Publication : 02/04/2015
Nombre de pages : 152
ISBN : 979-10-226-0347-8
Prix : 16 €
Disponible

L'Ouzbek muet

et autres histoires clandestines

Luis SEPÚLVEDA

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Titre original : El uzbeko mudo y otras historias clandestinas
Langue originale : Espagnol (Chili)
Traduit par : Bertille Hausberg

Il était une fois, dans les années 60 du siècle dernier, des pays où la politique occupait une place primordiale dans la vie des jeunes gens. Au Chili comme ailleurs, le langage était codé et les slogans définitifs. Mais on est très sérieux quand on a dix-sept ans à Santiago du Chili et qu’on s’attaque au capitalisme avec un succès mitigé. On peut monter une opération contre une banque pour financer une école et utiliser toute la logistique clandestine pour trouver du lait en poudre pour empêcher un bébé de pleurer ; chanter Blue Velvet en plein hold-up pour que les clients présents dans la banque n’aient pas peur ; se tromper d’explosif et rentrer à pied ; préférer la musique américaine à la dialectique marxiste pour séduire les filles ; apprendre le taekwondo qui rend les Coréens du Nord invincibles et trouver contre leur champion des solutions créatives…

En état de grâce littéraire, Luis Sepúlveda nous raconte ces histoires irrésistiblement drôles et tendres en hommage à un temps où on pouvait rêver “d’être jeune sans en demander la permission”.

 

  • Voir la chronique et le grand entretien ici

    Philippe Lefait
    Des mots de minuit.fr
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    Grand entretien avec Laure Adler
    France Culture "Hors-Champs"
  • "Un retour tendre et amusé sur une époque inspirante." Lire l'article ici
    G. G.
    Silence
  • "Avec son immense talent de conteur, Luis Sepúlveda livre de rocambolesques tranches de vie, inspirées de son parcours dans le Chili des sixties." Lire l'article ici
    Renaud Baronian
    Le Parisien
  • "Ah, elle est jolie la Révolution menée par une bande de Pieds Nickelés dont l'humanité l'emporte sur l'efficacité!" Lire l'article ici
    Valérie Appert
    Télé7jours
  • "Sur ces années, sur ces amis pour beaucoup perdus, Sepúlveda jette un regard amusé, affectueux, nostalgique sans doute, mais roboratif et profondément réjouissant." Lire l'article ici
    François Montpezat
    Dernières Nouvelles d'Alsace
  • "A travers une dizaine de nouvelles, Luis Sepúlveda joue avec les événements politiques pour conter de drôles d'histoires." Lire l'article ici
    Karin Cherloneix
    Ouest France

Le soldat Tchapaïev à Santiago du Chili

À mes camarades militantes et militants des Jeunesses communistes du Chili et de la Fédération des jeunes socialistes car, ensemble, nous avons partagé le beau rêve d’être jeunes sans en demander la permission.

1

Au début du mois de décembre 1965, nous avons appris que le cardinal nord-américain Francis Spellman justifiait et bénissait la guerre d’extermination au Viêtnam, qu’il considérait comme une croisade en faveur de la foi chrétienne. C’était l’été à Santiago du Chili. Il faisait nuit dans le quartier de Vivaceta. La soirée était chaude à la sortie du syndicat de l’entreprise textile Vestex et les militants des groupes “Maurice Thorez” et “Nguyen Van Troi” des Jeunesses communistes du Chili retiraient les drapeaux rouges de la scène après un énorme meeting de solidarité avec le Viêtnam.

J’ai appris la nouvelle par le camarade Marcos alors que nous dévorions des sandwichs jambon avocat en rêvant d’une bière inexistante, car nous les militants des Jeunesses communistes du Chili nous ne buvions jamais d’alcool en public.

Après avoir déposé les drapeaux rouges, les pancartes et les exemplaires restants de Gente Joven, le journal des Jeunesses communistes du Chili, dans le local du parti près du vieux cinéma Nacional de l’avenue Independencia, le camarade Marcos a relu la nouvelle publiée dans El Siglo, le journal du pc, et a dit à haute et intelligible voix que nous devions faire quelque chose, sans préciser quoi, mais j’étais d’accord et j’ai ajouté qu’il fallait agir vite.

Le camarade Marcos a approuvé, assuré avec conviction que c’est aussi ce qu’aurait pensé le valeureux soldat Tchapaïev, et nous sommes rentrés chez nous car nous devions aller en cours le lendemain et c’était l’époque des examens.

