Publication : 18/09/2008
Pages : 360
Grand Format
ISBN : 978-2-86424-664-0

La Ronde de nuit

Agustina BESSA-LUÍS

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23 €
Titre original : A ronda da noite
Langue originale : Portugais
Traduit par : Françoise Debecker-Bardin

A Porto, depuis des générations, La Ronde de nuit de Rembrandt, quoique non signée, orne un mur du salon de la famille Nebasco. Les ambiguïtés du tableau permettent à Martinho, le dernier descendant, de faire des parallèles avec sa vie et celle de ses ancêtres. Cette représentation d’un événement sur le point de se produire devient source d'interrogations. Et une fois réinterprétées à la lumière du regard de l'autre et de celui – non dit, mais toujours présent – de l'auteur, ces interrogations deviennent des états de roman à travers les ébauches de réponse sur l'autorité, la loi, la vie publique et la vie intime.
Le tableau sera détruit par une femme jalouse, par des aléas de la vraie vie, et Martinho mourra d'avoir perdu la source de sur-vie qui éclairait son être. Le roman se définit ici comme un rapport entre ce que Rembrandt a peint, et qui dépasse la commande du tableau, et ce que Martinho déchiffre, et qui finalement le dépasse lui-même.
C'est en observant minutieusement le tableau, en le rêvant aussi, qu'Agustina Bessa-Luís crée un roman, qui, lui aussi, dépasse ce rapport.
Ce texte est le dernier roman de l’un des auteurs européens les plus brillants et les plus lucides de notre époque.

  • « Agustina Bessa-Luis fait surgir de la célèbre toile de Rembrandt une galerie de portraits. »

    Véronique Rossignol
    LIVRES HEBDO
  • « La Ronde de nuit c’est […] le coup de génie de Mme Bessa-Luis. Au long des trois cents pages du roman le tableau de Rembrandt est évoqué, décrit, interprété de diverses façons plus ou moins détaillées, une bonne cinquantaine de fois. Non pas comme le feraient des historiens d’art, mais parce que chacun des personnages de la fiction veut la rapporter à ses propres interrogations, à son destin singulier. »

    Jacques Fressard
    LA QUINZAINE LITTERAIRE
  • « Voyage presque immobile, méditation sur la destinée humaine écrite dans un style réaliste classique, cette œuvre d’une finesse remarquable témoigne d’une tentative de survie manquée : celle d’une classe sociale qui croyait sa fortune plus immortelle que ses gestionnaires. »

    Sandrine Fillipetti
    LE MAGAZINE LITTERAIRE
  • « Ce roman est le portrait magistral d’un homme pris au piège de ses propres fantasmes, de ses propres délires. Avec le vieux Rembrandt dans le rôle du diable. »

    André Clavel
    LIRE
  • « Le dernier livre de l’écrivain portugais Agustina Bessa-Luís transporte page après page la lourde et immense toile qui suit les pérégrinations de cette famille de riches bourgeois accrochée à leur vie d’antan. »
    Virginie Mailles Viard
    LE MATRICULE DES ANGES

