Publication : 26/09/2001
Nombre de pages : 182
ISBN : 2-86424-398-9
Prix : 9.15 €

Corps défendant

Serge QUADRUPPANI

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Entre un fils de 28 ans qui ne cesse de lui reprocher d’avoir été une mauvaise mère et un amant qui exige des “relations normales”, Hélène Loriot, “chercheuse en situations bloquées”, aurait déjà fort à faire. Mais voilà qu’à cause d’un rapport sur le scandale des farines animales, elle est mêlée à une étrange affaire: une belle jeune femme et son amant haïtien auraient été tués par un député européen. Hélène va devoir s’engager dans une enquête qui lui fera rencontrer, entre autres, un flic atteint de logorrhée psychanalytique, un cynique patron de l’agro-alimentaire et surtout le très troublant Romain Lewis, créateur de tests et de jeux pour revues féminines.

Avec Romain, elle ira “jusqu’au bout”, jusqu’à l’atroce et fascinante vérité...

Jouant sur les codes du roman rose autant que du roman noir, sur l’humour autant que sur le suspense, Corps défendant entreprend de traverser l’imaginaire des magazines féminins pour émerger sur la face noire de la passion amoureuse.

"Variation plutôt réussie sur le thème du serial killer, avec détour par le roman rose et les tests des journaux féminins... Hélène Loriot, l'héroïne, adepte du mélange whisky-psychotropes, ne manque pas de charme. "

Epok, septembre 2001

  • « Variation plutôt réussie sur le thème du serial killer, avec détour par le roman rose et les tests des journaux féminins. Hélène Loriot, l'héroïne, adepte du mélange whisky-psychotropes, ne manque pas de charme. »
    EPOK
  • Serge Quadruppani est l'un des traducteurs du savoureux Andrea Camilleri, dont il épouse avec bonheur les facéties linguistiques, mais aussi l'auteur d'une vingtaine de romans noirs. Son dernier livre " Corps défendant " entraîne le lecteur sur les pistes troubles des trafics de farines animales. Entre Hélène Loriot, femme de tête par nature et "chercheuse en situations bloquées" par profession, et Romain Lewis, étrange créateur de tests pour magazines féminins, l'enquête ménage autant de rebondissements que de cadavres. Beaucoup plus noir, très noir même, "Y" qui reparaît en poche, détourne avec une habileté machiavélique "La lettre volée" d'Edgar Allan Poe. Dans ce roman, Claude Varga, dit "Escogriffe", ex-toxico, vit un retour de cure plutôt agité. Son père, Alexandre, un banquier aux relations sulfureuses, a disparu, emportant une valise qui intéresse bien du monde. Entre la mafia et les réseaux islamistes terroristes, il y a foule aux basques de l'héritier Sous son allure nonchalante, émile K, autrefois fleuron du GIGN est le seul qui semble comprendre les enjeux de cette traque. Que signifie l'étrange message laissé par le banquier en cavale ? Quel rôle jouent les deux sœurs, Adèle et Annie ? Quadruppani distille le suspense autant qu'il multiplie les pistes dans un climat marqué par une violence, sèche et silencieuse. Entre Emile K, "miroir lisse et impénétrable" et Claude, "bradezingue silencieux", chacun a ses méthodes, même s'ils partagent tous deux une certaine mélancolie désabusée forgée par la conviction que l'Histoire réserve rarement de bonnes surprises.
    Frédérique Bréhaut
    LE MAINE LIBRE

TOUT S'EXPLIQUE

Bordée d'immeubles briqués et de vitrines chics, la rue Victor descend vers la cossue place des Sablons, au cœur d'un des rares îlots rescapés des innovations successives qui ont transformé Bruxelles en catalogue de la laideur urbaine des années 50 à nos jours. Ici comme ailleurs, la ville vivable se paie : à chaque fois qu'il franchit le seuil du 21 pour attaquer l'escalier raide qui le conduira directement, au-dessus d'une boutique d'antiquaire, devant la porte d'un duplex de quatre-vingt-dix mètres carrés, Pascal Chaumont songe au montant du loyer. Et il s'étonne d'avoir signé sans rechigner, lui, le négociateur infatigable. Perplexité à laquelle il n'échappe pas, en ce jour du 1er septembre 1999, alors qu'il pose le pied sur la première marche. Et il ne peut éviter davantage qu'à ce sentiment réponde, comme toujours, un souvenir : le collier en pétales de jais sur la peau pâle de Julie et ses lèvres ensoleillées qui lui sourient à l'instant où le type de l'agence lui tend le contrat.

Mais aujourd'hui, pour la première fois peut-être, il ne rend pas son sourire à la femme de son souvenir, et il ne se réjouit pas d'arriver au terme de son escalade le souffle intact malgré ses soixante-huit ans. Il tourne une clé dans la serrure, il entre, il se regarde dans le miroir : le costume de lin qu'impose la chaleur de l'arrière-saison flatte la hauteur et la rectitude de sa silhouette, la chevelure blanche affiche sa vigueur sans lui donner l'air d'un vieux beau, la montre d'acier qui lui annonce 10h50 apparaît comme le reste : sobre et de bon goût.

C'est ainsi qu'il se voit, et il ricane.