Le jour suivant, le camarade Marcos m’attendait à la salle de billard Roma, le seul endroit où on laissait entrer les moins de dix-huit ans. Comme toujours, nous avons fait quelques parties autour d’une table au tapis vert décoloré par les années. Ensuite, comme le camarade Marcos était le secrétaire politique de la cellule “Nguyên Van Troi” et moi celui de la “Maurice Thorez”, nous avons fait l’analyse politique de l’acte solidaire de la veille et, pour la première fois, nous avons découvert que nous étions déconcertés, que toute notre énergie était dirigée vers ce “faire quelque chose” pour répondre à la provocation du cardinal Spellman.

– Ton grand-père l’anarchiste, il t’a appris comment on met le feu aux églises ? m’a demandé le camarade Marcos.

– Non, et je ne crois pas que cette idée plairait au parti, lui ai-je répondu.

Alors le camarade Marcos m’a parlé des alliances de classe nécessaires dans les moments cruciaux de la vie politique, alliances d’autant plus nécessaires au moment de passer à l’action révolutionnaire.

– Que ça reste entre nous : je suis en train de lire Trotski, La Révolution permanente, et Léon Davidovitch conseille d’anticiper les événements, m’a avoué le camarade Marcos.

– Lénine le dit aussi dans L’État et la Révolution, ai-je ajouté pour affirmer la pureté idéologique des Jeunesses communistes.

– Le fait est que les socialistes veulent eux aussi faire quelque chose, et, demain, nous allons rencontrer le camarade Tino, a dit le camarade Marcos.

Le camarade Tino était secrétaire de la cellule “Marmaduque Grove” de la Fédération des jeunes socialistes. Je n’aimais pas les camarades de la fjs, leur manque de discipline et leur habitude de se vanter de leur double appartenance ne me plaisaient pas. Par exemple, Tino lui-même était dirigeant de la fjs et d’un groupe appelé les “Militants rouges”. J’aimais Salvador Allende et je ne m’expliquais pas pourquoi un leader de son importance n’était pas communiste.

Surtout, je n’aimais pas Tino parce qu’il avait une mobylette Sachs sur laquelle il promenait, étroitement enlacées à sa taille, les plus jolies camarades des jjcc et de la fjs du quartier de Vivaceta. Et même certaines militantes de la phalange “Teilhard de Chardin” de la Jeunesse démocrate chrétienne. Je n’aimais pas Tino mais sa sœur me plaisait.

La réunion a eu lieu chez Tino. Une dame sympathique a ouvert la porte, nous a fait entrer et nous a offert un siège dans un living dépourvu du moindre objet de décoration prolétaire. De la cuisine sortait l’arôme incomparable d’un pan de pascua [1] tout juste sorti du four. Tino est arrivé et nous a conduits dans sa chambre.

– Une petite bière ?

Devançant le camarade Marcos qui s’apprêtait à accepter, j’ai refusé l’invitation en indiquant que les militants des jjcc ne buvaient pas d’alcool quand ils étaient en mission.

– C’est vrai. J’ai oublié que vous étiez sur le chemin de la sainteté, a dit Tino en ouvrant une bouteille de Pilsener.

La décoration de sa chambre ne montrait, elle non plus, aucune référence prolétaire si ce n’est le drapeau du parti socialiste, rouge, avec une carte de l’Amérique du Sud et une hache indienne au milieu du continent. Dans sa bibliothèque, pas un seul des classiques de la lutte des classes mais, par contre, un exemplaire de Les Enfants de Sánchez d’Oscar Lewis, Les Damnés de la terre de Frantz Fanon et Les Fondements du marxisme de Julio César Jobet. Une grande banderole du Colo Colo[2] occupait tout le mur derrière le lit et son bureau était à moitié couvert de revues sur les motos.

Tino nous a offert des Lucky Strike que j’ai refusées en sortant mon paquet de Baracoas. Le camarade Marcos a accepté une cigarette de l’impérialisme et, suivant les instructions de Tino, l’a chauffée à la flamme d’une allumette avant de la fumer. Le climat est devenu décadent et petit-bourgeois.

– On devrait, je crois, faire un rapport sur les raisons politiques de cette réunion, ai-je indiqué.

– Arrête tes salades. On est d’accord, il faut faire quelque chose et je sais quoi. Le reste, c’est du baratin, a dit Tino, et il a sorti d’un tiroir de son bureau un tube métallique fermé par deux gros bouchons vissés.

