Publication : 02/09/2021
Pages : 288
Grand Format
ISBN : 979-10-226-1149-7
Couverture HD
Numerique
EAN : 9791022611527
Couverture HD

La Bonne Chance

Rosa MONTERO

ACHETER GRAND FORMAT
20 €
ACHETER NUMÉRIQUE
9.99 €
Titre original : La buena suerte
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Myriam Chirousse

Qu’est-ce qui pousse un homme à descendre d’un train à l’improviste et à se cacher dans un village perdu ? Il veut recommencer sa vie ou en finir ? Il fuit quelqu’un, ou quelque chose, peut-être lui-même ? Le destin l’a conduit jusqu’à Pozonegro, un ancien centre minier à l’agonie. Devant chez lui passent des trains qui peuvent être son salut ou sa perte, tandis que ceux qui le cherchent sont à l’affût.

Mais dans ce lieu maudit, où tout le monde a un secret, certains plus obscurs et dangereux que d’autres, cet homme rencontre des gens comme la lumineuse et généreuse Raluca, peut-être un peu cinglée aussi, qui croit que la joie est une habitude.

Une intrigue ensorcelante, d’une précision d’horlogerie, dévoile peu à peu le mystère de cet homme et, ce faisant, explore nos pulsions : la peur, la culpabilité, la haine et la passion.

Rosa Montero nous parle du Bien et du Mal, elle écrit un roman vivifiant et lumineux qui met l’amour, l’espoir et la rédemption au premier plan. La plume de Rosa Montero est un heureux antidote contre les temps qui courent.