1

JOUR DES MORTS

Cette année-là, il revint à Martinho Dias Nabasco, d’accompagner ce qui restait d’une nombreuse et riche famille au cimetière de son lieu d’origine. Des descendants, il y en avait encore beaucoup à l’étranger, mais la maison où s’entassaient objets et souvenirs les plus évidents était pratiquement inhabitée. Martinho, l’air de mauvaise humeur, comme tout jeune garçon amené à manifester en public son attention envers une personne âgée, prit la main de sa grand-mère afin de l’empêcher de trébucher sur les cailloux du chemin. Un flot de voitures recouvrait la route, les unes en mouvement, les autres cherchant à se garer devant les portes cochères et les entrées dont on pouvait penser que nul ne les utiliserait, en cet austère début du jour des Morts. Les carrosseries brillaient sous les rayons d’un franc soleil. Le cimetière que Martinho avait connu encore à demi rural, et où quelques chapelles funéraires s’élevaient au-dessus des simples tombes de terre, s’était agrandi et débordait de sépultures récentes. Les marbres et le granit poli donnaient à ce champ de repos l’aspect de cuisines bien agencées, égayées par des brassées de fleurs. Au milieu de la masse des chrysanthèmes se détachaient de pâles orchidées. C’était un luxe, un hommage rendu aux morts. Et quels morts ! Martinho admirait leurs pathétiques visages dans les cadres dorés, ainsi que les lettres, également dorées, sur les dalles toutes neuves.
–On croirait qu’ils sont tous morts en même temps, dit-il en tenant toujours fermement la main de sa grand-mère, une main froide, aux jolis doigts squelettiques.
–Tiens-toi convenablement, et surtout ne me fais pas rire.
–Moi ? Mais c’est vous, grand-mère, qui riez de tout sans pitié. Vous savez bien que c’est vrai. Comme notre caveau de famille est délabré ! Tel qu’il est, pourtant, il ne manque pas de grandeur.
Un fil de son chandail se prit à la balustrade du monument, qui avait été novateur en son temps. De faux troncs d’arbres en ciment l’entouraient, ce qui à l’époque devait représenter le summum, sinon du bon goût, en tout cas de l’audace. Commençait alors l’ère du béton, et le vieil ingénieur qui reposait là, et dont Martinho connaissait à peine le nom, était coutumier de ces provocations. C’était le grand-père de son grand-père, ce qui, pour Martinho, ne représentait plus qu’une parenté lointaine et labyrinthique. Ses portraits montraient un homme élégant dans son costume de pied-de-poule gris et avec une barbe qui, probablement, dissimulait un menton indécis. Celui-là même dont Martinho avait hérité, un peu fuyant, et qui faisait ressortir un nez étroit et proéminent. Un nez de juif, en somme.
N’empêche qu’il était beau garçon, le jeune Martinho. Doux comme un sucre quand il le voulait, et d’une patience de Christ. Même si, toujours comme le Christ, il avait de subites colères que seule comprenait sa grand-mère.
“Ça lui passera. C’est un homme, et les hommes sont imprévisibles”, disait celle-ci à sa fille Paula, la mère de Martinho, une brune aux yeux superbes, presque verts, qui n’avaient pas encore perdu leur brillant. Quant à la grand-mère, elle avait passé avec quelque difficulté le cap de la cinquantaine, un fibrome, développé à cet âge, l’ayant affaiblie au point de la rendre nerveuse, prompte à fondre en larmes. Elle consulta à Paris un vieux médecin plein de compassion ; il lui délivra une ordonnance qu’elle fit exécuter place de l’Opéra, après quoi, mi-déçue mi-rassurée, elle alla manger des huîtres. Comme Proust, Martinho Dias Nabasco avait grandi entre deux femmes qui l’aimaient ; d’un amour sujet aux changements, il est vrai, mais comme toutes choses dans la vie.