Je me préparais à ajouter que la discipline militante exigeait de faire une analyse objective de la situation comme le conseillait l’expérience historique, et je voulais ajouter que, à la douma de Saint-Pétersbourg, bolcheviks et mencheviks avaient discuté soixante-douze heures avant d’appeler les masses russes à l’insurrection, mais la porte s’est ouverte et Genoveva, la sœur de Tino, est apparue.

– Les enfants, vous ne voulez pas aller dans la cuisine manger une tranche de pan de pascua ? nous a-t-elle proposé avec un sourire irrésistible.

– Plus tard, nous sommes occupés, a répondu Tino.

Ignorant l’emphase de ses paroles, je me suis levé et, avant de sortir, j’ai dit au camarade Marcos qu’il était le mieux placé pour continuer.

Dans la cuisine, de nombreux pan de pascua étaient alignés sur la table. Ça sentait la vanille, les fruits confits, la cannelle et le shampoing de Genoveva. Elle m’a raconté qu’ils faisaient tous les ans ces gâteaux selon la recette de ses grands-parents pour les offrir à la famille et aux voisins, et m’en a servi une grosse tranche.

– Je t’ai vu, camarade, tu fais partie des jjcc.

– Moi aussi je t’ai vue avec la fjs, je sais quel est ton lycée, que tu vas voir des films espagnols au ciné España et que tu participes aux travaux volontaires.

– Et comment tu peux savoir autant de choses sur moi ? a-t-elle demandé en s’asseyant à mes côtés.

– Tu aimes le cinéma soviétique ? La littérature soviétique ? Tu as lu Et l’acier fut trempé ?

– Je préfère les films romantiques et les livres qui font pleurer. En ce moment je lis L’Enfant qui devint fou d’amour d’Eduardo Barrios.

Quand nous avons quitté la maison de Tino, le camarade Marcos s’est mis à marcher plus vite que d’habitude. Il avait un paquet dans la main droite et, de la gauche, me faisait signe de ne pas poser de questions, d’attendre d’en parler tranquillement chez lui.

Je n’avais pas l’intention de l’interroger, je ne désirais qu’une seule chose en ce moment : marcher lentement, très lentement, sur un rythme en accord avec l’état proche de la lévitation qui était le mien. Genoveva avait accepté mon invitation à aller au cinéma faite la bouche pleine de pan de pascua.

Il m’a semblé curieux de ne pas prendre la direction du local des jjcc, lieu conseillé par la discipline pour qu’il me raconte toute sa conversation avec Tino et, presque en courant, je l’ai accompagné jusqu’à ce qu’il retrouve une respiration normale, assis sur son lit.

– Nous sommes tombés d’accord sur une action révolutionnaire commune, a dit le camarade Marcos.

– Pas sans en informer d’abord le comité local, lui ai-je rétorqué.

– En cet instant, des milliers de camarades meurent au Viêtnam. Il faut parfois appliquer la politique du fait accompli.

– C’est de l’aventurisme petit-bourgeois. Le parti est l’avant-garde du prolétariat et seul le parti décide des actions, ai-je déclaré avec emphase.

– Si tu as la frousse, laisse tomber.

– Camarade, le poison trotskiste te fait oublier la discipline.

– Non, connard, il faut s’engager à fond. Et puis, abandonner une discussion politico-militaire pour aller manger du gâteau avec une nana, ça, c’est enfreindre la discipline révolutionnaire, a-t-il dit en déposant sur le lit le tube que nous avait montré Tino.

C’était un pétard énorme. Le camarade Marcos a dévissé un des bouchons et j’ai vu qu’il était rempli de poudre noire.

– Il y a assez de poudre pour provoquer une grosse explosion. À nous de fabriquer une mèche à retardement, de poser la bombe dans le lieu choisi pour l’action et de l’activer.

– Et que font ceux de la fjs ? ai-je demandé rongé par la contradiction entre les minutes passées avec Genoveva et la réunion que j’avais quittée sans mesurer les conséquences.

– Ils se chargent de l’infrastructure de transport.

– La mobylette de Tino ? Mais c’est une des plus petites cylindrées. Il s’en sert pour que les minettes se serrent contre lui quand il les emmène faire un tour.

– L’affaire est en marche et on ne peut pas reculer. Maintenant on doit s’occuper de la mèche, a dit le camarade Marcos.

– Et tu sais fabriquer une mèche ?

– On trouvera bien une idée, a-t-il répondu, et il s’est mis à chercher dans ses livres jusqu’au moment où il est tombé sur le Manuel du guérillero urbain du commandant Estrada.

La deuxième réunion avec Tino a eu lieu, à sa demande, sur les gradins du stade de foot de Chilectra. L’équipe de la compagnie d’électricité et celle du syndicat de l’usine textile Vertex disputaient une des dernières parties avant Noël. Vu la date, il n’y avait pas beaucoup de spectateurs et on s’est assis pour définir la première action révolutionnaire commune entre les Jeunesses communistes du Chili et la Fédération des jeunes socialistes. Nous allions marquer l’histoire.

D’après le camarade Marcos, l’ambassade des États-Unis semblait l’endroit le plus indiqué, possibilité que j’ai immédiatement écartée car le parti défendait la coexistence pacifique entre les deux grandes puissances.

– En plus, ça grouille de flics, a dit Tino non sans raison : depuis le début des manifestations contre la guerre du Viêtnam, un gros contingent de carabiniers veillait jour et nuit sur l’ambassade.

L’une des équipes a marqué un but et plusieurs joueurs se sont précipités sur l’arbitre. Nous nous sommes associés à leurs cris en espérant que cette poussée d’adrénaline nous permettrait d’entrevoir un objectif. Le problème était grave, on avait une bombe mais aucun endroit où la faire exploser. On se trouvait devant un problème semblable à celui de Lénine à Zurich. Vladimir Ilitch avait beaucoup d’idées en tête mais à qui en parlait-il ? Aux Suisses ?

– Quelque chose me préoccupe, a dit Tino.

– Parle, camarade, un dialogue constructif permet de résoudre les contradictions au sein du peuple, a déclaré le camarade Marcos.

– Vous parlez comme des prédicateurs. Vous appelez votre secrétaire général mon révérend ? Ce qui me préoccupe c’est que ma sœur a tapé dans l’œil de ce connard. Et ça ne me plaît pas, je vous le dis, ça ne me plaît pas du tout.

– La camarade Genoveva est libre de choisir ses amis du moment que ça ne nuit pas aux intérêts de classe, ai-je rétorqué.

– Et en avant les prêchi-prêcha. Alléluia, ducon ! Tu l’as invitée au cinéma sans me demander la permission. C’est grave, connard, dans la fjs on n’agit pas de cette manière.

Le camarade Marcos a suggéré :

– Le camarade a raison. Tu devrais, je crois, faire ton autocritique.

Une autocritique. Je savais que c’était en quelque sorte la pierre philosophale du comportement communiste, une confession mais sans le cynisme du dévot qui susurre ses péchés à son confesseur. Une autocritique se faisait à haute voix, les yeux dans les yeux de l’inquisiteur. De plus, elle s’accompagnait de la ferme intention de corriger sa trajectoire, de ne pas en remettre une couche. Mais, comme les rituels sont antérieurs aux hommes dotés d’un cerveau d’homme, j’ai dû avaler la pilule amère de l’orgueil.

– Je reconnais ne pas avoir agi correctement, je n’ai pas respecté la morale prolétaire et je m’engage à ne pas répéter cette erreur. Camarade, tu me permets d’emmener ta sœur au cinéma ? Au Pacífico, on passe un excellent film soviétique.

– D’accord. Les choses sont faites dans les règles, j’accepte ton autocritique mais ma sœur doit rentrer à la maison à onze heures au plus tard. Où en étions-nous ?

Le camarade Marcos a fait une synthèse. Elle commençait par la provocation yankee dans le delta du Mékong, passait par les déclarations du cardinal Spellman et finissait par la description de la mèche fabriquée avec de la gaze, de la colle et du phosphore des allumettes Copihue, suivant une formule trouvée dans Mécanique populaire.

– J’étudie l’anglais au Centre culturel nord-américain, a dit Tino.

Cet aveu sans raison m’a stupéfait. Apparemment, le libéralisme des militants de la fjs n’avait pas de limites, ils fraternisaient avec l’ennemi de l’humanité sans la moindre vergogne.

– Et ? l’a encouragé à poursuivre le camarade Marcos.

– La nuit, il n’y a pas un chat. La dernière activité se termine à vingt et une heures et à vingt-trois heures le gardien ferme le portail à clé et ne revient pas avant le lendemain matin à sept heures. C’est un portail à deux battants, en bois très épais avec deux têtes de lion en bronze pour heurtoir. La bombe peut parfaitement entrer dans la gueule d’un des lions.