  • "Que vous dire de Rosa Montero sinon que c'et pour moi une écrivaine fétiche. Très éclectique dans ses écrits, puissante dans la psychologie des personnages, et qui nous mène là où on ne l'attend pas. Bref elle peut écrire des romans intimistes, des romans avec une intrigue comme des romans de sciences fictions. Toujours très littéraire avec une écriture qui vous emporte. D'ailleurs sa traductrice Myriam Chirousse est excellente. Foncez la découvrir, un véritable bonheur !!!"
    Astrid Hie
  • "Rosa a un talent fou, à la fois dans la manière de raconter l'histoire et dans l'histoire elle-même. C'est vrai, la psychologie des personnages est particulièrement bien dépeinte, l'écriture est tonique, une vraie découverte."
    Nathalie Iris
  • "J'ai lu, avec un immense bonheur, le livre de Rosa Montero. Quelle auteure ! Cette idée de la vie, de l'Espagne, de l'amour qui réapparaît, une beauté absolue."
    Benjamin Cornet
  • Un pur bijou !
    Lydie Zannini
  • Un rythme et un souffle ahurissant.
    Roxane
  • L’Art de la Joie, façon Rosa Montero !… C’est peu de dire qu’on l’attendait avec ferveur, la traduction de ce nouveau roman de l’une des plus talentueuses auteures de l’Espagne contemporaine, et nous voici comblés, illuminés par cette lecture. On y retrouve l’extrême finesse de l’analyse psychologique, la profonde sensibilité qui imprégnait « L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir » (traduit chez Métailié en 2015), mais aussi le prodigieux talent de l’écrivaine pour construire des intrigues à tiroirs, confrontant des personnages aux personnalités complexes et aux parcours de vie tortueux, interagissant les uns avec les autres pour changer des destins dont le cours semblait irrémédiable, selon un schéma narratif déjà efficacement rodé dans le magnifique « Instructions pour sauver le monde » (Métailié, 2010). Au début du livre, le passager d’un train observe, avec fascination, lors d’un arrêt dans la gare d’un bled perdu, la façade miteuse d’un appartement à vendre. Quand le train s’arrête dans la gare suivante, il descend et s’empresse vers un guichet pour prendre un billet de bus, monte dans le car qui le ramène vers la localité concernée, fait des pieds et des mains, sous les regards héberlués du propriétaire – néanmoins ravi de l’aubaine… - et du notaire, pour acheter immédiatement ce misérable appartement… Un acte apparemment insensé, qui installe d’emblée le lecteur dans un épais mystère : qui est cet homme ? Que cherche-t-il, là, à Pozonegro (« Puits noir », littéralement, et comme le nommera plus loin un des personnages, non sans rapport avec ce patronyme, le Trou du cul du Monde !), dans un lieu où il apparaît, en raison de sa mise soignée et de ses manières très policées, comme l’étranger absolu ? Un endroit où se cacher ? Peu à peu, tandis qu’il s’installe, avec le plus de discrétion possible, dans le village, et commence à croiser commerçants et voisins, on en apprend un peu plus sur ce personnage, architecte visionnaire, renommé dans le monde entier, au sommet de la gloire et de la prospérité financière, mais hanté, apparemment, par d’insondables secrets, poursuivi par de terribles et obscures menaces… Autour de lui, l’incompréhension de son ancienne collaboratrice et amante occasionnelle, la cupidité et la méchanceté de l’ex-propriétaire, la curiosité des autochtones inquiets de cette présence incongrue, le ballet de quelques individus louches ajoutent leur lot d’énigmes. Mais la rencontre avec Raluca, une voisine roumaine au passé tourmenté, va peu à peu modifier le visage du quotidien… Vrai thriller, bâti autour d’une intrigue aux multiples rebondissements, « La Bonne chance » est aussi une formidable histoire d’amour, évitant tous les obstacles de la mièvrerie, et un poignant récit de rédemption, presque un roman d’initiation, voire une allégorie de l’éternel combat du Bien contre le Mal, un de ces livres en tout cas dont on ressort illuminé, et pour longtemps ! Rosa Montero, qui l’a rédigé dans une période d’épreuves personnelles, a déclaré à quel point son écriture et, en particulier, l’apparition, comme suscitée par une étonnante force extérieure à l’auteure, de la personne de Raluca dans le texte, avec ses étonnants pouvoirs, l’avaient sauvée elle-même d’une forme de désespoir. Alors, en faut-il plus pour vous convaincre, dès parution, d’ouvrir ce livre au plus tôt ? Allez, descendez du train, prenez pied sur ce quai inconnu, et suivez, pour la plus belle des promenades littéraires, les pas de Pablo et de Raluca…
    Vincent Gloeckler
  • « Malicieux et émouvant, La Bonne Chance prouve que bonne littérature et bons sentiments peuvent faire bon ménage. »
    Damien Aubel
    Transfuge
  • « Un roman choral  lumineux et bienveillant. » Voir la chronique ICI
    Webzine Baz'art
  • « On retrouve dans ce récit fort bien troussé le goût conjugué de l’audace et de l’acuité psychologique qui ont toujours été la marque de fabrique de la madrilène. »
    Suzanne Canessa
    Zibeline
  • « Loin d’être sombre ou cynique, La Bonne Chance est tout le contraire. Un conte de fées contemporain exempt de toute naïveté, qui affirme sa "foi en notre droit à être heureux ". Malgré tout. »
    Anne Pitteloud
    Le Courrier
  • "La force du roman de l’auteure espagnole Rosa Montero, c'est de mettre de la lumière dans un lieu déprimant, de faire éclore l’amour dans le cœur des désespérés, de permettre la rédemption là où sévissait la haine."
    Les Affiches de la Haute-Saône
  • Découvrez le portrait de Rosa Montero ici
    Elena Paz
    Que tal Paris?
  • "On nage entre inquiétude et roman social. Au fur et à mesure que monte un suspens intenable jusqu’à ce que la lumière finisse par jaillir, on est littéralement happé par la puissance de l’écriture comme par les réflexions sur l’âme humaine induites. Grand roman sur la puissance de la vie…"
    Renaud Monfourny
    Blog Le photoblog de Renaud Monfourny
  • "Comme toujours avec l'Espagnole Rosa Montero, c'est prodigieux d'invention."
    Antoine de Caunes
    Focus Vif
  • "Best-seller en Espagne, La Bonne Chance est un petit enchantement de lecture autant qu’une invitation à lire (ou à relire), un par un, tous les romans de la grande Rosa."
    Didier Jacob
    L'Obs
  • "La finesse psychologique, le sens du détail et le talent de conteuse de Rosa Montero font merveille."
    François Montpezat
    Dernières nouvelles d'Alsace
  • "L’auteure espagnole signe un roman hypnotique aux personnages tendres célébrant la vie."
    Héloïse Rocca
    Version Femina
  • "Rosa Montero tricote une histoire d'amour non dénuée de malice. C'est joyeux et ça fait un bien fou."
    Isabelle Bourgeois
    Avantages
  • "Un récit lumineux et réjouissant." Ecouter le podcast de l'émission ici
    Antoine de Caunes
    France Inter - Popopop
  • "Grâce à la verve de la célèbre romancière espagnole, le suspense tient jusqu’au bout..."
    Muriel Fauriat
    Le Pèlerin
  • "Récit d’un profond chagrin, La Bonne Chance se mue peu à peu en un magnifique roman d’amour […] un thriller existentiel, à la fois douloureux, délicieux et lumineux."
    Macha Séry
    Le Monde des Livres
  • "Roman captivant aux allures de polar, La Bonne Chance parle de solitude, d’amour et de rédemption sans fausse note. Une vraie martingale."
    Delphine Peras
    L'Express
  • "Voici une excellente lecture pour la rentrée qui met en exergue les clairs-obscurs de l’âme humaine." Lire l'article ici
    Elena Paz
    Que tal Paris?
  • "Rosa Mon­tero signe un roman magni­fique, d’une beauté sau­vage, dont la lec­ture ne laisse pas indifférent" Lire la chronique ici
    Site Le Littéraire
  • "Ce roman intriguant empruntant au fait divers est à la fois un thriller et une histoire d’amour. Dès la première page, on ne peut plus le lâcher.
    Sandrine Poissonnier
    Paris Normandie
  • "La bonne chance, avec sa volonté de croire en l'humain, est de ces lectures attachantes que l'on n'a pas envie de lâcher avant le dénouement." Lire la chronique ici
    Blog Sens critique
  • "Avec La Bonne chance, Rosa Montero renoue avec ce qui m'avait touché dans Instructions pour sauver le monde, à savoir expliquer toute la complexité humaine en la rendant transparente, touchante et sans cesse en évolution." Lire la chronique ici
    Blog Fragments de lecture
  • "Rosa Montero est une conteuse hors pair."
    Jean-Francçois Delapré
    Page des libraires - Librairie Saint-Christophe
  • "Les lecteurs affectueux de Rosa Montero (oui, Rosa Montero est une autrice qu’on aime d’affection) seront ravis, enchantés par ce nouveau roman, une ode joyeuse à la vie et à sa force."
    Christilla Pellé-Douël
    Psychologies Magazine

