Publication : 04/10/2002
Nombre de pages : 288
ISBN : 2-86424-441-1
Prix : 19 €

Les Captifs du lys blanc

Santiago GAMBOA

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Titre original : Los Impostores
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Claude Bleton
Un journaliste colombien sentimental, résidant à Paris, qui a toujours voulu écrire, un philologue allemand voyageant sur les traces de Pierre Loti, un Péruvien, professeur de littérature dans une université texane, assoiffé de reconnaissance, qui rêve d’être un des grands écrivains de l’Amérique du Sud, et un jésuite à la recherche de sa vérité se retrouvent au milieu des chantiers du nouveau Pékin, empêtrés dans une sombre affaire.
Tous désirent être ce qu’ils ne sont pas, chacun a un but et ignore que cet objectif leur est commun: un mystérieux manuscrit fondateur de la société du Lys blanc, héritière des Boxers.
Une intrigue endiablée et bien construite, pleine d’ironie et d’un humour ravageur, emporte le lecteur ravi et consentant dans les aventures trépidantes de ces quatre héros pris entre la littérature et la vie.
  • « Un drôle de polar, entre énigmes à l'ancienne façon Le Nom de la Rose, épisode des Pieds Nickelés, ode à la littérature et petit traité d'autodérision [...]. Suspense et transports garantis. »
    Sabrina Champenois
    LIBERATION
  • C'est la bonne surprise de cet automne, un roman à la fois drôle et construit (on serait tenté d'écrire «  ficelé » si cela ne sonnait pas péjorativement) comme un thriller. Cette petite merveille intitulée les Captifs du Lys blanc nous vient de Colombie et est signée Santiago Gamboa. L'histoire? Les (més)aventures d'un journaliste colombien exilé à Paris et travaillant à Radio France internationale. Son patron l'envoie à Pékin pour récupérer un document de première importance, dont il ignore le contenu. Sur place, il rencontrera l'amour en la personne d'Omaira Tinajo, proctologue de son état. Mais il croisera aussi un professeur et romancier raté péruvien, un autre proctologue d'origine brésilienne, un chercheur allemand, quelques jésuites, et différents membres d'une société secrète chinoise héritière des Boxers. Autant d'individus dont les destins s'entrecroiseront au fil du récit. A la lecture de ces quelques lignes, le lecteur aura compris que les Captifs du Lys blanc n'est pas de ces romans qu'on résume en quelques lignes, tant il fourmille de surprises et rebondissements de toutes sortes. Ceux qui connaissent déjà l'auteur pour avoir lu son premier roman, Perdre est une question de méthode, se lanceront les yeux fermés (si l'on ose écrire) dans l'aventure et retrouveront avec plaisir cet humour ravageur qui n'appartient qu'à lui, les autres seront enchantés de cette découverte.
    Alexis Liebaert
    MARIANNE
  • Ces trois mousquetaires-là n'ont a priori rien en commun, si ce n'est de se retrouver réunis à Pékin. Un journaliste colombien, exilé en France, se voit confier un reportage sur la situation des catholiques en Chine. Un éminent universitaire allemand, spécialiste de philologie chinoise, entreprend, après la lecture de Pierre Loti, son premier voyage à Pékin. Quant à Nelson Chouchen Otalora, un Péruvien enseignant la littérature aux états-Unis et rêvant d'être reconnu comme un grand écrivain, il part à la découverte de ses racines chinoises. Leurs destins se croisent à Pékin, quand ils se retrouvent mêlés à la recherche d'un manuscrit mystérieux, texte de référence de la secte du Lys blanc - héritière des Boxers qui menèrent une révolte anti-occidentale à partir de 1899. Sur cette trame digne d'un feuilleton du XIXe siècle se greffent des personnages secondaires hautement pittoresques: un proctologue brésilien aux théories plutôt originales sur les hémorroïdes, un vieux lettré collectionneur de livres anciens, un jeune garde du corps féru d'arts martiaux, un prêtre français chargé d'une délicate mission, et bien d'autres. Santiago Gamboa (lui aussi colombien, et exilé) met au service de cette intrigue échevelée une bonne dose d'humour et nous dépeint ses héros de façon hilarante. Surtout Chouchen et ses délires mégalos : sa rencontre imaginaire avec Susan Sontag ou ses manœuvres destinées à faire passer son livre autoédité pour un chef-d'œuvre de la littérature latino-américaine déclenchent le fou rire. Ce tourbillon romanesque est également un petit bijou d'érudition joyeuse, truffé de références littéraires et historiques. Comme si l'on suivait Tintin au pays du « Lotus bleu » en compagnie d'un guide cultivé et ironique.
    PARIS MATCH


