Publication : 14/01/2005
Pages : 192
Grand Format
ISBN : 2-86424-523-X

Une sale Histoire

Notes d'un carnet de moleskine

Luis SEPÚLVEDA

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16 €
Titre original : Moleskin
Langue originale : Espagnol
Traduit par : François Gaudry

"C'est un carnet à couverture noire que j'ai toujours sur moi et dans lequel j'écris chaque jour mes doutes, mes étonnements et mes colères. J'y ébauche aussi des articles, des chapitres de roman, des contes, des recettes de cuisine, des déclarations d'intention. Lorsque j'arrive à la fin des pages que j'ai noircies et que je les relis, telle une brève cérémonie des adieux avant d'étrenner un nouveau carnet, je découvre que je n'ai pas perdu ma capacité d'étonnement. Les textes qui suivent sont extraits de trois carnets de moleskine que j'ai remplis entre janvier 2002 et janvier 2004, et depuis lors, comme l'écrivait Van Gogh à son frère Théo. 'Les moulins ne sont plus là mais le vent est toujours le même.' "

Les histoires que nous raconte ici Sepúlveda sont parcourues par le fil rouge de l'indignation devant les crimes impunis, la violence et l'intolérance. En contrepoint, il nous fait aussi partager le plaisir du souvenir des amis bien-aimés (Coloane, Vásquez Montalbán...) ou de courts récits drôles ou émouvants:

un épisode de l'enfance, un frère, un match de boxe, un chien perdu...

En témoignant à chaud des périodes troubles de notre histoire récente, Sepúlveda montre une inaltérable passion politique mais se place toujours du point de vue d'un narrateur qui trouve "le plus infini des horizons: celui de la créativité littéraire".


Ce livre est rentré dans la liste des meilleures ventes du Nouvel Observateur à la 12e place.

  • « Romancier, conteur, chroniqueur, polémiste, le Chilien Luis Sepúlveda sait employer tous les genres pour donner libre cours à son goût de la littérature et de la politique. [...] Sepúlveda réhabilite la notion d'écrivain engagé, beaucoup moins périmée qu'on ne pense. »
    Raphaelle Rérolle
    LE MONDE DES LIVRES
  • Comme bon nombre d'écrivains voyageurs, Luis Sepúlveda parcourt le monde du réel et de l'imaginaire bardé d'un de ces carnets de moleskine rendus célèbres par Van Gogh, Matisse et Bruce Chatwin, dans lequel il note ses réactions, ses coups de coeur, ses tristesses, des souvenirs. De ces récits épars, sorte de journal sans égotisme, il a fait un livre qu'on lit comme un recueil de nouvelles. Pour notre bonheur, Sepúlveda a la tête politique et la plume romanesque, d'où son art de nous faire suivre une actualité décalée (les textes ici recueillis ont été écrits entre janvier 2002 et janvier 2004) avec cette passion qu'on éprouve pour ce qui nous est proche. Militant, polémiste et homme de culture, Sepúlveda nous promène à travers notre histoire contemporaine en la reliant sans cesse à son autre passion : les livres, qui sauvent de la bêtise humaine, de l'horreur économique, des mensonges de George W. Bush, dont il trace de texte en texte un portrait terrible et grotesque, plus vrai que nature. Dans cet univers turbulent dont il décrypte et décrit les folies, des pauses de tristesse, des pages d'amitié et de deuil. Parmi ses chers disparus : Coloane, Dutce Chacon, Montalban... Et, au bout de ce voyage à travers les mots, les souvenirs et les révoltes, une image de sérénité : celle d'un grand-père (le sien, celui qu'il sera un jour) lisant le Quichotte à ses petits-enfants, puis quittant le monde, heureux. En paix !
    Michèle Gazier
    TELERAMA
  • "Si une part importante des textes est consacrée aux souvenirs dramatiques de l'époque chilienne et aux anathèmes contre les grandes magouilles d'un certain monde politique, les réflexions de Sepulveda abordent, souvent avec humour et humeur, une grande variété de sujets. Ils concernent aussi bien son amour du football et son mépris de ceux qui dénaturent le sport que son indignation devant un abandon de chien (qui tourne d'ailleurs joyeusement à la confusion du maître) ou encore la splendide histoire du " cinéma du bout du monde ", le premier d'Amérique latine, installé par une sorte de cinéphile fou dans un hameau de quelques maisons, à l'extrême sud de la Terre de Feu. Mais c'est aussi l'amitié que Sepulveda célèbre avec émotion quand il évoque, entre autres, les écrivains Francisco Coloane et " Manolo " Vasquez Montalban, son propre frère, ou son frère de combat Sergio Leiva, abattu au Chili en 1974. On savoure aussi le récit de la genèse du Vieux qui lisait des romans d'amour, " ruminé " pendant une dizaine d'années (selon la tradition des conteurs indiens chez qui l'auteur a vécu de nombreux mois), ses confidences sur " la volonté d'écrire ", ou encore sa rencontre avec le pêcheur qui servit de modèle à Hemingway pour écrire son chef-d'oeuvre: l'histoire d'un vieux qui ne lisait pas des romans d'amour, mais qui ferrait l'espadon."
    Ghislain Cotton
    LE VIF/ L'EXPRESS