Il avance dans la pièce, au premier niveau du duplex. La lumière de la rue, filtrée par des rideaux de mousseline, dessine d'indéchiffrables figures sur les divans, les kilims, l'armoire suédoise. Une bonne partie de l'espace est occupée par une table de designer, plaque de roche éruptive soutenue par de l'acier. La lave luit, vide, à l'exception d'un coin, où sont posés une bouteille de vinho verde d'une marque bon marché et deux verres, dont l'un porte au rebord des marques de fard violine. Pascal Chaumont s'approche de l'escalier de bois qui mène à la chambre, au deuxième niveau, et il tend l'oreille. Par la porte entrouverte, là-haut, ne lui parvient aucun son. Il revient à la table, saisit la bouteille par le goulot, la considère un instant : il ne reste plus qu'un quart du liquide. L'homme plaque la face externe de ses doigts serrés sur le verre, constate la tiédeur du contenant et grimace avant d'ingurgiter le contenu. Après quoi, il ouvre un meuble bas, en tire une bouteille de whisky, avale plusieurs longues goulées. Puis il se dirige vers l'escalier intérieur, pose un pied sur la première marche et entre dans un trou noir du temps.

Deux heures plus tard, il bat des paupières, son visage tout contre le visage de Julie. D'abord, il se dit qu'elle a changé de rouge à lèvres, puis que celui-ci a coulé, avant de s'apercevoir que c'est du liquide qui lui sort de la bouche, glisse vers le menton et goutte sur le drap.

Pascal Chaumont se relève brusquement du tapis où il était recroquevillé en chien de fusil, près de la femme qui fixe le néant quelque part au pied du lit où elle gît. L'homme a un vertige, il doit se retenir aux montants de la couche, mais il retire vivement sa main, car elle a touché du poisseux. Son regard détaille le spectacle. D'abord, le désordre d'une chambre ravagée par la passion amoureuse ou la folie homicide ou les deux, à moins que ce ne soit la même chose. Ensuite, au sol, des vêtements masculins et féminins emmêlés. Enfin, au centre de la scène, couchés sur le ventre dans les draps entortillés et tachés d'écarlate, Julie et un jeune noir, nus.

Le vivant ne peut que noter le beau contraste des deux corps, l'un si blanc (c'était un des étranges attraits de Julie, son aversion du soleil, sa panoplie de coiffes hors gabarit, canotiers et autres chapeaux de paille qui lui faisaient un visage de jeune star ou de poupée ancienne, sa pâleur languide au sortir de l'onde qui renvoyait à leur insignifiance les nageuses toniques uniformément bronzées), et l'autre si sombre que ses muscles semblent la matière même dont est faite la nuit.

La morte présente une large blessure à la tempe, le mort a l'arrière de la nuque enfoncé, les cheveux souillés de sang et de matière cérébrale. Entre eux, sur le matelas, est posé un soc de charrue travaillé au chalumeau pour évoquer un sexe de femme et monté sur trépied. La chose crée au centre de la couche une dépression vers laquelle penchent ses occupants.

Le sang qui le macule indique que l'objet détourné a subi un nouveau détournement.

Un bruit inarticulé, un son qui vient de loin en lui passe les lèvres de Chaumont. Il se plaque les paumes sur les paupières, il s'incline vers l'avant, on dirait qu'il va tomber mais non, son téléphone mobile sonne dans sa poche, il l'en tire, le déplie d'une main et, l'autre toujours sur les yeux, il dit : " Oui ? " tandis que son buste se redresse. Il n'y a personne au bout de la ligne et le cadran n'indique aucun numéro.

Il en compose un.

- Bergerac ? Ici Chaumont, annonce-t-il et, au fur et à mesure qu'il parle, sa voix reprend les accents d'un homme chez qui la maîtrise procède de la parole. Un gros coup de tabac, mon vieux. Je vais être indisponible, définitivement. Non, attends… écoute… Je t'appelle juste pour que tu t'occupes des contacts avec la police. Oui, la police. Voilà… c'est affreusement banal, je crois bien que j'ai tué ma maîtresse et son amant.

Hélène Loriot entend l'occupant du fauteuil d'en face qui replie son portable et le glisse dans sa poche. Un impatient, juge-t-elle derrière le masque de tissu à l'abri duquel elle essaie de s'endormir : il n'a pas beaucoup attendu, juste le temps de trois sonneries et il a coupé… Tant mieux. Depuis une heure que le Thalys a quitté Bruxelles, elle a calculé avec une marge d'erreur qu'elle estime inférieure à 0,5 % que trois occupants sur quatre de cette voiture de première classe ont passé au moins un coup de fil ou en ont reçu un. Il a fallu subir une demi-douzaine de conversations à voix haute sur des entretiens qui se sont bien passés, sur des interlocuteurs qui se sont montrés raisonnables, sur l'heure à laquelle une épouse reviendra du gymnase, sur les difficultés relationnelles dans un couple d'âge moyen, sur l'absence de projets d'avenir de diverses progénitures, sur d'autres sujets aussi passionnants. Puisque les gens n'ont pas la courtoisie d'éteindre leur portable en entrant dans les compartiments, le règlement devrait interdire son usage, pense-t-elle pour aussitôt observer : voilà à quoi aboutit mon instinct antigrégaire, à réclamer une interdiction.

