Publication : 15/09/2016
Nombre de pages : 192
ISBN : 979-10-226-0162-7
Prix : 18 €
Disponible

Le Fils de mille hommes

Valter Hugo MÃE

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Titre original : O filho de mil homens
Langue originale : Portugais (Portugal)
Traduit par : Danielle Schramm

Crisóstomo, un pêcheur solitaire, décide à quarante ans de prendre son destin en main. Il se construit une famille, puisque l’amour est avant tout la volonté d’aimer. Il choisit un fils en apprivoisant le petit orphelin abandonné par le village, puis une femme au passé tourmenté les rejoint, et autour de ce noyau se forme une famille peu commune de laissés-pour-compte et d’éclopés. Dans cette communauté d’êtres bizarres, tout droit sortis des fables, ce bricolage affectif se révèle inventif et profitable, et chacun finit par s’inventer une famille, même dans les cas les plus désespérés.
Ce texte sensible et humain au style ciselé est un éloge de tous ceux qui résistent aux injonctions de l’évidence et fait comprendre comment finalement le rêve change la vie.

« Une démonstration des possibilités infinies de l’âme et de l’imagination humaines. »
Alberto Manguel

  • "Crisostomo, pêcheur solitaire, cherche un fils... ça tombe bien, dans l'arrière-pays, toutes sortes d'humains sont en rupture de ban, cabossés par la vie, les amours, les familles pathogènes... Ce roman, écrit comme une fable lumineuse, est une véritable Arche de Noé littéraire, cruel, tendre et drôle... Un livre qui vient combler notre besoin de consolation et remettre en cause durablement les idées communes sur la famille."

    Quentin Schoëvaërt-Brossault
  • "ce roman est une petite merveille littéraire de concision et de singularité. Le Fils de mille hommes est une louange à l'humanisme, profondément bénéfique et éclairante."

    Betty Duval-Hubert
  • "Ce roman est un hymne à l'amour et la famille. Il nous apprend que celle-ci peut aussi être choisie et que la différence peut être un atout essentiel dans sa construction. Tout commence grâce à la tristesse de Crisostomo, un homme seul qui décide un beau jour de trouver un enfant qui cherche un père. Le livre est construit comme une spirale, petit à petit des personnages se rajoutent  à la nouvelle famille de Crisostomo. L'auteur dessine un portrait poétique de chacun d'eux et de leurs différences. Ce très beau texte permet de réaliser qu'une personne heureuse est celle qui a choisi d'être elle-même malgré le regard des personnes qui l'entourent."

    Salomé
  • "Valter Hugo Mãe nous a livré un roman discret à l’écriture innocente, mais qui ne laisse pas moins une fabuleuse empreinte dans le cœur du lecteur" Lire l'article ici

    Le Suricate magazine
  • "Un véritable fabuliste des temps modernes." Lire l'article ici

    Ana Torres
    Cap Magellan
  • "Valter Hugo Mãe, lauréat du prix Saramago pour son premier roman, révèle une palette de personnages totalement inattendus dans un phrasé aussi acerbe que poétique." Lire l'article ici

    Elisabeth Jousselme
    Qué tal París
  • "Peut-être que toute ma vie d'adulte consiste à répondre à mes questions d'enfants." Lire l'entretien ici

    Entretien de Kerenn Elkaïm
    Le Soir
  • "Aussi le roman sombre et impitoyablement réaliste, par cette magie de l’amour, va se transformer contre toute attente en conte, non pas de fées, mais d’humanité" Lire l'article ici 

    Cathy Garcia
    La Cause littéraire
  • "Le Fils de mille hommes fait de l'hospitalité son emblème et atteste, jeux d'échos et résonances infinies, combien son point de vue est d'actualité." Lire l'article ici

    Alphonse Cugier
    Liberté hebdo
  • "Tous exilés dans leur propre pays, Crisóstomo et sa famille de fortune ont la bonté provocatrice." Lire l'article ici

    Anaïs Héluin
    Les Lettres françaises
  • "La douceur de la langue, la sensibilité féministe et l’attachement aux « petites gens », qui caractérise l’auteur, par ailleurs poète, musicien et performer, le rapproche du grand écrivain mozambicain Mia Couto." Lire l'article ici 