Cette année-là, Paula Nabasco, ayant prolongé ses vacances à Biarritz, ne put aller fleurir la tombe de ses morts, une tombe toujours plus difficile d’accès dans une province qui avait été le berceau des Nabasco, mais qui s’urbanisait au point de devenir méconnaissable. Le lien unissant Paula à Biarritz résultait d’une vieille histoire de famille, remontant à l’exil des Nabasco aux débuts de la République – exil facilité par la fortune dont ils disposaient et qui leur permettait d’être respectés sans que l’on se préoccupât de leur nom ni de leur origine. Formant d’abord une fratrie si nombreuse que l’on eût dit un couvent plutôt qu’un foyer, les Nabasco s’étaient dénaturés au point de n’avoir plus qu’un petit nombre d’enfants, surtout après la guerre de 1914, lorsque la vie était devenue bizarre et divertissante. Dans la bonne bourgeoisie d’alors, on se piquait de n’avoir qu’un seul enfant, ou bien un “petit couple”. Le temps de l’aïeul Nabasco – celui de la tombe en béton armé – avait marqué la fin d’une procréation naturelle, sans recours aux préservatifs ni au coït interrompu. Il eut neuf enfants, dont trois étaient des déficients mentaux aux instincts retors, des pyromanes, et ainsi de suite.
Mais Maria Rosa Nabasco, la grand-mère de Martinho, se limita à mettre au monde un garçon et une fille, à laquelle elle donna le nom de Paula, qui n’existait pas encore dans la famille et qu’elle estimait indispensable dans une généalogie catholique. Saint Paul était l’un de ses amis de prédilection, pour des raisons qu’elle préférait ne pas aborder et qui du reste n’étaient pas des plus canoniques.
Jusqu’à l’âge de neuf ans, Martinho vécut persuadé que le monde était peuplé de personnes intelligentes, inventives et créatrices. Aussi, s’apercevoir que beaucoup, parmi elles, étaient des “demeurées”, comme disait sa grand-mère Maria Rosa, le perturba. Lorsque, comme Martinho, on est issu d’une famille où même les déficients mentaux sont assez bien pourvus en matière grise pour lancer des histoires drôles, des bons mots et des calembours géniaux, prendre conscience qu’il existe bien pire, des hordes de véritables brutes et de mélancoliques actifs et passifs, cause un véritable choc. Les Cunhas eux-mêmes, par tradition serviteurs des Nabasco, constituaient une élite de gens raffinés dans leurs goûts et leurs pensées. Les Cunhas étaient au nombre de huit, sept frères et une sœur appelée Ana. Très laide, au contraire de ses frères tous élégants et jolis garçons, celle-ci possédait l’esprit le plus élevé qui soit, avec la grâce qui lui correspond. Jamais elle ne se maria, et Maria Rosa l’appelait souvent auprès d’elle afin qu’elle lui réjouît le cœur, qu’elle avait sujet à toutes sortes d’appréhensions, comme celui du roi David.
“Je crois que lui et moi nous sommes parents, disait-elle. Moi aussi, j’aime la musique en tant que remède, non pour le plaisir.” Les Cunhas étaient de bons joueurs de guitare et de cavaquinho, ils connaissaient beaucoup de chansons amusantes et cuisinaient très bien. Deux générations de Cunhas avaient vécu dans la maison des Nabasco, où ils contribuaient au bonheur de journées pas toujours enchanteresses.
Derrière Maria Rosa et son petit-fils venait une descendante des Cunhas, les bras chargés des fleurs du jour des Morts. De simples chrysanthèmes, mais pommelés, blancs et ronds comme des nuages blancs et ronds. Cette Elisa était une femme robuste, vêtue d’un uniforme bleu marine, ou du moins d’un vêtement qu’elle faisait ressembler à un uniforme, avec son petit col et son gilet gris assorti. Il s’en dégageait une grande sobriété, mais aussi une grande extravagance à une époque où les habitudes vestimentaires étaient dictées par les rayons de prêt-à-porter. Ne pas se convertir aux jeans faisait la fierté d’Elisa ; cependant, à préférer les jupes plissées, elle faisait ressortir son port de matrone.
