Publication : 26/08/2005
Pages : 432
Grand Format
ISBN : 2-86424-551-5

Une vie nulle part

John BURNSIDE

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22 €
Titre original : Living nowhere
Langue originale : Anglais
Traduit par : Catherine Richard

Les hauts fourneaux de la nouvelle ville industrielle de Corby attirent toutes sortes d'émigrants en quête d'un nouveau départ, d'une nouvelle maison, d'un nouvel espoir. Francis, fraîchement arrivé d'Écosse, et son ami Jan fils d'émigrants lettons, adolescents intelligents et curieux, y recherchent leur place dans l'univers. Dans ces années 70 placées sous le signe du LSD et de la musique, la violence floue dans l'air comme la poussière des cendres des Aciéries et lorsque soudain elle éclate, elle est mortelle et jette Francis dans l'errance, la "route" en Angleterre d'abord avec la fascination pour les sectes, puis en Californie, jusqu'au retour final. John Burnside nous propose ici une histoire d'amitié, de perte, de deuil et de recherche à travers la solitude, le déracinement et l'acide, d'un sens de la vie et d'un accord avec le monde. Les personnages qui entourent les deux amis, Tommy le métallurgiste violent et respecté, Alina l'adolescente intègre et curieuse, Alma la mère qui ignorera toujours d'où elle vient,Derek le grand frère tendre et généreux, ont une présence intense. Leurs itinéraires, leurs frustrations et leurs espoirs accompagnent le lecteur au cours des vingt ans sur lesquels se déroule le roman jusqu'à la révélation d'un beau et terrible secret.

Le texte avance dans une prose ffirte et hallucinante comme un rêve interrompu par des actes violents et la révélation de mystères.

  • "Les livres de John Burnside sont décidément trop réussis ! On pourra juger prématurée une telle affirmation, si on relève qu'" Une vie nulle part " n'est que le deuxième roman de l'auteur écossais... Mais c'est que, après " La Maison muette ", terrible et fascinant dispositif mettant en scène une expérience psychologique barbare [...], John Burnside vient jouer sur un autre registre avec un talent tout aussi grand.[...] Oui, quand John Burnside nous emmène sur la route, on marche avec lui jusqu'au bout.
    Helena Villovitch
    ELLE
  • "Ainsi ce texte, à la construction faussement buissonnière, charrie-t-il avec une virtuosité contenue les désarrois, les appétits, les appréhensions d'une dizaine de personnages d'une intensité rare. L'amitié, le deuil, la route... tout ce qui se produit échappe au sensationnel, tout en exerçant une fascination enveloppante. L'écriture de John Burnside - une écriture qui s'installe et qui creuse - transcende le classicisme et la mélancolie de ses thèmes, entre douceur triste et réconfortante et violence sourde et salvatrice, imposant alors son auteur comme une valeur in-contestable.
    Judith Steiner
    LES INROCKUPTIBLES
  • "Voilà un beau roman, dense, profond et généreux, magnifique fresque de la condition ouvrière et portrait brillant d'une génération. Un roman sur la perte et le deuil aussi, le déracinement, la solitude, l'exigence d'une recherche vraie, et la quête du bonheur qui dans cette vie "nulle part" ne sera pas forcément où l'on croit.
    Solenn de Royer
    LA CROIX
  • "Une vie nulle part, avec sa drôle de structure d'abord roman quasi unanimiste, dans une ambiance à la Ken Loach, enraciné dans un lieu précisément décrit ; puis longues introspections d'un personnage sur lequel l'action se concentre soudain, sur fond de décors à peine esquissés, est en fait un livre à la construction sophistiquée [...] John Burnside parle d'amitié, d'exil, de perte, et surtout, magnifiquement, du sentiment de la fraternité"
    Christophe Mercier
    LE FIGARO LITTERAIRE
  • "Il se passe beaucoup de choses dans Une vie nulle part : des histoires d'amitié, des histoires d'amour, des histoires de fraternité, des morts par maladie, un meurtre (et même deux) et une résolution d'énigme d'autant plus inattendue qu'on s'était fait à l'idée de laisser un assassinat sans coupable dévoilé. C'est un des effets du talent de John Burnside : l'intrigue criminelle ne pèse pas lourd face au déferlement d'émotions, espoirs et déceptions, qu'il met en scène."
    Mathieu Lindon
    LIBERATION
  • "Un sujet lugubre, une prose lumineuse et poétique[...] Ce roman force l'admiration.
    Catherine Pesso-Miquel
    LA QUINZAINE LITTERAIRE
  • « Cet impressionnant roman commence dans les années 1970 à Corby, ville industrielle des Midlands où l'on vit par et pour les aciéries. [...] Le déracinement, l'errance, le sentiment d'aliénation, l'étrangeté au monde en général et à l'endroit d'où l'on vient en particulier. Burnside rôde autour de ces questions en mêlant sans cesse le présent au passé et en multipliant les styles et les points de vue. »
    LE MAGAZINE LITTERAIRE