    Catherine Simon
    Diacritik
  • "Montrer l"humanité dans le sens de sa splendeur, c'est de la provocation. J'écris pour lancer ce défi-là." Lire l'entretien ici

    Entretien de Claire Devarrieux
    Libération
  • "Avec l’augmentation du nombre de lecteurs, j’ai toujours ce défi : être capable de produire un livre honnête" Lire l'entretien ici

    Propos recueillis par José Paz Ferreira et Mariana Castro Solla
    Saudade
  • "Ces trois-là se construisent une vie généreuse, fondée sur des petits riens, des petites touches de bonheur et de poésie, esquissées, mais qu’ils savourent goulûment." Lire l'article ici

    Isabelle Montvert-Chaussy
    Sud-ouest
  • "Une pépite de bonheur" Lire l'article ici

    Blog Zazy
  • "En pointant du doigt l'absurdité du collectif et l'infinie vulnérabilité de l'individu face à la cruauté des masses, Valter Hugo Mãe écrit le conte des bêtes blessées, unissant leurs forces pour fermer ensemble le mauvais œil du monde." Lire l'article ici

    Elise Lépine
    Transfuge

Un homme arriva à l’âge de quarante ans et assuma la tristesse de ne pas avoir d’enfant. Il s’appelait Crisóstomo.
Il était seul, il n’avait pas eu de chance en amour et il avait le sentiment qu’il lui manquait la moitié de tout, comme s’il n’avait eu que la moitié des yeux, la moitié du cœur et la moitié des jambes, la moitié de la maison et des couverts, la moitié des jours, la moitié des mots pour pouvoir s’expliquer auprès des gens.
Il se voyait à moitié dans son miroir et il trouvait que tout était trop bref, trop précipité, comme si les choses le fuyaient, se cachaient pour éviter sa compagnie. Il se voyait à moitié dans son miroir parce qu’il se voyait sans personne à ses côtés, lourd d’absences et de silences comme les précipices ou les puits sans fond. À l’intérieur de lui c’était l’infini, et peu ou rien de ce qu’il contenait ne lui servait de bonheur. À l’intérieur de l’homme l’homme tombait.
Un jour Crisóstomo acheta dans une foire un grand pantin en chiffon. De retour à la maison, il le prit dans ses bras et s’installa avec lui sur son canapé.
Il serrait le pantin dans ses bras et essayait d’imaginer que c’était un enfant pour de vrai, qui hochait la tête comme pour lui dire quelque chose. Il lui caressait les cheveux en inventant une longue conversation sur les choses très importantes à lui apprendre. Il commençait toutes ses phrases en disant : tu sais, mon fils. C’était ce qu’il avait le plus besoin de dire. Il voulait dire mon fils, comme si en prononçant ces mots il avait le pouvoir de donner la vie à quelqu’un.
Mais un jour, il serra plus fort le pantin dans ses bras, si fort qu’il l’écrasa contre sa poitrine, et il se mit à pleurer beaucoup, mais il ne pleura pas la moitié des larmes qu’il avait à pleurer. Il trouvait que tout n’était qu’absence, il trouvait aussi qu’il vivait comme immergé au fond de la mer. Il se voyait comme un pêcheur absurdement vaincu et même son âge lui paraissait plus avancé qu’il ne l’était en réalité.
Crisóstomo se disait que les enfants se perdaient, parfois, dans l’enchevêtrement des chemins. Il imaginait des enfants seuls, comme des enfants qui attendraient. Des enfants qui vivaient comme s’ils ne voulaient pas rentrer chez eux parce qu’ils avaient été trahis par la vie. Il se disait que l’affection profonde était la seule vérité, la grande forme de rencontre et d’appartenance. La grande forme de famille.
Il éprouvait une sensation d’urgence grave sans savoir encore quoi faire.
Il ouvrit la porte de sa maison et risqua un sourire. Il imagina, comme dans un rêve, qu’un enfant abandonné était en train de passer sur le chemin et désirait entrer chez lui. Il rêva qu’un enfant perdu avait fini par trouver le chemin de sa maison et entrait s’asseoir sur le canapé là où le pantin de chiffon souriait joyeusement, mais indifférent, d’un sourire cousu de boutons rouges.