“Vous verrez que les hommes finiront par porter des jupes, disait-elle. Elles sont plus pratiques et plus aérées.” On entrait ainsi dans de grandes discussions autour de petits problèmes, et cela gardait l’esprit éveillé, incandescent. C’était surtout un peu avant l’heure du dîner, quand on pénétrait dans la cuisine pour soulever le couvercle des casseroles et goûter les sauces, que l’on se perdait en conversations sur les mots, les habitudes et leurs raisons d’être. Martinho n’avait pas connu la maison de la rue de Belomonte, où la cuisine et la salle à manger se trouvaient au troisième étage et donnaient sur le fleuve. Pour lui, c’était une maison mythique. A six heures du soir, on ouvrait aux chiens la porte du jardin, et ils se précipitaient dans les escaliers comme un escadron de la garde. Ils allaient dans la cuisine, renversant les chaises, agitant leurs queues comme des fouets. Gémissant de plaisir. C’étaient des chiens de chasse ; bien qu’il n’y eût plus de chasseurs dans la maison, on entretenait la tradition de ces beaux setters couleur feu, dont le poil luisait devant les flammes de la cuisinière à bois. Car on avait longtemps cuisiné au bois et utilisé le bois pour les cheminées des pièces à vivre. On entendait crépiter les bûches sèches comme un son de bon augure, dans le matin brumeux. En ce temps-là, le fleuve variait encore ses humeurs selon la saison, il gonflait en hiver, accumulant sur ses rives oranges et branches cassées ; un chevreau mort arrivait dans le courant, rapide, à fleur des vagues déjà envahies par la marée montante. Mais tout cela, Martinho ne l’avait pas connu. Pas plus que sa mère, Paula, remarquable pour être encore l’une de ces femmes qui vivent entre quatre murs mais apprennent à monter à cheval, pour le cas où elles partageraient la vie grand style d’un seigneur de terres d’abondances ou d’un lord anglais. Fantasmes qui s’évanouissaient au premier bal des débutantes, encore un usage en déclin, mais toujours une source précieuse de renseignements matrimoniaux.
Martinho, sans le vouloir, serra plus fort le bras de sa grand-mère lorsqu’ils furent devant la lourde pierre du tombeau. Un tombeau réellement terrible, avec ses anneaux de fer rouillé et la mousse noire qui le recouvrait. “Je ne permettrai pas qu’on la mette là”, pensa-t-il, désolé. Un reste de poudre de riz sur le visage de Maria Rosa, près de l’oreille gauche, l’attendrit brusquement, comme la trace d’une jolie femme. “Jusqu’au bout nous sommes amants les uns des autres”, pensa-t-il, triste. Éduqué par des femmes, il en avait gardé une impudence rituelle sans rien de pervers, mûrie seulement par la réflexion.
Il promena son regard sur les tombes couvertes d’épitaphes mélancoliques, de fleurs coûteuses, de lampes rouges dans lesquelles une maigre flamme était en train de mourir. La mort était devenue une gloriole de plus, une fête d’anniversaire où manquaient les joyeux anniversaires, mais non une table abondante.
–Vous n’avez pas froid, grand-mère ? demanda-t-il.
–Froid, non. Seulement un peu faim. Mais, attends : ce n’est peut-être pas de la faim, pas vraiment. La mort est un excitant. Tous ces gens vont trop manger, puis se lover dans leur lit en gardant leurs chaussettes et tout. On ne devrait pas fréquenter ce genre d’endroit, à mon âge. Ils sont lubriques, presque mal famés.
Une de ses dents branlait lorsqu’elle parlait, et Martinho remarqua un léger zézaiement qu’elle n’avait pas auparavant. “Eh bien, voilà, c’est la vieillesse qui frappe à sa porte. N’y pensons pas, je ne veux pas y penser. Voilà, point final, foin des pensées vagabondes !” Il l’embrassa en riant et remarqua que ses cheveux avaient une odeur de fer à friser.
Les cheveux. Tout à coup les femmes s’étaient mises à porter la frange, et Nietzsche avait déclaré qu’elles voulaient cacher leur front et tout ce que le front présuppose : intelligence, indépendance, sexe, gestion des affaires, etc. Martinho avait beau regarder partout autour de lui, les femmes ne semblaient guère avoir changé. Peut-être s’adaptaient-elles plus difficilement à un destin de maîtresses de maison, mères de cinq enfants morveux et impertinents. La vérité tombait sous le sens, la cruauté était une forme de raison pratique qui du reste avait toujours existé entre femmes, et entre hommes également. Seule une éducation rigide permettait de les contrôler. On se mariait par amour, mais l’amour renfermait tout ce que l’on peut imaginer, comme dans l’histoire de Humpty Dumpty. Des coquilles d’huître, des fourrures de renard, ou ces eaux de Cologne éventées dont on ne sait que faire des flacons, car ils n’appartiennent à aucun lieu : ni à la poubelle, ni à une vitrine de collections ; on ne peut même pas s’en servir pour les remplir de nouveau. Paula Nabasco déclara que si on lui offrait encore un de ces flacons, elle s’empresserait de l’offrir à son tour à une autre personne.