Cet homme n’a pas levé la tête de son ordinateur portable depuis que nous sommes partis de Madrid. Et pourtant c’est un ave[1] d’une lenteur exaspérante qui s’arrête à toutes les gares possibles sur sa route vers Málaga. On pourrait croire que cet homme est plongé dans son travail, hypnotisé presque par lui ; mais n’importe quel observateur méticuleux, ou du moins persévérant, remarquera que ses yeux cessent de temps en temps d’errer sur l’écran et prennent une opacité vitreuse ; son corps devient rigide, comme suspendu au milieu d’un mouvement ou d’un battement de cœur ; ses mains se contractent et ses doigts s’arquent, des griffes crispées. Dans ces moments-là il est évident qu’il se trouve très loin de ce wagon, de ce train, de cet après-midi torride qui écrase sa banalité poussiéreuse contre la vitre. À la main droite de cet homme il y a deux ongles meurtris et noirs, sur le point de tomber. Ils ont dû faire mal. Il arbore aussi un îlot de poils intacts sur sa mâchoire carrée et, par ailleurs, parfaitement nette, ce qui prouve qu’il ne se regarde pas dans le miroir lorsqu’il se rase. Ou même, qu’il ne se regarde jamais dans le miroir. Et pourtant, il n’est pas laid. Cinquante ans peut-être, une chevelure abondante et grisonnante, trop longue sur la nuque. Un visage aux traits imposants, des lèvres charnues, un nez proéminent mais harmonieux. Un nez de général romain. Si nous regardons bien, cet homme devrait être impressionnant, séduisant, l’incarnation même du mâle puissant et conscient de son pouvoir. Mais il y a quelque chose en lui de déplacé, quelque chose de raté et de faux. Une absence de squelette, pour ainsi dire. En fait, une absence complète de destin, ce qui revient à être dépourvu d’ossature. On dirait que cet homme n’est pas parvenu à un accord avec la vie, un accord avec lui-même, ce qui, nous le savons tous à ce stade, est la seule réussite à laquelle nous puissions aspirer : celle d’arriver, comme un train, comme ce train même, dans une gare acceptable.

