Publication : 06/01/2006
Pages : 312
Grand Format
ISBN : 2-86424-561-2
Couverture HD

Le Verger de mon aimée

Alfredo BRYCE-ECHENIQUE

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18 €
Titre original : El Huerto de mi amada
Langue originale : Espagnol (Pérou)
Traduit par : Jean-Marie Saint-Lu

Lorsque le très jeune Carlitos Alegre décide d’assister à la fête que donne son aristocratique famille dans les magnifiques jardins de leur demeure liménienne, il ne se doute pas de ce qui l’attend. En invitant à danser la belle trentenaire, Natalia de Larrea, divorcée, fortunée et objet de la convoitise de tous les mâles présents, il déclenche une agitation que la façon de danser du couple va porter à l’incandescence. Une bagarre homérique va les obliger à s’enfuir.

Réfuglés chez Natalia, ils vont vivre une passion socialement scandaleuse et que personne ne leur pardonne. Le père de Carlitos attaque Natalia pour détournement de mineur, ce qui les oblige
à mettre au point de nouvelles stratégies pour vivre leur amour au milieu d’ennemis ou de comparses extraordinaires de bonté, de bêtise ou de méchanceté. Les obstacles transforment la vie de Carlitos tout comme celle de la mondaine Natalia.

Avec ce récit d’abord hilarant puis plein de tendresse, Alfredo Bryce-Echenique nous éblouit par sa virtuosité littéraire et nous émeut par sa capacité à décrire les sentiments de son héros passant de l’enfance à l’âge adulte dans un groupe social et une époque aujourd’hui disparus.

 

PRIX
PLANETA 2002

  • « Une tragicomédie aux accents shakespeariens dans laquelle les héros sont leur propre fatalité et prouvent, en faits comme en paroles, que «la vie est une histoire affreusement mal racontée par un idiot de merde». »
    Sandrine Fillipetti
    LE MAGAZINE LITTERAIRE
  • "Un roman exotique, joliment décalé, baroquissime, où les mots du cœur et le cœur des mots battent à tout rompre. Ivresse garantie."
    André Clavel
    LIRE
  • "Dosant avec maestria un humour d'une inventivité abracadabrante et un lyrisme débordant où se marient la poétique sidérale de Shakespeare et l'intimisme de Paul Géraldy, Bryce-Echenique, devenu aujourd'hui barcelonais, brosse aussi un tableau goguenard des mœurs de la société de Lima telle qu'il l'a connue dans les années 1960 avant de s'expatrier pour enseigner, notamment, dans les plus grandes universités françaises."
    Ghislain Cotton
    LE VIF / L'EXPRESS
  • "Avec ce récit d'abord hilarant puis plein de tendresse, Alfredo Bryce-Echenique nous éblouit par son talent littéraire et nous émeut par sa capacité à décrire les sentiments de son héros passant de l'enfance à l'âge adulte dans un groupe social et une époque aujourd'hui disparus.
    LA MARSEILLAISE

 

1

Carlitos Alegre, qui ne remarquait jamais rien, ressentit tout à coup quelque chose de très fort et de très troublant, quelque chose d’irrépressible et d’explosif, et qui devint plus fort encore, quelque chose d’aussi violent qu’inexplicable, mais de tout à fait agréable, à vrai dire, quand en rentrant chez lui par cette chaude soirée d’été il vit des préparatifs de fête, à l’extérieur, sur la terrasse et dans
le jardin. Cela faisait deux semaines qu’il préparait tous les jours son examen d’entrée à l’université au dernier étage d’une très vieille bâtisse à la façade humide et poussiéreuse, jaunâtre, sale, une maison de torchis promise à la démolition et située rue de la Amargura, où vivaient doña María Salinas, veuve Céspedes, ponctuellissime employée de la Poste centrale, et les trois enfants – deux garçons, des jumeaux, ah, et une fille aussi, bien sûr, une fille… – qu’elle avait eus de son défunt mari, César Céspedes, vaillant et talentueux dermatologue originaire du département de Chiclayo qui commençait à se faire un chemin dans la Lima des années 40 et en était à rêver de se faire construire une villa à San Isidro et tout, avec son cabinet sur le devant, bien entendu, prenez-en de la graine, les garçons, cette ascension professionnelle et sociale, c’est tout seul, tout seul et en partant de zéro que je suis en train de la réaliser, vous m’avez compris?, quand la mort le surprit, ou le ravit – comme avait dit quelqu’un lors de son enterrement multitudinaire et rhétorique à Puerto Eten, département de Chiclayo, sa ville natale –; cela avait obligé sa veuve à abandonner sa condition de maîtresse de maison satisfaite et pleine d’espérances pour se vouer corps et âme à la bonne éducation de ses enfants, à brader quasiment leur petite maison du district de Jesús María, et à se transformer en très résignée et très efficace fonctionnaire de l’État et en très correcte locataire aux yeux cernés du dernier étage de cette vieille bâtisse chaque jour un peu plus promise à la démolition de la rue de la Amargura, rue qui n’était déjà plus très cotée, et même pas dans la vieille Lima historique de Pizarre, non, même pas, mais dans la Lima archaïque, où le président don Manuel Prado Ugarteche – qui exerçait alors son second mandat – avait pourtant toujours sa résidence ornée d’un remarquable balcon liménien, parce qu’il vivait à Paris, évidemment, n’importe qui dans ces conditions, sauf quand il gouvernait le Pérou, et parce que l’ancienneté c’est la classe, aussi, ça va sans dire, argument que sans le comprendre complètement ni le partager complètement non plus brandissaient souvent Arturo et Raúl Céspedes, les fils jumeaux du défunt dermatologue de Chiclayo, devant quiconque osait regarder la baraque vétuste et sans charme et la voir telle qu’elle était, c’est-à-dire sans compréhension ni sympathie – de torchis! –, ou sans compassion ni largeur de vue – elle est immonde! –, et plutôt avec un soupçon de moquerie muette et un mauvais esprit qui crevaient les yeux. Il suffisait d’un petit regard, et un petit regard plus un petit sourire, là, c’était trop, pourtant cela arrivait aussi, quelle horreur, cette Lima, pauvre Arturo et pauvre Raúl, susceptibles au-delà de toute mesure sur ces questions d’ascension et de chute sociales.

Cet argument de l’ancienneté et de la classe était utilisé par les jumeaux, convertis en 1957 en deux ambitieux ex-élèves du lycée La Salle parfaitement semblables l’un à l’autre intérieurement et extérieurement, mais sans qu’ils
le comprennent non plus en l’occurrence, bien entendu, quand il s’agissait de l’honneur de Consuelo, leur sœur cadette, vu que si on est des gens bien et décents quand on vit à San Isidro ou à Miraflores, on n’est pas pour autant de mauvaises gens, ou de mauvaise vie, ce qui est pire, et encore moins des gens indécents, merde, quand on vit rue de la Amargura. Et bien que ces concepts n’aient absolument rien à voir entre eux, quand les frères Arturo et Raúl Céspedes parlaient de leur sœur, ni moche ni jolie, ni intelligente ni le contraire, et comme ça pour tout, une plaie, une vraie plaie notre sœur Consuelo, c’était aussitôt pour eux un vrai micmac de San Isidro et de Miraflores et d’Amargura, de gens bien et de mauvaises gens et même pire, de ce que veut dire décent et indécent, ou pauvre mais honnête, ce truc merdique, et ils ne parvenaient à sortir d’un si terrible labyrinthe que par l’usage le moins adéquat de cet aphorisme selon lequel l’ancienneté c’est la classe, qui d’ailleurs n’empêchait personne de dormir sauf eux, bon sang, parce que les jumeaux Céspedes étaient, nous le savons, pointilleux au-delà de toute mesure sur les questions d’honneur, de classe moyenne fragile et aspirante, soupirante, désespérante, de to be or not to be, de qu’en dira-t-on, de maman petite employée des Postes, et notre-sainte-mère-bordel-nous-la-mettrons-sur-un-trône, comme elle le mérite, et comment, dès que, avant que, avant même que… Bon, et malheur à celui qui dira non…