–Moi, je n’aime que la lavande. Mais lorsque je suis tombée enceinte de Martinho, cette odeur-là m’a soulevé le cœur et, depuis, je ne la supporte plus. Je ne sais pas, mais cela doit avoir une signification quelconque.
Paula peignait ses longs cheveux noirs. Aussi noirs qu’il était possible, avec des reflets métalliques. Certaines expressions, on les lit dans les livres, mais cela ne les empêche pas d’être exactes. Ainsi, noir aile de corbeau, cela existait. C’étaient les cheveux de Paula.
“Les cheveux, voilà qui met du temps à disparaître”, pensa Martinho. Il se mit à observer la tête des gens qui envahissaient le cimetière et se sentit déconcerté. Toutes évoquaient celles des condamnés à la guillotine ou à la hache, avec leurs mèches coupées n’importe comment, on eût dit selon le critère d’un barbier de prison. Puis ses pensées prirent une autre direction, entraînées par une curiosité qui le faisait mémoriser les moments les plus futiles de sa vie. Des choses dont personne ne se souvenait sortaient de sa mémoire, comme des rats d’un gigantesque fromage. C’était une idée folle mais amusante, comme en aiment les enfants.
L’aïeule se retint d’une main à la grille de la tombe, fit un signe de croix et observa un instant de recueillement. Du coup, Martinho aussi prit un air plein de componction ; bien qu’avec sa grand-mère, on ne pût être sûr de rien. Sans doute était-elle plongée dans des pensées totalement étrangères à la circonstance, orientées plutôt vers des nécessités de base, comme de menus achats ou des rencontres avec ses amies. Elle en avait peu, la plupart d’entre elles étant mortes, ce qui du reste ne l’avait guère affectée. Les vieux doivent mourir, les poulaillers être rajeunis et laisser monter le joyeux caquetage de nouvelles poulettes. Le coq, avec ses brillantes plumes rousses, la faisait toujours rire.
–On dirait un mousquetaire, avec les éperons et tout et tout !
Elle arrangea les plis de sa robe et se redressa comme si quelqu’un s’apprêtait à la photographier. Elle détestait cela. Elle pensait, comme bien des peuples autrefois, que la photographie pouvait lui dérober son âme – ce qui ne laissait pas d’avoir quelque fondement. Martinho se dit qu’elle prenait pourtant la pose idéale pour un portrait, avec cette masse d’énormes chrysanthèmes blancs étendus à ses pieds et lui montant à hauteur de la taille. C’était une belle femme, plus belle même qu’au temps de sa jeunesse. Paula en était jalouse. Elle avait passé son temps à l’imiter, à ramper autour d’elle comme un petit chien avide de caresses. Mais la grand-mère avait toujours été avare de baisers et de câlins. “Ça me retourne l’estomac, disait-elle. Un enfant heureux s’en passe fort bien.”
Des cheveux noirs. La première fois que Martinho avait eu conscience du caractère indestructible des cheveux, ce fut lorsqu’’on rouvrit la tombe de Patricía Xavier afin de procéder à des travaux de maçonnerie. Ses cheveux étaient là, intacts. Enroulés sous un crâne entièrement dépouillé de sa chair, ils lui faisaient comme un oreiller. Si Martinho était présent, c’est que le tombeau appartenait aux Nabasco ; mais, par gentillesse, parce que, à cause de morts successives dans leur famille, celui des Xavier était entièrement occupé, on avait enseveli Patricía dans le mausolée ancestral du cimetière de Lapa, mausolée par deux fois cambriolé depuis la révolution des Œillets. Bien proportionné, il avait l’air majestueux d’un grand studio, un appartement de standing, dirons-nous. De vieilles