Comme elle ne veut pas s'attarder là-dessus, elle dévie vers l'entretien de fin de mission qu'elle a eu avec Pascal Chaumont devant les croissants du Bruxelles Palace. Ni l'un ni l'autre n'y a touché. Lui s'est contenté d'un œuf à la coque et d'un demi-pamplemousse, et il a plaisanté sur les servitudes de son image d'homme politique si dynamique et sportif pour son âge. Elle, réveillée depuis peu, n'avait pas faim et espérait avoir le temps de passer rue au Beurre où elle comptait acheter une provision de spéculoos pour ses quatre heures avec Mme Bunet et aussi quelques brioches pour la route. L'entretien ne s'est pas prolongé, Chaumont l'a félicitée pour son rapport L'affaire dite de la "Vache folle" comme révélateur des blocages institutionnels européens, mais il avait manifestement du mal à se concentrer sur les réponses fournies par elle aux quelques questions qu'il lui avait posées.

Ensuite, au sortir des bureaux de la Commission, elle a hélé un taxi. Mais il n'avait pas fait dix mètres qu'il s'est trouvé bloqué dans un embouteillage provoqué par une manifestation contre une réunion de patrons européens, le chauffeur lui a dit avec un mélange de colère et de fierté que c'était encore un coup de l'entarteur, elle n'a pas bien compris de quoi il s'agissait, mais a elle dû renoncer aux spéculoos et aux brioches. Elle est descendue du taxi et à ce moment précis, la pluie a commencé de s'abattre, glaçante, irrémédiable comme les froidures à venir. L'air lourd d'oxyde de carbone s'est alourdi encore d'humidité grasse, et d'autre chose encore : de la menace… Le chaos de la circulation s'est aggravé, le niveau sonore est monté. Elle s'est ruée dans un bar où elle bu un café et peut-être autre chose. Ensuite, ses souvenirs sont un peu brouillés, elle se souvient seulement du tohu-bohu des avertisseurs, d'une marche abrutissante sur les trottoirs surencombrés, elle se souvient d'une autre pause dans un café, mais la fatigue brouille le reste, en tout cas la voilà dans le train et maintenant elle a faim…

Son estomac gargouille longuement et elle se demande si son voisin, un cravaté quelconque, l'a entendue mais elle décide qu'elle s'en fout. Il était déjà là quand elle est arrivée dans la voiture et il lui a aimablement proposé d'échanger leurs places si elle préférait être assise dans le sens de la marche. Elle préférait, en effet, mais elle a décliné, pour éviter d'être obligée de bavarder. Et maintenant, elle regrette. A la faim s'ajoute une légère nausée et, par-delà les années, l'injonction maternelle lui revient, avant le départ du car de la colonie de vacances : mange, sinon, tu auras mal au cœur. Mais elle refusait, l'estomac noué par l'émotion du départ, et évidemment, après elle était malade… L'idée d'aller manger quelque chose à la voiture-bar la déprime.

Pour s'endormir, elle se met au chevet de la petite Hélène Loriot, elle lui ouvre le livre des voyages de Mme Bunet, rempli de ces images que la vieille dame fait apparaître dans la vapeur d'une tasse de thé, les plongées en mer Rouge avec les pêcheurs d'éponges, les danses extatiques des guerriers tchétchènes et des chasseurs massaïs, les souks, les bordjs, les ksour, les pueblos, les cougars, les hougans et le lac Titicaca… Chaumont m'a dit quelque chose avant qu'on se sépare, c'était quoi, déjà ? Une réflexion sur les femmes dans les institutions… Non, ça c'était au début… à la fin, il a dit, il a dit… Bon, pour le thé de Mme Bunet, j'achèterai des macarons à la pâtisserie de l'église, non ça c'était avant, quand j'habitais Paris… Hélène sent son cerveau mou comme un baba à la crème avec beaucoup de rhum, spongieux comme une madeleine dans une allusion littéraire rebattue, moelleux comme une cervelle de vache qui danse… Ses idées s'associent sans souci… c'est sûr que sans le son ni le sens, les mots sont sans ailes… les mots sans elle continuent… Elle sombre…

Elle sursaute violemment.

Une sonnerie de portable vient de la tirer du sommeil où elle s'abandonnait.

- Font chier ces yuppies, s'exclame-t-elle à voix haute en arrachant son masque, ils peuvent pas les éteindre, leurs machins ? C'est pas une cabine téléph…

Elle s'arrête net devant la mimique de son voisin d'en face et le geste qui l'accompagne : il lui montre son sac à main.

Merde, pense-t-elle, mon portable à moi. J'ai oublié de l'éteindre. Dans le grand désordre de son sac, il lui faut du temps pour atteindre l'appareil, sous les regards amusés, l'ironie appuyée, la commisération mâle des quatre porteurs d'attachés-cases qui occupent les sièges de l'autre côté du couloir. Elle va pour éteindre son machin, mais s'arrête net en voyant le numéro du correspondant.

L'air hargneux, elle ouvre l'appareil.

- Mon chéri ? dit-elle.

Puis elle fait quelque chose qui la stupéfait elle-même et va durcir encore davantage sa voix dans la conversation qui suivra. En aparté, elle précise à l'intention de son voisin d'en face : " C'est mon fils. "

