Publication : 19/01/2012
Nombre de pages : 324
ISBN : 978-2-86424-848-4
Prix : 22 €

La nuit des femmes qui chantent

Lídia JORGE

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Titre original : A noite das mulheres cantoras
Langue originale : Portugais
Traduit par : Geneviève Leibrich

1987. Cinq jeunes femmes autour d’un piano, cinq survivantes du naufrage de l’Empire colonial portugais, elles sont là pour chanter. Il y a Gisela, qui les a convoquées et va mettre toute son audace et son énergie à leur transformation en un groupe vocal qui enregistre des disques et se produit sur scène. Il y a les deux sœurs Alcides, Maria Luisa la mezzo-soprano et Nani la soprano qui sortent du conservatoire. Il y a Madalena Micaia, The African Lady, à la sublime voix de jazz, noire et serveuse dans un restaurant, et enfin la plus jeune, Solange de Matos. Elle a 19 ans, elle découvre la vie et la ville, elle n’a pas une grande voix mais un grand talent « pour les petites choses », elle compose des paroles de chansons inoubliables qui vont faire la gloire du groupe. Puis il y aura l’amour aérien et ambigu du chorégraphe international Jõao de Lucena.
Il y a les relations de pouvoir si particulières des femmes, les pressions psychologiques, la façon de tout sacrifier à la réalisation d’un objectif. Elles ont travaillé dans un garage, elles ont appris à chanter, à composer des chansons, à danser sur scène, à marcher comme on danse, elles ont enregistré un disque, et l’impensable s’est produit.
Vingt ans après, la télévision, le royaume de l’instantané, leur consacre une émission et elles se retrouvent là, entre émotion et mensonge.
Romancière au sommet de son art, dominant une langue raffinée et subtile pour aller au plus profond des sentiments et de l’histoire des changements d’une société, Lídia Jorge écrit ici un roman puissant et limpide.

  • « L’écrivaine invoque sur un mode polyphonique les multiples strates du XX? siècle portugais, en privilégiant le regard des femmes sur une société patriarcale, d’abord figée puis tourmentée. » Lire l'article entier ici.
    dossier spécial par Maria Graciete Besse
    LE MAGAZINE LITTERAIRE
  • « Il est rare que la littérature « plongée dans le flux du temps » trouve un ton qui allie la réserve méditative à la puissance. C’est le cas et c’est très beau ». Lire l'article entier ici.
    Françoise Le Corre
    ETUDES
  • " Un très beau roman, à la puissance hypnotique, déroulant lentement les arcanes du succès pour les mettre en lumière, sans porter de jugement"
    Sandrine Leturq
    INTER CDI
  • « Lidia Jorge nous offre le récit intimiste, profond, cruel dans sa lucidité, poétique, amoureux et harmonieux d’un rêve commun et d’efforts partagés »
    LA VIE
  • « Un écrivain dans la plénitude de son art » Lire l'article entier ici.
    Jacques Fressard
    LA QUINZAINE LITTERAIRE
  • « Rompre le silence » entretien avec Lidia Jorge. Lire l'article entier ici.
    Stéphanie Janicot
    MUZE
  • " Ou comment la musique sauve, unit, condamne dans le Portugal post-colonial"
    ELEGY
  • « Dans ce roman sombre et poétique, la Portugaise Lídia Jorge envisage l’écriture comme un acte de rédemption » »
    Claire Julliard
    LE NOUVEL OBSERVATEUR
  • « Le passé et ce que l’on en fait. Comment il se transforme, s’embellit ou non, au fil du temps, est une des grandes thématiques de Lídia Jorge, auteure portugaise d’une rigueur extrême, ce qui lui a permis de s’imposer comme une des grandes prosatrices dans le monde entier.
    Daniel MArtin
    LA MONTAGNE
  • Entretien à lire ici.
    LE MATRICULE DES ANGES
  • « Un roman qui fouille avec finesse la psychologie féminine, et peint avec justesse les rapports de personnalités qui s’affrontent au sein d’un groupe apparemment uni par la même ambition. Un roman qui chante et enchante »
    Pierre Schavey
    THE LION
  • « Le Lisbonne de Lidia Jorge ». Lire l'article entier ici.
    M LE MAGAZINE
  • « Un beau roman sur les rapports entre les femmes et, surtout, sur la magie de la musique, dont la grande dame des lettres portugaise montre qu’elle est à la fois un lien social, un instrument de libération et une fenêtre ouverte sur l’absolu »
    André Clavel
    LIRE
  • « La prose dense contient ici une nouvelle force d’envoûtement, boucle toujours hypnotique mais plus lisible, qui donne un de ses romans les plus fascinants.»
    LIVRES HEBDO
  • « La Nuit des femmes qui chantent est une parabole qui enseigne comment la vie a eu raison de notre optimisme et réduit nos aspirations en miettes, pour mieux les broyer.»
    BOOKS
  • « Chanter pour exister, revendiquer sa place, s’affirmer ou simplement suivre le mouvement fut une expérience intense pour certaines… mais aussi un drame pour d’autres. Ce que ces femmes sacrifièrent, perdirent ou offrirent se dévoile lentement. Musique ou chant, ne choisissez pas : prenez les deux.»
    Christine Salles
    PSYCHOLOGIES MAGAZINE
  • « Roman subtil à la voix originale. »
    Anne Smith
    VERSION FEMINA
  • « L’écriture délicate et nuancée exprime une grande palette de sentiments. »
    NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
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    « Le rendez-vous »
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nuit parfaite