Carlitos Alegre, en tout cas, n’avait jamais rien remarqué, absolument, pas même la rue de la Amargura ni la vieille bâtisse de ce jaune à démolir, ni le balcon du petit palais
de la famille Prado, et bien moins encore cette histoire d’ancienneté et de classe, et quant à Consuelo, il ne la voyait même pas, ce qui faisait vraiment râler les frères Céspedes, mais c’était parce qu’ils étaient intéressés et tellement arrivistes, et à leur âge. Et Carlitos Alegre ne remarquait jamais rien, pas même qu’il était né dans une famille fortunée et pieuse de dermatologues très renommés de père en fils, et encore moins que son catholicisme fervent et franc faisait de lui une personne totalement immunisée contre les préjugés de cette Lima des années 50 où il était sorti du lycée Markham et se préparait avec grand plaisir à entrer à l’université, pour y préparer la même carrière que celle où son père et son grand-père paternel avaient acquis une renommée qui dépassait nos frontières, tandis que son grand-père maternel, dermatologue également, avait une réputation qui avait franchi aussi nos frontières, mais vers l’intérieur, vu qu’il était italien, professeur aux États-Unis, prix Nobel de médecine, et ses progrès dans la connaissance de la lèpre étaient tout simplement extraordinaires, reconnus dans le monde entier et dans une partie de Lima, la ville horrible, où il était venu
la première fois précisément pour visiter l’horreur de la léproserie de Guía, qui, à vrai dire, l’avait épouvanté au point de lui faire perdre le nord ou presque.

Carlitos Alegre n’avait jamais rien remarqué du tout, même pas qu’il avait deux très jolies sœurs cadettes, Cristi et Marisol, âgées de seize et quatorze ans, respectivement, aussi jolies que leur mère, Antonella, née et élevée à Bologne, et qui avait essayé de lui enseigner l’italien, mais Dieu seul sait pourquoi il avait fini par apprendre le latin. Sûrement parce que c’était un vrai dévot. Et de la même façon, Carlitos Alegre ne remarquait même pas que ses adorables sœurs étaient le très évident objet du désir social d’Arturo et de Raúl Céspedes. Et de là à l’autel, cela va sans dire, et, alors là oui, tout droit à la clinique privée du savant et prestigieux dermatologue Roberto Alegre Jr., comme personne sauf eux n’appelait le père de Carlitos. Les jumeaux et âmes sœurs Céspedes seraient enfin arrivés à San Isidro et Miraflores et Ancón, autant dire au ciel, et peut-être le quartier de Los Cóndores se dessinait-il aussi à leur horizon, parce que ces derniers temps ce nom leur semblait chaque jour un peu plus équivalent à San Isidro-Miraflores-Ancón, dans les pages sociales des plus prestigieux quotidiens de la capitale.

Il ne remarquait et n’avait jamais rien remarqué, saint Carlitos Alegre, comme l’appelaient ses camarades de collège, au point qu’il avait accepté sans hésiter l’invitation que lui avaient faite par téléphone deux garçons, du nom de Céspedes, qu’il ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam. Ils l’avaient appelé un peu avant l’été, alors qu’il préparait, chapelet en main et comme pénétré d’un mystère joyeux, ses examens finaux au lycée Markham, ils ne lui avaient même pas dit à quel lycée ils allaient, et sûr que Carlitos l’ignore encore aujourd’hui, et ils l’avaient invité à préparer avec eux l’examen d’entrée à l’université. Lima tout entière se serait rendu compte de l’arrière-pensée que contenait cette invitation, du caractère intéressé de la proposition des frères Céspedes, mais bon, pour Carlitos Alegre, c’était comme si tout ça allait de soi, et il était heureux, en plus, parce qu’il trouvait toujours tout absolument drôle, absolument amusant et tout à fait clair.

Il va sans dire que les frères commencèrent par suggérer de travailler chez les parents de Carlitos, mais il leur dit, avec la meilleure bonne foi du monde, que c’était impossible parce qu’il y avait d’énormes travaux en cours dans les étages élevés de sa maison et que le bruit était assourdissant, même si à vrai dire je ne m’en aperçois pas, hé, mais les autres n’arrêtent pas de me dire que c’est insupportable, et c’est vrai, il faut croire, oui, hé hé hé. Arturo et Raúl doutèrent de la vérité de ces paroles, ils se sentirent même, par moments, réduits au néant existentiel, qui pour eux était le néant socio-liménien, et comme unique solution d’un pareil dilemme ils décidèrent d’aller sans plus tarder jusqu’à chez Carlitos et de voir de leurs yeux, car ils avaient réellement été profondément blessés, en imaginant que… Parce qu’ils imaginaient toujours que…

Ils y allèrent dans une voiture qui ressemblait à leur maison, mais peinte couleur maison de Carlitos, et celui-ci, bien entendu, ne remarqua rien, pas même l’effusive poignée de mains droite et gauche que lui donnèrent simultanément Arturo et Raúl Céspedes, en même temps qu’ils disaient, en duo également, enchanté, le plaisir est pour moi, et cette histoire d’ancienneté et de classe c’est toi et c’est nous, ou du moins cela ressemblait à ça, probablement à cause du bonheur qu’ils avaient éprouvé en constatant que les travaux du deuxième étage de la maison de la famille Alegre avaient véritablement quelque chose d’un bombardement.

En dignes sœurs de Carlitos, Cristi et Marisol firent leur apparition sous le porche de la maison absolument sans rien voir, ce qui pour les frères Céspedes avait son bon côté, à cause de la voiture de marque Amargura. Mais tous les autres côtés de cette apparition absente furent réellement atroces pour les jumeaux Arturo et Raúl, car un instant après Cristi et Marisol, distantes, inabordables, bien trop pour eux, cruelles dans leur très innocente abstraction, traversèrent le jardin de devant, en direction des voitures de la famille et de ce taxi, ou quelque chose comme ça, disparurent à l’intérieur d’une Lincoln 56, merde, Arturo, elle a l’air en or, en or massif, Raúl, et les jumeaux Céspedes faillirent se fracasser contre leur voiture-bâtisse pour s’être férocement jetés sur son capot et avoir essayé de le faire disparaître, avec le reste du véhicule. Cette opération fut très douloureuse pour les frères, particulièrement pour Arturo, qui par-dessus le marché se luxa un bras contre la carrosserie de leur Ford-taxi-berline 42, quel déshonneur, quel affront, quelle honte, quelle saloperie, bon sang, aïe, aïe, j’ai mal, j’ai très mal, Raúl…

– Comme Churchill, Arturo: avec “du sang, de la sueur et des larmes, mais nous y arriverons…

– Et comme dans cette ranchera tellement mexicaine, Raúl: “Nous arrivons à Pénjamo, parce que même si ce n’est que d’un saut de puce, je crois que nous avons un peu avancé, aujourd’hui…

– Quelle sacrée baraque et quelle bagnole, cette Lincoln, Continental ou Panamerican, je ne sais pas trop, mais oui, bien sûr que nous avons un peu avancé, aujourd’hui.