En sortant du stade, nous avions enfin trouvé le théâtre de notre action révolutionnaire et moi je pouvais aller avec Genoveva voir le Hamlet soviétique avec Innokenti Smoktounovski dans le rôle du prince danois comme personne d’autre ne l’interprèterait jamais et une musique de Chostakovitch qui vous entrait dans les veines.

Nous nous dirigions vers la route panaméricaine dans l’intention de manger une de ces pastèques, très grosses et juteuses, que les paysans de Santiago vendaient au pied de leurs camions, quand le vrombissement de la moto de Tino nous a fait tourner la tête.

Non, décidément, Tino me plaisait de moins en moins. D’énormes lunettes des motards de l’Afrika Korps lui couvraient la moitié du visage. Arrivé à notre hauteur, il a arrêté son engin, nous a observés sans enlever ses lunettes et nous a dit :

– J’ai oublié quelque chose d’important.

– On t’écoute, a répondu le camarade Marcos.

– On doit agir cette nuit car demain je pars à la campagne. Mon père a un petit champ de tomates et je dois me charger de la cueillette. Je passe vous prendre à minuit sur la place Santa Ana.

– Je ne vois pas la relation entre une action révolutionnaire et les tomates de ton père, ai-je fait remarquer.

Il m’a répondu :

– Les tomates sont rouges.

Il s’apprêtait à filer sur sa machine vrombissante mais Marcos lui a coupé la route et lui a dit d’une voix solennelle :

– Toute action révolutionnaire porte un nom de code et les militants qui y participent ne se connaissent que par leur nom de guerre. Je propose que l’action s’appelle “opération Vo Nguyen Giap”.

– Dans quel club joue ce mec ? a demandé Tino toujours caché derrière les carreaux de l’Afrika Korps.

– C’est le grand stratège du peuple vietnamien, s’est exclamé Marcos piqué par le libéralisme insolent de Tino.

– C’est bon. C’est bon, comme vous voudrez. Et pour le nom de guerre, comment je dois vous appeler ?

Le camarade Marcos s’est pris le front, a réfléchi pendant une longue minute avant de dire que son nom de guerre était Tchapaïev. J’ai fait comme lui et me suis mis à chercher parmi les références dignes de mon admiration. Écartant Sandokan et Capitaine Nemo, j’ai choisi Pavel Korchagin, le héros komsomol de Et l’acier fut trempé.

C’était maintenant au tour de Tino. Il n’a pas mis plus de deux secondes pour nous faire savoir que son nom de guerre était Chamaco Valdés.

Scandalisés, nous nous sommes écriés :

– Mais c’est un footballeur, il ne prend pas part à la lutte sociale.

– Chamaco se bat comme un lion sur le terrain. À minuit, sur la place Santa Ana.

Et Tino a pris le large dans le bruit assourdissant de sa mobylette.

1

À vingt-trois heures quarante-cinq les camarades Tchapaïev et Pavel, après s’être assis sur un des bancs de la place Santa Ana, ont allumé une cigarette et récapitulé minutieusement leur plan d’action.

Quand Chamaco Valdés arriverait, ils se salueraient d’un signe puis ce dernier se rendrait à l’angle des rues Agustinas et San Martín sur sa mobylette. Il vérifierait que le portail du Centre culturel nord-américain était fermé et, si tout se passait comme prévu, il attendrait, moteur en marche, ses deux camarades qui glisseraient l’explosif dans la gueule de l’un des lions et allumeraient la mèche. Après quoi ils s’éloigneraient tous les trois sur sa bécane avant la déflagration. Ensuite, ils se sépareraient, les camarades Tchapaïev et Pavel iraient jusqu’aux cabines téléphoniques de la place d’Armes munis des jetons de cuivre nécessaires à leur fonctionnement et appelleraient le journal El Clarín pour les informer de l’action révolutionnaire réalisée contre l’impérialisme américain. En quelques heures, la nouvelle ferait le tour du monde et parviendrait aux oreilles des valeureux combattants du Viêt-cong. Les enfants de Hô Chi Minh sauraient qu’ils n’étaient pas seuls dans leur combat et que les camarades chiliens s’attaquaient furieusement eux aussi à l’agresseur impérialiste.

Le plan a été réalisé point par point. Chamaco Valdés s’est arrêté à minuit pile face à la place Santa Ana puis a poursuivi sa route en direction de l’objectif. Dix minutes plus tard, les camarades Tchapaïev et Pavel, arrivés devant l’élégant portail de bois, se préparaient à poser l’engin dans la gueule de l’un des lions en bronze.