I. Un homme caché dans un hangar

Je suis un simple greffier. Que cela soit bien clair, car en réalité l'histoire que je vais raconter n'est pas la mienne; je veux dire que l'essentiel, ce qui justifie de l'avoir écrite, ne m'est pas arrivé, sans aller jusqu'à dire que ma participation a été insignifiante. À vous de juger de mon mérite. J'en profite au passage pour préciser que j'ai presque toujours été ainsi, voilà sans doute pourquoi je suis greffier. J'aime copier ce que les autres racontent, rêver de drames et d'aventures qui, s'ils m'étaient arrivés, m'auraient peut-être rendu heureux, même s'ils étaient tristes. Qu'importe la tristesse. C'est mieux que rien.

Je suis à Pékin, caché, pour des raisons que j'exposerai plus tard, dans un vieux hangar du quartier Fengtai. Un hangar sans fenêtres d'où l'on entend les sifflets des barques qui traversent le lac Yuyuan et les locomotives à vapeur de la gare du Nord. Je ne peux pas encore révéler mon identité, ni même dire quelle est ma véritable fonction, à part greffier. Tout au plus, et uniquement à l'intention des esprits curieux, avancerai-je en manière d'énigme que je porte un vêtement sombre et que mon prénom est Régis. Qui suis-je? On le saura bientôt.

En revanche, ceux qui me cherchent me connaissent bien, du moins je le suppose; c'est cette présomption qui m'a obligé à me cacher, mais en vérité ils s'intéressent moins à moi qu'à une chose que je détiens provisoirement, et que je définirais comme un objet vivant. Bref, une chose qui est et qui n'est pas, qui a un corps et une essence, mais qui ne possède pas d'âme. Pour protéger cet objet, je passe mes journées entre quatre murs, à fumer en surveillant les volutes montant vers la lumière, une clarté tombée du ciel qui crée des colonnes nettement découpées dans l'air. Quand on est seul pendant si longtemps - mon seul contact avec l'extérieur, c'est un jeune qui m'apporte à manger et qui remporte les ordures -, on comprend la vie un peu mieux. Comme s'il fallait un peu de distance pour la voir plus distinctement. Pourrait-on réfléchir après la mort? Ma foi, je ne saurais dire! Je suis greffier, pas philosophe, même si, quand on est privé de liberté pendant un certain temps, les idées se mettent inévitablement à tournoyer comme des chauves-souris.., et de là à épictète, il n'y a qu'un pas.

Par ailleurs, il y a ma relation avec l'objet dont je m'occupe. Tout bien regardé, c'est lui qui me maintient captif, étant donné que mes ennemis, pour le moment, sont une abstraction pure: je ne les ai pas encore vus. Je suis pareil au dragon qui défend le trésor des légendes. Assis sur une chaise défoncée, je l'examine pendant des heures. J'en ai conclu que c'était un trésor étrange, car ses composants n'ont aucune valeur en soi: de l'encre, du carton et du papier. Sa valeur globale n'est pas égale à la somme de ses parties, car c'est son contenu, si tant est qu'il puisse être déchiffré, qui lui donne son prix. Vous aurez deviné qu'il s'agit d'un manuscrit. D'un vieux manuscrit en chinois. Hélas, mes faibles connaissances dans cette langue ne me permettent pas de le déchiffrer, sinon ma captivité aurait été différente. D'ailleurs, on m'a prié de ne pas le lire, voilà pourquoi il a été hermétiquement scellé dans un sac en plastique. Une précaution inutile qui prouve simplement que l'on n'a pas à mon égard une confiance qui puisse être qualifiée d'aveugle.