– Et avec “du sang, de la sueur et des larmes, en effet, parce que merde, mon bras, je crois qu’il est complètement disloqué, aïe, bon sang… aïe, aïe, ouah…

Ils ne savaient pas qu’il n’y a jamais eu de Lincoln Panamerican, ces ânes bâtés de Céspedes Salinas, mais au fond, oui, cela avait valu la peine, et comment, toute cette douleur physique et sociale, parce que Carlitos accepta de préparer avec eux l’examen d’entrée à l’université, ce qui signifiait qu’ils passeraient tout l’été ensemble, à étudier matin et soir. Donc… Mais, de plus, Carlitos avait accepté sans même leur demander d’où ils sortaient, ni comment ni quand ils avaient appris son existence, dans quel lycée ils étaient, ou comment ils savaient qu’il voulait faire dermato, et mille autres choses comme cela qu’il aurait été logique de vérifier. Donc… Bref, Carlitos avait accepté sans leur demander quoi que ce soit, ce qui signifiait vraiment beaucoup pour les jumeaux. Donc… Mais bon, Raúl, est-ce que par hasard Carlitos ne serait pas un idiot de première? Donc… Ou bien est-ce que c’est ça qu’on veut dire quand on prétend que la véritable ancienneté, c’est la classe et que la classe, c’est l’argent et San Isidro? Donc…

Ils le sauraient bientôt. Il ne manquait plus que les examens de terminale, les fêtes de la promotion et les vacances de Noël et du nouvel an. Et tout de suite après, on s’enferme avec mille livres, après avoir dit adieu aux plages de Lima, on se cloître matin et soir pour bûcher et bûcher encore, mais qu’est-ce qu’on fait, Arturo, comment diable expliquer à Carlitos où nous habitons? Le type est capable de reculer quand nous le lui dirons, cette histoire de pauvres mais honnêtes, c’est une telle merde que seuls les pauvres idiots la comprennent. Raúl désespéra et désespéra Arturo et les jours et nuits qui suivirent furent pour tous deux remplis d’inquiétude. Au point qu’ils s’aventurèrent à appeler Carlitos, un dimanche après-midi, en calculant qu’il ne serait pas chez lui, en croisant les doigts et comme s’ils étaient tous les deux emboîtés dans le téléphone mural noir préhistorique de la maison Céspedes Salinas, morts d’anxiété et cheek to cheek, les pauvres. Mais ils ne s’étaient pas trompés. Le jeune Carlitos était sorti et celui qui répondait était le second majordome, le quoi?, le second majordome, messieurs, oui, pour vous servir, et ceux qui étaient presque pendus au mur, maintenant, avec le téléphone et tout, c’étaient Arturo et Raúl, bouche bée à cause de cette histoire de second majordome ou bien si ça se trouve il s’appelle comme ça, cet Indien de merde, pendant que celui-ci prenait consciencieusement note de tout, y compris du halètement et de la Amargura, oui, exactement, nous attendons le jeune Carlitos dans cette rue et à ce numéro et voici notre numéro de téléphone, nous l’attendons matin et soir, oui, et pendant les trois mois d’été, oui, et surtout n’oubliez rien, s’il vous plaît, dirent en insistant Arturo et Raúl au premier second majordome dont ils aient jamais entendu parler, complètement anéantis dans l’antichambre du paradis, plus Céspedes et plus Salinas que jamais, pour ainsi dire.

Bien entendu, Carlitos ne répondit jamais à leur appel et la troisième semaine les jumeaux Céspedes en étaient quasiment à mourir de désespoir et d’orgueil grièvement blessé. Ils faillirent redoubler, tant leurs examens finaux furent mauvais, ils ne dansèrent presque pas le jour de la grande fête de leur promotion, ils se tuèrent à boire la nuit du nouvel an, et pire encore avait été la nuit de Noël – atrocement triste depuis la mort de leur père –, qu’ils passaient toujours à chouchouter leur mère. Noël 1956 fut et sera le pire de tous dans le souvenir de la famille Céspedes Salinas, parce qu’à la tristesse totale se mêla la rage à peine contenue des deux frères quand leur mère évoqua, cette année-là encore, lors de ce nouveau Noël pauvre rue de la Amargura, à ce deuxième étage en location où Carlitos Alegre n’appelait jamais, la mémoire du défunt. Quelques minutes plus tard, dans la tristesse d’un silence sombre et cruel, aux murs froids et aux plafonds très hauts et toujours sales, Raúl crut devenir fou en détestant sa mère une heure durant et Arturo, qui s’en rendait compte, faillit se jeter sur lui à coups mortels, mais il fut retenu par sa propre haine tout juste découverte pour son père, que Raúl remarquait de son côté, je vais tuer Arturo, mais alors lui, à son tour… Ce furent des moments interminables, si durs, si inattendus, si compliqués, si réels.

C’est de tout cela, et de tant d’autres choses encore, que Carlitos rentrait sans remarquer absolument rien, tous les midis, à l’heure du déjeuner, et tous les soirs, vers sept heures. Cela faisait presque quinze jours qu’il étudiait chez les jumeaux Céspedes et ces derniers s’étaient désormais convaincus qu’il ne se rendrait jamais compte de ce que c’était qu’un deuxième étage en location, par exemple, vu que jour après jour il frappait à la porte du locataire du premier et se glissait presque entre ses jambes ou dans les quelques centimètres qui restaient libres entre son corps
et l’encadrement de la porte, mort qu’il était d’envie de commencer à étudier tout de suite mais totalement incapable de se rendre compte que dans cette vieille bâtisse on n’atteignait pas le deuxième étage par le premier mais par la porte d’à côté, qui monte tout droit jusqu’à chez la famille Céspedes, jeune homme, combien de fois faudra-t-il que
je vous le dise, oui, monsieur, par la porte d’à côté, comme je m’appelle Fajardo et je baragouine un peu d’anglais, mais pour ce qui est du latin, comme vous dites, nothing, et n’oubliez jamais, s’il vous plaît, que la première fois que vous êtes venu il n’y avait pas moyen de vous faire sortir de chez moi et que j’ai dû avoir recours au téléphone, ou est-ce que vous ne vous souvenez plus que le jeune Arturo est descendu vous chercher? Et maintenant comprenez-moi, s’il vous plaît, combien de fois dois-je vous dire que moi, question latin, zéro, comment ça, castillan, jeune homme? Bon, bon, je comprends, la ponctualité et vos nerfs, tout le monde peut faire une erreur, mais au Pérou on ne parle pas latin ailleurs qu’à la messe, et tant d’erreurs en quelques jours à peine… La porte d’à côté, en sortant sur votre droite, jeune homme, oui, et comme, ça, en castillan, c’est ça… Mais non, pas à gauche, bordel, jeune homme…

C’est de tout cela, et de bien d’autres choses encore, que saint Carlitos Alegre rentrait sans jamais rien remarquer et toujours souriant, lui qui était l’intelligence et la bonté incarnées, mais également un type candide capable de n’importe quelle sottise, d’après doña Isabel, sa grand-mère paternelle, veuve maintenant et très Lima ancienne et croyante et pieuse, mais dotée d’un sens pratique insupportable, qu’elle appliquait surtout quand elle s’adonnait à ses œuvres de charité avec une telle efficacité, une telle capacité d’organisation et un tel déploiement d’énergie, avec une telle rudesse, même, qu’elle avait parfois l’air de détester les pauvres auxquels elle consacrait pourtant la moitié de sa vie. Doña Isabel était penchée à son balcon du deuxième étage quand Carlitos rentra d’étudier, tout content et trébuchant plus que jamais en traversant le jardin, et bien entendu sans la voir ni entendre ses saluts de là-haut ni rien, c’est-à-dire, comme toujours, ce garçon, et quelle façon de faire confiance au monde entier et de croire entièrement tout ce qu’on lui raconte, quel manque de malice, mon Dieu, quel manque de méfiance et de sens des choses, quel manque de tout, Dieu saint et béni, vrai, je ne sais pas ce qui arrivera le jour où ce garçon devra sortir et affronter le monde.