dentelles pendaient mollement de la table d’autel, dont on avait dérobé les chandeliers d’argent ; à terre gisaient des accessoires du culte, un lutrin et des burettes maculées d’un dépôt de vin aigre. Le candélabre, qui venait de Venise, manquait également. L’air était humide, il y avait des infiltrations et les souris avaient rongé des papiers, peut-être des feuillets portant la vie des saints, ainsi que des bouquets froissés et abandonnés dans un coin, comme des détritus. Et les cheveux. Épais, abondants, tels qu’il les avait toujours vus à Patricía. Celle-ci allait tous les mercredis jouer au bridge avec Maria Rosa Nabasco. Elles étaient ainsi quatre femmes strictement vêtues et gantées de suède qui prenaient le thé à la pâtisserie Oliveira, de temps en temps, lorsqu’elles sortaient faire leurs emplettes. Des femmes habituées au luxe, on le sentait aussitôt, et qui ne demandaient jamais le prix des choses ; elles se contentaient de dire : “Faites-les porter chez moi.” Elles ne dépendaient pas d’un budget, faisaient simplement confiance au mari qu’elles avaient et à la couturière qui les habillait. Maria Rosa était la dernière représentante de ce genre de femmes, la relique d’un temps révolu, un temps de privilèges qui avait eu sa mode, pour les chapeaux, par exemple, les recettes de gâteaux et pour des puddings faits sans un gramme de farine.
Patricía Xavier avait été la première à “déroger”, comme on disait. Elle était grande, toujours bien chaussée, et portait des bas si fins qu’il fallait les enfiler avec des gants, comme le recommandait leur emballage d’origine. Jamais on n’aurait imaginé qu’elle allait mourir d’un avortement qui aurait mal tourné : c’est pourtant ce qui arriva. L’effroi avait balayé les salons quand l’affaire fut ébruitée. Mais elle demeura cachée pour Paula, alors âgée de douze ans et dont le Noël ne fut gâché en rien ; il n’y manqua même pas les cadeaux de Patricía, des cadeaux de valeur, comme toujours, des cachemires ou des nécessaires à ongles taillés dans la peau de quelque animal rare, dans le ventre d’un alligator, par exemple.
En réalité, on ensevelit Patricía dans la chapelle des Nabasco non parce qu’il n’y avait plus de place dans le tombeau de sa famille, mais à cause d’une vive opposition due aux circonstances de sa mort. Les avortements n’étaient pourtant pas si rares, surtout passé la quarantaine ; les femmes recouraient alors aux médecins pour effacer les traces d’un accident pourtant bien prévisible, mais contre lequel elles ne s’étaient pas prémunies. Patricía n’avait dit qu’à Maria Rosa ce qu’elle avait l’intention de faire.
–Rogério Conceição résout le problème en huit secondes. C’est son dernier record : huit secondes.
Inquiète, Maria Rosa la dévisagea. Non qu’elle la censurât, mais tout cela lui semblait faire partie de la malédiction qui pèse sur les femmes. Un jour, quelqu’un lui avait dit que le monde ne serait sauvé que lorsque les femmes cesseraient d’avoir des enfants, que les sexes ne seraient plus qu’un seul. Chose inconcevable, mais peut-être y arriverait-on un jour.
–Où as-tu entendu ça ? demanda Patricía, qui voyait là une atteinte à sa dignité, même si cette dignité était pour le moment bien compromise.
–Je ne sais pas.
–Ne fais pas de cachotteries avec moi.
–Je ne fais pas de cachotteries, ce n’est pas mon genre. C’est peut-être quelque chose que j’ai lu.
–Que lis-tu donc, ma petite ? Après Lady Chatterley, j’aurais cru que tu avais tout lu. Et voilà que tu me sors cette histoire d’un sexe unique. Tu te rends compte de ce que tu dis ?
–Parfaitement. Je m’en rends compte. Dans ce cas, tu ne te mettrais plus dans des histoires pareilles, tu ne te retrouverais pas dans une clinique où l’on farfouillera dans tes entrailles comme s’il était question d’ouvrir un coffre en huit secondes. Il faut déjà être expert en effraction ! Tu me fais rire et pleurer à la fois.
–Tu ne pleures jamais, Maria Rosa.