Par la porte ouverte, on apercevait le sable de la plage et l’eau libre de l’océan. La maison reposait sur des pilotis qui faisaient penser à de jeunes arbres surmontés, à la place d’une cime touffue, de quatre murs d’un bleu profond troués de fenêtres qui laissaient voir derrière leurs vitres des rideaux blancs.
Si la couleur pouvait être perçue comme un camouflage capable de s’agiter et de bruire comme le feuillage d’un arbre, on aurait pu dire que c’était une maison touffue. Comme si la couleur pouvait être, à elle seule, une rumeur pareillement agitée et bruissante, un appel. C’était une maison qui ne voulait pas être toute seule. C’est pour cela qu’elle appelait. On aurait dit aussi qu’elle naviguait. Le plancher grinçait, et de même qu’elle était tout entière un arbre, elle pouvait tout aussi bien être un bateau et prendre le large.
L’homme qui avait maintenant quarante ans pêchait, il faisait cuire pour lui seul ses poissons, patiemment et soigneusement, il s’asseyait à table et tendait l’oreille pour tenter de deviner qui allait s’étendre au soleil sur le sable ou jouer au ballon là au bord de l’eau. Il écoutait cette compagnie, qui n’était qu’un éclat de compagnie ou pas du tout de compagnie, il mangeait ses poissons en se disant qu’il devait y avoir une solution.
Il décida qu’il sortirait dans la rue pour dire à tous qu’il était un père à la recherche d’un enfant. Il voulait savoir si quelqu’un connaissait un enfant seul. Il disait aux gens qu’il vivait dans le quartier des pêcheurs, puisqu’il était un pêcheur, il disait qu’il n’avait pas eu de chance en amour, mais que les amours ratées ne détruisaient pas pour autant l’avenir. Crisóstomo pensait que peut-être dans le village quelqu’un l’attendrait, quelqu’un qui serait la moitié de tout ce qui lui manquait. Et peu lui importait qu’on le trouve idiot, il n’éprouvait pas de honte et ses rêves étaient si puissants que chaque empêchement ne représentait qu’un petit retard, en aucun cas un renoncement ou l’acceptation de sa folie.
Il pensait que lorsqu’on rêve si puissamment la réalité en tire un enseignement.
Les uns après les autres, les gens affirmaient qu’ils n’avaient pas connaissance d’un enfant seul, ce qui était une bonne chose, mais déchirait le cœur du pêcheur. Et, à l’intérieur de lui, le pêcheur tombait.
Il avait l’impression qu’il était à la recherche d’un enfant à lui, qu’il aurait perdu par inadvertance au cours d’une promenade et qu’il suffisait juste qu’il le retrouve. C’était comme si cet enfant pouvait deviner son existence, impatient d’être retrouvé, impatient d’être aimé. Cette attente le rendait malheureux parce que son fils pouvait avoir faim, pouvait avoir peur ou être fatigué, il avait peut-être besoin de protection pour affronter le froid ou l’obscurité de la nuit. Crisóstomo pensait que, comme lui, son fils ne pourrait être entier que lorsqu’ils seraient tous les deux ensemble. Il se demandait quelle sorte de père il pouvait bien être, séparé de son enfant depuis si longtemps. Quelle sorte de père serait-il s’il arrivait trop tard. Chaque seconde en moins dans le temps d’un enfant était pour un père une perte tragique que rien ne pourrait compenser.
Une nuit, avant de partir en mer avec ses compagnons, l’homme de quarante ans s’arrêta devant sa maison bleue.
Un calme incroyable régnait autour de lui et il se baissa, se laissa tomber sur le sable, comme pour mieux réfléchir, et il prit conscience que la vie avait des perfections.
Le ciel étoilé, la mer qui l’observait et les pins plus loin, les chalutiers qui sortaient scintillant comme des vers luisants au fil de l’eau.
Le pêcheur se dit que la nature possédait une intelligence impressionnante, que sans doute elle connaissait sa vie, que sans doute elle savait tout de son désir et que sans doute elle lui viendrait en aide. Crisóstomo là, tout seul, sans que personne puisse le voir ou l’entendre, ouvrit la bouche et se mit à parler.