Carlitos Alegre, qui ne s’était pas encore rendu compte que les travaux bruyants de chez ses parents étaient terminés depuis plusieurs jours, remarqua cependant que la soirée était chaude et que ces lumières sur la terrasse et dans le jardin, derrière la maison et autour de la piscine aussi, certainement, lui réjouissaient la vie. Et de quelle façon. C’étaient les préparatifs d’une fête, mais pas de ses sœurs, de ses parents, parce que sinon il s’en serait souvenu, oui, on l’aurait averti, bien sûr, mais non, personne ne lui avait rien dit. Et donc Carlitos s’efforça de fermer la porte de la rue, mais il n’y réussit pas à cause du manque de concentration nécessaire, et la porte resta là, oubliée, tandis qu’il traversait le vestibule en direction de l’escalier principal, qui lui sembla très beau et, je ne sais pas, comme si on venait juste de l’installer dans l’après-midi, et en plus on jouait de la musique pour vous pendant que vous le montiez.

Le responsable de la musique était son père, qui testait les haut-parleurs qu’il avait lui-même placés sur la terrasse et sélectionnait quelques disques, sans imaginer bien sûr que l’effet si étrange et si profond de ces accords, interrompus chaque fois qu’il changeait de disque ou de plage, avait commencé à altérer brutalement la vie de son fils. Ses invités étaient presque tous les mêmes que d’habitude, collègues, parents, amis, un médecin étranger en visite à Lima, des partenaires de bridge de sa femme et ses habituelles amies italiennes, et il s’agissait de passer un bon moment et rien de plus, en profitant de l’été pour jouir de la terrasse fleurie, pour danser un peu et boire quelques verres, avec la simplicité de toujours, sans faire de simagrées, sans la moindre ostentation, il suffisait de quelques projecteurs stratégiquement placés, avec des disques comme ceux-là, d’André Kostelanetz ou de Mantovani, en attendant qu’ils arrivent, ou après, pendant que nous dînerons, et comme celui-ci, de Stanley Black, musique à danser de toujours. Le docteur Roberto Alegre mit Siboney et pensa qu’un petit verre ne lui ferait pas de mal, la journée avait été particulièrement dure, avec cette visite inattendue à la léproserie de Guía, mais bon, on était vendredi, sa semaine de travail était terminée, et non, un petit verre ne me fera pas de mal du tout en attendant l’arrivée des invités.

Ce à quoi le docteur Alegre n’avait jamais pensé, c’est aux dégâts que Stanley Black et sa version de Siboney étaient en train de commettre sur son fils, là-haut, dans sa chambre. Avec les premières mesures, Carlitos avait éprouvé quelque chose d’extraordinairement étrange et troublant, d’explosif et agréable au plus haut point, l’impression catholique d’un mystère joyeux, peut-être, quoique, à vrai dire, trop chaude et trop estivale pour être vraiment catholique. Et en plus Carlitos avait laissé tomber son chapelet, mais il ne s’en était même pas rendu compte, ce qui pour lui était un comble. Et il ressentit avec une intensité plus grande encore le mot fête qui vagabondait au hasard dans le jardin fleuri et tout illuminé qu’il imaginait, au-dehors, attendant la joie des invités de son père, bronzés, professionnels, cultivés, voyageurs, discrets et extrêmement sympathiques, presque toujours. Siboney était terminé, mais lui il continuait à éprouver quelque chose de ravageur, allongé comme il l’était sur son lit, ignorant toujours que ce qu’il ressentait avait bien plus à voir avec l’ardeur de l’été qu’avec la ferveur de l’église paroissiale de San Felipe. Et il réussit simplement à se gratter la tête et à voir clairement la porte de la rue qu’il n’était pas arrivé à fermer et, entrant par cette porte, elle.

Il remarqua la porte pour la première fois de sa vie, et la trouva très large et jolie, comme toute sa maison, à vrai dire, maintenant qu’il y faisait attention, mais elle en revanche il la laissa continuer jusqu’au jardin, sans la saluer, mais en s’inquiétant, ça oui, qu’elle soit conduite par un domestique. Il ne l’avait jamais vue et le domestique qui la guidait n’avait pas l’air très réel ni très vraisemblable, en fait, pour la simple raison que son père n’engageait jamais de domestiques pour ces réunions, il se contentait, et de reste, de ses deux majordomes, Second et Pre… Enfin, du premier et du second majordome, quel idiot, bon sang, ils s’appellent Víctor et Miguel, oui. Carlitos Alegre se gratta de nouveau la tête, mais très fort cette fois, et entonna fort mal Siboney, pour voir ce qui allait se passer et s’il arrivait enfin à comprendre quelque chose, mais maintenant il ne montait plus de musique du jardin et sûr que la fête n’était pas encore commencée, personne n’était arrivé, non plus, pas même elle, à cause sans doute de la façon atroce dont il chantait et parce qu’il détonnait affreusement. Carlitos cessa de se gratter aussi férocement la tête, mais la démangeaison revint presque tout de suite et de nouveau la porte ouverte, mais sans personne pour entrer, maintenant, parce qu’il était bien certain qu’elle n’était pas arrivée si tôt et si seule. Carlitos fut profondément ému d’apprendre, malgré tout, et tout en se grattant comme un forcené, encore, et de quelle façon, quelle horreur, le pauvre, il se trépanait littéralement, qu’elle était seule au monde, malgré tout, oui, seule, très seule.

Mais qui était elle? Diable, qui! Et pourquoi était-ce elle? Pourquoi! Et pour quoi faire? Pour quoi! Et pour qui était-elle? Pour qui! La deuxième partie de ces questions, à la fois profondément estivale et métaphysique, et emphatique à n’en plus pouvoir, allait finir par perforer, à force
de grattage forcené, le crâne, la boîte crânienne de saint Carlitos Alegre. Et déjà son âme lui faisait mal, quand à dix heures précises du soir, élevée jusqu’à sa chambre par le vent, la mélodie espiègle et estivale de Siboney, que quelqu’un jouait de nouveau, ou bien était-ce un appât, l’appel de la jungle et du tropique?, pénétra jusqu’à la montre de Carlitos Alegre. D’un saut, il comprit que cela faisait trois heures qu’il se grattait et qu’il devait aller voir pourquoi, en bas, sur la terrasse illuminée, dans le patio, autour de la piscine, dansaient les invités. Et grattage, perforation et douleurs de crâne et d’âme, tout cela fut oublié, parce que Carlitos maintenant se rendait encore moins compte de rien que d’habitude, ce qui fait qu’il ne remarqua même pas qu’il avait marché sur son chapelet, étalé et noir sur le parquet de cèdre foncé, mystère douloureux presque, et il remarqua bien moins encore qu’il avait une mèche de cheveux grattée et punk, mille ans avant cette mode ou cette chose à moitié nazi, une mèche dressée sur la tête, effet ou produit de ses trois heures d’intense grattage investigateur d’une nuit d’été.

Il fit son entrée sur une terrasse savamment éclairée et délicieusement fleurie, dans un bal pour toujours, un éternel Siboney aux lointains maracas, aux palmiers dissimulés et nocturnes, à la berçante brise de mer tropicale avec cocktails rhum-ananas. C’est exactement là que Carlitos Alegre fit son entrée. Tout bridé de rire et de bonté. Il fallait le voir. La vivante image de la félicité avec une mèche dressée sur le sommet du crâne et dix-sept ans des années 50 plus un chapelet oublié sur le parquet de cèdre foncé de sa chambre, tout près de son prie-Dieu, et devant la vierge même de ses suppliques et autres prières pour les péchés de ce bas monde. Et il était là, debout au milieu de ces gens joyeux et drôles qui ne l’avaient même pas vraiment remarqué encore. Mais ils ne tarderaient pas à le faire, car à cet instant ce Siboney ensorcelant s’acheva et Carlitos courut au tourne-disques, pour le remettre et le remettre et le remettre encore, ad infinitum et vous pouvez bien me tuer, vous entendez? vous m’avez entendu? m’avez-vous bien entendu? Et alors, la perplexité souriante mais nerveuse de toute l’assistance ne put faire autrement que de le remarquer.