C'est un carnet à couverture noire que j'ai toujours sur moi et dans lequel j'écris chaque jour mes doutes, mes étonnements et mes colères. J'y ébauche aussi des articles, des chapitres de roman, des contes, des recettes de cuisine, des déclarations d'intention et des rappels d'engagements que généralement j'oublie. J'ai une relation passionnelle avec ce carnet de moleskine, et je me sens plein de reconnaissance quand un lecteur ou une lectrice complice - c'est pour cela que j'écris, pour nouer des complicités - m'en offre un, vierge et encore sous cellophane. Lorsque j'arrive à la fin des pages que j'ai noircies et que je les relis, telle une brève cérémonie des adieux, avant d'étrenner un nouveau carnet, je découvre que je n'ai pas perdu ma capacité d'étonnement. Relire ces pages, c'est comme rembobiner le film de la vie et la voir défiler fugacement, image par image. Quelle différence entre les articles dans leur version brute et ce qu'ils sont après avoir été élagués pour des raisons de place! Et comme me paraissent naïves les annotations en marge d'un chapitre, du genre "impossible à mettre" ou "qui sait si ça servira"!

Les textes qui suivent sont extraits de trois carnets de moleskine que j'ai remplis entre janvier 2002 et mars 2004, et, depuis lors, comme l'écrivait Van Gogh à son frère Théo: "Les moulins ne sont plus là mais le vent est toujours le même."

 

 

 

 

ÉLOGE DE L'INCERTITUDE

Il y a exactement trois ans, Paul Wolfowitz, le numéro deux du Pentagone, déclarait que dans un monde globalisé et conscient du "leadership moral" nord-américain, les frontières politiques et géographiques disparaîtraient en fonction de critères que la nation "leader" déciderait pour chaque pays. Cette apologie de l'impérialisme fut prononcée à l'université d'Austin, au Texas, le regard tourné vers le sud du Río Grande et le vaste territoire qui se prolonge jusqu'aux confins australs, le territoire de la plus grande réserve verte de la planète, des pampas infinies, de la Patagonie inconnue, des volcans qui grondent et racontent la jeunesse d'un continent qui abrite un conglomérat humain appelé Amérique latine. Une fois la conférence de Wolfowitz terminée, un journaliste hondurien demanda aux étudiants s'ils savaient où était l'Amérique latine. L'un d'eux répondit au Nouveau-Mexique, un autre que c'était une province espagnole, et moi aussi je me suis posé la question.

Ily a mille théories expliquant pourquoi les habitants du sud du Río Grande persistent à se dire latino-américains, mais j'en retiendrai une, personnelle, qui tient à la résistance à la spoliation, car à nous autres, latino-américains, on a volé jusqu'au nom de la terre que nous foulons.