Il commença par donner son nom à la nature parce qu’il ne savait pas comment commencer d’une autre façon, mais il poursuivit en disant qu’il était très triste et qu’il avait besoin de trouver son enfant, parce qu’il se sentait père, débordant de cette certitude comme un verre trop plein.
Il avait une maison, une collection de coquillages et de choses étranges apportées par la mer, quelques-unes inconnues, comme si elles étaient tombées de comètes, et il possédait les meilleurs hameçons, les meilleures lignes, il avait trois bons draps de lin qui lui venaient de sa grand-mère, il avait de la vaisselle très ancienne qui avait jadis été posée sur des tables débordant de convives et de conversations.
Crisóstomo avait le souci du confort de sa maison, afin qu’elle fût toujours un endroit agréable dans lequel les gens auraient eu du plaisir à entrer. Mais si peu de gens y entraient.
Il dit à la nature qu’il avait, comme une petite compensation, fait l’acquisition d’un pantin qu’il tenait dans ses bras et à qui il avait tenté d’enseigner des choses telles que lancer ses filets à la mer. Il avoua qu’il lui parlait comme à une personne pour de vrai, comme s’il était fou. Et puis il lui dit qu’il avait l’impression d’être devenu fou pour parler comme ça à la nature, parce qu’il n’avait pas l’habitude de tenir des conversations de ce genre, importantes, et parce qu’il avait raté sa vie amoureuse et que la dernière fois que quelqu’un d’important lui avait appartenu, quelqu’un sur qui il s’était fait beaucoup d’illusions, c’était il y a très longtemps, et il ne se souvenait même plus de comment c’était d’avoir une compagnie de ce genre, une vraie compagnie. Une vraie compagnie, pensait-il, était celle qui n’avait pas de raison de partir, et si elle l’avait, partir voulait dire rester là, avec lui.
Puis, se sentant bizarre mais soulagé, il écouta la mer de toujours, la caresse du vent très doux, et il contempla encore une fois le ciel rempli d’étoiles et les chalutiers qui sortaient. Il fallait qu’il y aille, le travail l’attendait. Il se leva, il secoua le sable de ses vêtements, il avait envie de rire. S’il était vrai qu’il se sentait comme un homme privé de la moitié de tout, il était vrai aussi qu’une partie de sa tristesse pouvait rester là, s’écoulant comme d’un sac entrouvert. Le sable l’entraînerait jusqu’à la mer et la mer laverait tout. Cela se passait comme ça, parce que, à l’âge de quarante ans, Crisóstomo acceptait son malheur pour exiger l’espoir.
La nature, tranquille de n’être qu’intelligente et tranquille, ne répondit rien, et Crisóstomo ne s’attendait pas à entendre une voix. L’espoir est quelque chose de muet et censé être un peu secret.
Cette même nuit, en regagnant le chalutier et s’attendant à des récriminatons parce qu’il était en retard, le pêcheur posa son sac et entendit dire qu’il y avait un nouveau compagnon, un petit gars qui avait besoin de travailler. Et, d’un coup, le petit gars était devant lui, emmitouflé comme seuls le sont les débutants et les maladroits, les yeux pleins d’une sorte d’effroi, les mains propres de n’avoir pas travaillé et tremblantes, pareilles aux choses de travers.
C’était un petit gars de quatorze ans, largué dans la vie après la mort de son grand-père. Il était resté vingt jours enfermé dans sa maison parce qu’il n’osait pas sortir, dit quelqu’un à son propos. Il avait passé vingt jours sans savoir ce qu’il fallait faire, comment le faire, jusqu’à ce qu’une voisine curieuse se souvint de son existence et s’en fut lui dire qu’il devait se bouger. Une voisine qui lui mit un morceau de pain frais dans la bouche, ouvrit le robinet de la baignoire et lui dit que le soleil était haut dans le ciel et que c’était lui le patron. Il te voit, lui dit-elle. Le soleil commandait, il disait la vie qui continuait au-delà des grandes tristesses. C’était un gamin petit, un petit gabarit pas bien lourd et plein de peur, c’est ainsi que Crisóstomo le vit. C’était un gamin du bout du monde, perdu, ne sachant pas comment se tenir et ne connaissant pas le chemin. Ses yeux abritaient un précipice. Il était au bord de ses yeux, sur le point de tomber dans un précipice d’une profondeur infinie creusé à l’intérieur de lui. Un garçon chargé d’absences et de silences. Il était là dans le chalutier comme au bord des larmes. À l’intérieur de lui c’était l’infini, et peu de ce qu’il contenait lui servait de bonheur. À l’intérieur du garçon le garçon tombait.