– Je veux danser avec elle, dit alors Carlitos en levant un bras plein d’autorité et tout, et avec une voix absolument inconnue et comme lourde de conséquences imprévisibles. Et il ajouta: et je danserai avec elle, parce que je ne vais pas tarder à savoir qui elle est. D’ailleurs je le sais, depuis quelques heures. Ce qui signifie que vous pouvez me laisser cette chanson pour toujours. Et alors je danserai pour toujours, aussi, évidemment. Et défff-fi-ni-ti-ve-ment.

Cela eut l’air d’une histoire de fous et les parents de Carlitos et leurs invités dansaient maintenant, mais avec une grande insistance, un véritable acharnement, en se livrant totalement, et davantage à la danse artistique, désormais, qu’à la danse populaire, bref, n’importe quoi pour ne pas le voir mêlé comme ça à cette fête et, surtout, pour ne jamais l’avoir entendu de leur vie. Parce qu’il n’était pas soûl, non, allons donc, Carlitos ne boit que du Coca, et il y avait plutôt dans son regard noir, intense, égaré, et dans son rire aux anges, vous avez remarqué? un profond mystère, un effrayant mélange de quelque chose d’exagérément joyeux, mais en plus d’exagérément glorieux, aussi, mais en même temps de très douloureux, oui, d’extrêmement douloureux, en fin de compte.

– Che, il semblerait que le gamin soye en quête de l’absolu, commenta le cardiologue argentin Dante Salieri, alias Che Salieri, qui devenait toujours un peu pénible après le troisième whisky, et qui en était au cinquième.

– Soit et changeons de sujet, lui répondit un véritable chœur, sur la terrasse troppo dansante maintenant –. Soit et point à la ligne, cher Che

– Ah… vous, les gens de Lima, toujours à vous vanter de bien parler…

– C’est bien connu, mon cher Che, réaffirma le chœur sur la terrasse plus dansante encore si cela se pouvait, que c’est à Bogota et à Lima qu’on parle le mieux en Amérique latine. À Buenos Aires, en revanche, che, Che

Bref, n’importe quoi de dansant et de choral, du moment qu’on ne voyait pas Carlitos Alegre, qui avait fini par découvrir qu’elle s’appelait Natalia de Larrea et qui lui racontait, en lui marchant sur les pieds, qu’il ne s’expliquait pas pourquoi son père avait aussi terriblement bien éclairé la terrasse et le jardin et la piscine, ce soir-là, je crois même qu’il a fait bouillir l’eau de la piscine, tu ne crois pas, Natalia?, et que c’était comme si cette illumination de feu lui avait pénétré l’âme, avant même qu’il rentre de travailler, cet après-midi-là, chez des jumeaux du nom de Céspedes Amargura, qui, je ne sais pas pourquoi, ont l’air de manifester une envie démesurée de faire la connaissance de mes sœurs Martirio et Consuelo, ou peut-être que ce ne sont que des idées que je me fais, hé hé… tes sœurs comment, Carlitos…?, mes sœurs Cristi et Marisol, pardon. Et c’est en se faisant marcher sur les pieds, également, que Natalia de Larrea avait réussi à domestiquer la mèche de cheveux dressée, dans un élan soudain et simultané de tendresse et de passion, et elle était maintenant convaincue que jamais de sa vie elle n’avait entendu de paroles si joyeuses, si vives, si excitantes, si profondément sincères et chaleureuses, et c’était comme si elle avait voulu manger tout cru Carlitos Alegre.

Elle ne pouvait pas l’embrasser, bien sûr, parce qu’elle était chez les propres parents de Carlitos et au milieu de tant d’amis, elle ne pouvait pas non plus danser cheek to cheek pour les mêmes raisons, et encore moins le serrer contre elle à l’étouffer, et après mourir, bien sûr, parce que, en plus, sûr que j’ai deux fois son âge, je meurs, ah, quelle angoisse, mon Dieu. Elle essaya alors le système des cuisses, qu’elle avait pratiqué dans quelques fêtes avec son ex-mari, cette crapule, ce salaud, qui la rouait de coups et plus encore, quelque chose qui tenait du bordel et du reste, et elle commença à aller de presque rien à à peine un peu et de là probablement trop vite à davantage encore et de plus en plus, trop vite pour Carlitos, en tout cas, dans ce je me colle un peu et je recule d’autant et je te frôle et je m’écarte, car ce qui est certain c’est qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire Carlitos eut l’air d’un marcheur fou qui aux jeux Olympiques voit enfin la banderole d’arrivée tant désirée et qui se retrouve brusquement avec l’Himalaya à franchir. Il faut le dire, il était plus que ridicule, mais cela faisait mille ans que rien n’égayait la vie de Natalia de Larrea dans cette ville nuageuse et triste, et de plus, elle était en train de beaucoup aimer Carlitos Alegre. Cette ville nuageuse et triste, et horrible, pouvait bien penser et dire ce qu’elle voulait, elle était en train de tomber très fort amoureuse de Carlitos Alegre, elle l’aimait pour de bon et elle allait l’aimer contre vents et marées. Oui, contre vents et marées, et advienne que pourra dans cette Lima tellement triste pour une femme comme moi, condamnée, plus que condamnée, et de naissance, quasiment. Et même condamnée sans quasiment dans cette Lima au ciel à l’éternelle couleur ventre d’âne et, pire encore, comme m’a dit l’autre jour à la propriété le Noir Bombón, moi à Lima je n’y vais plus, mademoiselle Natalia, avec ce ciel couleur ventre de baleine morte, ça vous transperce l’âme de tristesse, que vous avez pourtant d’un naturel joyeux, ce ciel tellement plombé que vous avez à Lima dès le petit matin, mademoiselle Natalia. Eh bien il a parfaitement raison, ce vaurien de Bombón, tout ignorant qu’il est, oui: ciel de baleine, et morte en plus, c’est dégoûtant, mon Dieu, mais d’une façon ou d’une autre et contre qui que ce soit moi je veux Carlitos tout entier pour moi toute seule et… Et assez d’hypocrisie et de fausse morale, oui, ça suffit comme ça, j’en ai plus qu’assez de toi, Lima de m., parce que Natalia de Larrea, la plus que belle, ah quelle chute de reins, ah quel corps – “Le corps de ma petite patronne, ça, c’est un corps, bon sang, et pas un corps d’armée! s’était exclamé, dit-on, ce terrible Bombón, un matin à la propriété, merci pour le compliment, bandit de Noir, mais tu as de la chance que je ne l’ai pas su, Noir effronté, mais si sexy, ça oui, et toi aussi, hypocrite Liménienne, Natalia –, la maltraitée, l’abandonnée, la désirée, la convoitée, mais cette fois la résignée vient de dire ça suffit, ça va comme ça, point final, oui mesdames et messieurs, parce que moi, Natalia de Larrea, j’adore Carlitos même s’il me tue à force de me marcher sur les pieds et quels coups de cuisses, une vraie mitrailleuse, que c’est bon, ah là là, ouah, comme quand j’avais plus ou moins son âge et que dans les fêtes tout le monde se marchait sur les pieds, nous nous laissions toutes faire quand les garçons pointaient leur sexe contre nous, oui, bande d’hypocrites, oui, comme ça, c’était en toutes lettres un pointage de sexe général et moi Lima tout entière voulait m’élire reine du carnaval, pauvre Natalia, et jusqu’au Noir Bombón, un tout jeune homme, à l’époque, qui disait mademoiselle Natalia est arrivée bien grandette de Lima cet été, qu’est-ce qu’il voulait dire ce brigand, que le fruit préféré du patron commençait à être à point?, sombre présage, gros nuages à l’horizon, les pires augures, pauvre de moi et de ma vie, depuis cette époque, ah, mais ouaou, que c’est bon, et avec amour, ouaou, je t’aime, Carlitos, ah, ouaou, pour toujours, mon Carlitos…