L'illustre mouchard du maccarthysme nommé Elia Kazan tourna une géniale histoire d'émigrants pour lesquels America, America, doublement invoquée, était la frange de ciment au pied de la statue de la Liberté. Ma grand-mère italienne était partie elle aussi de Livourne vers cette "America", en ignorant la latitude et la longitude de ce mot qui était pour elle un simple synonyme de pain, de toit et d'espoir. Alors qu'ils naviguaient encore en haute mer, à quelques jours de l'arrivée, le capitaine du bateau informa mon aïeule et ses frères que le bateau ne faisait pas route vers l'America" mais vers l'Argentine.

Il est de toute évidence injuste que nous, habitants des terres au sud du Río Grande, prétendions tous être des Latino-Américains. Les peuples indigènes à qui ce continent appartenait n'ont guère profité des bienfaits de la latinité: tout ce qui était latin, y compris les grandes idées des Lumières et de la Révolution française, les ignora ou servit à fournir un cadre légal au vol de leurs terres. Nos guerres d'indépendance dégénérèrent en luttes de caudillos créoles, nos constitutions s'inspirant de belles idées de justice ne servirent qu'à ceux qui les avaient formulées et nos traditions récentes ignorent ceux qui étaient là avant nous pour les confiner dans le misérable espace de l'exotisme.

Où est l'Amérique latine? Ne la cherchez pas sur les cartes de géographie des écoles mais dans le territoire invisible de ces grands oubliés qui, outre l'espagnol et le portugais, parlent mille autres langues. Notre histoire est une contradiction pure et hégélienne, qui a accru la complexité de l'existence, mis en évidence l'indéniable lutte des classes, y compris de classes qui ne voulaient pas lutter parce qu'elles se sentaient en marge des intérêts en présence. Et cela engendra l'incertitude, la même incertitude que celle des compagnons de Simon Bolivar lorsque celui-ci, en route vers le double exil de la mort, s'exclama:

"Nous ne serons jamais heureux.

Où est l'Amérique latine? Ne la cherchez pas sur la mappemonde mais dans l'univers de l'incertitude. La seule chose dont nous soyons sûrs, c'est que la terre était sous les pieds de ceux qui débarquèrent, et que les Espagnols, Portugais, Français, Polonais, Russes, Juifs, Arabes, Allemands, Italiens, Chinois, Anglais et d'où qu'ils vinssent, foulèrent le sol et ne virent pas l'autre, celui qui observait leur arrivée comme celle de l'incertitude même. Cet autre-là pensa qu'il y avait de l'espace pour tous, mais il ne prévoyait pas qu'on voulait justement s approprier le sien. Tous deux savaient que vivre signifiait simplement manger et ne pas être mangé, mais ils n'avaient pas les mêmes codes et la vie se transforma en lutte permanente entre ceux qui voulaient manger et ceux qui évitaient d'être mangés. Kripsis est l'art de disparaître, de voir sans être vu. Aposematosis est l'effet théâtral consistant à être vu sans rien voir. Ce sont là les éléments substantiels de notre incertitude.

L'histoire de l'Amérique latine est remplie d'incertitudes, nos documents fondateurs ont démontré qu'il était possible de coucher sur le papier l'idée la plus noble comme la plus détestable, ou les deux en même temps. Ainsi notre lutte a-t-elle été constante pour obtenir un lieu matériel et faire une réalité de l'idée de maison, de patrie> de foyer latino-américain.

Où est l'Amérique latine? En ceux qui cherchent des certitudes minimales. Elle est, par exemple, dans les mille jours du gouvernement de Salvador Allende qui ont signifié pour notre continent une révolte contre l'incertitude, une rébellion d'un genre nouveau, qui rejetait l'idée du modèle révolutionnaire pur, tout en le préservant comme une référence. Ainsi élaborions-nous - enfin - une identité politique et sociale qui nous était propre et nous permettait de mieux affronter l'incertitude. Durant ces mille jours de rêve collectif, nous avons découvert l'autre, celui qui était là avant nous, les Latino-Américains, et nous avons ainsi rendu aux Mapuches une partie de leur terre usurpée.