–Si, quelquefois. Un jour, j’ai pleuré, j’avais quatre ans : on m’avait coupé les cheveux à la garçonne. J’ai poussé de tels cris que les voisins m’ont entendue. Et ils n’étaient pas tout près : nous vivions dans une villa construite au milieu d’un grand jardin.
–Tu ne voulais pas ressembler à un garçon.
–Je ne sais pas. C’était vraiment un gros chagrin. Jamais depuis lors je ne me suis sentie aussi malheureuse. Je me demande parfois ce qui m’a fait pleurer autant ; je n’ai jamais trouvé la réponse. J’ai perdu un enfant tout petit, mais ce n’est pas la même chose. Tu crois vraiment que le fait d’être une femme est à l’origine de tout le mal ? Le désir des hommes, le plaisir des hommes quand ils arrivent à leurs fins sont choses horribles, si nous pensons à toutes les sortes de méchancetés qui en constituent l’excitant indispensable. Et voilà que tu mentionnes Lady Chatterley, cette femme effrayante, dénuée de compassion. Sans compassion, le sexe est une bataille triviale, un crime sans égal.
–Tu es décourageante. Voilà que je ne sais plus si je dois avorter ou non. Mais tu as raison : ce Lawrence est un âne bâté qui ne comprend rien aux femmes. Ou alors il ne les comprend qu’à travers lui-même. Il n’y a pas eu de premier Adam, mais une première Ève. Donne-moi encore une goutte de thé. Où l’achètes-tu ? Ma mère l’achetait dans une boutique de mode ; c’était d’un chic ! Je n’ai jamais compris la différence entre ce qui est chic et ce qui ne l’est pas. Mariano, tu sais, celui qui est professeur à l’université ; il m’a dit un jour : “Pourquoi donc le jaune n’irait-il pas avec le rose ?” Depuis, les couleurs psychédéliques sont devenues à la mode. Est-ce une question de suffrages, et non de goût ? Mais alors que représente le vote ?
–Aie pitié de moi ! Il a plu toute la journée et le chauffage est en panne. Un vote, c’est une envie compulsive, voilà.
Quelques jours plus tard, Patricía était morte, et cette mort considérée comme un accident. Les médecins gardèrent le silence sur leur diagnostic et cela aviva encore les soupçons. D’autant qu’elle avait eu recours à une sage-femme, et non au fameux expert en effractions. Maria Rosa s’efforça de chasser de son esprit l’idée que son amie s’était crue invulnérable, à l’abri de tout déboire. Elle n’avait pas vu le danger, alors que le danger nous cerne tous, sans trêve et de toutes parts. Nous étions plus malins il y a cinq cent millions d’années, nous étions comme le crocodile des marais, dont on ne peut savoir s’il est endormi ou éveillé. Peut-être ne dort-il jamais et les quatre lobes de son cerveau sont-ils toujours en alerte. Dans ce cas, nous ne nous sommes pas perfectionnés, au contraire, et la nature, depuis, a commis une succession d’erreurs. Quelle vie ! Patricía Xavier fut mise au tombeau impeccablement coiffée. Elle paraissait à son avantage : c’eût été son plus cher désir.

Agustina Bessa-Luís est née dans la région du Douro en 1922. Son roman A Sibila (La Sibylle) publié en 1954 fut certainement un des textes les plus novateurs de la littérature portugaise. Depuis, cette immense romancière n'a cessé d'écrire, de publier : elle a à son actif une cinquantaine de romans, ainsi que des pièces de théâtre, des chroniques, des nouvelles. Elle décortique la société portugaise, ses racines historiques et son évolution tout le long de ces dernières cinquante années, ses mythes et son actualité, avec une écriture d'une forte densité, aux conclusions pertinentes et de vraies axiomes qui transcendent le récit. Son "dialogue" avec le grand cinéaste Manoel de Oliveira est à l'origine de plusieurs films, soit inspirés de ses romans (Francisca à partir de Fanny Owen, Val Abraham du roman homonyme, Le Principe de l'incertitude du roman homonyme) soit de scénarios expressément écrits (Party). Elle a aussi assumé des charges publiques importantes : la direction d'un quotidien à Porto, puis celle du Théâtre National Portugais à Lisbonne. 
Elle a reçu le Prix Camoes 2004 de la langue portugaise.
Elle est décédée le 3 juin 2019.

Bibliographie