À vrai dire, l'objet qui est devant moi est une simple surface en plastique couleur café. Je sais qu'il y a un manuscrit à l'intérieur, car je l'ai vu, et c'est lui qui me pousse à ces divagations. Si je ne le savais pas, je ne verrais qu'une pochette plastique. C'est beaucoup plus humain d'identifier ce que l'on doit protéger, me semble-t-il. D'ailleurs, en acceptant cette responsabilité, j'ai demandé si je devais le protéger au prix de ma vie. La réponse qu'on m'a donnée était troublante: "Ce n'est pas nécessaire, Régis, car si l'on vous trouve, vous la perdrez de toute façon." J'ai beaucoup médité ces propos, je les ai même écrits. Ils me rappellent l'histoire de ce devin dont on a enlevé la fille et qui reçoit des ravisseurs le message suivant :

"Nous vous rendrons votre fille à la seule condition que vous deviniez si nous allons vous la rendre." Que doit-il répondre? Voilà, j'éprouve la même perplexité devant ma phrase. À mon avis, sa signification va au-delà des mots qui la composent, comme l'objet qui m'occupe. Il me semble reconnaître le langage par lequel Dieu s'exprime. Moi, simple greffier, je n'essaie pas d'aller aussi loin, et pourtant j'écris. Mais assez parlé de moi. Place à l'histoire, qui est longue et qui ne peut plus attendre. il est temps d'écouter le premier protagoniste.

Santiago Gamboa est une des voix les plus puissantes et originales de la littérature colombienne. Né en 1965, il étudie la littérature à l’université de Bogotá, la philologie hispanique à Madrid, et la littérature cubaine à La Sorbonne. Journaliste au service de langue espagnole de rfi, correspondant à Paris du quotidien colombien El Tiempo, il fait aussi de nombreux reportages à travers le monde pour des grands journaux latino-américains. Sur les conseils de García Márquez qui l’incite à écrire davantage, il devient diplomate au sein de la délégation colombienne à l’unesco, puis consul à New Delhi. Il vit ensuite un temps à Rome. Après presque trente ans d’exil, en 2014, il revient en Colombie, à Cali, prend part au processus de paix entre les farc et le gouvernement, et devient un redoutable chroniqueur pour El Espectador.
Sa carrière internationale commence avec un polar implacable, Perdre est une question de méthode (1997), traduit dans de nombreux pays, mais sa vraie patrie reste le roman (Esteban le héros, Les Captifs du Lys blanc). Le Syndrome d’Ulysse (2007), qui raconte les tribulations d’un jeune Colombien à Paris, au milieu d’une foule d’exilés de toutes origines, connaît un grand succès critique et lui gagne un public nombreux de jeunes adultes.
Suivront, entre autres, Nécropolis 1209 (2010), Décaméron des temps modernes, violent, fiévreux, qui remporte le prix La Otra Orilla, et Prières nocturnes (2014), situé à Bangkok. Ses livres sont traduits dans 17 langues et connaissent un succès croissant, notamment en Italie, en Allemagne, aux États-Unis.
Il a également publié plusieurs livres de voyage, un incroyable récit avec le chef de la Police nationale colombienne, responsable de l’arrestation des 7 chefs du cartel de Cali (Jaque mate), et, dernièrement, un essai politico-littéraire sur La Guerre et la Paix où il passe le processus de paix colombien au crible de la littérature mondiale.
Parce que « le seul endroit où l’on puisse toujours revenir, c’est la littérature ».

Retrouvez l'interview de Santiago Gamboa parue dans L'ours polar et disponible sous format pdf en cliquant ici