- Oui, reprend-elle, tendue, la bouche inutilement collée à l'appareil. Oui, ça va ?… Ça va, ça va… Ma voix ? Qu'est-ce qu'elle a, ma voix ?… Non, non, tu ne me déranges pas, c'est juste que je suis dans le train, et tu sais que je déteste… Non, non, s'il te plaît… Je suis contente, bien sûr que je suis contente de t'entendre. Écoute… Non… Ne le prends pas comme ça… Mais Vlad… Oh, non, mon chéri ! Tu peux pas dire ça… Oooh, Vlad… C'est chaque fois pareil… Ecoute… Oui… Non… D'accord, c'est moi qui t'écoute, d'accord, vas-y… Ah, c'est bien… Ben oui, c'est bien, quoi… Tu veux que je dise quoi ?… Je suis contente pour toi, si tu es content… Non, je voulais dire, tu es sûrement content, alors je suis contente… Mais oui… Mais non, je suis pas ironique, je t'assure… Bon, MERDE… OUI, MON FILS SE MARIE, JE SUIS CONTENTE… Voilà, tout le wagon en a profité, là, t'es content ?… Mais je suis calme. Calme et contente, même… Et comment s'appelle, attends, non, pardon, excuse-moi, je suis fatiguée, je dis n'importe quoi, non, je te demande pas avec qui tu te maries, enfin, je ne me désintéresse pas de ta vie à ce point-là, tu te maries avec Marie, hein ?… Je dis : avec Marie, tu te maries ?… Quoi ?… Pourquoi tu dis ça ?… Mais non, pas du tout, je ne me fous pas de toi… Oui, bon, depuis combien de temps ? un mois ?… Vous avez rompu depuis un mois… rompu, rompu, oui… mais ça ne fait que la troisième fois, quoi, je pensais que vous étiez rabibochés… que c'était une manière de vous rabibocher… oui, oui, je sais, cette fois, c'est du sérieux… une rupture sérieuse, donc… ah, non, là, tu parles de ta, euh, future épouse… oui… alors, qui ?… QUOI ? Non, non… Bien sûr que je suis contente, c'est une excellente amie… Une femme merveilleuse… En plus t'aura pas de mal à t'entendre avec son fils… Je dis : tu t'entendras bien avec son fils, puisqu'il a ton âge… Non, mais non… je suis pas sarcastique, je te jure… juste un peu, comment dire… désorientée… Ah non, non, je dis pas ça… La différence d'âge, hein, de nos jours… Oui, bien sûr… Ah, c'est moi qui t'ai appris… à ne pas être conformiste, certes, je t'ai appris ça, oui, mais ça veut pas dire… Non, non, sûrement pas, ça non, promis, juré, je ne vais pas être réac… Mais mon chéri, loin de moi l'idée de faire ta psychanalyse… Qu'est-ce que tu dis ?… Ah non, tu ne vas pas recommencer… non… si… oui… pas sûr… je dis : pas sûr, parce que ton père, si tu l'avais connu… Ah, ça y est, c'est reparti… Oui… oui… oui… oui, c'est sûr, je t'ai mal élevé, je ne me suis pas assez occupée de toi, j'aurais dû rester seule à la maison, pauvre mais digne fille mère solitaire, au lieu de continuer mes études, j'aurais dû te chanter des berceuses et te faire des tartes au lieu de mener une vie de bohème et de faire de la politique… Non, laisse-moi… laisse-moi parler… Vlad ! Laisse-moi finir… j'aurais dû te faire des tartes et surtout, surtout, je n'aurais pas dû avoir d'amants parce que ça t'a trau-ma-ti-sé… Non, tu dis pas ça, mais ça revient à ça… D'accord, je suis une mère indigne, mais enfin, hein, tu as vingt-huit ans, maintenant, alors, bon, tu pourrais un peu penser à autre chose qu'à régler tes comptes avec ta môman… Non, je ne me fous pas de toi… Non… MERDE… Ecoute, j'en ai marre, marie-toi, mariez-vous, soyez heureux, ayez beaucoup d'enfants… Non, non, je ne suis pas cruelle, laisse-moi parler, avec la médecine moderne, Anne pourra même te donner des enfants, soyez heureux, je vous bénis, mais je t'en prie, vis ta vie et oublie ta mère indigne… oublie-moi.

Les dernières phrases, elle les a dites à toute vitesse, le visage déformé par la fureur. Elle referme brutalement son appareil, le désactive.

Quelque part dans le wagon, quelqu'un applaudit. Derrière elle, on pouffe. Quant aux quatre voyageurs d'à côté, elle a beau les foudroyer du regard, ils rigolent ouvertement.

Le type d'en face semble bien le seul à avoir gardé un visage impavide. Elle lorgne vers lui et la rectitude de son port, l'élégance de sa mise, la précision de ses gestes tandis qu'il plie son journal, elle déteste tout ça en gros et en détail.

- Je peux vous offrir un café ? lui propose-t-il.

Ou bien elle l'insulte, ou bien elle accepte. Avant d'examiner les deux options, elle fait comme on le lui a appris, elle expire doucement. Mais ça n'arrange rien. Dans sa tête, elle cherche une obscénité particulièrement révoltante.

Puis elle voit ses yeux. Elle s'interroge sur leur couleur, elle décide qu'ils sont gris et pendant qu'elle s'interroge, elle a rencontré leur regard.

- D'accord, dit-elle.

Tandis qu'elle marche derrière lui, elle fixe le dos de l'homme dont la trajectoire vers la voiture-bar se ressent des secousses latérales du train, il parvient malgré tout à garder le dos bien droit, à la verticale du monde, élégant et sûr sur cela qui se dérobe et qu'est-ce que je fabrique, mais qu'est-ce que je fabrique, où je vais là, se demande-t-elle avec insistance mais elle ne se répond pas.

Une fois qu'ils ont passé commande, lui d'un express, elle d'un chocolat avec trois croissants, il semble chercher quelque chose à dire :

- Vous avez vraiment un fils de vingt-huit ans ?