Alina

En arrivant au cimetière, Alina ne vit que de la neige. On aurait dit qu'il en tombait là depuis bien plus longtemps qu'en ville, qu'il en tombait depuis des jours, peut-être, au point que de hautes congères informes s'étaient amoncelées contre les pierres tombales et les troncs d'arbres, estompant les allées, masquant les noms des morts, recouvrant les gerbes de coquelicots défraîchies oubliées après la commémoration du 11 novembre et les bouquets artificiels boueux qui traînaient depuis des mois sur les tombes figées. Alina n'arrivait pas à se rappeler qui avait eu l'idée de venir là, et le trajet même avait été lent et compliqué. L'acide que charriait son sang faisait vraiment effet à présent, et tout - de la crotte de chien gelée sur le trottoir devant l'Open Hearth jusqu'au pommier magique qu'elle avait découvert dans un jardin, devant une maison, vision d'épanouissement, intact, dressé dans un carré de bonne terre, dépouillé de ses feuilles mais encore paré de minuscules pommes dorées qui semblaient illuminées de l'intérieur, illuminées et chaudes, encore vivantes, les pépins encore liquides dans le cœur endormi - tout était pour elle source d'amusement, pause d'un instant, immersion émerveillée. Voilà donc comment il agissait, se dit-elle, cet élixir qu'à tort elle avait pris pour une drogue. Elle sentait son esprit en prendre connaissance tandis qu'elle poursuivait son chemin, en découvrir le fonctionnement puis le reperdre, se bricoler une forme de compréhension, malgré tout. L'acide ne transformait pas le monde comme elle l'aurait cru; il ne peuplait pas les rues d'apparitions ou de monstres peinturlurés tout droit sortis du Jardin des Délices; il ne la faisait pas basculer dans la folie ou la désorientation, bien qu'elle eût tout de suite compris, quand le minuscule fragment de comprimé rosâtre commença à se dissoudre sur sa langue, que cette... folie, perte de contrôle... était ce qu'elle redoutait le plus. Avant de le prendre, tout en observant Francis pour voir comment on faisait, elle s'était demandé pourquoi elle tenait à essayer. Maintenant que cette chaleur envahissait ses veines - c'était vraiment ça, une présence, une délicieuse invasion -' un état d'esprit totalement sien s'était fait jour et installé dans son corps, dans la moelle de ses os, dans les chaudes circonvolutions de son cerveau, installé comme s'il s'agissait de son territoire depuis toujours - car, en effet, c'était son territoire. Il s'était fait jour et la définissait telle qu'elle devait être depuis toujours sans s'en rendre compte. Sans s'en rendre compte: comment était-ce possible? Elle eut envie de rire tant il lui semblait aberrant d'être si longtemps passée à côté de cette évidence, mais chaque fois qu'un rire se formait, quelque part dans les profondeurs de son abdomen, se déployait dans sa poitrine et cherchait à se libérer, on aurait dit qu'elle balançait un long récipient, fin et incroyablement fragile, une colonne de verre pleine d'une précieuse essence. Voilà, c'était ça, une longue colonne de verre pleine d'or liquide, qu'elle balançait dans sa poitrine, dans son corps chaud, qu'elle sentait frémir comme un poisson percevrait un mouvement dans l'eau, de toute la longueur de son corps tendre et magnétique. Tout ce qu'elle savait, c'était qu'il fallait la maintenir intacte, ne rien en perdre. Francis marchait à côté d'elle, vêtu de son grand pardessus des surplus militaires et de sa casquette noire, continuait de parier, lui demandait si tout allait bien, apparemment insensible à l'onde de chaleur et de luminescence qui émanait d'elle et de tout ce qu'elle voyait et touchait.