L’homme de quarante ans sourit et, pour la première fois de sa vie, il serra dans ses bras un collègue de travail. Le petit gars ne sut que penser. Plus tard, tandis qu’ils préparaient les filets, le pêcheur lui demanda s’il n’aimait pas l’école, s’il n’aimait pas étudier. Le garçon répondit que si, qu’il était même bon en mathématiques. Le pêcheur se dit que son fils était une rareté des plus rares parce que personne ne comprenait rien aux mathématiques, seuls les génies y comprenaient quelque chose. Crisóstomo, quelques secondes avant de le dire, pensa que c’était son fils et il se dit que son fils était un génie. Et il l’aurait pensé de toute façon, car l’amour fait naître ces grands sentiments. L’amour était fait pour être démesuré et magnifique. Et la nature ne pouvait pas être bête. La nature, c’était sûr, comprenait et organisait tout. Savait tout. Le pêcheur en était sûr.
Plus tard, avec la sensibilité qui était la sienne, Crisóstomo dit à son fils qu’il ne pouvait pas rester dans une vieille maison ni embarquer avant d’avoir épuisé son désir d’étudier. Et le petit gars répondit que son désir était grand et qu’il avait un peu peur de la mer, mais qu’il ne pouvait pas faire grand-chose sur terre, personne ne lui offrirait un travail qui lui donnerait comme celui-là assez de poissons pour se nourrir ou pour échanger contre des choux et des pommes de terre. Et l’homme de quarante ans insista et lui dit que, si son désir d’étudier était toujours là et s’il était bon en mathématiques, il devait aller à l’école et pas sur un bateau. C’était un devoir, et il disait cela comme en sollicitant la responsabilité de tous les gens autour de lui.
Il lui demanda, gravement, refrénant son inquiétude mais sur un ton de questionnement normal, s’il pouvait être son père. Parce qu’il y avait une moitié de lui qui ne serait complète que lorsqu’il aurait un fils. Et le petit gars regarda l’homme grand et répondit que oui, qu’en plus d’être bon en mathématiques, il savait cuisiner et qu’il n’y avait que le repassage qu’il n’aimait pas faire. C’était sa façon à lui de proposer comment répartir les tâches de l’affection, les obligations du respect envers qui partage une attention mutuelle et la promesse d’aimer. Le petit gars était ému. Il s’appelait Camilo.
Crisóstomo serra Camilo dans ses bras, il regarda les étoiles et vit que les chalutiers étaient des lucioles qui flottaient et savaient comprendre le bonheur et il remercia la nature en criant, une clameur pour que tous sachent qu’il avait un fils, qu’il avait un fils. Et qu’on ne lui dise pas qu’il était fou, qu’on ne lui dise pas de se taire, il ne se tairait pas. Il était trop heureux pour se taire ou se préoccuper de ce qui était raisonnable. Et tous les pêcheurs s’étonnèrent et se réjouirent aussi, et continuèrent leur route nocturne dans une rumeur confuse faite d’opinions et de félicitations. Mais tout cela avait peu d’importance au vu des émotions de Crisóstomo et Camilo, qui, soudainement, étaient comme seuls au monde, parce qu’à eux deux ils étaient toute la compagnie nécessaire. La vraie.