C'est tout ce qu'il a trouvé. En s'asseyant à la table basse qu'il lui a proposée d'un mouvement du menton, elle lui donne la réplique :

- Oh, Vlad, c'est le petit dernier de mes cinq enfants. Vous savez, j'ai soixante-quinze ans, je sais que je ne les fais pas, ce sont les miracles de la chirurgie esthétique, vous voyez.

Il pose le plateau de leurs consommations sur la table, s'assied à ses côtés, face à la campagne du Nord sur laquelle il n'y a rien à dire, sinon qu'elle file à très grande vitesse et comme il ne se départit pas de son demi-sourire paisible, elle demande, agacée :

- Et vous, vous faites quoi ? Fonctionnaire européen ? Vous fixez par décret la longueur des fils dentaires ?

- Oh moi, dit-il, je suis tueur en série. Mais aujourd'hui, je suis pas d'humeur à vous ouvrir la gorge alors si vous voulez, je vous laisse, je vais boire mon café à ma place.

Elle croise les yeux qu'elle voit gris qui à présent rient. Et elle sent que sa propre bouche, à elle, va suivre le mouvement. Il est temps de l'inviter d'un signe à s'asseoir.

- Bon, fait-elle pour donner quelque chose à faire à ses lèvres, mon fils unique, mon unique erreur, je l'ai eu à dix-huit ans, je n'avais pas beaucoup de cervelle, à l'époque. Comme j'en ai un tout petit peu plus maintenant, c'est pas la peine de me dire que je ne fais pas mes quarante-six ans, je le sais, je me donne assez de mal pour ça.

- Pardon, dit-il en s'asseyant, je ne voulais pas être discourtois et il sort de la poche de sa veste de costume italien griffé une carte de visite.

Je ne voulais pas être discourtois, se répète-t-elle dans sa tête en prenant le carton, il a vraiment dit ça, ricane-t-elle au même endroit et elle lit :

FEMMES magazine

la modernité est féminine

16, avenue Mozart 75246 Cedex 16

01 44 67 79 79

enigm@femmezine.com

Romain Lewis

Enigmes et Tests

Elle lève un sourcil surpris mais, sans mot dire, tend à son tour sa carte :

LABO

Laboratoire d'analyse des blocages organisationnels

recherches sur les crises et les situations bloquées

145, Bd de Chanzy 93100 Montreuil

helenlor@labo.com

01 56 88 89 00

Hélène Loriot

Chercheuse

" Tout s'explique "

Gaston Leroux

- Expliquez-moi, dit-il.

- Après vous, dit-elle.

Une heure plus tard, à la gare du Nord, elle prend congé de lui : il monte dans un taxi, elle descend dans le RER. Ils se promettent de se revoir.

Juste avant d'entrer dans le Réseau, elle sort son téléphone mobile de son sac et l'active pour voir si Vlad l'a rappelée et laissé un message. Il y en a bien un, mais de Richard, son patron :

" Hélène, tu ne sais peut-être pas encore la nouvelle, Chaumont n'est plus notre interlocuteur, il vient d'être arrêté pour avoir tué sa maîtresse et son amant… l'amant de sa maîtresse, quoi, bon, on s'en fout, pour nous, ça change pas grand-chose… Il faudra juste que tu refasses un voyage éclair à Bruxelles, pour t'en assurer… Rappelle-moi quand tu auras repris pied, c'est un peu quand tu veux, disons entre 19h et 19h15, pas plus tôt ni plus tard, je suis surbooké. "

- Ah ben ça, dit-elle à haute voix.

Et tandis qu'elle cherche sa carte orange, ses mains tremblent.

Elle apprend la suite en allumant son ordinateur, peu après être rentrée chez elle, dans sa maisonnette de la vallée de Chevreuse. Comme il est réglé pour le faire, l'appareil affiche le sommaire des dernières dépêches AFP, et elle lit :

" Bruxelles, aujourd'hui, 14h09. Arrêté pour un double meurtre, le député européen Pascal Chaumont, ancien ministre, s'est donné la mort dans sa cellule de garde-à-vue. "

Après avoir lu toutes les dépêches qui suivent sur ce même sujet, Hélène tire son ordinateur portable de sa valise, le connecte à l'autre par infrarouge, transfère le rapport qu'elle a préparé la veille au soir et présenté le matin même à Chaumont, rédige des considérations tactiques sur les changements qu'apportent la mort du député et les envoie par e-mail, avec une première mouture de son rapport en document attaché, à l'adresse de Richard. Il est 16h30 quand elle décide de s'accorder enfin une pause, et justement, Mme Bunet frappe à sa porte. Avec les framboises et les groseilles à maquereaux de son jardin, la vieille dame a préparé un crumble.

En attendant que l'eau du thé bouille, Hélène commence à raconter sa rencontre avec Romain Lewis.

- Ça alors, mais c'est formidable ! dit Mme Bunet en se taillant une large portion de crumble, c'est bien lui ? C'est le Lewis qui fait tous ces tests marrants de Femmes ?

- Exactement, les trucs genre "Etes-vous une bête de sexe ? Notre grand test de l'été" ou bien "Pourriez-vous être aimée de Richard Gere ?" ou "Etes-vous une garce ?". Ce qui est drôle, c'est que c'est quelqu'un de fin. Et il écrit aussi les énigmes policières, qui sont pas mal tournées du tout.

- Mais j'ai l'impression qu'il vous plaît, ce Lewis, ma chérie ?

- Il ne me déplaît pas. Une goutte de lait ?

- Comme d'habitude. Mais… et Stephen ?

- Oh lui… J'ai l'impression que nous sommes en fin de parcours… et moi, je n'ai pas droit à un bout de crumble, madame Bunet ?