– Putain de putain, a ragé le camarade Marcos.

– Les putes c’est pour plus tard, maintenant allume la mèche et partons, a murmuré Tino sur sa mobylette en marche.

Le camarade Marcos a quasiment crié :

– Les gueules des lions ne sont pas creuses, elles sont juste dessinées, bordel !

– Le heurtoir, mets le truc sous le marteau, a de nouveau murmuré Tino.

C’est ce que nous avons fait. J’ai soulevé un des marteaux et le camarade Marcos a glissé le tube d’acier en dessous. On a réussi à le faire tenir et on a allumé la mèche d’où ont aussitôt jailli des étincelles bleues.

Les Vietnamiens ont vaincu les Français à Diên Biên Phu après beaucoup de difficultés. C’est ce que je pensais pendant qu’on s’installait sur la petite mobylette Sachs, plus appropriée pour promener les filles du quartier que pour permettre de quitter les lieux à trois combattants qui avaient du mal à s’asseoir sur la selle minuscule.

Mao a dit qu’une étincelle peut mettre le feu à la plaine, Trotski a écrit que l’histoire peut parfois faire des embardées maléfiques, Lénine a fait remarquer que pour brillante que soit l’analyse empirique, la réalité têtue des faits s’impose toujours. Et le fait le plus têtu c’est que le heurtoir a cédé sous le poids du tube d’acier qui est tombé et a roulé vers nous en lâchant ses dernières étincelles bleues.

1

Presque cinquante ans plus tard, je n’arrive pas à me rappeler avec précision le micro instant de l’explosion. Je sais seulement qu’on s’est retrouvés assis au milieu de la rue, les oreilles bouchées par un truc épais, entourés d’une fumée qui sentait la poudre et le caoutchouc brûlé tandis que la petite mobylette de Tino flambait tout près de nous.

Les gens ont commencé à arriver. Ils parlaient d’une fuite de gaz et nous conseillaient de ne pas bouger avant l’arrivée d’une ambulance. Mais les carabiniers se sont pointés avant et, s’il y a une chose dont je me rappelle parfaitement, c’est la stupéfaction d’un jeune officier de la police chilienne quand il nous a entendus évoquer la convention de Genève et exiger le traitement réservé aux prisonniers de guerre.

L’opération Vô Nguyên Giap n’est jamais parvenue aux oreilles des combattants du Viêt-cong. Tino a pleuré la perte de sa mobylette, Marcos a été envoyé à Concepción par sa famille et moi je ne suis jamais allé voir Hamlet avec Genoveva.

[1] Sorte de pain d’épices indissociable des fêtes de Noël. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

[2] Équipe de football.

Portrait par Bernard Sesé à découvrir ici.

Luis Sepúlveda est né le 4 octobre 1949 à Ovalle, dans le nord du Chili. Étudiant, il est emprisonné sous le régime de Pinochet pendant deux ans et demi. Libéré puis exilé, il voyage à travers l'Amérique latine et fonde des groupes théâtraux en Équateur, au Pérou et en Colombie.
En 1978 il participe à une recherche de l'UNESCO sur "l'impact de la colonisation sur les populations amazoniennes" et passe un an chez les indiens shuars.
En 1982 il s'installe en Allemagne jusqu'en 1996. Depuis 1996 il vit dans le nord de l'Espagne à Gijón (Asturies). Il a reçu le prix de poésie Gabriela Mistral en 1976, le prix Casa de las Americas en 1979, le prix international de Radio-théâtre de la Radio espagnole en 1990, le prix du court-métrage de télévision de TV Espagne en 1991. Ses œuvres sont aujourd'hui des best-sellers mondiaux.
Il écrit des chroniques dans El País en Espagne et dans divers journaux italiens.
Le Vieux qui lisait des romans d’amour, son premier roman traduit en français, a reçu le Prix France Culture du roman étranger en 1992 ainsi que le Prix Relais H du roman d’évasion et connaît un très grand succès dans le monde entier, il est traduit en 35 langues.
Luis Sepúlveda est le fondateur du Salon du Livre ibéro-américain de Gijón (Espagne) destiné à promouvoir la rencontre entre les auteurs, les éditeurs et les libraires latino-américains et leurs homologues européens.

Il a également assuré en 2001 la mise en scène de Nowhere, film tiré du conte, Actes de Tola, extrait du recueil Rendez-vous d’amour dans un pays en guerre. Et divers documentaires.