Camilo alla à l’école et dit au professeur qu’il se sentait encore très triste mais qu’il se sentait heureux aussi. Il était allé chercher ses affaires dans la vieille maison et avait emménagé chez son père dans une jolie chambre donnant sur la mer. C’est mon père, disait-il simplement, c’est mon père. La voisine curieuse, celle qui s’était souvenue de lui et l’avait envoyé travailler, se rendit chez Crisóstomo pour voir quel homme il était et ce qu’il avait dans la tête. Le pêcheur la reçut presque comme pour un banquet et lui dit que la maison était en fête et qu’elle allait le rester encore longtemps. Bien sûr il n’y avait pas de ballons ni de guirlandes colorées ni de musique très fort, parce que Camilo était en deuil et la fête était surtout dans l’accueil de l’ami ou dans la parole. C’était une fête à l’intérieur des gens.
La voisine curieuse se réjouit et s’en alla en promettant son aide s’ils en avaient besoin, ce qui était la meilleure aide qu’elle pouvait apporter.
Peu à peu le pêcheur et le petit gars furent considérés par tout le monde comme les plus normaux des pères et des fils, certains jugeaient même qu’ils étaient père et fils depuis toujours. Ce qu’ils étaient, parce qu’ils se sentaient entiers, parce que avant même de se rencontrer ils étaient déjà une partie de l’un et de l’autre et qu’ils pouvaient le jurer. Ils le juraient très souvent. Les gens disaient qu’ils avaient le même nez et cela les faisait rire.
Un jour, le garçon dit à son père qu’il fallait qu’il se trouve une femme. Cela surprit Crisóstomo, il ne se préoccupait plus de ces choses-là, il était heureux. Mais le garçon insistait. Il allait grandir et rencontrer des filles, peut-être se marierait-il, et il manquerait quelque chose à son père.
Crisóstomo lui répondit qu’il ne lui manquait rien, il était entier. Et le petit gars lui dit qu’il devrait maintenant penser à être le double. Être le double, dit-il. Le pêcheur le serra contre sa poitrine. C’était son fils génie, celui qui connaissait les mathématiques, qui savait faire le caldo verde et dresser les chiens comme personne. C’était son fils génie qui possédait les mots qu’il n’avait pas, le courage qu’il n’avait pas. Et l’homme sourit. Le pêcheur sourit, il venait de retrouver l’espoir et il se dit qu’il pouvait peut-être s’aventurer à chercher l’amour.
La nuit, seul devant sa maison, devant la mer qui lui faisait les yeux doux, l’homme de quarante ans s’assit sur le sable face à l’intelligence de la nature. Il avait le cœur brisé parce que ses amours avaient failli et que les amours étaient quelque chose de très compliqué, mais il était plus fort à présent.
Celui qui n’a pas peur de souffrir a plus de chance d’être heureux.
Le pêcheur réfléchit.
Et il dit à la nature qu’il voulait rencontrer une femme simple, une femme qui aimerait vivre dans une maison pauvre avec un pêcheur modeste qui avait un fils génie. Un pêcheur qui, par folie ou naïveté, parlait tout bas au sable. Pour être le double, disait-il, c’était pour être le double et faire en double les choses de sa vie et avoir de quoi laisser à son fils.
Le lendemain, alors qu’il se réveillait pour préparer le petit-déjeuner et envoyer le petit gars à l’école, Crisóstomo aperçut par la fenêtre de la cuisine une femme seule, assise exactement là où il s’était assis la veille. Elle parlait sans personne et à personne. Certainement une femme en partie. Une femme incomplète.
Il y avait une femme qui parlait toute seule à sa place, sur son sable, devant sa mer, dans la brise fraîche apportée par le matin, dans les couleurs encore pâles dues à la timidité du soleil levant et à la limpidité du paysage.
L’homme de quarante ans sourit, et son sourire n’était pas le même que celui de la veille. N’était pas le même qu’aucun de ceux du passé. C’était le double d’un sourire.

Valter Hugo MÃE est né en Angola en 1971 et vit actuellement au Portugal. Il est diplômé en droit et en littérature contemporaine portugaise. Poète, musicien et performer, il écrit également des critiques artistiques et littéraires pour plusieurs magazines portugais. En 2007, Valter Hugo Mãe reçu le Prix Saramago pour son premier roman et en 2012, le prix Portugal Telecom pour son dernier roman.

Bibliographie