Elle n'avait aucune idée de la durée écoulée. Elle savait qu'il leur avait fallu un certain temps pour aller à pied de chez Francis au cimetière mais, mis à part qu'il faisait gris à présent, presque nuit, et qu'il neigeait de nouveau, à gros flocons lents, sur Studfall Avenue dont ils longeaient les vitrines, le temps n'avait pas la moindre importance à ses yeux. Mais le temps existait peut-être bel et bien - ailleurs, dans le monde qu'occupaient les autres gens, les gens normaux que la magie n'atteignait pas, qui vaquaient à leurs activités, cherchaient des cadeaux de Noël de dernière minute ou rentraient du pub: jeunes ouvrières arrivant du Noël des Aciéries, des guirlandes dans les cheveux, entrant dans l'Open Hearth par bandes de dix ou douze, vomissant dans le caniveau ou braillant des chants de Noël obscènes aux passants qui faisaient leurs emplettes; ivrogne éventuel trébuchant au sortir du magasin d'alcools ou du bureau de paris avant de reprendre son chemin en titubant, mains dans les poches, cou tendu, le pied lourd sur le trottoir, regard braqué devant lui, tâchant d'ignorer la possibilité de chute, comme un enfant juché pour la première fois sur des échasses. Tout avait paru lointain à Alina, comme si elle suivait ces scènes sur un écran ou au travers d'une fenêtre révélant un monde différent. Elle était intouchable, intacte au sens propre, et s'étonnait de la méfiance paranoïaque que manifestait Francis chaque fois qu'ils croisaient quelqu'un.

-Allez viens, Alina, avait-il lancé, étirant la dernière voyelle d'un ton exaspéré comme la jeune fille s'arrêtait pour la vingtième fois le temps de contempler quelque chose dans une vitrine ou de se pencher, fascinée, pour observer un fruit écrasé ou un tesson de verre sur le trottoir.

Elle le rembarra d'un rire:

-Ne t'inquiète pas, ils croiront juste qu'on est soûls.

Francis secoua la tête:

-Allez viens! cria-t-il.

Ilrépétait ça à tout bout de champ, comme un homme chargé de surveiller un enfant.., et chaque fois elle le rattrapait pour repartir, consciente de la ligne de démarcation qui la protégeait de tout le reste, cette ligne de démarcation, cette membrane, pareille à l'enveloppe cellulaire des croquis de biologie, en classe, qui donnait mystérieusement corps à l'ensemble, intégrait le semblable et excluait l'incompatible, bien que tout fût fluide et mouvant. Elle s'en était toujours étonnée, et voilà qu'à présent le processus était en action: une membrane vivante, chaude, une bulle de lumière et d'énergie capable de s'ouvrir un temps pour accueillir la nouveauté sans jamais lui permettre de s'implanter. C'était étrange que Francis ne la vît pas lui aussi, étrange et décevant qu'il pût entrer dans sa bulle sans en reconnaître la chaleur, qu'il pût y entrer puis, sans s'en rendre compte, en ressortir, et qu'elle-même ne perçût pas sa bulle à lui, aucune émanation de chaleur et de lumière venant de lui. Aucune énergie. C'était une preuve flagrante, tout à coup, de la différence qui existait réellement entre eux et cela l'attristait.

Elle ne négligeait pas le risque de se retrouver nez à nez avec des gens à l'improviste, mais tant que personne de sa connaissance n'était en vue, Alina se sentait bien. La bulle la protégeait, invisible, fine comme une feuille de papier, suivait ses déplacements, respirait en même temps qu'elle. Lorsqu'elle se tournait pour regarder quelque chose, la bulle se reformait autour d'elle, couleurs et formes glissant et se fondant en nouveaux motifs, pareils aux combinaisons d'un kaléidoscope. Quand quelque chose attirait son regard, le monde entier se mettait au point: un visage, un arbre, une lumière dans une vitrine, tout ce qu'elle regardait était aussitôt isolé et mis en relief. C'était vrai: tout était vivant, et sinon véritablement vivant, du moins empli d'énergie, empli d'une puissance lumineuse et réceptive qui venait à la rencontre de son regard, répondait à son contact, s'adaptait à ses pensées. Elle aperçut une orange sur le trottoir et s'avança pour la regarder, remarqua aussitôt que la peau était fendue, qu'il coulait de la lumière, le jus chaud et sucré se répandant sur les dalles de pierre froides. Elle se pencha pour observer, presque accroupie, attirant le fruit fendu dans sa bulle, humant son parfum dans l'air froid enfumé. Ce parfum, c'était l'esprit de l'orange. La matière - pulpe, peau et jus - n'était qu'un support; mais c'était ce parfum sucré, capiteux qui abritait l'âme de l'orange, et Alina le humait, se l'appropriait, se faisait orange.

- Alina!

Elle leva la tête. C'était Francis, qui s'arrêtait pour l'attendre une fois de plus.