Il y a quinze minutes à peine que nous avons fait halte à Puertollano, mais la machine réduit encore une fois l’allure. Nous allons à nouveau nous arrêter, maintenant en gare de Pozonegro, une petite localité au passé minier et au présent calamiteux, à en juger par la laideur suprême des lieux. Des maisons miteuses aux toitures en fibrociment, guère plus que des bidonvilles verticaux, alternant avec des rues du développement urbain franquiste le plus misérable, aux inévitables blocs d’appartements de quatre ou cinq étages au crépi écaillé ou aux briques souillées de salpêtre. L’ave tremble un peu, il se balance d’avant en arrière, comme s’il éternuait, et il s’arrête enfin. Surprise : cet homme a levé la tête pour la première fois depuis le début du voyage et il regarde maintenant par la fenêtre. Regardons avec lui : un aride bouquet de voies vides et parallèles à la nôtre s’étend jusqu’à un immeuble collé à la ligne de chemin de fer. Nous nous trouvons à une certaine hauteur, sur une sorte de viaduc qui doit arriver au ras du deuxième ou troisième étage du bâtiment. Pratiquement au bord des voies apparaît un balcon délabré : sa structure est métallique, sa porte ne s’emboîte pas, une vieille bonbonne de butane pourrit oubliée contre le mur en briques bon marché. Attaché aux barreaux rouillés, un panneau en carton, peut-être le couvercle d’une boîte à chaussures, écrit à la main : “À vendre”, et un téléphone. La représentation parfaite de l’échec.

Cet homme a regardé pendant un long moment ce paysage navrant. Figé, impassible, sans battre des paupières, dirait-on. Finalement, le train reprend sa marche et il plonge à nouveau la tête dans l’ordinateur. Exactement vingt-huit minutes plus tard, nous entrons dans la gare centrale de Cordoue. Cet homme se lève, révélant qu’il est beaucoup plus grand qu’il en avait l’air ; sa veste, chère et bien coupée, peut-être en lin, ressemble à un accordéon et tombe inélégamment de ses épaules osseuses ; toutefois, cet homme n’arrange pas ses vêtements, comme tant de personnes le font de manière automatique en se levant. Il descend sa mallette du porte-bagage, la pose sur le siège et range à l’intérieur son ordinateur portable. Il se redresse, écarte d’une main les cheveux de son front et descend du wagon.

Une fois dehors, il semble avoir tout à coup perdu l’élan qui l’animait. Il reste paralysé en bas du marchepied, à regarder avec indécision autour de lui pendant que les autres passagers qui sortent après lui grognent, protestent et finissent par contourner l’obstacle d’un côté ou de l’autre, comme la rivière qui s’ouvre autour d’un rocher. Mais les voyageurs qui aspirent à monter ne sont plus aussi respectueux.

