Publication : 01/01/1998
Nombre de pages : 208
ISBN : 2-86424-058-0
Prix : 12.96 €

Anaconda

Horacio QUIROGA

ACHETER
Titre original : Anaconda
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Frédéric Chambert

Dans la lignée de celles de Poe et de Maupassant, les nouvelles de Anaconda nous entraînent dans un univers obsédant où le danger de la forêt tropicale, peuplée de reptiles et d’animaux étranges, domaine des fièvres et de la chaleur asphyxiante, s’unit aux menaces de la folie des ombres et des cauchemars.

 

« L’art de Quiroga est un art froid capable de transformer le mystère ambiant des terres tropicales en hallucinations fantastiques. »

Le Monde

  • « L'art de Quiroga est un art froid capable de transformer le mystère ambiant des terres tropicales en hallucinations fantastiques. »
    LE MONDE

 

I

Il était dix heures du soir et il faisaitune chaleur suffocante. Le temps lourd, sans un souffle, pesait sur la forêt. Le ciel de charbon était de temps à autre déchiré à l’horizon par de sourds éclairs, mais l’orage grondant au sud était encore loin.

Sur un chemin au milieu des spartes blancs, Lancéolée avançait avec la lenteur générique des vipères. C’était une yarara magnifique, d’un mètre cinquante, aux flancs ornés d’une ligne noire bien découpée en dents de scie, écaille par écaille. Elle avançait en s’assurant de la sécurité du sol avec la langue, qui remplace parfaitement les doigts chez les ophidiens.

Elle allait à la chasse. En arrivant à une intersection, elle s’arrêta, se lova sans hâte, remua encore un moment en cherchant sa position et, après avoir ramené sa tête au niveau de ses anneaux, elle y posa la mâchoire inférieure et attendit immobile.

Les minutes s’écoulèrent une à une pendant cinq heures au terme desquelles elle continuait d’attendre, toujours immobile. Mauvaise nuit! Le jour commençait à poindre et elle allait se retirer quand elle changea d’idée. A l’est, sur le ciel pâle, une ombre immense se découpait.

Je voudrais passer près de la Maison, se dit la yarara. Cela fait dix jours que j’entends du bruit. Il faut ouvrir l’œil.

Et elle se dirigea prudemment vers l’ombre.

La maison à laquelle se référait Lancéolée était un vieux bâtiment de planches blanchies entouré de galeries. Autour s’élevaient deux ou trois hangars. Depuis des temps immémoriaux, le bâtiment était inhabité. Et maintenant on y entendait des bruits insolites, des coups métalliques, des hennissements de chevaux, tout un ensemble de choses qui révélaient à une lieue la présence de l’Homme. Mauvais signe…

Mais il fallait s’en assurer, et Lancéolée en eut la preuve bien plus tôt qu’elle ne l’eût souhaité.

Un bruit très reconnaissable de porte que l’on ferme parvint à ses oreilles. Elle leva la tête, et tout en remarquant qu’une blonde clarté à l’horizon annonçait l’aurore, elle vit une ombre fine, haute et robuste avancer vers elle. Elle entendit aussi le bruit des pas – ces coups pleins, assurés, séparés d’un intervalle énorme qui trahissaient également à une lieue la présence de l’ennemi.

– L’Homme! murmura Lancéolée. Et avec la rapidité de l’éclair, elle se dressa en position de défense.

L’ombre fut sur elle. Un pied énorme tomba à côté d’elle, et la yarara, avec la violence d’une attaque dans laquelle on joue sa vie, lança sa tête contre la chose et la ramena dans la position antérieure.

L’homme s’arrêta. Il avait cru sentir un coup sur ses bottes. Il observa l’herbe autour de lui sans bouger le pied, mais il ne vit rien dans l’obscurité à peine fendue par le vague jour naissant et il continua son chemin.

Mais Lancéolée vit que la Maison commençait à vivre, et c’était bel et bien, cette fois, la vie de l’Homme qui l’animait. La yarara retourna vers son nid, mais elle emporta avec elle la certitude que cet épisode nocturne n’était que le prologue d’un grand drame qui se déroulerait bientôt.

II

Le lendemain, la première préoccupation de Lancéolée fut le danger que l’arrivée de l’homme faisait peser sur la famille tout entière. Homme et Dévastation sont synonymes depuis des temps immémoriaux pour tout le peuple des animaux. Pour les Serpents en particulier, le désastre se traduisait en deux horreurs: la machette qui pénétrait partout, saccageant les entrailles mêmes de la forêt, et le feu qui aussitôt après anéantissait les bois et, avec eux, les nids cachés des serpents.