- Oh, pardon… Mettez un peu de crème… oh, un peu plus quand même… voilà… Vous disiez, à propos de Stephen…

Hélène hausse les épaules et chipote une framboise dans son assiette.

- La dernière fois que nous nous sommes vus, il m'a dit qu'il voudrait avoir avec moi une relation plus normale, plus… quotidienne.

- Quel con !

- Oh, madame Bunet ! Encore des gros mots ? Vous ne m'aviez pas promis de surveiller votre langage ? Moi, je m'en fiche, vous savez bien, mais si vous tenez toujours à vous présenter aux municipales…

- Oui, bon, oui, vous avez raison, ma chérie, mais c'est vrai enfin, comme s'il ne vous connaissait pas…

- Justement, vous voyez, madame Bunet, ce qui me déprime le plus, c'est pas qu'il m'ait fait cette offre : c'est que j'étais tentée.

Deux heures plus tard, au volant de sa deux-portes noire, Hélène Loriot s'en va retrouver Stephen pour discuter avec lui d'une éventuelle normalisation de leurs rapports. Le garage de sa villa donne directement sur une étroite route de campagne et le virage suivant n'est qu'à quelques tours de roue, de sorte que l'homme qui se trouve dans la courbe, couché dans l'herbe derrière un talus, n'a que quelques secondes pour la photographier. Mais il a du bon matériel et surtout, une excellente pratique. Il réussit à prendre six clichés du visage d'Hélène avant que le véhicule passe tout près de lui en accélérant, et disparaisse.

Quand Hélène arrive sur le lieu de son rendez-vous, un lambeau de forêt au bord de l'Oise, non loin de Conflans, le soir tombe. Elle range sa voiture en lisière d'une plantation de peupliers et marche vers le fleuve. Sur le chemin de halage qui longe l'eau, l'odeur de vase tiède l'assaille. S'y mêle le parfum de roses qu'elle cherche en vain du regard, et elle pense à Colette qu'elle n'a pas même eu le temps d'aller saluer. Au ras du sol jonché de bouteilles de plastique, de chiffons pourrissants et de préservatifs, une libellule en poursuit une autre qui zigzague beaucoup. Quelques seringues sont aussi repérables, à demi enfoncées dans la terre. La dernière rafle de police ne doit pas remonter à plus d'un jour ou deux : l'endroit est encore désert.

Le chemin passe à la hauteur d'un très haut cèdre, dont les racines ont ruiné un reste de mur d'enceinte. Hélène enjambe des pierres couvertes d'une mousse poussiéreuse et desséchée par l'été pour aller s'asseoir au pied de l'arbre. Nuque appuyée contre l'écorce squameuse, visage tourné vers les odeurs immondes et douces qui arrivent de la rivière, elle ferme les yeux. Des bruits de circulation lui parviennent, comme émoussés par leur passage au-dessus de l'eau à demi morte. Une branche craque, un caillou roule.

Les paupières d'Hélène se plissent, et dans l'effort qu'elle fait pour garder les yeux bien fermés, ses cils frémissent comme des animaux qui s'affolent. Elle remonte sa robe sur ses cuisses.

Une main se pose sur sa poitrine.

Elle sursaute, se raidit mais ensuite, bouche entrouverte, s'efforce de calmer sa respiration.

A travers le tissu fin, elle sent la course légère d'un index sur la courbe du sein droit. Une paume se glisse sous le gauche et le soulève à peine, comme une tête de bébé qui s'endort. Ensuite, tous les doigts s'éparpillent, ils se répandent partout en pressions tendres, avant de se regrouper autour d'un mamelon. Quand ils le pincent doucement, la femme se mord la lèvre inférieure mais n'ouvre toujours pas les yeux.

A cet instant précis, avec une acuité qui la surprend, un souvenir surgit dans son esprit : le beau visage ridé du député Pascal Chaumont qui, avec le plus grand sérieux, lui demande :

- Croyez-vous, mademoiselle, qu'à mon âge on puisse mourir d'amour ?

Vingt minutes plus tard, couchée sur le ventre entre les racines pachydermiques du cèdre, elle dépose un baiser au coin de la bouche de Stephen qui halète encore, étendu sur le dos.

- C'était bon, hein ? dit-elle.

Il s'écarte un peu tandis que sa main, d'un revers, débarrasse son bras de débris de mousse sèche. Puis il soulève les fesses pour remonter ensemble son pantalon avec son caleçon, et, tout en se reboutonnant, lui sourit :

- Sublime, comme toujours… On y va ? propose-t-il quand le dernier bouton est arrimé dans la toile du jean.

- Où ça ?

- Je ne sais pas. Boire un verre. Dîner. Dans un endroit tranquille où on pourra parler.

Hélène soulève son buste et appuie la tête sur un coude pour mieux le voir.

- Le dîner, c'est une excellente idée, mais pour ce dont tu veux parler… j'ai réfléchi en venant.

Quelques secondes passent, pendant lesquelles les traits de Stephen se durcissent.

- Et alors ? demande-t-il.

Elle soupire.

- Alors, rien, je suis désolée, mais je ne suis pas encore prête à changer quelque chose à nos rapports.

Stephen se lève d'un bond. Dans l'obscurité qui gagne les bords du fleuve, son grand corps flexible se dresse au-dessus d'Hélène comme une lame noire vers le ciel encore clair.

- D'accord, dit-il. Alors, quand t'auras encore envie, siffle-moi. Si l'envie est partagée, j'arrive. Sinon… salut.

Il lui tourne le dos. Hélène appuie le front contre la vaste présence de l'arbre. Quelques minutes plus tard, elle entend démarrer la moto de Stephen. Alors elle se lève, rajuste sa culotte et sa jupe, s'époussette et, à pas lents, remonte le chemin en direction de sa voiture. Le long de l'autre rive, les lumières d'un établissement industriel tremblent doucement dans l'eau noire.

Juste avant de monter en voiture, la femme croit apercevoir une silhouette d'homme, entre les rangées de peupliers. Mais ensuite, quand elle allume les phares, elle ne voit plus rien. Elle verrouille les portières, essuie avec un mouchoir en papier sa joue où les larmes se sont mêlées à la poussière et démarre.

Il faut que j'appelle Vlad, pense-t-elle, puis elle n'y pense plus.

Un peu plus tard, comme son esprit vague dans les lueurs jaunes et les éclairs blancs et les rumeurs assourdies de l'autoroute la nuit, elle glisse dans le lecteur une cassette de Chet Baker (de Chet Baker et c'est tout : elle serait incapable d'en dire plus, elle n'aime pas les connaisseurs, et quand elle lit un roman où l'auteur se sent obligé de citer non seulement le titre du morceau mais aussi la date d'enregistrement et tant qu'il y est aussi le nom du bassiste, le livre lui tombe des mains).

Tandis que les larmes lui montent de nouveau aux yeux, mais c'est à cause de la musique, elle repense à ce que lui a demandé Mme Bunet devant les débris de crumble :

- Toute votre vie, vous avez eu peur de l'amour, ma chérie ?

Elle secoue la tête : cette chère vieille prouve qu'on peut avoir visité en 1950 les monastères tibétains et en 1963 les tribus amazoniennes, fréquenté des poètes, publié des mémoires révélant, selon le journal du soir, une grande finesse d'esprit, et parler pourtant comme dans Femmes, la modernité est féminine.

A ce point, il est inévitable qu'Hélène Loriot pense à Romain Lewis.

Bientôt, elle ralentit pour emprunter une bretelle qui la conduira à un restaurant d'autoroute au toit pointu et aux poutres extérieures apparentes. Elle n'a pas faim mais pas envie non plus d'aller se coucher en pensant à Romain Lewis.

A l'intérieur, sous la lumière crue, quelques cravatés sont calés aux quatre coins entre leur assiette, leur journal et/ou leur portable. Au centre se tient une tablée composée d'un couple âgé, d'un autre moins âgé et de deux jeunes filles, ensemble visiblement tenu par des liens de sang bien serrés. Hélène choisit la table qui a le maximum de vide autour, en face du regroupement générationnel. Après avoir passé commande - une île flottante et une profiteroles, oui deux desserts et rien d'autre, merci - elle a tout loisir d'observer le jeu de cette famille.

Chez les aïeux, la femme est altière. Elle ne dit rien et sourit dans le vide tandis que l'homme, qui a une rosette à la boutonnière, expose à haute voix son opinion sur le discours du président (le président de quoi ? se demande Hélène, distraite). Dans l'âge moyen, monsieur répond qu'on devrait, selon lui, remédier à la crise de la politique en réhabilitant le politique, tu vois ce que je veux dire, lance-t-il à madame qui ne voit rien d'autre que la cadette en train de chipoter sa Tatin, le dos rond, la moue boudeuse, ses gros seins poussant le tissu de la chemise informe comme s'ils voulaient échapper à la carcasse noueuse en croissance surmultipliée. L'aînée des filles, elle, rejette en arrière la coulée dorée de ses cheveux en se cabrant ce qu'il faut, splendide exemplaire d'allumeuse qui feint de ne pas remarquer l'allumé, un jeune VRP qui, à la table voisine, se prend pour un aventurier de la nouvelle économie. Lui aussi feint, il manie lentement la fourchette, retranché derrière un air impassible et las. Mais à chaque fois que la belle enfant bouge, il ne bouge plus.

La mère dit quelque chose à la cadette sur la nécessité de se nourrir sainement, à intervalles réguliers, et sur la néfaste habitude de grignoter à toute heure. Mais l'interpellée ne l'écoute pas, elle glisse des regards vers son aînée dont la chevelure mousseuse tourne en dérision sa propre blondeur filasse, dont l'allure d'algue contraste violemment avec la disharmonie de son propre corps, dont le derme délicat moque ses propres tourments acnéiques.

La grande belle ferme à demi les yeux en portant une cuillerée de crème brûlée à la bouche, comme pour permettre au pseudo-yuppie d'admirer la longueur de ses cils en surplomb de la joue satinée. La petite bête se penche vers sa sœur et lui dit :

- On dirait du caca de taupe.

La bouchée jaune repasse les lèvres dans l'autre sens, éjectée par un rire convulsif. La cadette hurle de joie. Grand-mère altière fronce le sourcil, grand-père pompeux prend l'air courroucé, papa et maman morigènent les filles : le cercle de famille forme le carré, le regard de l'allumé s'éteint.

Hélène paie et s'en va, l'incident l'a mise de bonne humeur. Sur le parc de stationnement, elle repense à sa discussion dans le train avec Romain Lewis.

Quand elle était petite, ses parents recevaient parfois un grand homme maigre à longs cheveux blancs qu'ils avaient présenté une fois à un autre adulte comme " un professeur émérite ". Appellation qui lui était parfaitement obscure, mais qu'elle sentait prestigieuse. Lewis avait la voix sonore et distinguée du professeur émérite qui venait dans sa chambre lui raconter des histoires de la mythologie grecque avant le dîner.