Où est l'Amérique latine? Ne la cherchez pas dans le discours des faux prophètes mais dans la mémoire de ceux qui luttèrent pour les vérités les plus simples et osèrent assumer les tâches les plus complexes. Notre histoire réelle, méditée, consensuelle, n'est pas encore écrite. Celle que l'on présente comme histoire officielle n'est qu'une litanie de prêchi-prêcha servant à maintenir l'incertitude. À quelle méthode, à quelle catégorie faut-il avoir recours pour expliquer le soulèvement des Indiens du Chiapas? Ils ne se sont pas soulevés pour prendre le pouvoir mais pour dire NOUS EXISTONS, pour être vus. L'Amérique latine est certainement au sud du Río Grande et dans les yeux tristes de Rigoberta Menchu, tristes de voir que son idée d'une Amérique latine où les autres, les enfants des Mayas, existeraient eux aussi et seraient visibles, est sacrifiée à l'infâme croyance qu'une autre Amérique latine, régentée par les assassins de son peuple, est plus rentable car elle entretient l'incertitude.

L'Amérique latine est au Brésil et dans l'espoir courageux de vaincre la faim, cette simple et horrible faim qui colle les tripes au dos, immobilise, empêche de réfléchir aux alternatives, à l'incertitude. Le chemin pris par Lula va au-delà d'un projet politique, toujours déterminé par le caractère transitoire du pouvoir, lorsque celui-ci est légitime. C'est une façon de rompre avec la culture de la résistance à l'anticipation, et l'audace créative définit et oriente l'action, là est l'Amérique latine.

L'Amérique latine n'est pas dans le commerce des terres ni dans le projet de livrer la Patagonie aux États-Unis en échange de la dette extérieure argentine. Elle est dans l'audace responsable d'hommes comme l'écrivain Miguel Bonasso, qui assume une charge au parlement argentin afin d'établir quelques certitudes.

Où est l'Amérique latine? En bien des endroits et nulle part. En bien des endroits pour ceux qui veulent la voir et être vus comme des personnes solidaires, respectueuses d'un continent qui n'a disposé ni du temps nécessaire pour surmonter ses contradictions ni de la paix, laquelle ne signifie pas seulement absence de guerre, mais aussi de blocus, de menaces, de corrupteurs et de corrompus, d'invasions, de coups d'État militaires, de coups de banquiers, de relations inégales, de spoliations et de cynisme capitaliste. Et nulle part pour ceux qui la voient comme une région assujettie à la volonté de ceux qui l'ont toujours maintenue dans l'incertitude.

L'Amérique latine est limitée au nord par la haine et n'a pas d'autres points cardinaux.

Luis Sepúlveda est né le 4 octobre 1949 à Ovalle, dans le nord du Chili. Étudiant, il est emprisonné sous le régime de Pinochet pendant deux ans et demi. Libéré puis exilé, il voyage à travers l'Amérique latine et fonde des groupes de théâtre en Équateur, au Pérou et en Colombie.

En 1978 il participe à une recherche de l'unesco sur « l'impact de la colonisation sur les populations amazoniennes » et passe un an chez les Indiens Shuars qu’il mettra en scène dans Le vieux qui lisait des romans d’amour. Après avoir vécu à Hambourg et à Paris, il s’installe en 1996 à Gijón, dans le nord de l’Espagne, où il fonde le Salon du livre ibéro-américain. Il écrit des chroniques pour plusieurs journaux italiens.

Auteur de nombreux romans, chroniques, récits, nouvelles et fables pour enfants, il a reçu plusieurs prix pour son œuvre. Il est publié dans 52 pays. Le vieux qui lisait des romans d’amour (1992), son premier roman traduit en français, connaît un succès planétaire, de même que l’Histoire d’une mouette et du chat qui lui apprit à voler (1996) – cinq millions d’exemplaires !

Portrait par Bernard Sesé à découvrir ici.