Pendant deux jours de suite, le vent fustigea les arbres de la place des Fleurs, le sol fut jonché de feuilles et de brindilles, et toutes sortes d’objets qui avaient été cachés pour toujours au fond de sacs en plastique se montrèrent une dernière fois, roulant sur les pavés. Mais ce matin-là, l’employée municipale chargée du nettoyage descendit du camion, munie d’un long balai, et fourra tout ce qu’elle trouva devant elle dans une brouette en métal. Au moment où nous nous croisâmes j’entendis le bruit de ses pas qui offrait une explication au monde – Oubli, oubli.

Pourtant, ce n’est pas l’unique loi qui nous gouverne. Il y a environ trois mois, je me trouvais assise dans la salle d’un ciné-théâtre d’où venait d’être transmis un long spectacle estival, quand un homme vêtu de blanc a volé à ma rencontre, bras grands ouverts?: “Tu te souviens de moi?” a-t-il demandé. Nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. Son corps était si léger que nous dansions sans nous en apercevoir, et cette légèreté était si évidente que les caméras nous ont fixés, posant leur grand œil minuscule sur nos dos, tantôt le mien, tantôt le sien, pendant que nous tournoyions. Comme tout cela avait lieu simultanément, certaines personnes autour de nous criaient?: “Regardez, regardez! Voyez comment João de Lucena danse avec Solange de Matos…” Et croyant ce qu’elles disaient, une fine ligne de lettres défilait sur l’image de nos silhouettes projetée à l’écran. L’homme sans poids a de nouveau demandé?: “Tu te souviens de moi?” Alors, Gisela Batista, l’héroïne de la soirée, est venue jusqu’à nous et s’est exclamée?: “Quelle merveille, tous ces gens se souviendront de vous à tout jamais. Vous êtes beaux, vraiment beaux. N’arrêtez pas, s’il vous plaît. Regardez comme la production fait pleuvoir sur vos têtes une montagne d’étoiles…” Et se retirant du centre de l’histoire de la soirée où elle, et elle seule, devait figurer, Gisela Batista a écarté les bras en prononçant des paroles aimables et admiratives?: “Mon Dieu! Quel beau souvenir nous allons emporter…” Et nombreux étaient ceux qui nous applaudissaient. Mais nous tournoyions, indif-fé-rents aux éclats de lumière projetés sur nos vêtements, car nous étions en train de célébrer une rencontre à l’intérieur de l’empire instantané et, en réalité, cela faisait vingt ans que nous ne nous étions pas vus.

Alors que faire de nos souvenirs privés devant cet auditoire?? Où irions-nous reconstituer les jours qui nous avaient séparés? À ce moment-là, contrairement aux paroles qui couraient autour de nous, nous n’accordions aucune importance à l’aura de solennité que les autres attribuaient à notre rencontre. Nous nous trouvions au centre de l’attention de tous sans que rien ne le justifie. C’était simplement un soir d’été, la scène à laquelle nous avions participé s’insérait dans un programme comme tant d’autres, un concours estival conçu sur l’impact d’une émission en direct, la frénésie de l’imprévu dominant la contingence, et, déjà hors de scène, un des participants se bornait à demander à une collaboratrice?: “Tu te souviens de moi?” C’était par hasard que nous étions ces deux-là, Solange de Matos et João de Lucena. Y avait-il une raison particulière pour que l’assistance s’intéresse tellement à nos mouvements? Comme tant d’autres personnes, nous nous bornions à danser entre la scène et le premier rang.