- Il n'y a rien à expliquer, avait-il annoncé avant d'expliquer, de sa voix émérite. Mes tests et mes jeux visent simplement à conforter la lectrice dans l'image qu'elle a de soi : celle d'une femme de vingt-cinq à quarante-cinq ans épanouie ou susceptible de l'être dans son travail, dans sa vie sexuelle, dans son rôle de mère et dans son rôle de citoyenne. En dépit d'aléas divers (mon mec me trompe avec ma meilleure amie : 1. Je ferme les yeux, 2. Je fais surprendre le couple adultère par le mec de mon amie, 3. Je m'envoie en l'air avec le mec de mon amie, 4. Je mets les choses au clair avec mon mec pour essayer de repartir d'un nouveau pied), aléas qu'il convient de toujours prendre avec humour tout en sachant si nécessaire exprimer sa colère et tout autre sentiment négatif, en dépit de ça, donc, et du réchauffement de l'atmosphère, chacune peut maîtriser sa vie : telle est l'idée que mes tests et mes énigmes doivent toujours induire.

Chez elle, sans se déshabiller, sans allumer, Hélène se dirige tout droit jusqu'à un appareil et, à tâtons, y insère une cassette. Tandis que se fait entendre, très fort, un enregistrement de Born in the USA par Bruce Springsteen, elle se débarrasse de ses chaussures et de sa veste de soie. La musique est en boucle, et pendant très longtemps elle va danser, seule dans la nuit de son salon.

Le lendemain matin, il est neuf heures, le ciel est gris perle, il fait doux et frais au fond du jardin. En robe de chambre, une tasse de thé à la main, Hélène contemple Colette, ses grosses branches solides, protégées d'une multitude de dards impressionnants, son feuillage vert sombre ombré de bordeaux, ses fleurs par grappes - elle en a compté jusqu'à huit serrées les unes contre les autres - boutons vifs et pointus ou coquillages coniques rose orangé ourlé de nacre ou bien masse joufflue ouverte comme une grenade, juste avant que les pâles pétales trop mûrs se laissent choir à terre, tous à la fois, dans un souffle mat, exhalant un parfum tenace et fané.

On sonne au portail. Qui peut bien venir, à cette heure, se demande Hélène. Un étranger, en tout cas : Mme Bunet, le facteur, tous les gens qui connaissent la maison sonnent à la porte de la cuisine, qui donne directement sur la rue. Elle pose sa tasse sur une table de fer peinte en blanc et se dirige vers l'entrée.

Sur le trottoir devant le portail, se tiennent une femme d'une quarantaine d'années, grande et sèche, vêtue d'un strict ensemble noir, et un ventru d'âge incertain, aux cheveux longs et au crâne dégarni, qui porte une veste vert pomme trop courte et un pantalon moutarde.

- Madame Loriot ? demande la femme en noir d'une voix dont la douceur contraste avec son air revêche, et comme Hélène acquiesce, elle s'empresse d'expliquer : Nous sommes Monique et Robert Chaumont… Les enfants de Pascal Chaumont. Pardonnez-nous de vous déranger, mais nous souhaiterions beaucoup avoir un entretien avec vous.

Hélène se rapproche, tourne dans la serrure du portail la clé qui y rouille depuis belle lurette.

- Ah bon, oui, entrez, balbutie-t-elle en tirant à elle un vantail réticent, pour votre père je suis sincèrement désolée, dit-elle tandis que le gravier de l'allée crisse sous les pas des Chaumont, je n'ai pas eu l'occasion de le connaître beaucoup, mais vraiment, je… bon, j'avais l'impression que c'était quelqu'un de bien… Mais qu'est-ce que… ?

- Nous allons vous expliquer, dit la femme en jetant des regards autour d'elle.

Robert Chaumont, lui, se tait toujours. C'est seulement dans la cuisine, quand Hélène a refermé la porte donnant sur le jardin, qu'il lui dit en se frottant les mains, dans un geste convulsif à la signification peu claire :

- Voilà, en deux mots, c'est simple, nous savons que notre père n'a tué personne, et qu'il a été assassiné.

Devant la moue dubitative d'Hélène, Monique Chaumont ajoute :

- Et nous pensons que vous êtes vous-même en danger de mort.

Né en 1952 dans le Var, Serge Quadruppani vit dans le Limousin.
Après avoir publié des essais, des enquêtes et deux romans historiques, il a surtout écrit des romans noirs. Il a participé à la création du personnage du Poulpe et au lancement de la collection afférente aux éditions de la Baleine, et a créé la collection “Alias” au Fleuve noir.
Depuis 1999, avec Giancarlo De Cataldo et Andrea Camilleri, puis d’autres, comme Gioacchino Criaco, Wu Ming, Carlo Lucarelli, Valerio Evangelisti, Sandrone Dazieri, Massimo Carlotto, Marcello Fois, Giuseppe Montesano, il a donné une nouvelle dimension à son activité de traducteur en faisant connaître des auteurs italiens en France. Il dirige la Bibliothèque italienne aux Éditions Métailié.
La Nuit de la dinde a reçu le Prix du roman du Var 2003 et le Prix interlycées professionnels de Nantes 2004. L'auteur a également reçu le Prix des lecteurs du festival Quais du polar en 2011 pour son livre Saturne (Éditions du Masque).

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