– Voyons, monsieur ! Vous voulez bien vous enlever du milieu ? Mais quel empoté !

Cet homme tressaille comme s’il sortait d’une transe, serre la poignée de sa mallette jusqu’à ce que ses articulations deviennent blanches et se met à marcher d’un pas décidé, ou du moins sans s’arrêter, une foulée après l’autre, jusqu’à atteindre le hall de la gare et le guichet de vente de billets.

– Je viens d’arriver par l’ave de Madrid. Quel a été le dernier arrêt ?

– Qu’est-ce que vous dites ? – L’employée le regarde avec des yeux très ronds.

– Je viens d’arriver par l’ave de Madrid. Quel a été le dernier arrêt ? répète-t-il, imperturbable. Puis il développe : Je veux dire, comment s’appelle le dernier arrêt. Je n’ai pas fait attention. S’il vous plaît.

– Puertollano, je crois, ou… Non, c’était celui de 16 h 26. L’arrêt de Pozonegro.

L’homme hoche la tête affirmativement.

– Très bien. Alors je veux un billet pour Pozonegro. S’il vous plaît.

L’employée recommence à le dévisager comme un hibou, ses yeux plus gros que ses lunettes.

– Euuuh… Il n’y a plus de train qui s’y arrête aujour­d’hui. Il n’y en a que quatre par jour. Le premier serait demain à 8 h 45.

– Non. Il faut que ce soit maintenant, dit-il avec calme, comme si tout dépendait de sa volonté.

– Allez-y en autocar. Il y en a pas mal. Regardez, la gare routière est juste là, à deux cents mètres. Sortez par cette porte.

Sans remercier ni saluer, cet homme marche jusqu’à la gare routière, achète un billet, attend une heure et trois minutes assis sur un banc dur au milieu de l’agitation, monte dans son véhicule et observe le paysage par la fenêtre pendant cinquante-sept autres minutes. Durant tout ce temps il n’a rien fait, à peine cligner des yeux avec plus de lenteur qu’un humain normal, un clignement flegmatique plutôt digne d’un lézard, tandis que le monde défile comme un diorama de l’autre côté de la vitre, champs calcinés par la chaleur bien que l’été n’ait pas encore officiellement commencé, petits arbres torturés par la sécheresse, usines poussiéreuses, fermes avicoles abandonnées, graffitis criards sur les murs éboulés. Le soleil se couche et il est très rouge. Il est neuf heures et quart, un 13 juin au soir.

L’autocar arrive enfin à Pozonegro, qui confirme ses prétentions de patelin le plus laid du pays. Un supermarché de la chaîne Goliat à l’entrée du village et la station-service qui se trouve à côté, repeinte et aux panneaux publicitaires fluorescents, sont les deux points les plus éclairés, propres et joyeux de la localité ; seuls ces deux endroits dégagent une fierté raisonnable d’être ce qu’ils sont, une certaine confiance en l’avenir. Le reste de Pozonegro est déprimant, sombre, indéfini, sale, en demande urgente d’une couche de peinture et d’espoir. La plupart des commerces ont mis la clef sous la porte et leurs fermetures ont dû se produire à une autre époque géologique. Deux ou trois bars, que l’on devine même de l’extérieur poisseux et pleins de mouches, et une église en blocs de béton sont les sites touristiques les plus remarquables que cet homme peut voir pendant le trajet, si tant est qu’il soit réellement capable de voir quoi que ce soit avec ses yeux lents et froids de lézard. Quand l’autocar s’arrête à un coin de rue (trois personnes seulement descendent), il essaie de s’orienter. Ce n’est pas compliqué : en entrant dans le village, ils ont franchi un passage à niveau. Il se dirige dans les rues en direction des voies et atteint bientôt l’endroit qu’il cherchait : ce n’est qu’une ruelle étroite et sombre, asphyxiée par le viaduc du chemin de fer, qui, effectivement, se situe à la hauteur du deuxième étage. Cet homme regarde vers le haut, vers le balcon et le panneau du balcon, qui par chance est éclairé par les lampadaires de la gare. Il dit quelque chose entre ses dents, comme s’il venait de constater un problème ; il sort son portable de la poche de sa veste froissée et, après avoir fouillé pendant un bon moment avant de trouver ses lunettes, il compose le numéro avec des doigts hésitants. Une seconde d’attente. Quelqu’un répond à l’autre bout.

