokremida, restes craquants d'agriolista. Les lézards filaient sous ses pieds.

Jocaste portait une jupe de daim souple et un corsage de cuir sans manches ample qui parfois collait à son buste humide. Ses épais cheveux noirs, qui commençaient à blanchir, étaient noués dans le dos. Son corps avait pris de la lourdeur: pourtant elle grimpait si facilement la colline que son garde s'essoufflait à la suivre. C'était la reine de Thèbes.

Elle avait attrapé un lièvre dans les rochers de la vallée. Il était suspendu sur le petit renflement de sa colonne vertébrale, avec une baguette pointue qui traversait les tendons de ses pattes. Les cahots de la marche faisaient couler du sang du nez de la créature morte, on aurait dit des larmes; ces larmes gouttaient le long du dos de Jocaste et lui tachaient les chevilles quand elle marchait.

Les murailles de Thèbes étaient éclairées par le soleil couchant. Jocaste entra par la porte sud-est, sous l'œil d'une sentinelle nonchalante, qui se mit, lui-même, à sa lance à la verticale en guise de salut. Le palais était un bâtiment bas, qui se distinguait de ses voisins par son étendue et par le portique à quatre colonnes qui ornait sa façade. Jocaste évita l'entrée principale et fit le tour vers l'arrière par un champ en friche plein de mauvaises herbes.

Elle passa près de l'autel de sa grand-mère, où quelque chose couvait parmi les cendres. C'était très probablement les restes d'un serpent, l'offrande préférée de la vieille Sémélé à ses sombres dieux. Par terre devant l'autel, des excréments humains avaient été à moitié recouverts d'une poignée de terre. Jocaste se toucha automatiquement le front en passant, en signe de dévotion.

La vieille servante de Jocaste, Hézikiée, jaillit, comme si elle sortait de la boîte d'un magicien, bras levés comme pour embrasser sa maîtresse.

- Oh Jocaste! Et tu es à nouveau sortie chasser! J'ai eu peur que tu ne sois morte.

- Sottises, Hézikiée, j'ai simplement tué un lièvre.

- Oh, mais les bêtes sauvages…

- Autour de Thèbes? Sottises. Laisse-moi passer.

- S'il te plaît, dis-moi que tu n'es pas morte. Et ta pauvre jambe, elle saigne! Tu vas bientôt mourir.

- Arrête maintenant, veux-tu, Hézikiée? C'est le sang du lièvre que j'ai tué et c'est tout.

Elle passa en poussant la vieille femme tremblante et dévouée, qui continuait à marmonner de manière conjuratoire.

Quand elle entra dans la cuisine, elle entendit son mari, Œdipe, hurler dans la grande salle. Il donnait audience à une délégation de gens du pays.

- Vous autres, habitants de la ville, n'arrêtez pas de vous plaindre! Que voulez-vous de moi à présent? Ne pouvez-vous pas me laisser en paix?

Et une voix fatiguée et pleurnicharde de vieillard répondit:

- Grand Œdipe, la peste est chez nous. Tu vois que ce ne sont pas seulement les vieux qui viennent vers toi, mais les jeunes sont aussi parmi nous. Car la malédiction qui est sur Thèbes touche jeunes et vieux également. Partout ici il n'y a qu'affliction.

- L'affliction est le lot des hommes, répondit Œdipe, plus calmement.

Sa femme, le lièvre dans une main et un couteau dans l'autre, dit, à haute voix, mais doucement:

- Et des femmes aussi.

Passant l'animal mort et le couteau à l'une de ses esclaves, elle alla se laver les mains dans une bassine d'eau parfumée que tenait Hézikiée, qui marmonnait sa joie de voir sa maîtresse saine et sauve. Jocaste y prêta peu d'attention; elle avait l'esprit ailleurs. Tandis qu'elle se lavait les bras et les mains et qu'elle se rinçait le visage, reconnaissante de la fraîcheur de l'eau, des bruits de dispute aigus lui parvinrent de l'extérieur.

- Ô misère de moi, c'est encore cette horrible chose, dit Hézikiée. Et elle est prête à pondre.

Jocaste quitta aussitôt le palais, mais sans hâte, et traversa la place pour se diriger vers le bâtiment où vivait sa grand-mère.

Sémélé était sortie de ses appartements pour essayer d'écraser avec un balai trois créatures volantes d'apparence grotesque qui tournoyaient au-dessus de sa porte. Les créatures tournaient juste au-dessus de portée de la brosse et chantaient d'une voix grinçante au rythme des battements de leurs ailes parcheminées:

C'est la maison qui ne connaît pas la chance.

Une ombre plane sur elle, sur elle.

C'est la maison qui est destinée à tomber

Innocence perdue

Coût terrible

Tu ne t'en remettras pas!

- Vous allez voir si vous vous en remettrez, vous! s'écria Sémélé. Vous ne vous en remettrez sûrement pas si je vous écrase, espèces de sorcières volantes!

Jocaste courut vers Sémélé en lui criant d'arrêter. Elle attrapa le bras maigre de la vieille et lui enjoignit de se taire. Ces créatures volantes étaient les Furies, les Bienveillantes.

- Va chercher du lait. Incline-toi devant elles. Fais ce que tu peux pour les flatter, s'il n'est pas trop tard.

- Pas moi, Jocaste, ma fille. Je n'ai rien à faire avec elles.

Là-dessus elle jeta son balai et se précipita dans l'obscurité de sa maison.

Jocaste leva ses bras pâles au-dessus de sa tête, en s'adressant aux créatures hargneuses qui voletaient autour de sa tête.

- Nous sommes désolées, nous ne voulions pas être désagréables. Ma grand-mère est vieille et folle. Je suis votre amie. Bienvenue, trois fois bienvenue! Pourquoi nous visitez-vous?

Les terribles créatures avaient des caricatures de visages féminins, des corps de bébés émaciés, des mamelles exagérément grosses, avec de petits ventres saillants et des queues comme des fouets. Elles volaient avec des ailes qui ressemblaient à celles de grandes chauves-souris, tandis que le bord de leurs oreilles surdéveloppées, entraînées à capter le moindre murmure d'orgueil humain, se rejoignaient au milieu de leur front, à la manière des pipistrelles. Reprenant les derniers mots de Sémélé, elles chantèrent:

Trop tard! Trop tard!

Nous sommes là aujourd'hui

Pour dire seulement

Que ton mari et toi

Devez affronter votre destin!

Ha ha ha ha!

Avec des crachats, des cris perçants et un rire terrifiant, elles s'élevèrent dans les airs, à grands coups de leurs ailes de chauves-souris.

C'est ce que je pensais, se dit Jocaste mais, comme d'habitude, ce qu'elle dit tout haut était bien différent.

- Oh, comme vos voix sont mélodieuses! Mais, s'il vous plaît, ne dites pas cela, chères amies! Venez chez nous, vous aurez du vin et du lait avec du miel. Dites-nous ce que nous avons fait. Et quel en est le remède…

Mais les méchantes créatures s'élevèrent au-dessus du toit, dans l'air pur, et s'éloignèrent, leurs silhouettes malsaines diminuant avec la distance.

- Oh, Zeus! s'exclama Jocaste, en se prenant la tête dans les mains. Comme si je ne savais pas ce que présage cette horrible visite!

- Tu ne crois pas ce vieux baratin, n'est-ce pas? dit Sémélé en passant la tête par la porte. Son rire était à peu près aussi effrayant que celui des Bienveillantes.

L'escarmouche éveilla une bête dans son abri. A la suite de la grand-mère apparut la Sphinge, terrifiante par sa forme, magnifique par sa couleur. Elle battait des ailes dès qu'elle les ouvrait, elle ne montait pas à plus d'un mètre au-dessus du parterre de thym dont la cour était tapissée et elle braillait avec indignation. Un griffon arriva à sa poursuite. Le griffon aperçut Jocaste, tourna les talons et repartit d'un trait dans les appartements de Sémélé.

Et la face de pruneau de Sémélé réapparut en hurlant:

- Je ne veux pas de cette Sphinge chez moi. Elle n'arrête pas d'être invisible, juste pour m'ennuyer! Enferme ce maudit machin, veux-tu?

Jocaste recula quand le monstre approcha, toujours braillant. Elle surgit au-dessus d'elle. Son arrière-train n'était pas encore entièrement visible. La Sphinge était un grand animal, dont le corps de lion, les ailes d'aigle et la queue de serpent, emblèmes des trois saisons, étaient pas mal assortis. Elle était maladroite, mais cependant impressionnante. Son visage de femme était déformé par la fureur.

La créature se posa dans un battement de plumes et demanda à Jocaste, d'une voix flûtée:

- Est-ce qu'Œdipe est encore entouré de ces bouches gémissantes?

- C'est encore une de tes énigmes? demanda Jocaste. Elle plaça une main sur le contour généreux de son sein gauche, pour calmer son cœur encore palpitant de la rencontre avec les Furies. Faut-il que tu sois toujours aussi agité, chère Sphinge?

- Pourquoi ne le serai-je pas? Ne suis-je pas prisonnière?

Nous sommes tous prisonniers de quelque chose, se dit Jocaste. A haute voix, elle répondit:

- Tu es libre d'aller et de venir dans les jardins du palais. Tâche de t'en satisfaire.

La grande créature se pencha sur elle avant de s'asseoir et de se gratter avec une de ses pattes de derrière, avec une nonchalance exagérée.

- Tu n'es jamais à l'aise avec moi. Quelle peut en être la raison? Soyons franches l'une envers l'autre. Je n'ai jamais été la mère d'Œdipe.

Jocaste essaya de rire.

- Alors pourquoi faire semblant?

- Je vais être mère. (La créature poussa un grand gémissement avant de poursuivre.) Grand-mère Sémélé me dit que nous devons aller au bord de la mer. Est-ce qu'Œdipe va me mettre cette chaîne dorée que je déteste tant? Est-ce que je devrai marcher? Je ne pourrai pas voler? Mon état est bien misérable. Est-ce qu'Œdipe ignore que je suis prête à pondre d'un instant à l'autre et que je ne peux pas voyager? N'a-t-il donc aucune pitié?

Elle avait une voix aiguë de mère indignée. Elle secoua sa maigre crinière. Quand ses plumes touchèrent terre, elles devinrent invisibles.

- Bien sûr qu'il a pitié. Ne t'a-t-il pas sauvé de la mort, chère Sphinge? Il a beaucoup de soucis, avec Thèbes qui souffre de la famine.

La créature s'étendit par terre, l'arrière-train tourné vers Jocaste. Elle parlait sans la regarder.

- Pourquoi faut-il que le tyran voyage?

- Nous partons pour Paralia Avidos demain matin. C'est rituel. Nous allons rendre un culte à l'autel d'Apollon afin de soulager la misère qui pèse sur Thèbes. Si tu dois faire des histoires, Sphinge, je serai obligée de t'enfermer dans ta cage.

A cette menace, la Sphinge tourna la tête pour regarder Jocaste d'un air pitoyable.

Jocaste fixa la créature droit dans ses grands yeux noisette, où coexistait quelque chose d'animal et d'humain à la fois. Elle lui caressa les flancs et lui dit:

- Je t'aime bien, chère Sphinge, mais tu es tellement compliquée.

- Par les grandes coquilles d'œuf bleues cassées de la Vallée du Cithaeron, qu'ai-je fait pour t'offenser, ô Jocaste? La voix monta encore dans les aigus, avant de se transformer en un faible gazouillis pour demander: et les vieux griffons de Sémélé? Ils n'ont ni raison ni sensibilité. Pourquoi ne les enfermes-tu pas?

Là-dessus, la créature bondit par-dessus la tête de Jocaste et se faufila dans l'entrée du palais à la recherche d'Œdipe. Jocaste resta à regarder une plume égarée flotter jusqu'à terre et disparaître. Elle huma le parfum de l'herbe sous ses pieds. Puis, avec un haussement d'épaules, elle partit à la recherche de sa vieille grand-mère.

- Merde! s'exclama Sémélé en tirant avec irritation sur une tresse de ses cheveux gris emmêlés. Cette maudite Sphinge! Quelle fourbe. Sa merde est invisible. Elle ne devient visible qu'après un moment, quand la damnée femelle est partie. (La vieille femme s'adressait à son arrière-petit-fils, Polynices, ou peut-être elle parlait toute seule. En tout cas le jeune homme à moitié nu ne répondit pas.) Pourquoi ne peut-elle pas lâcher une crotte convenable et visible comme tout le monde, je l'ignore. Même la vapeur en est invisible et c'est étrange… Je suis sûre qu'il n'existait rien de semblable quand j'étais jeune. Les gens mangent plus à présent, alors évidemment, ils chient davantage. Adonis avait imaginé qu'on pourrait faire remonter la merde dans le cul et qu'on n'aurait alors plus besoin de manger.

- Ne parle pas comme ça, grand-maman, dit Jocaste. C'est tellement grossier. Nous sommes plus civilisés de nos jours.

- Est-ce qu'Adonis y est arrivé, arrière-grand-maman? demanda le jeune Polynices, sans curiosité. Il était vautré sur une couverture à considérer le plafond, où une grosse mouche empêtrée dans une toile d'araignée bourdonnait furieusement. Une petite araignée se précipita pour la tuer.

- Pas vraiment, dit la vieille sorcière. Encore une théorie qui ne marchait pas! (Elle lança un coup d'œil par-dessous ses sourcils ridés à sa petite fille.) Que veut ma petite fripouille?

Jocaste se tenait dans l'encadrement de la porte, où on pouvait sentir passer un peu d'air frais.

- Il y a une telle puanteur ici, dit Jocaste, en agitant une main bien manucurée devant son visage. Ne peux-tu pas virer ce tas de cochonnerie, grand-mère? Faut-il vraiment que nous gardions ces immondices entre nos quatre murs? Nous ne pouvons plus nous accommoder de ces choses, comme de ton temps.

- Quand ça durcira je le ramasserai et je le jetterai, dit la vieille femme, complaisante. Et de mon temps, c'était mieux, plus insouciant. Tiens, je n'ai pas porté de robe avant l'âge de seize ans.

La vieille dame vivait dans la semi-obscurité, en se plaignant de sa vue. Ses deux griffons étaient couchés au fond de la pièce et grognaient tranquillement à l'approche d'un visiteur. C'étaient de gentils animaux bien dressés. Ils n'avaient jamais résolu une énigme de leur vie.

Le bourdonnement au plafond avait cessé.

- Poly, est-ce que tu pourrais faire quelque chose pour ça? demanda Jocaste. Tu sais que cette saleté attire les mouches. Elle ajouta: oh, pour ce que j'en ai à faire! Tu n'as qu'à vivre comme tu veux!

Polynices agita une main, sans quitter sa position horizontale.

- Il aime les mouches, dit Sémélé en dissimulant un bâillement. Qu'est-ce que tu veux, chérie? C'est l'heure de ma sieste.

Jocaste, majestueuse, regarda de haut sa grand-mère, qui était assise dans un enchevêtrement de bras et de jambes pointus, sur des coussins, par terre.

- Nous partons pour la côte, Œdipe et moi, demain. Nous prendrons les enfants, bien sûr. Mais tu peux rester surveiller les esclaves et les animaux, si tu veux.

- Alors, tu ne veux pas que je vienne avec vous? dit Sémélé, d'un air fourbe, en plissant ses petits yeux. En la regardant, Jocaste se dit que, si elle trouvait quelque chose d'humain chez la Sphinge, elle discernait quelque chose d'animal chez sa grand-mère; elle chassa précipitamment cette réflexion troublante.

- J'enfermerai la Sphinge dans sa cage, promit-elle. Comme ça, elle ne t'ennuiera pas.

- Je serai bien seule. Personne ne se préoccupe de savoir combien je suis seule. Il faut qu'Antigone reste avec moi.

- C'est un voyage rituel. Antigone doit venir avec nous.

- Rituel, mes fesses! La petite est sur le point d'avoir une liaison avec Xerxex.

- Quoi, cet esclave! Ce palefrenier? Raison de plus pour qu'elle vienne avec nous.

Jocaste connaissait Xerxex, un beau jeune homme élancé, employé au palais depuis peu seulement.

- Il est temps qu'Antigone mûrisse, dit la vieille femme. Laisse-la. Ne t'en mêle pas. Tu te mêles toujours de tout. Elle a douze ans. Elle a des poils là en bas.

- Elle doit nous accompagner, grand-mère chérie. C'est rituel. Toi, tu restes ici. Tu n'as qu'à avoir, toi, une histoire avec Xerxex.

Sémélé poussa un grand éclat de rire aigrelet.

- Xerxex, tu es folle!

- C'était juste une plaisanterie, répondit Jocaste. Elle soupira.

- Arrête de faire la tête, c'est une mauvaise habitude. Nous avons tous remarqué que tu devenais assez maussade.

Elles entendirent la voix d'Œdipe, qui appelait sa fille Antigone. Ce n'était plus sa voix râpeuse, comme quand il s'adressait à ses sujets. Il avait une intonation douce et cajoleuse, un peu comme s'il roucoulait. Sémélé leva un sourcil méprisant.

- Toujours Antigone, jamais Ismène. Tu devrais faire attention à ton mari, ma fille.

Œdipe avait revêtu une robe blanche pour l'audience. Il portait la couronne des rois de Thèbes. Ce n'était qu'un modeste anneau d'or, enfoncé sur sa chevelure sombre. Une fois l'audience achevée, il se débarrassa de sa couronne. Elle fut rattrapée au vol par son esclave, qui la manquait rarement, sachant la punition qu'il encourait.

Quand il entra dans la cour, Œdipe s'effondra sur une couche qui avait été disposée à l'ombre. Il se débarrassa de ses sandales, mit les pieds en l'air, en appelant à nouveau sa fille préférée.

- Antigone!

Antigone arriva en courant, pieds nus. Elle s'assit contre son père et les caressa en le regardant dans les yeux.

- Le vin arrive, père.

Il hocha la tête.

- Nos pauvres Thébains n'arrêtent pas de se plaindre, ils n'arrêtent pas d'avoir faim… Ils ne comprennent rien à la privation.

Les cheveux d'Antigone étaient d'or sombre, presque noirs. Ils tombaient raides, sans une boucle. Elle les avait liés avec un ruban noir, si bien qu'ils reposaient avec netteté sur son sein droit. Elle portait une robe de mousseline, à travers laquelle on pouvait deviner les aréoles sombres de sa poitrine. Elle avait les yeux bleus, le nez droit et long, qui lui donnait un air sévère que corrigeait la douce courbure de ses lèvres.

- De quoi se plaignaient ces ennuyeuses créatures aujourd'hui? Pas encore du manque d'eau!

Œdipe ne répondit pas immédiatement, ni directement. Il posa une main légère sur la tête de sa fille en parlant et lui caressa les cheveux.

- Je sais, on dirait qu'une malédiction pèse sur Thèbes, comme le prétendent les anciens qui sont superstitieux. Ce n'est pas la peine de me le dire. Je ne peux rien changer à la volonté des dieux. S'ils l'ont décrété ainsi, c'est ainsi.

- Un décret, père, n'y a-t-il pas moyen de le contourner?

Il ne répondit pas et sa fille poursuivit.

- Et est-ce qu'il est décrété que tu dois subir leurs plaintes, père? Un roi n'a-t-il pas un droit inaliénable sur ses sujets?

Il répondit avec un soupçon d'impatience:

- Mes sujets craignent que la peste ne descende sur Thèbes. Demain, nous devons faire le voyage jusqu'à la côte, à Paralia Avidos et y offrir des sacrifices, pour que les choses aillent bien à nouveau et que le bétail renaisse.

Une esclave s'approcha avec une cruche de vin, suivie de la Sphinge, qui dominait l'esclave comme une ombre grotesque. La Sphinge avait une démarche féline et ondoyante, ailes repliées, l'air humble devant son ravisseur.

- Qu'est-ce qui est un, maître, et qui est pourtant perdu s'il ne devient pas deux?

- Je t'en prie, chère Sphinge, pas d'énigme maintenant. Je suis las, dit Œdipe en secouant la main pour l'écarter.

La Sphinge s'assit et se lécha une patte arrière.

Antigone ramassa une des sandales de son père et la lança sur l'oiseau-lion. Il poussa un cri terrible, se détourna et s'enfuit au galop.

- Père, je ne peux pas sentir cette chose absurde avec ses énigmes absurdes! déclara Antigone en prenant la cruche des mains de la servante pour verser à son père une généreuse libation dans une coupe de bronze. L'esclave s'inclina et se retira, le visage impassible. Ne pouvons-nous pas la relâcher?

- Oublie ton indignation, ma précieuse, dit Œdipe, pour l'apaiser. Il a été décrété que, puisque j'avais résolu l'énigme de la Sphinge, je devais devenir roi de Thèbes. C'est ainsi que j'ai acquis cet animal et je dois le garder auprès de moi pour rester roi. Il est prodigieux. Je ne peux pas m'empêcher de l'aimer. Si la Sphinge s'en va, le temps de mon pouvoir est compté. C'est ce que dit le décret.

- Encore un décret! s'exclama Antigone.

Œdipe but le vin frais sans répondre. Il regardait sa fille préférée, par-dessus le bord de sa coupe, avec affection et amusement. Pendant ce temps, la Sphinge revenait vers Œdipe en rampant.

- Mère n'aime pas la Sphinge, poursuivit Antigone, boudeuse. Elle dit qu'elle l'aime, mais moi je sais que ce n'est pas vrai. Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre tranquilles, sans la constante ingérence des dieux? Voilà encore une chose que je n'aime pas.

Il lui donna une petite tape sur les fesses.