Il devenait donc urgent de parer à tout cela. Lancéolée attendit la nuit suivante pour se mettre en campagne. Sans grande peine elle trouva deux amies qui lancèrent le cri d’alarme. Quant à elle, elle se rendit jusqu’à minuit dans les endroits les plus indiqués pour faire d’heureuses rencontres, de telle sorte qu’à deux heures du matin le Congrès réunissait, sinon la totalité, au moins une majorité suffisante d’espèces pour décider de ce que l’on ferait.

A la base d’un mur de pierres vives de cinq mètres de haut et, bien sûr, en pleine forêt, se trouvait une caverne dissimulée par des fougères qui en obstruaient presque l’entrée. Elle servait depuis longtemps déjà de tanière à Terrifique, serpent à sonnettes, sage entre les sages et dont la queue n’arborait pas moins de trente sonnettes. Terrifique ne dépassait pas un mètre de long, mais était en revanche plus large qu’une bouteille. Spécimen magnifique, couvert de losanges jaunes, vigoureux, persévérant, capable de rester sept heures sur place face à l’ennemi, rapide à sortir ses crochets à canaux internes qui sont, comme on le sait, sinon les plus grands, au moins les plus admirablement constitués parmi les serpents venimeux.

Ce fut donc là que, devant l’imminence du danger, sous la présidence du serpent à sonnettes, le Congrès des Venimeuses
se réunit. Outre Lancéolée et Terrifique, toutes les yararas du pays étaient là: la petite Coatiarita, benjamine de la Famille, avec sa ligne rouge bien en vue sur les flancs et sa tête particulièrement effilée. Il y avait là, négligemment allongée comme s’il ne s’agissait nullement de faire admirer les courbes blanches et café sur de longues bandes saumon de son dos, la svelte Neuweid, modèle de beauté qui conservait le nom du naturaliste qui avait déterminé son espèce. Il y avait Croisée – qu’on appelle dans le Sud serpent de la croix – puissante et audacieuse rivale de Neuweid quant à la beauté du dessin. Il y avait Atroce, au nom assez fatidique; et enfin Urutu Doré, la yararacusu, dissimulant discrètement au fond de la caverne ses cent soixante centimètres de velours noir rayé d’obliques bandes d’or.

Il convient de remarquer que les espèces du genre formidable des Lachesis, ou yararas, auquel appartenaient tous les membres du Congrès sauf Terrifique, entretiennent les unes avec les autres une vieille rivalité pour la beauté de leur dessin et de leurs couleurs. Peu d’êtres en effet sont aussi bien dotés par la nature.

Selon les lois des serpents, une espèce peu abondante et sans domination réelle sur le pays ne peut présider les assemblées de l’Empire. C’est pourquoi Urutu Doré, magnifique animal de mort, mais qui appartient à une espèce peu répandue, ne prétendait pas à cet honneur, le cédant de bon gré au serpent à sonnettes, plus faible, mais qui abonde miraculeusement dans le pays.

Le Congrès réunissait donc une majorité, et Terrifique ouvrit la séance.

– Camarades! dit-elle. Nous sommes toutes informées par Lancéolée de la présence funeste de l’Homme. Je crois me faire ici l’interprète de notre désir commun de sauver notre Empire de l’invasion ennemie. Un seul moyen s’offre à nous, car l’expérience a prouvé que l’on ne résout rien en abandonnant le terrain. Ce moyen, vous le savez bien, c’est la guerre contre l’Homme, sans trêve ni merci, à laquelle dès cette nuit chaque espèce participera selon ses vertus. Je suis fière en cette circonstance d’oublier le nom que l’Homme m’a donné: je ne suis plus désormais un serpent à sonnettes, je suis une yarara, comme vous-mêmes. Les yararas qui ont la Mort pour noir étendard. Nous sommes la Mort, camarades! Et maintenant, que l’on propose un plan de bataille.

Personne n’ignore, au moins dans l’Empire des Serpents, que Terrifique a l’intelligence exactement aussi courte qu’elle a les crochets longs. Elle le sait aussi et, bien qu’elle soit en conséquence incapable de concevoir le moindre plan, l’expérience d’un long règne l’a dotée du tact suffisant pour savoir se taire.

Alors Croisée, en s’étirant, dit:

– Je suis de l’avis de Terrifique et je considère que tant que nous n’avons pas de plan nous ne pouvons ni ne devons rien faire. Ce que je déplore, c’est l’absence dans ce Congrès de nos cousines sans venin: les Couleuvres.

Il y eut un long silence. Évidemment, la proposition n’enchantait pas les vipères. Croisée eut un vague sourire et poursuivit:

– Je regrette ce qui se passe, mais je voudrais seulement vous rappeler ceci: si à nous toutes nous prétendions vaincre une couleuvre, nous n’y parviendrions pas. Je n’ai rien à ajouter.

– Pour ce qui est de leur résistance au venin, objecta paresseusement Urutu Doré du fond de l’antre, je pourrais toute seule me charger de vous détromper…

– Il ne s’agit pas de venin, répliqua dédaigneusement Croisée. Moi aussi j’en serais capable… ajouta-t-elle en lançant un regard oblique à la yararacusu. Il s’agit de leur force, de leur agilité, de leur nervosité, appelez ça comme bon vous semble. Qualités de lutteuses que personne ne
contestera à nos cousines. Je maintiens que dans une campagne comme celle que nous voulons engager, les couleuvres nous seront d’une grande utilité, et même d’une impérieuse nécessité.

Mais la proposition continuait à déranger.

– Pourquoi les couleuvres? s’exclama Atroce. Elles sont méprisables.

– Elles ont des yeux de poisson ajouta la présomptueuse Coatiarita.

– Elles me répugnent protesta dédaigneusement Lancéolée.

– Peut-être même te font-elles autre chose… murmura Croisée en la regardant de travers.

– A moi? siffla Lancéolée en se dressant. Je te préviens que tu te fais mal voir en prenant ici la défense de ces vers coureurs!

– Si les Chasseuses t’entendaient… remarqua Croisée avec ironie.

Mais en entendant ce nom de Chasseuses, l’assemblée tout entière s’agita.

– Il n’y a pas de raison de leur donner ce nom! cria-t-on. Ce sont des couleuvres et rien de plus I

– Elles-mêmes se dénomment Chasseuses, répliqua sèchement Croisée, et nous sommes en Congrès.

Depuis des temps immémoriaux – encore et toujours -‘la rivalité personnelle qui oppose les deux yararas est célèbre:

Lancéolée, fille du Nord, et Croisée, originaire du Sud. Question de coquetterie et de beauté – selon les couleuvres.

– Allons! Allons! intervint Terrifique. Que Croisée explique pourquoi elle réclame l’aide des couleuvres, alors qu’elles ne représentent pas, comme nous, la Mort.

– Pour cette raison, précisément! répliqua Croisée qui avait retrouvé son calme. Il est indispensable de savoir ce que fait l’homme dans la maison et pour cela on doit aller là-bas, dans la maison justement. Or ce n’est pas chose facile, car si nous avons la Mort pour étendard, celui de l’homme aussi c’est la Mort, et il est plus prompt que nous à la donner. Les couleuvres sont infiniment plus agiles que nous. N’importe qui d’entre nous pourrait y aller et voir ce qui se passe. Mais qui en reviendrait? Nul ne vaut la Nacanina pour cela. Ce genre d’expéditions c’est pour elle une routine quotîdîenne et elle pourrait en grimpant sur le toit tout voir et tout entendre, et revenir nous informer avant qu’il fasse jour.

La proposition était si sage que, cette fois-ci, l’assemblée tout entière acquiesça, mais non sans répugnance.

– Qui va la chercher? demandèrent plusieurs voix.

Croisée décrocha sa queue d’une branche et glissa dehors.

– J’y vais, dit-elle, je reviens tout de suite.

– C’est ça! lui jeta Lancéolée. Toi qui la défends tu la trouveras tout de suite.

Croisée eut encore le temps de retourner la tête vers elle et lui tira la langue – défi à long terme.

Horacio Quiroga naît à Salto Oriental en Uruguay en 1878 et se suicide à Buenos Aires en 1937. Il s'installe à San Ignacio en pleine forêt tropicale où il s'essaiera à plusieurs exploitations, dont celle du coton. Fasciné par la forêt, toute son œuvre en porte l'empreinte, celle de la folie et de la violence. Considéré comme le maître de la nouvelle latino-américaine, il est l'égal de Maupassant pour le post-naturalisme et celui de Villiers de l'Isle-Adam pour les inventions cruelles. Le chant de la mélancolie de la mort envahit ses récits, d'une beauté exceptionnelle, où perce la vulnérabilité de l'existence.