– Je veux acheter l’appartement qui est en face de la gare.

– …

– C’est ça. Oui. Très bien. J’accepte votre prix. Je veux l’acheter.

– …

– Maintenant… Je veux dire maintenant… Je suis devant l’entrée.

– …

– Vous ne comprenez pas. C’est maintenant ou rien. Oui, je veux conclure l’opération tout de suite… Je sais que ce ne sont pas des manières, mais c’est ça ou rien… J’ai l’argent, ne vous inquiétez pas… Non, ce n’est pas une blague… Je vous l’ai dit, je suis devant l’immeuble…

– …

– D’accord. Je vous attends.

Cinquante-trois minutes d’attente, à balancer son poids d’un pied sur l’autre. Pour un village aussi petit, on dirait que le propriétaire a trop de retard. Deux types apparaissent enfin ; l’un avec l’air grossier et rude, quarante et quelques années, petit et bedonnant mais sans doute costaud, le cou comme un tronc d’arbre et des paluches épaisses. L’autre a une allure maniérée, bedonnant également, mais celui-ci est clairement un gringalet : des épaules étroites, des jambes en fil de fer et un visage mou en forme de poire. Il doit avoir plus ou moins le même âge que monsieur gros-cou, mais son costume conventionnel et ses airs prétentieux et quelque peu rigides le font paraître plus vieux.

– Je suis le propriétaire. Benito Gutiérrez. Et ce monsieur est monsieur le notaire. Don Leocadio.

Il n’est pas nécessaire que nous indiquions qui est qui : ils correspondent au cliché. Benito marque une courte pause et scrute son possible acheteur. Ses yeux sont petits, très noirs, méfiants. Puis il poursuit :

– Monsieur le notaire, qui habite près d’ici, a eu l’amabilité de bien vouloir m’accompagner. Vu que vous débarquez comme ça avec vos trucs bizarres… – Sa bouche se tord de pure suspicion.

– Je veux seulement conclure l’affaire immédiatement.

– D’accord, montons voir l’appartement…

– Ce n’est pas nécessaire. Je vous répète que tout ce que je veux, c’est conclure l’affaire au plus vite, dit l’homme en tendant une main devant lui et en stoppant net le vendeur abasourdi.

– Et pourquoi une telle hâte ? intervient le notaire avec un timbre de voix trop aigu. Quelqu’un vous poursuit, vous êtes un hors-la-loi, vous voulez blanchir de l’argent ?

Le notaire a dit cela à la blague et pour démontrer au passage qu’il incarne le pouvoir. Il sourit, se sentant magnifique.

– Il n’y a rien d’illégal, ne vous inquiétez pas. Avec quelle banque travaillez-vous ? demande-t-il au propriétaire.

– Iberobank.

– Parfait, j’ai aussi un compte chez eux, dit-il en ouvrant son ordinateur portable. Je peux vous faire un virement de la totalité et vous le recevrez immédiatement.

– Comment ?

– Un instant, un instant, ce ne sont pas des façons de faire, proteste le notaire. Nous devons établir l’acte de vente, vérifier que l’appartement n’est pas hypothéqué, enfin, je dis cela pour vous…

– Il ne l’est pas, don Leocadio, dit le vendeur, les yeux brûlant d’avarice.

– D’accord, Benito, je te crois, mais ce n’est pas ainsi qu’il faut faire.