- Qu'est-ce que tu fabriques? (Il avait l'air ridiculement contrarié.)

Alina secoua la tête sans rien dire. Elle ne comprenait pas ce qui se passait. Il ne le voyait donc pas? Il ne savait donc pas, lui?

- Allez, viens, reprit-il, plus calmement. On s'en va d'ici.

Alina regarda autour d'elle. Devant le magasin de fruits et légumes. cinq ou six mètres plus loin, Michael Mackenzie - celui que tout le monde, au lycée, appelait MicMac - et sa sœur jumelle Lesley s'étaient arrêtés pour les regarder. Lesley arborait son expression habituelle: l'air d'être sur le point d'éclater de rire sans vraiment se décider à le faire, de se demander si ce qu'elle venait de voir ou d'entendre était très drôle ou carrément affligeant. C'était ainsi qu'elle avançait dans la vie, Lesley, avec cette expression: une défense, une stratégie qui, aux yeux de la plupart des gens, ne faisait que lui donner l'air plus bête. Alina sourit et secoua la tête de plus belle. Puis elle aperçut MicMac.

- Allez, viens, Alina.

Francis la prit par le bras et l'entraîna. Il devait croire qu'elle s'apprêtait à engager une conversation. Mais Alina regardait MicMac. Le garçon, les mains dans les poches, se tenait un peu voûté à cause du froid, mais il la dévisageait avec une expression de haine absolue. Même à distance, elle la lisait dans ses yeux: un regard dur, fixe, qui dans toute cette chaleur et cette lumière, dans tout le brasillement du monde plein de vie, d'énergie, semblait impossiblement froid et mort. Elle frissonna et détourna la tête. Francis était toujours là, qui lui tenait le bras, il attendait.

- Qu'est-ce qu'il y a? demanda-t-il d'une voix insupportablement douce.

Soudain le monde était horriblement cruel, impensablement pitoyable. Elle se retourna et regarda MicMac encore une fois tandis que Francis la tirait par le bras, et vit qu'il la suivait toujours des yeux. Lesley riait à présent, elle avait trouvé, Dieu seul savait quoi en l'occurrence, et parlait à son frère, sans doute pour lui expliquer, comme s'il avait besoin d'explication: ces deux-là, ma parole, ils ont pris quelque chose. Mais MicMac ne lui accordait aucune attention. Alina se détourna et suivit Francis. Ils quittèrent le halo des vitrines et traversèrent la rue, s'engagèrent dans la neige qui continuait de tomber, épaisse et lente, sans discontinuer, tel un abri dont ils se seraient passagèrement écartés.

- Ça va? (Francis interrompit leur cheminement en s'arrêtant sur le trottoir d'en face pour allumer une cigarette.)

Alina hocha la tête.

- Tu es sûre?

Elle le regarda, un sourire aux lèvres.

- Bon. (Il semblait soulagé. Peut-être avait-il eu peur qu'elle se mette à flipper, là-bas. Il lui tendit la cigarette et s'en alluma une.) Allez, viens.

La neige commençait à tenir et recouvrait de blanc le trottoir, s'accrochait aux cheveux et au manteau de Francis. Tout à coup, Alina se sentait à nouveau heureuse. C'était presque un devoir, constata-t-elle. Dans le monde, tant de choses étaient froides, dures, mortes, il fallait retenir la chaleur. Il fallait avaler ce poison et le transformer, dans son propre sang, en quelque chose de bon et vrai, de même qu'un alchimiste transformerait un métal ordinaire en or.

- Bon, répéta-t-elle à mi-voix. (Elle sentait la bulle se reformer autour d'elle, l'enveloppe se raccommoder, transformant la neige, à mesure qu'elle tombait, en pétales vifs et dansants d'énergie.) On y va.

John Burnside a reçu le Forward Poetry Prizes 2011, principale récompense déstinée aux poètes en Grande-Bretagne.

John Burnside est né le 19 mars 1955 dans le Fife, en Écosse, où il vit actuellement. Il a étudié au collège des Arts et Technologies de Cambridge. Membre honoraire de l’Université de Dundee, il enseigne aujourd’hui la littérature à l’université de Saint Andrews. Poète reconnu, il a reçu en 2000 le prix Whitbread de poésie. Il est l’auteur des romans La Maison muette, Une vie nulle part, Les Empreintes du diable et d'un récit autobiographique, Un mensonge sur mon père. John Burnside est lauréat de The Petrarca Awards 2011, l'un des plus prestigieux prix littéraire en Allemagne.

Bibliographie