- Ce que nous aimons ou pas n'est qu'un souffle d'air dans la puissante tempête de la volonté des dieux. Sois satisfaite que les choses soient comme elles sont, de peur qu'elles n'empirent.

Sa fille ne répondit pas. Elle ne pouvait se décider à confesser à son père que le malaise et la peur envahissaient son cœur.

- Si seulement cette stupide créature ne faisait pas ses besoins dans les coins, dit-elle. Elle tira la langue à la Sphinge. L'animal se leva et s'en alla lentement, tête basse.

Jocaste, pendant ce temps, s'était retirée dans le sanctuaire privé de sa chambre privée. Elle renvoya Hézikiée et se prosterna devant l'autel.

Pendant un moment, elle ne dit rien. Après un temps, cependant, ses pensées éclatèrent en paroles.

- Grande déesse, nous savons qu'il y a des choses qui sont éternelles. Pourtant, nous sommes entourés de choses insignifiantes, de choses domestiques… Et entre ces deux choses opposées, il y en a une autre… Oh, mon cœur est lourd! Je veux dire la chose qui ne peut être dite. Je ne peux pas. Pourtant elle est réelle. Je dois garder le silence. Quand je l'ai vu la première fois, jeune homme, je me suis réjouie. Je l'ai aimé avec pureté. Un fardeau m'était ôté de la conscience. A présent, je porte un fardeau bien plus lourd encore. Je ne peux pas le dire, même à toi, grande déesse…

De l'océan trouble de ses pensées s'éleva l'idée d'un enfant doré, l'extension de sa chair qui serait et deviendrait ce que sa mère n'était pas parvenue à devenir, une personne achevée et parfaite. Ce lien entre les deux, cette identification pouvaient difficilement être rompus. Dans son chagrin aigu et passager, elle reconnut qu'elle n'avait pas essayé de laisser sa liberté à l'enfant.

- Je sais que j'ai été une femme luxurieuse. Je le sais, je le reconnais… Comme j'ai aimé les étreintes suprêmes, surtout quand elles étaient interdites! Il y a deux sortes d'amour. Pourquoi le monde ne les reconnaît-il pas? Il y a l'amour sanctifié par le temps, que tout le monde honore. Et il y a l'amour détesté par le temps, que tous méprisent, ou affectent de mépriser. En moi, ces deux amours sont mélangés, je ne peux pas dire comment…

"C'est le terrible secret de ma vie… Je suis une femme bonne, ou du moins en ai-je l'air, je fais semblant. Pourtant, si le monde savait, il condamnerait mon crime.

"Ce faux-semblant… Il me vole le sens de la réalité. Qui suis-je? Que suis-je?

Elle se débattait en silence dans une confusion entre des réalités intérieures et extérieures.

- Et pourtant, et pourtant… Oh quelle misère! Car si je pouvais à nouveau choisir, si c'était à refaire, je me conduirais certainement de la même manière. Grande déesse, puisque ce qui a été fait ne peut être défait, accorde-moi la force de garder mon secret, de le cacher au monde. Viens à mon aide… Viens-moi en aide, sinon ici, à Thèbes où je vis dans le péché, au moins à Paralia Avidos, près de la mer sans limite. Car je suis malade à mourir…

Elle crut que la déesse lui répondait: tu es malade à mourir parce que tu sais que tu agis mal et que tu ne fais aucun effort pour changer de conduite…

Elle continua à se prosterner devant l'autel, où elle avait disposé une petite lumière, en se répétant: parce que je suis malade à mourir, jusqu'à ce qu'elle finisse par se sentir réconfortée.

Elle se releva en souriant et alla retrouver son mari.

Né à Norfolk en 1925, Brian Aldiss, est considéré comme l’un des fondateurs du renouveau de la science-fiction contemporaine.
Romancier, anthologiste, essayiste, son œuvre littéraire épouse dans un premier temps les règles de “ l’extrême science-fiction ” (Non-stop, 1958) pour évoluer par la suite vers un genre mixte, vers une rencontre entre le roman de proche anticipation et celui de littérature dite générale, aux critères de genre plus souples et plus libres, autorisant la mise en œuvre de descriptions psychologiques complexes (Rapport sur probabilité A, 1968; Pieds nus dans la tête, 1969), voire érotiques (Un petit garçon élevé à la main, 1970; Frankenstein délivré, 1973). Son œuvre culmine avec la Trilogie d’Helliconia, un livre-univers à la mesure du cycle de Dune de Frank Herbert qui installera son auteur sur la liste des best-sellers.

Bibliographie