– Je propose que nous écrivions à la main un préaccord de vente. Nous le signons maintenant et demain nous le régularisons à l’étude, dit cet homme.

– C’est impossible. Ce ne sont pas des manières de faire.

– Alors je ne le veux pas. Je regrette. Je veux faire cette opération aujourd’hui même. Sinon, cela ne m’intéresse pas.

Consternation. Le propriétaire se rapproche de l’oreille du notaire.

– S’il te plaît, Leocadio… don Leocadio. Qui va m’acheter cet appart en face de ces putains de trains ? Sans vouloir être grossier.

C’est l’éloquence de l’argent qui triomphe finalement. Le notaire écrit avec une minutie traînante un texte truffé de réserves : à condition que l’acheteur prouve être l’unique et légitime détenteur de la somme transférée, à condition que l’origine de cette somme soit légale, à condition que… L’aspirant à l’appartement se connecte à sa banque sur Internet, saisit les quarante-deux mille euros que le vendeur a demandés et les lui envoie. Puis les trois hommes marchent ensuite jusqu’au distributeur automatique situé à l’entrée de la petite gare, où Benito vérifie qu’il a, en effet, l’argent sur son compte.

– Bien. Alors en principe, et sauf impondérables, vous êtes désormais le propriétaire du bien, dit don Leocadio en leur rendant leurs cartes d’identité. Je vous attends demain à douze heures à l’étude.

– Tenez. Je n’ai apporté qu’un jeu de clefs, demain je vous en donnerai deux autres, dit Benito en lui remettant le trousseau. Mince alors, même pas monter voir l’appart ! Vous êtes un drôle d’oiseau… ajoute-t-il avec une sincérité qui lui échappe des lèvres.

– Bonne soirée.

Mais au bout de deux pas, gros-cou ne peut pas s’empêcher de se retourner vers l’acheteur.

– C’est pour des raisons fiscales, hein ? Vous deviez l’acheter à la date d’aujourd’hui ? Vous le voulez pour faire quoi ? demande Benito, malgré lui, en haussant la voix à cause de la distance.

– Pour vivre, répond cet homme sans même se retourner.

Et il continue ensuite de rebrousser chemin, seul désormais, jusqu’à regagner la rue silencieuse. Sa rue. Très courte, puisqu’elle s’achève au talus sur lequel se poursuit la voie ferrée. Un seul trottoir habité, composé de quatre immeubles étroits, aussi laids les uns que les autres. Ou peut-être pas, peut-être que le sien l’est un peu plus, à cause de ses prétentions. C’est le plus moderne. Du début des années 60, sans aucun doute. La propriété ne mesure que sept mètres de large. Seulement un appartement par étage. Seulement deux ouvertures sur l’extérieur : le balcon et une fenêtre. L’entrée est pleinement digne de l’édifice : une porte aussi petite que celle de n’importe quelle chambre, à menuiserie métallique, avec une grille et du verre dépoli derrière. Le verre est fissuré et sur le rebord en aluminium il y a une mouche morte les pattes en l’air. Il entre et tâtonne jusqu’à trouver la lumière : au néon, nue, à moitié grillée. Un espace rectangulaire exigu, au sol en carrelage vert vomi. À gauche, l’escalier. À droite, les boîtes à lettres délabrées et une poubelle. Il est surprenant de constater que ça ne sent pas la pourriture.