C’est alors que le Che Salieri sembla n’en plus pouvoir, et avec ce qu’il avait bu, par-dessus le marché, le Che n’a jamais eu le whisky bon et ce soir on dirait qu’il a bu encore plus que d’habitude, qu’est-ce qu’on fait, bon sang, que diable faisons-nous… Bref, le Che Salieri avait commencé par déchirer la pochette du disque où était Siboney et, sitôt après, il avait fait la même chose avec le disque, plage après plage, puis avec le tourne-disques, et maintenant, sans que personne puisse l’arrêter, il se frayait un chemin à grand coups de pied vers Natalia de Larrea, cette pouffiasse qui m’appartient, che, et pour ce faire, bien sûr, il devrait d’abord faire un sort définitif, également à grands coups de pied, à un Carlitos Alegre qui ne se rendait toujours compte de rien, tout bridé de félicité et fou d’amour, mais qui en entendant les hurlements de Natalia vit venir sur lui une avalanche de coups de pied et la première chose qu’il se dit fut que l’équipe de foot argentine était vraiment bonne, c’était le docteur Che Salieri en personne qui le lui avait dit, et bien évidemment, il avait joué lui aussi dans une équipe première, c’était sûr, à Buenos Aires, parce que regardez un peu cette façon de frapper, un vrai crack, le docteur, ou alors c’est qu’il est devenu fou et peut-être que… Jusqu’au moment où on toucha à sa dame, et à quoi bon le dire, parce que alors là, oui, il se rendit compte de tout, et de quelle manière. Ah, malheur à qui avait osé toucher à sa dame, et malheur, jurait celle-ci, à qui avait osé toucher à son Carlitos rien qu’à elle et contre le monde entier! Quel esclandre, grand Dieu. Ce fut l’apocalypse à San Isidro, ce vendredi soir-là, et jusqu’aux petites heures du matin.

On ne sut jamais par quoi cela avait commencé, par le coup de poing fou ou le coup de pied aveugle de Carlitos Alegre, mais ce qu’il y a de sûr c’est que le cardiologue Dante Salieri sembla s’élever en l’air, d’abord, rebondir, ensuite, et partir à toute allure en marche arrière pour finir contre un petit groupe d’hommes, déjà pas mal jaloux et irrités, qui, alors là oui, perdirent toute capacité de dissimulation et de bonne éducation. Même celui qui avait le moins bu avait passé un bon moment à boire et cela gâta grandement les choses, bien sûr, mais ce qui les fit vraiment déborder ce fut l’écroulement de messieurs provoqué par le choc frontal avec le docteur Salieri en vitesse grand V, qui leur avait foncé dessus comme une féroce boule de bowling et les avait même éparpillés sur la terrasse, tandis que toutes les dames et de nombreux messieurs aussi procédaient à une très rapide et très prudente retraite, parmi des gémissements et des petits cris effrayés et effrayants, plus un ou deux bordel, morveux de merde, tout cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire et en dépit des efforts du docteur Alegre pour empêcher que les choses n’aillent plus loin.

– Messieurs, je vous en prie!

– Roberto, sors-toi de là ou on te tue ton fils!

Incroyable la vitesse à laquelle l’affaire s’emballa, car les messieurs éparpillés qui avaient fini par s’unir au docteur Salieri, tout juste relevé et fou de rage, pour jaloux et furieux qu’ils fussent, quel morveux ce Carlitos, voilà qu’il veut coucher avec Natalia, avec Natalia de Larrea, rien de moins, quelle belle femme, ces messieurs avaient simplement voulu, au début, calmer le cardiologue et envoyer au lit ce fou de gosse endiablé. Mais quand ils se relevèrent, les choses avaient changé du tout au tout, et comme Carlitos Alegre ne semblait pas remarquer de différence entre les messieurs d’avant et d’après le choc argentino-péruvien, Natalia de Larrea saisit son amour par un bras, lui cria ils vont te tuer, Carlitos! fichons le camp! et elle obtint enfin qu’il ouvre les yeux et se rende compte du formidable imbroglio dans lequel ils s’étaient fourrés. Ils s’enfuirent à toute allure et, au milieu du tumulte et de la surprise, personne ne s’aperçut de la direction qu’ils avaient prise. S’étaient-ils enfuis de la maison? Mais par où, si la majorité des invités étaient en train de sortir par la porte principale? Par la porte de service? Ils n’en avaient pas eu le temps. Par une fenêtre? Impossible, avec ces barreaux. Ne seraient-ils pas dans les étages? Bon sang, ce n’est pas possible! Et pourquoi pas? Si ça se trouve, ils sont déjà au lit!

– Messieurs, je vous en prie, intervint, une fois de plus, le docteur Alegre.

Lui aussi était mort de rage, bien entendu, mais c’était lui qui recevait et il lui revenait donc de calmer cette bande de fous.

– Messieurs, en tant que maître de maison, vraiment, je vous prie…

– Toi, arrête avec tes salades, Roberto. Et ôte-toi de l’escalier ou nous passons sur ton cadavre. Aussi vrai que je m’appelle Dante Salieri, ami…

Le cardiologue, tout contrôle perdu, parlait en qualité de chef d’un détachement fou, dont faisaient aussi partie les docteurs Alejandro Palacios et Jacinto Antúnez, et aussi, rien de moins, don Fortunato Quiroga, vieux garçon en or, sénateur illustre et premier contribuable de la République. Ils passèrent, donc, sur le cadavre de leur grand ami Roberto Alegre, qui resta comme un gisant ou presque, dans l’escalier, et la bouche grande ouverte, autant que ces yeux qui ne pouvaient tout simplement pas croire ce qu’ils voyaient…

Les jumeaux Raúl et Arturo Céspedes Salinas n’en revenaient pas, mais ils avaient devant eux l’œil droit de Carlitos Alegre, tirant du noir profond au violet éclatant, complètement fermé et très enflé, et aussi sa lèvre fendue, ses trois points au sourcil droit, bref, quelle autre preuve pouvaient-ils lui demander de ce qu’il venait de leur raconter, dans un récit entrecoupé de sanglots et d’éclats de rire se succédant sans aucune logique, c’était la vérité vraie, et sans la moindre exagération, de plus, aussi incroyable que cela parût. Car qui diable aurait osé imaginer qu’une aussi belle femme que Natalia de Larrea, multimillionnaire, descendant de vice-rois et de présidents, femme convoitée comme pas une dans cette ville et inaccessible même dans les rêves d’été des jumeaux Arturo et Raúl Céspedes, avait pu seulement remarquer un bigot bondieusard comme Carlitos, et que celui-ci, par-dessus le marché, finirait par affronter des messieurs de la naissance et de la fortune de don Fortunato Quiroga, ou de la réputation des chirurgiens Alejandro Palacios et Jacinto Antúnez, qui avaient opéré à la clinique Mayo et à l’hôpital Johns Hopkins, USA et tout, Arturo, sans oublier non plus le cardiologue argentin Dante Salieri, de renommée continentale, Raúl, et qui joue au polo, en plus, Arturo.

Mais il y avait quelque chose de bien pire, encore, quelque chose qui pour les pauvres jumeaux Céspedes Salinas était vraiment la fin de tout. Il y avait, oui, que ces Indiens de merde, les dénommés Víctor et Miguel, premier et second majordomes de la famille Alegre, avaient fini par casser la figure à leurs supérieurs, à des docteurs de ce calibre et à un si grand monsieur, a-t-on jamais vu chose pareille, pour aider un Carlitos déjà bien abîmé à s’enfuir, et avec Natalia de Larrea, rien de moins. Bref, tout simplement, c’en était trop pour des frères Céspedes qui avaient tout essayé dans leur désir que les choses de ce monde retrouvent leur juste place. Désespérés par une telle hécatombe sociale, par un tel et si grand désordre dans leur échelle de valeurs liménienne, les jumeaux observèrent la chemisette que portait Carlitos et, sans dire un mot, avec un simple clin d’œil et comme ultime recours contre son récit démentiel, ils décidèrent d’allumer chacun une cigarette et de l’appliquer sur ces avant-bras nus et très maigres, en se relayant, cependant, pour tirer une nouvelle bouffée quand le bout rouge commencerait à faiblir et revenir à la charge avec la braise ardente, toi sur l’avant-bras droit et moi sur le gauche, histoire de voir si ce couillon-là oublie une fois pour toutes ses histoires de pirate et si la réalité revient à la réalité, ou à elle-même, ou comme tu voudras appeler ça, Raúl, parce que ce type doit rêver ou alors il est devenu complètement fou. Et maintenant, qu’il se réveille ou qu’il brûle tout vif et qu’il aille se faire foutre. Exactement, Arturo, parce que sinon c’est nous qui allons perdre la raison et c’est nous qui irons nous faire foutre, et notre Lima à nous n’aura jamais vraiment existé…

Eh bien exactement comme je vous le raconte, continua Carlitos comme si de rien n’était (pauvres jumeaux, ils
ne cessaient de brûler mais rien à faire, ils se tortillaient
en fumant), et si envoûté par sa dame qu’il se révélait à l’épreuve des incendies, en plus. Oui, exactement, souligna-t-il, incombustiblement. Et d’ailleurs pas un de ces crétins n’a touché à ma fiancée et c’est moi-même, grâce à l’aide
de Second et Premier, mes amis depuis l’enfance, et celle de deux autres majordomes, aussi, qui ai fait en sorte qu’elle rentre chez elle absolument immaculée, vous m’entendez? sans même une déchirure à sa robe, vous comprenez ce que je vous dis? c’est-à-dire, ce qu’on appelle im-ma-cu-lée, vous me croyez?

Les frères Céspedes Salinas entendaient, comprenaient et croyaient, oui; bien sûr qu’ils entendaient, bien sûr qu’ils comprenaient, et bien sûr qu’ils croyaient maintenant. Mais, enfin, tout cela était trop Carlitos pour eux, tout simplement, ce matin-là, parce que l’ordre de l’univers était selon eux sens dessus dessous et plus rien n’était à sa place après un tel séisme social. Pourtant, oui, il restait quelque chose, quelque chose qui semblait antérieur à l’univers lui-même, bon sang, parce que la maison de l’humiliation et de tant de honte était toujours rue de la Amargura, et même si le monde était en ruine ils ne remarquaient rien de nouveau dans le petit salon aux vieux murs tachés d’humidité et de temps pauvre, au canapé fatigué, avec des tables comme celle-là, quelle horreur, et des fauteuils comme celui où s’assoit toujours Carlitos quand il vient étudier, regardez-le, ce fou à lier, vous pouvez même le brûler vif et rien, il ne cille même pas, tant il est ensorcelé par sa formidable nana, une vraie Ava Gardner, et avec blasons en plus, notre Natalia de Larrea, mais ce qui est vraiment incroyable c’est, que, par-dessus le marché, elle a de l’intérêt pour lui.

Et donc ils lui étaient tombés dessus en masse, ce crétin complet, tandis qu’il protégeait sa dame, en la tenant de tout son cœur serrée contre lui et en la couvrant des baisers les plus maladroits, les plus sonores et les plus convulsifs, alors qu’en réalité, ce qu’il aurait dû faire, ç’aurait été de rester bien tranquille sous le lit conjugal de ses parents. C’est là qu’il s’était retrouvé avec Natalia, et à vrai dire l’idée n’était pas mauvaise, car la première chose que pensèrent ces gentlemen furieux, avec le Che Salieri à leur tête, après avoir mis le docteur Roberto Alegre hors de combat, c’est que ce couple d’indésirables s’était réfugié dans la chambre du maudit bondieusard et qu’il s’était caché dans le dressing ou quelque chose comme ça. Mais non. Ni lui ni elle n’y étaient. Ni dans le dressing ni dans la penderie, bon sang.

– Il y a un chapelet par terre au pied du lit, dit don Fortunato Quiroga, en s’adressant au reste de l’expédition punitive. Et, en le montrant avec insistance, cette fois, il répéta qu’il y avait un chapelet par terre, mais cette fois il le fit d’une voix de ah ah, nous les tenons, pleine d’une terrible colère et de nombreux whiskies.

Ce fut suffisant pour que le Che Salieri plonge littéralement sous le lit, mais si grande était sa rage et si forte sa cuite qu’il ne calcula pas bien son élan et resta comme encastré, agitant les jambes et maudissant l’humanité tout entière.

– Putain! Aucune trace!

– Cherchons dans toutes les chambres, Dante, dirent presque simultanément les trois autres membres du
détachement, avant d’ajouter: et dans les salles de bains, et partout, mais nous les trouverons.

– Je ne sais pas comment je vais m’y prendre pour chercher quelque chose si vous ne m’aidez pas d’abord à sortir d’ici. Putain! Soit je me suis brisé le crâne, soit je me le suis fendu, putain, che!

L’expédition continua sa course folle dans les étages sans que rien ni personne ne puisse la freiner, pas même doña Isabel, la grand-mère de Carlitos, qui habitait là depuis son veuvage et qui dut s’écarter à une vitesse inusitée pour ne pas être emportée. Puis reparut le docteur Alegre, qui n’avait récupéré qu’à moitié, suivi de son épouse, grande amie de Natalia de Larrea. Mais Mme Antonella et ses suppliques, saupoudrées d’un nerveux et délicieux vocabulaire italien, durent elles aussi s’écarter, pendant que le docteur, mal en point, décidait d’aller chercher de l’aide et se dirigeait vers le secteur domesticité, à l’instant même où l’on entendit
un “Natalia de mon cœur, provenant de quelque cachette, suivi d’un “chuuut, puis de nouveau un “Natalia de mon cœur, plus quelque chose qui ressemblait vraiment à une mitraillette à petits baisers et une main qui essayait de les empêcher de sortir. Quelque chose comme ça.

– Ça devient chaud, dit le docteur Jacinto Antúnez.

– Et moi je commence à aimer ça, che.

Les quatre expéditionnaires se dirigeaient maintenant vers la chambre de M. et Mme Alegre, où un lit conjugal absolument vide les attendait, assez agité.

– Ce truc qui saute, c’est eux! s’écria M. Antúnez, dès
le seuil.

– Putain!

C’étaient eux, bien sûr, mais dans son désir d’extraire d’abord Natalia et de la rouer de coups de pied et de baisers, simultanément, l’expédition laissa échapper Carlitos par l’autre côté du lit. Et voilà que venaient se saisir de lui le docteur Salieri et les trois autres messieurs, mais Carlitos, comme quelqu’un qui répète une leçon bien apprise, lui balança un terrible coup de poing, d’abord, puis un sacré coup de pied, qui le projetèrent de nouveau en arrière toute, comme sur la terrasse quelques instants plus tôt, et les trois messieurs quant à eux se transformèrent une fois de plus en jeu de quilles et furent à leur tour projetés, mais pas très loin cette fois, à cause des meubles et des murs contre lesquels ils s’écrasèrent.

– Fais-moi confiance, Natalia de mon cœur! s’écria Carlitos, formidablement enhardi par les deux succès obtenus dans le combat et qui, quel dommage, n’étaient que le simple effet du hasard et n’avaient rien à voir avec une musculature ou une expérience, vu que toutes deux brillaient par leur absence. Carlitos était aussi maigre que Frank Sinatra, à cette époque, et n’avait pas la moindre idée de ce que c’était que de se battre. Mais cependant il ajouta:

– Et vous, préparez-vous! Préparez-vous, félons, car votre heure à tous les quatre est arrivée!

Il entreprit aussitôt de remonter les manches de la chemise bleue qu’il portait, bombant la poitrine, avançant une jambe, reculant l’autre, levant ses poings bien serrés et adoptant la posture de défi d’un boxeur de foire devant un photographe de studio. Le résultat fut véritablement lamentable, et presque anémique, une sorte de pugiliste de championnat inter-quartiers entre orphelins, catégorie poids mouche, bien sûr, et sous patronage paroissial. Et, de plus, Carlitos ne dut pas se sentir à l’aise, parce qu’il ramena la jambe qu’il avait avancée, la remplaça par l’autre et dit maintenant je crois que c’est ça, oui. Bref, les quatre messieurs qu’il avait renversés eurent plus de temps qu’il n’en fallait pour se relever et passer à l’action alors qu’il était encore en train de prendre position en regardant sa Natalia, comme s’il recherchait son approbation. L’air de pessimisme atterré de sa dame était on ne peut plus éloquent, et quelques instants plus tard Carlos était renversé, épaules contre terre, et les quatre messieurs se relayaient pour s’asseoir sur lui et lui donner ce qu’il méritait, à savoir une quantité infinie de coups, tous de la plus haute catégorie, ça oui. Et ils étaient en train de le massacrer devant une Natalia qui ne pouvait rien faire d’autre que de crier à l’aide, tandis que, de son côté, Mme Antonella appelait son mari à grands cris et s’occupait de la grand-mère Isabel, qui s’était évanouie. C’est à ce moment-là que les secours arrivèrent.

Ils étaient quatre, sans compter le docteur Alegre, qui, dans l’état où il était, semblait uniquement capable de diriger le sauvetage de son fils, bien qu’il eût lui aussi grande envie de lui tanner la peau. Mais bon, ce dont il s’agissait maintenant c’était de lui sauver la vie, car ses amis avaient réellement perdu la tête et, si personne ne les arrêtait, cette affaire pouvait finir en véritable tragédie. Ce qui fait que le docteur Alegre pensa qu’il avait vraiment eu de la chance de trouver Víctor et Miguel en compagnie de deux autres majordomes du quartier, en train de bavarder dans la cuisine. Mais les choses ne s’étaient pas passées comme ça. En fait, c’étaient ses propres majordomes qui avaient couru chercher du renfort pour affronter ces quatre ivrognes de merde, avant qu’ils ne nous tuent notre Carlitos, notre compagnon de tant de jeux, depuis qu’il était tout petit, et non seulement parce qu’ils sont quatre mais parce que, bien sûr, le jeune homme se bat aussi mal qu’il joue au football, par exemple, et le fait est qu’il ne touche pas un ballon, le pauvre. C’est pour cette raison qu’ils étaient en bas et qu’ils écoutaient tout, prêts à intervenir. Pour cette raison, oui, et parce que le jeune Carlitos s’était toujours fait aimer par tout le monde.

Et ces messieurs pleins de fureur s’attendaient à tout, sauf à une insubordination de majordomes, d’Indiens de merde, ils auraient pu tout imaginer sauf ça. Ce qui fait qu’ils mirent assez longtemps à se rendre compte que c’était à eux qu’on en avait, et pas à ce petit jeunot de merde, et, face aux premiers coups, tiraillements et bourrades, ils ne réagirent même pas, parce que cela ressemblait à de la fiction, et de la mauvaise fiction. Mais voilà que ces types avaient délivré Carlitos et que celui-ci s’était précipité vers la Natalia en question, qui l’emmenait Dieu sait où, en le serrant dans ses bras et en l’embrassant devant tout
le monde, et désespérée, de plus, cette effrontée du diable, bien qu’à vrai dire son Carlitos adoré ait été plus battu qu’un tambour de cirque. Il fallait empêcher que ce couple de merde ne leur échappe, évidemment, mais tout d’un coup voilà que c’étaient eux qui étaient empêchés.

– Putain! Les Indiens se sont soulevés!

– Halte-là, fils de chienne!

Pourquoi don Fortunato Quiroga avait-il parlé. Natalia et Carlitos étaient déjà en route pour une clinique et les quatre majordomes continuaient à donner la leçon qu’ils méritaient aux messieurs complètement épuisés, sous le regard vide d’un docteur Roberto Alegre anéanti, qui, finalement, lança un Ça suffit! assez mal en point et dépourvu d’autorité suffisante, mais qui grâce à Dieu fut efficace. Sa chambre était un vrai désastre, mais bon, tout le monde fichait enfin le camp, enfin les majordomes regagnaient la zone de service et leurs amis leurs maisons respectives, par la porte principale.

– Ça n’en restera pas là, vous le verrez, affirmait le docteur Alejandro Palacios, tandis que les quatre grands vaincus traversaient le jardin de devant la maison, complètement étourdis, tourneboulés et incrédules. Et il pensait: “Vaincus par cette superbe nana, vaincus par cet imberbe, ce bigot, ce crétin, et vaincus par quatre Indiens de merde, pour comble. Bref, la chierie.

– C’est le monde à l’envers et les Évangiles qu’on foule aux pieds, le secondait son collègue Jacinto Antúnez. Il va falloir faire quelque chose. Ça ne peut pas rester comme ça. Ou bien on me donne satisfaction sur tout, ou bien ça va être le bordel.

– Putain, ne cessait de répéter, à voix très basse, pour lui-même, le docteur Dante Salieri, comme s’il commençait à se réveiller du plus terrible cauchemar de sa vie et qu’il se trouvait absolument seul et très endolori au milieu d’un beau jardin. Penser que j’aurais

– Pour ma part, assura l’illustre sénateur Fortunato Quiroga, après un bref silence, je peux vous assurer que je n’ai pas dit mon dernier mot. Il me reste beaucoup à dire et à faire. Oui, messieurs, aussi vrai que je m’appelle Fortunato Quiroga de los Heros. J’en fais le serment.

Ils titubaient encore pas mal tous les quatre, en quittant la maison, et ils eurent même du mal à se rappeler où ils avaient laissé leurs voitures. Ils allaient se séparer, plantés sur le trottoir de l’avenue Javier Prado, assez nauséeux encore de tant de verres et d’efforts, et toujours furibonds, même s’ils feignaient la sérénité. Ils se regardaient les uns les autres et continuaient à s’étonner de voir leur nœud de cravate à la hauteur de leur sternum, leur chemise déchirée, d’être complètement décoiffés, et avec ici et là des taches de sang. Mais ils ne pouvaient plus rien faire désormais, ce soir-là, et ils ne leur resta plus qu’à se dire au revoir, d’un simple signe de tête, et à s’en aller chacun en direction de sa voiture. Conduire dans l’état où ils se trouvaient était d’une grande témérité.

Alfredo Bryce-Echenique est né à Lima, au Pérou, en 1939.
Il a fait ses études primaires et secondaires dans des établissements dirigés par des nord-américains ou des Anglais.
Il obtient les titres d’avocat et de docteur ès lettres à l’université nationale de San Marcos. En 1964 il s’installe en Europe et réside en France, Italie, Grèce et Allemagne. Puis il enseigne dans les universités de Nanterre, Vincennes et Montpellier.
Il a vécu à Madrid entre 1984 et 1999 puis au Pérou, et vit actuellement à Barcelone. Bryce-Echenique est l’un des écrivains latino-américains les plus traduits en Europe. Il a reçu en 2002 le Prix Planeta pour son roman Le Verger de mon aimée.

Bibliographie