Ainsi, quand les lumières les plus vives se sont éteintes, nous sommes sortis dans la rue comme les autres, le trottoir large était étroit pour la foule qui s’y pressait, nous avons été séparés tous les deux pendant quelques instants et ce fut pendant ce bref intervalle que Gisela Batista a abandonné son groupe pour s’avancer vers moi. Son inquiétude était sincère, elle me tenait les mains, ses yeux dévoraient mon visage, elle me demandait?: “Solange, tu te sens bien?” Je lui ai assuré que oui, je me sentais bien, mais Gisela n’en croyait rien. Ses yeux continuaient à me dévorer?: “Ne mens pas. Tu as vu dans quel état ce type est apparu devant nous. Mais écoute-moi, Solange, je te jure que ce n’est pas moi qui l’ai appelé, c’est la production. Et ce n’est pas pour moi qu’il est venu, c’est pour toi. Tu m’écoutes? Demande à Fernando Santos…”
“Fernando! Viens ici, s’il te plaît, raconte ce que te disait Lucena quand tu lui téléphonais à Amsterdam. Raconte-nous un peu ça, mon amour…”
Et le producteur a dit en faisant tinter des clés dans sa poche?: “Eh bien, c’est vrai, Gisela, chaque fois que Lucena prenait le téléphone, j’expliquais que c’était Mimi qui concou-rait, mais lui ne s’intéressait qu’à Solange, il voulait savoir si Solange aurait un rôle dans le spectacle, si elle chantait, si elle dansait, si elle parlait. Bref, je disais toujours que non, que l’invitée c’était Gisela Batista, Mimi, mais il faisait la sourde oreille…” Et cet homme appelé Fernando agitait ses clés et était très pressé de retrouver sa voiture garée dans le sous-sol de l’avenue et il disait?: “Une belle soirée, un succès retentissant! Tu as bien mérité ce triomphe, Gisela, tu l’as vraiment mérité. Ça a été une soirée fabuleuse. Ça faisait longtemps qu’une soirée ne se terminait pas ainsi. Sauf que ta victoire est due aussi au numéro de Lucena. C’est moi qui ai eu l’idée de l’inviter, mais j’avoue que je n’étais au courant de rien. Qui aurait pu deviner dans quel état il est? Qui l’aurait pu? Une coïncidence totale, un grand succès…”
Les paroles du producteur surgissaient de façon aussi éclairante que rapide, j’avais l’impression qu’elles se déversaient sur moi à la vitesse de la lumière. Sur le trottoir, Gisela Batista était encore vêtue en Cléopâtre, comme si elle était toujours sur scène. Elle venait de reculer de deux pas, elle s’apprêtait à faire demi-tour et j’attendais qu’elle tire une conclusion, qui serait adéquate comme toujours. Ce fut le cas. Gisela m’a serré la main en murmurant des paroles à voix basse dont je parvenais à saisir le sens, du moins pour certaines?: “Je ne te l’avais pas dit?? Tout s’est passé derrière mon dos. Comment aurais-je pu savoir? Pour que tu comprennes que je n’ai rien eu à voir avec cette affaire. Il est venu de son plein gré, c’est eux qui ont eu cette idée, pas parce que je lui ai téléphoné…”
Et comme si elle venait de composer, de signer et de dater un document dans lequel elle se déclarait innocente, Gisela Batista, l’ancienne maestrina, la numéro un de notre groupe de chanteuses, s’est précipitée vers le rassemblement bruyant qui l’attendait à la porte du ciné-théâtre. Pendant ce temps-là, de l’autre côté de la rue, João de Lucena levait la main pour arrêter un taxi. Il se tenait à côté de deux hommes vêtus de clair-obscur et j’avais l’impression que tous les trois me demandaient en pleine nuit de ce juillet torride comme jamais?: “Tu te souviens de moi?”
J’ai couru vers lui, je suis montée dans le taxi et je me suis lovée sur la banquette arrière à côté de João de Lucena, avec l’idée très juste que, puisque nous étions entrés par inadvertance dans l’empire de l’instantané, nous ferions mieux d’y rester. Sinon, une fois sortis de ce monde en suspens et livrés aux heures naturelles, tout se réduirait ensuite à un lent glissement vers un sol très bas, un glissement parmi des feuilles, des brindilles, des bouts de papier avec des demi-phrases, des écorces d’orange, des photos déchirées, et nous deux dans un taxi, entourés comme toujours d’inconnus, vingt et un ans plus tard.

Mais que faire, maintenant que nous étions entrés dans un taxi?

À vrai dire, la nuit instantanée avait été longue, elle avait duré deux heures et demie. Elle avait impliqué trente-cinq techniciens, six caméras, un présentateur, cinq chanteuses différentes, une demi-heure d’émission pour chacune, plus la file de leurs accompagnateurs, plus un siège en forme de barque au milieu de la scène et un applaudimètre relié aux lampes rouges de la barque en question où aboutissait le battement des paumes transformé en impulsions chronométrées. J’avais pris place dans la travée latérale, mais j’ignorais que je pourrais être appelée quand Gisela Batista monterait sur la scène, juste au moment où je venais de m’asseoir à côté des sœurs Alcides, comme convenu, sans aucune attente particulière.
Et cela parce que jadis, quand l’empire instantané s’esquis-sait à peine, à la fin des années?80, Gisela Batista, Maria Luisa et Nani Alcides, Madalena Micaia et moi-même avions formé toutes les cinq un groupe qui chantait et dansait, qui avait même enregistré un disque, et c’était précisément ce souvenir que la maestrina évoquait en public, en compétition avec les autres candidates, de façon à transformer la nuit instantanée en une succession de moments chargés de nostalgie. Des moments si concentrés que, même s’ils duraient plus d’une demi-heure, chaque prestation devait sembler n’occuper qu’une seconde dans la perception de l’assistance. L’explication avait été fournie par Gisela elle-même. Comme par le passé, elle nous avait averties deux jours plus tôt?: “Ne vous étonnez pas de ce qui pourra arriver. Dans ce milieu, pour être parfait, ce qui est efficace ne pourra être qu’extrêmement rapide. Parfois on parle sans savoir ce qu’on dit…” avait prévenu Gisela Batista, habituée depuis presque deux ans au rythme rigoureux de cet empire où elle se mouvait comme un poisson dans l’eau.
Pour résumer, la demi-heure qui la concernait s’était passée comme suit. Après la prestation des quatre chanteuses précé-dentes et après un dernier intervalle qui n’avait même pas duré un instant, Gisela avait surgi au milieu de la scène en foulant les planches au son de la chanson Afortunada, et le sol autour d’elle avait vibré. Il avait vibré quand elle s’était avancée en ajoutant à la musique enregistrée les paroles qui nous avaient identifiées jadis?: “Ah?! Afortunada, la chanceuse?/?a fait fortune et ne possède rien…” A tremblé aussi cette espèce d’aurore boréale sur laquelle, inscrits en jets de lumière, nos anciens noms apparaissaient et disparaissaient, de même que nos visages d’enfant, lisses comme de la porcelaine, vingt et un ans plus tôt. Et exultait surtout le présentateur qui, après s’être colleté avec quatre chanteuses médiocres, était enfin face à une concurrente digne de ce nom. Le moment était favorable. L’animateur était conquis. Gisela Batista ne lui avait pas encore tendu la main que déjà il s’inclinait jusqu’à ses pieds avec une soumission d’esclave. Les mains du public qui remplissait la salle jusqu’aux balcons s’agitaient encore plus frénétiquement. Toutefois, pour nous trois, assises dans la travée latérale, rien de ce qui se passait sur la scène ne consti-tuait une surprise. Connaissant Gisela et son passé, de même que notre contribution, avec laquelle elle concourait, nous étions en paix, persuadées d’assister à quelque chose de plus que prévu. Pourtant, les faits allaient emprunter un chemin différent. Le jeune homme a demandé?: “Comment ça se passait, Mimi, comment vous sentiez-vous en votre qualité de capitaine de cette troupe de femmes épatantes??”
“Oh là là, mon cher, ç’a été toute une épopée.”

Et Gisela Batista, en cette nuit d’été, au lieu de parler d’elle-même, comme on s’y serait attendu, préféra évoquer, l’un après l’autre, le nom de ses compagnes, nous présentant comme un groupe sans défaut, nous élevant toutes à la catégorie de filles bien, se diluant au sein du groupe en une sorte de modestie orgueilleuse qui plaisait énormément au public. Commodément installée dans le fauteuil en forme de barque, la maestrina nous décrivit comme cinq filles magnifiques, avec des histoires et des natures différentes, attirées simultanément depuis plusieurs endroits de l’Afrique par le son d’un piano. Cinq jeunes filles dispersées, nées et élevées dans des régions différentes et néanmoins toutes également fascinées par la même musique. C’était le son d’un beau Yamaha à queue, un instrument oublié dans un garage face au Tage, c’était son clavier qui nous avait convoquées l’une après l’autre, en agi-tant sans interruption sa denture magique nuit et jour. Un beau spécimen luisant comme une perle noire au milieu de gravats, sans une main qui le touche. Un piano exécutant seul une partition dont les dernières notes ne s’achèveraient que lorsque toutes les cinq, arrivant par des chemins différents, se retrouveraient réunies autour de l’instrument. Au bout de tout ce temps-là, elle se rappelait encore, comme si ça s’était passé le matin même, le moment où la dernière chanteuse, en arrivant dans le garage, s’était appuyée contre le piano et avait dit?: “Nous voici. Moi j’ai marché au-dessus de l’océan…”
Avait expliqué Gisela, contre toute attente. Et donc, le public, touché par cette histoire de transcendance, si inattendue et si bien racontée, a souhaité que nous nous identifiions et nous avons soudain émergé toutes les trois de nos fauteuils pour occuper le rectangle de l’écran dans toute sa largeur sans que cela ait été le moins du monde programmé. Ce qui n’était pas désagréable. Présentées par Gisela Batista comme les descendantes des morceaux d’un vieil empire perdu qui faisait encore souffrir ici et là, nous avons dû nous lever afin de remercier pour les applaudissements. Applaudissements qui se répercutaient sur l’applaudimètre, lequel envoyait le message une fois mesuré aux lampes de la barque, qui s’allu-maient, s’éteignaient et se rallumaient, rendant justice au savoir-faire de la candidate, à l’incandescence des lampes se trans-formant à son tour en grands chiffres rouges. Un enchaî-nement extraordinaire. Le présentateur ne savait que dire, il était ébloui. Le présentateur reprenait le sujet?: “Un piano qui convoquait nuit et jour cinq jeunes filles éparpillées sur la terre??”
“Oui, qui les appelait, les unissait, attirées qu’elles étaient par une aria interminable, exécutée par une main invisible…”
“Ravissant?!” a déclaré le jeune homme en se déplaçant lui aussi dans les eaux de l’empire instantané avec l’agilité d’un poisson.
Alors, la chanson enregistrée a de nouveau surgi, tout ce volume sonore a quitté la scène et s’en est allé se répercuter sur le fond de la salle?: “La chanceuse a un logis et n’a pas de maison?/?Elle a un amour et n’a pas d’amant?/?Elle a du courage et n’a pas de renommée?/?Voilà pourquoi?/?Cette chanson te donne tout et n’exige rien…” Ensuite la réverbération du son s’est détachée du fond de la salle, elle a enflé et empli tout l’espace de la scène. La concurrente ne voulait pas que ce moment prenne fin. Appuyée contre le présentateur, avec qui tous les gestes avaient sûrement été répétés, Gisela Batista a évoqué un nouveau thème. Un sujet connu de notre seul petit groupe, un secret n’appartenant qu’à nous, caché depuis plus de vingt ans et que, pour une raison qui m’échappait totalement, la concurrente était impatiente de révéler en cet instant précis. C’était sûrement l’effet du royaume de l’éphémère, la certitude que l’événement qui se produisait à chaque instant n’aurait pas de conséquence au-delà de cet instant. Gisela Batista n’a pas perdu de temps, elle s’est approchée du bord de la scène, suivie par une caméra, et elle a crié dans ma direction?: “Je ne peux dire la vérité que maintenant. C’est elle…” Gisela m’a désignée de la main. “C’est Solange de Matos, assise là-bas, qui a écrit toutes les paroles de la chanson Afortunada. Toutes, mais toutes, de la première à la dernière, sauf que nous ne pouvons le révéler qu’au bout de tout ce temps-là…”
“Mon Dieu?!”


Le présentateur s’est montré sidéré.
Ainsi donc, Solange de Matos avait composé les paroles et s’était servie de quatre hétéronymes?? Quatre noms pour une seule personne?? “Comment était-ce possible??” a demandé le jeune homme, comme s’il était surpris par une révélation aussi tardive, devant toute cette assistance. Mais le moins qu’on pouvait dire de ce public c’est qu’il était constitué de personnes sensibles, habituées à faire face à la représentation des débris de l’âme, car en entendant la phrase relative à l’hété-ronymie, la salle a été prise de folie. L’œil d’une des caméras s’est précipité sur notre rangée, les sœurs Alcides ont été interviewées et contrairement à ce qui avait été prévu j’ai dû monter sur la scène et, l’espace d’un instant, Solange de Matos a été tenue pour une parolière parmi les grandes parolières. Dans la conversation qui s’est ensuivie, des noms célèbres ont été mentionnés. Même des noms légendaires, liés à des moments non moins légendaires, comme ceux de Michel Vaucaire, Ray Evans et Vinicius, le grand Vinicius de Moraes, mêlés à celui de Solange de Matos. Alors, Solange, la parolière, devenue l’auxiliaire de la chanteuse qui concourait, a dû reproduire l’intégralité des paroles d’Afortunada, puis de La Maisonnette à New York, et ce secret de notre vie, préservé pendant de si longues années, a donné lieu à une minute d’épiphanie. Je ne savais comment réagir, heureuse de cette révélation et en même temps angoissée par la façon dont elle avait lieu, mais pour être franche je n’ai même pas eu le temps de faire la part de la joie et de l’embarras. Car j’étais encore en train de confirmer devant ce public-là qu’en effet c’était vrai, que j’avais écrit moi-même la plupart de ces paroles, quand déjà la musique de Où irons-nous habiter s’abattait sur la salle, comme si elle était une illustration de tout ce qui n’avait pas été dit. Ou, plutôt, je ne m’étais pas encore remise de cette espèce d’attaque contre mon écheveau gardé secret depuis deux décennies, que déjà la voix enregistrée de Madalena Micaia allait frapper les murs de la grande salle, les incurvant par son intensité, surtout quand elle entonnait les derniers mots de l’interrogation Où irons-nous habiter/ Dans la passion ou dans la mer, et que le rythme atteignait le balancement par-fumé d’un blues. Un grand mal à la tête. Ou, pour m’expri-mer différemment, un des moments intimes de ma vie venait d’être exposé en public, sans que soient précisées la raison d’être ni la conséquence, et deux secondes plus tard je me diri-geais déjà vers ma place dans la salle, entendant une autre mélodie exploser dans mon dos. Je me sentais agressée. Pour-tant, je n’avais aucune raison de me plaindre.
Des quelques secondes dont était faite cette demi-heure consacrée à Gisela Batista, trois lui avaient servi à s’acquitter d’une dette qui me concernait exclusivement. Je ne pouvais donc que remercier Gisela d’avoir mentionné ces faits passés, car les avoir évoqués ne lui était d’aucune utilité. C’était de la générosité pure de sa part. Gisela n’avait pas besoin de parler de mon histoire pour que les lampes s’allument, comme elles le faisaient en cet instant, ajoutant des incandescences qui se transformaient en des chiffres qui se multipliaient par cen-taines. N’importe quel autre épisode aurait abouti au même résultat. Il faut rendre à César ce qui lui appartient. La sensation d’avoir été attaquée dans un endroit inaccessible de mon âme était réelle et atteignait douloureusement et de façon diffuse tout mon corps, mais ce n’était pas justifié. Je venais finalement d’être dédommagée d’une dette ancienne. La preuve c’est que les sœurs Alcides, à côté de moi, me regardaient et même elles se sentaient réconfortées. Je les entendais rire et chuchoter de satisfaction. “Ça s’est bien passé, non??” demandait Maria Luisa d’une voix étouffée. Une seconde plus tôt, j’aurais répondu – “Ça a été horrible.” Maintenant que j’avais réfléchi et laissé s’écouler cette seconde interminable, je ne pouvais que dire?: “Ça s’est passé admirablement, c’est sûr.”

Cela étant, que pouvais-je désirer de plus??

Mais peut-être cela n’avait pas été le moment le plus surpre-nant de la soirée. Car, lorsque la voix enregistrée de Madalena Micaia, notre voix la plus grave, la voix vraiment puissante, a terminé la dernière phrase du refrain, accompagnée par le chantonnement de Gisela Batista et par le chœur du public, aussi bien moi que les sœurs Alcides avons compris que nous étions entrées sur le territoire de l’empire instantané dont nous ne pourrions plus jamais nous échapper. Ça s’est passé de la façon suivante?: Gisela Batista, appelée ici Mimi, enjointe par le présentateur d’expliquer l’absence de l’interprète de ce magnifique solo, a commencé par dire que Madalena Micaia, la voix du groupe, notre voix, ne se trouvait pas présente tout simplement parce qu’elle était retournée sur son continent d’ori-gine. Gisela a même fini par dire?: “L’appel du pays est très puissant. Vous le savez, n’est-ce pas??”
Et elle a dit encore autre chose.
Elle a dit que la propriétaire de cette belle voix jazzistique vivait maintenant dans les alentours d’une petite ville africaine, dans un endroit dépourvu d’eau, de lumière, sans téléphone, sans électricité, sans antibiotiques, sans alimentation digne de ce nom, sans rien de cette vie-ci, avec des maladies anciennes et modernes pullulant partout, et que c’était pour cette simple raison qu’elle ne se trouvait pas sur cette scène. Elle vivait dans un pays distant, loin de tout. Alors, comment l’appeler?? Comment lui dire viens, saute dans un avion, nous t’attendons?? Viens, tu ne le regretteras pas?? Une salle de mille places souhaite t’applaudir?? Comment faire?? Oui, comment lui annoncer cette soirée où elle était attendue?? Puisque le téléphone ne fonctionnait pas d’ici à là-bas?? A expliqué Gisela Batista, illustrant l’impossibilité pour la voix d’être ici en cet instant, dans ce lieu où elle aurait dû se trouver. Le temps filait. Et le jeune présentateur, fort attristé, a demandé instamment que l’absente, entourée par la peste et le sida, là-bas dans une lointaine petite ville obscure, faite de tôles, de carton et d’écorces d’arbre, soit applaudie.
Sa tristesse augmentait?: “Des applaudissements, donc, pour Madalena Micaia, qui vit dans une masure en Afrique au milieu de la peste et du sida. Des applaudissements pour elle. Peut-être même qu’elle nous entend et nous voit, si par hasard une coïncidence heureuse fait qu’elle soit à proximité d’un téléviseur, car nous sommes en train d’émettre pour le monde entier.”
“Pour le monde entier”, a dit Gisela Batista.
Et la maestrina a fait signe aux caméras, elle s’adressait à Madalena Micaia puisque le monde était un espace illimité incluant la terre ronde où en un endroit quelconque de sa surface se trouvait la jeune fille à la voix magnifique qui vivait obscurément. La vie des gens était ainsi. Madalena Micaia était sûrement là-bas. Mais comme je savais que Madalena Micaia ne se trouvait pas sur la surface terrestre, qu’elle ne s’y trouverait plus jamais – nous le savions toutes les quatre –, je me demandais pourquoi Gisela Batista s’était engagée sur cette voie-là, vingt et un ans plus tard. Où voulait-elle en arriver?? Cette question nous clouait sur nos sièges.

Assises comme moi dans la salle, les sopranos ne bou-geaient pas non plus, elles étaient paralysées. Mais inutile d’être sidé-rées. Tout se passait devant nous comme si nous n’étions pas présentes. La barque avec ses lampes, vers qui était émise l’impul-sion synchrone de l’applaudimètre, s’était muée en un brasier incendié de rouge. Le courant de solidarité avec l’Afrique, déclenché par l’évocation de la figure absente de Madalena Micaia, exigeait ça. En arrivant là, tous savaient déjà que Gisela Batista, la plus connue d’entre les concurrentes, la mieux équipée, celle qui avait à son actif un disque sentimental sorti en 1988, celle qui était capable de métamorphoser l’heure de la nostalgie en un tourbillon d’allégresse et de triomphe, celle qui savait se débrouiller sur le territoire de l’empire instan-tané comme s’il était depuis toujours sa chambre à cou-cher, avait dépassé la somme cumulée des chanteuses précé-dentes et je m’inclinais totalement devant son talent. Le pre-mier choc passé, mon admiration pour notre ancienne maestrina était aussi profonde que celle du présentateur et du public. Et Maria Luisa, muette et paralysée, devait éprouver le même sentiment. Ce qui n’était pas exactement le cas de Nani Alcides.
Assise à côté de moi, Nani ne s’était pas départie de son irrévérence. Incroyable comme la plus jeune des sœurs Alcides n’avait absolument pas changé. Elle était restée silen--c-ieuse jusqu’alors, mais maintenant, comme autrefois, elle avait l’inten-tion d’intervenir, elle voulait susciter une réaction, pro-voquer un mouvement, un cri, une interruption quel-conque. L’envie qu’éprouvent certaines personnes d’entraîner la suspension de ce qui ne peut pas être arrêté. Je savais ce qu’il en était. Elle était en train de calculer et aboutissait à la conclusion que l’enfant de Madalena Micaia devait avoir main-tenant vingt ans et pendant que Gisela parlait, elle le voyait sortir par la porte de la masure en tôles avec une mitraillette à la ceinture, deux ailes sombres dans le dos, elle le voyait voler par-dessus les continents et raser plusieurs villes depuis le ciel nuageux. C’est pourquoi, Nani, si proche de la travée, parlait plus haut qu’il n’aurait fallu. Exaltée, elle demandait?: “Et si nous grimpions sur la scène et si nous disions la vérité?? Si nous racontions comment tout s’est passé?? Si nous en finissions une bonne fois pour toutes avec cette hypocrisie??” Nani m’a serré la main droite jusqu’à la meurtrir. La soprano s’est même levée, elle a créé un certain brouhaha autour de nous, plusieurs têtes se sont retournées pour nous regarder, les caméras nous ont tourné le dos, l’opérateur a signalé qu’il avait détecté un problème dans l’assistance et un garçon a commencé à des-cendre dans notre direction, mais ça n’exigeait aucune mesure particulière. Je connaissais le tempérament de Nani Alcides depuis plus de vingt ans, je connaissais donc ses impulsions et ses reculades, je savais qu’elle ne risquait pas d’aller au-delà des limites permises. Nani était comme ça. Elle le confirmait une fois de plus. Tout comme Nani s’était levée et avait gesti-culé, menaçant de perturber la sérénité du moment, de même Nani s’était rassise et avait repris sa place.

C’était normal.

Lídia Jorge est née à Boliqueim dans l’Algarve en 1946. Diplômée en philologie romane de l’université de Lisbonne, elle se consacre très tôt à l’enseignement. En 1970, elle part pour l’Afrique (Angola et Mozambique), où elle vit la guerre coloniale, ce qui donnera lieu, plus tard, au portrait de femme d’officier de l’armée portugaise du Rivages des murmures (Métailié, 1989). A son retour à Lisbonne, elle se consacre à l’écriture. Ses œuvres sont publiées en Allemagne, Espagne, Italie, Grèce, Brésil, Israël, Grande Bretagne, Pays Bas, Serbie, Suède, Etats-Unis. La Couverture du soldat, 2000 a eu le Prix Jean Monnet 2000 (Cognac) Le Vent qui siffle dans les grues, 2004 a eu le Grand Prix du Roman de l’Association Portugaise des Ecrivains 2003, Premier Prix « Correntes d’escritas » 2004 (Povoa da Varzim, Portugal), Prix des lecteurs du Salon de la Littérature Européenne de Cognac 2005, Prix Lucioles des lecteurs 2005 (Librairie Lucioles, Vienne), Prix Albatros de la Fondation Günter Grass 2006 (Allemagne).  Nous combattrons l’ombre, a reçu le Prix Charles Brisset 2008, La Nuit des femmes qui chantent, 2012, Les Mémorables , 2015