La porte du deuxième est en contreplaqué, facile à défoncer en quelques coups de pied. Il y a un vieux verrou fac et une serrure normale, mais ni les charnières ni le cadre ne résisteraient. Quand le battant s’ouvre, cet homme voit, à la lumière blafarde du palier, une porte en face de lui et un étroit couloir qui se perd dans l’obscurité sur la gauche. Il appuie sur l’interrupteur qui se trouve près de l’entrée, mais rien ne se passe. Il cherche, dans la pénombre du mur, le tableau du compteur. Il est là, à côté du jambage. Il lève la manette et la maison s’éclaire. Façon de parler. Quelques ampoules à basse consommation et aux watts infimes dispersent les ombres et transforment le crépi hérissé des murs en un paysage lunaire de monts et de cratères. L’homme laisse sa mallette sur le sol et avance. L’ouverture d’en face débouche dans le salon. Autrement dit, dans la pièce du balcon. Exiguë et longue comme un jour sans pain. Le couloir mesure une quinzaine de mètres de long et présente un embranchement sur la droite. Au bout du couloir principal, la salle de bain. Minuscule et affreuse, avec un vasistas qui donne sur une bouche d’aération d’un mètre sur un mètre. Il ouvre le robinet : les canalisations toussent et éructent un peu, mais il y a de l’eau. Pour se laver les mains on doit se mettre à moitié dans la douche, tellement c’est petit. Du carrelage blanc aux joints noirs de crasse, un rideau en plastique qui a été autrefois transparent et qui est maintenant d’un jaune poisseux et épais. En revenant sur ses pas et en prenant l’autre embranchement du couloir, à gauche se trouve la cuisine, ancienne, minuscule et crade. Elle sent la graisse rance et possède un fenestron qui s’ouvre aussi sur ce conduit lugubre. À droite, juste en face, l’autre chambre, celle de la fenêtre qui regarde vers les voies, une pièce encore plus étroite que le salon, seulement éclairée par la lueur des projecteurs de la gare. Sur le mur au crépi poussiéreux, l’ombre spectrale d’un imposant crucifix. L’homme soupire, sort de la poche de sa veste quatre sachets individuels de lingettes désinfectantes et, les ouvrant l’un après l’autre, nettoie consciencieusement les carrelages crasseux. En fait, il nettoie plus ou moins un mètre carré, car les quatre sachets individuels ne permettent pas plus. Après avoir mis les lingettes sales dans leurs emballages et ceux-ci de nouveau dans sa poche, il appuie son dos contre le mur et se laisse glisser jusqu’à s’asseoir sur cette portion de sol. Il sort son iPhone et jette un regard dépourvu d’intérêt aux mille appels et messages qu’il a reçus. Son portable était sur silencieux ; maintenant il l’éteint. Il est fatigué ; entre une chose et une autre, il est près de minuit. Il pourrait bien fermer les yeux un moment et dormir. Tout à coup, il entend une rumeur. Un grondement soudain qui se multiplie à toute allure et qui produit une sensation de vertige semblable à celle qu’on a quand on croit être sur le point de s’évanouir. Une avalanche nous tombe dessus. Les vitres vibrent, le sol trépide, les pointes de peinture du mur égratignent son dos. Tout tremble, tout bouge dans la maison pendant que le train passe en hurlant et sans s’arrêter devant la fenêtre, une explosion d’air et d’énergie, un ouragan métallique. Voummm, la bête s’éloigne en agitant tout, en emportant tout. Puis elle laisse un silence vide, le lourd silence des cimetières. Si un jour vous vous voyez dans l’obligation de sauter d’un train en marche, se rappelle le tout nouveau propriétaire, vous devez d’abord regarder vers l’avant et essayer de choisir un endroit à l’apparence moelleuse ; lancez votre bagage et jetez-vous ensuite dans le vide en tendant votre dos le plus droit possible vers l’arrière et en effectuant de grandes enjambées dans l’air.

Les murs ont retrouvé leur laideur paisible. Quel gaspillage d’espace, quel couloir énorme, quelle distribution horrible, se dit l’homme. Et il sent quelque chose comme une consolation amère.

 

[1] Train à grande vitesse espagnol. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

Rosa Montero est née à Madrid où elle vit. Après des études de journalisme et de psychologie, elle entre au journal El País où elle est aujourd’hui chroniqueuse. Best-seller dans le monde hispanique, elle est l’auteur de nombreux romans, essais et biographies traduits dans de nombreuses langues, parmi lesquels La Fille du cannibale (prix Primavera), Le Roi transparent et L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir.