Publication : 10/01/2008
Nombre de pages : 534
ISBN : 978-2-86424-634-3
Prix : 21 €

Le Roi transparent

Rosa MONTERO

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Titre original : Historia del rey transparente
Langue originale : Espagnol
Traduit par : Myriam Chirousse
Prix
  • Prix de la traduction Pierre-François Caillé - 2008

Lorsque pour échapper au viol et à la mort la jeune Leola revêt l’armure d’un chevalier tué, elle ne sait pas qu’elle va dorénavant devoir vivre comme un homme et apprendre à se battre. Nynève la rousse, la guérisseuse, la sorcière, devient son guide et l’aide à grandir et à faire sa route de femme indépendante dans ce Moyen Âge réel et fantasmé qui permet au talent de conteuse de Rosa Montero de nous montrer, en l’espace d’une vie, un siècle qui marque l’ouverture du Moyen Âge vers la Renaissance.
Leola va apprendre à penser et à écrire, fréquenter la cour d’Aliénor d’Aquitaine, voir la corruption de l’Église et le fanatisme de l’Inquisition, admirer la lutte des Cathares, découvrir les pouvoirs de l’imagination et rêver du roi Arthur tout en évitant soigneusement la malédiction du Roi Transparent.
Le grand talent de Rosa Montero est de savoir tenir le lecteur prisonnier de son histoire tout en l’amenant à s’interroger sur un siècle turbulent et déroutant peut-être à l’image du nôtre.
Émouvant et épique, original et puissant, ce roman a la force irrésistible des histoires que le lecteur a du mal à abandonner.

  • « L’auteur livre un texte passionant, une petite histoire dans la grande, une histoire de feu et de sang, de ténacité, d’envie de vivre, l’histoire d’un monde en mutation qui se sacrifie pour mieux renaître. »
    Christèle Hamelin

  • « Le périple haletant des deux femmes se déroule dans un monde baroque et surprenant où chaque lieu, chaque personnage est nimbé d’une aura surnaturelle. En même temps, ses héros, complexes, secrets, sont indiscutablement humains. »

    Mona Chollet
    LE MONDE DIPLOMATIQUE

  • « Avec un talent de conteuse hors pair, Rosa Montero se livre à une radioscopie minutieuse de cette période charnière entre le Moyen Age et la Renaissance. »

    Alexis Lorca
    ATMOSPHERES

  • « Un roman foisonnant, un rien baroque, plaisant un joli moment de littérature européenne qu’il faut vire aller chiner dans les rayons de littérature étrangère de quelques rares bons libraires, ou chez nous. »

    Nicolas Gouzy
    HISTOIRE DU CATHARISME
  • , Frédéric Ferney, émission du 10 janvier 2008
    Le Bateau livre
    FRANCE 5
  • , Joseph Lecuyer, émission du 15 janvier 2008
    Dans les poches
    RADIO BRO GWENED
  • , émission du 18 janvier 2008
    A portée de mots
    FRANCE MUSIQUE
  • , émission du 18 janvier 2008
    Cultura al dia
    RFI
  • , émission du 30 mars 2008
    Cosmopolitaine
    FRANCE INTER
  • , Chronique de Françoise Bachelet
    LIVREDUMONDE.NET
  • , Chronique du 19 janvier 2008
    CARNETS DE SEL
  • , Chronique du 1er février 2008
    LEMAGAUTO.FR
  • , Chronique du 16 février 2008
    BIBLIOBLOG


Je suis femme et j’écris. Je suis plébéienne et je sais lire. Je suis née serve et je suis libre. J’ai vu dans ma vie des choses merveilleuses. J’ai fait dans ma vie des choses merveilleuses. Pendant un temps, le monde fut un miracle. Puis l’obscurité est revenue. La plume tremble entre mes doigts chaque fois que le bélier cogne contre la porte. Un solide portail de métal et de bois qui ne tardera pas à voler en éclats. Des hommes de fer lourds et sales s’entassent à l’entrée. Ils viennent nous chercher. Les Bonnes Femmes prient. Moi, j’écris. C’est ma plus grande victoire, ma conquête, le don dont je me sens le plus fière. Et même si les mots sont dévorés peu à peu par le grand silence, ils constituent aujourd’hui ma seule arme. L’encre tremble dans l’encrier au gré des coups, elle aussi apeurée. Sa surface se ride comme celle d’un petit lac téné­breux. Mais voilà qu’elle se calme étrangement. Je lève la tête dans l’attente d’un assaut qui ne vient pas. Le bélier s’est arrêté. Les Parfaites aussi ont cessé le bourdonnement de leurs prières. Serait-ce que les croisés ont pu entrer dans le château ? Je me croyais préparée à cet instant mais je ne le suis pas : mon sang recule tout au fond de mes veines. Je pâlis, tout entière transie par le froid de la peur. Mais non, ils ne sont pas entrés : nous aurions entendu le fracas de la porte qui se brise, l’effondre­ment des sacs de terre dont nous l’avons renforcée, les pas rapides des prédateurs montant l’escalier. Les Bonnes Femmes écoutent. Moi aussi. Les hommes de fer cliquettent sous les meurtrières de notre forteresse. Ils se retirent. Oui, ils sont en train de se retirer. Le soleil est sur le point de dispa­raître et ils préfèrent sans doute savourer leur victoire à la lumière du jour. Ils n’ont pas besoin de se hâter : nous ne pouvons pas nous enfuir et il n’existe plus personne qui puisse nous aider. Dieu nous a accordé une nuit de plus. Une longue nuit. J’ai toutes les bougies de la réserve à ma disposition, puisque nous n’allons plus en avoir besoin. J’en allume une, j’en allume trois, j’en allume cinq. La pièce s’illumine d’une belle clarté de palais. Et dire que nous avons passé tout l’hiver dans le noir pour ne pas les gaspiller ! Les Bonnes Femmes recommencent à marmotter leur Notre-Père. Je trempe ma plume dans l’encre paisible. Ma main tremble tant que j’y déchaîne des vagues.



Je me revois en train de labourer le champ avec mon père et mon frère, il y a si longtemps qu’on dirait une autre vie. Le printemps nous talonne, l’été se rue sur nous et nous sommes très en retard pour les semailles : cette année, non seulement nous avons dû labourer en premier les champs du seigneur, comme d’habitude, mais il a fallu aussi réparer les fossés de son château, faire provision de vivres et d’eau dans les tours, étriller ses puissants chevaux de bataille et débroussailler les prés autour de la forteresse afin d’éviter que les archers ennemis puissent s’y embusquer. Nous sommes de nouveau en guerre et le seigneur d’Aubenac, notre maître, vassal du comte du Gévaudan, qui est à son tour un vassal du roi d’Aragon, lutte contre les troupes du roi de France. Mon frère et moi, nous nous pressons contre le harnais et nous tirons la charrue de toutes nos forces, pendant que père enfonce dans le sol rocailleux notre précieux soc, cette lame de métal qui nous a coûté onze livres, plus que ce que nous gagnons en cinq ans, et qui constitue notre plus grand trésor. Les lanières de chanvre tressé s’enfoncent dans nos chairs malgré les plastrons de feutre que nous avons mis pour nous protéger. Le soleil est déjà très haut sur nos têtes, presque au zénith de la sixième heure. Pour tirer la charrue, je dois rentrer ma tête entre mes épaules et je regarde le sol : des mottes de terre jaune desséchées et une chaleur de marmite. Le sang bat dans mes tempes et j’ai la tête qui tourne. Je tire et je tire, mais nous n’avançons pas. Nos halètements sont étouffés par les hurlements et les cris d’agonie des combattants : dans le champ d’à côté, tout près de nous, c’est la guerre. Depuis trois jours, quatre cents chevaliers se battent les uns contre les autres dans une lutte sans merci. Ils arrivent le matin au lever du jour, avides de s’entretuer, et se blessent et se taillent en pièces toute la journée avec leurs terribles épées pendant que le soleil traverse la voûte du ciel. Puis, quand la nuit tombe, ils s’en vont en titubant manger et dormir, prêts à revenir le lendemain.
Jour après jour, tandis que nous égratignons la peau ingrate de la terre, ils arrosent de leur sang le champ voisin. Les destriers éventrés tombent avec des cris d’angoisse semblables à ceux des cochons que l’on tue et les chevaliers sous le même drapeau s’empressent de porter secours au guerrier abattu, si vulnérable au sol, pendant que ses aides lui apportent un autre cheval ou parviennent à désarçonner un ennemi. La guerre est un fracas, un tumulte impossible : les hommes de fer rugissent en assénant leurs coups, peut-être pour se donner du courage ; les blessés gémissent, piétinés ; les chevaliers hurlent de rage et de douleur quand l’acier brûlant les ampute d’une main ; les boucliers se heurtent dans un éclat métallique ; les chevaux piaffent ; les armures grincent et s’entrechoquent.
Antoine et moi tirons la charrue, père arrache une pierre du sol en lâchant un juron et eux, ici à côté, se tuent et se mutilent. L’air sent le sang et l’agonie, les viscères béants, les excréments. Quand le jour s’achève, les gestes des guerriers se font beaucoup plus lents, leurs cris plus étouffés, et au-dessus de la masse bigarrée de leurs corps s’élève une brume de sueur. Je vois ondoyer le drapeau bleu du seigneur d’Aubenac et l’oriflamme écarlate à quatre pointes des rois de France : ils sont sales et déchirés. Je vois les blessures monstrueuses et je peux distinguer les visages décomposés, mais je ne ressens pas la moindre compassion. Les hommes de fer sont tous les mêmes : voraces, brutaux. Dans cette souffrance qui flotte dans l’air, il y a beaucoup de douleur à nous.
– Qu’ils se tuent tous, souffle mon frère.
Ça m’est égal, qui gagnera cette bataille. Sous le roi d’Ara­gon ou le roi de France, notre vie sera toujours une misérable cage. Pour le seigneur nous ne sommes que des bêtes domes­tiques, et pas des plus appréciées : ses dogues, ses destriers et même ses palefrois sont bien plus aimés. Nous devons tra­vailler les terres du maître, réparer ses chemins et ses ponts, nettoyer ses chenils, laver son linge, couper et charrier le bois pour ses cheminées, mener paître son troupeau et le faire passer dans les champs seigneuriaux afin qu’il les fertilise de ses excréments. Nous devons payer la dîme et les rançons d’Aubenac et de ses hommes lorsqu’ils sont vaincus dans leurs stupides tournois. Nous devons payer l’adoubement de ses fils et les noces de ses filles, et verser un impôt spécial pour les guerres. Le moulin, le four et le pressoir sont au maître, qui nous fait payer au prix fort chaque fois que nous allons y moudre notre grain, y cuire notre pain ou y presser nos pommes pour faire du cidre. Nous ne pouvons même pas nous marier ou mourir tranquillement : il faut payer le maître pour tout ça. Je ne connais pas un seul vilain qui ne haïsse son seigneur, mais nous sommes des bêtes craintives.
– C’est pas de la peur, c’est du bon sens, dit père chaque fois qu’Antoine et moi nous n’en pouvons plus. Ils sont beaucoup plus forts. Vous avez vu ce qui se passe quand on se révolte.
Oui, nous l’avons vu. Chaque année, il y a une révolte paysanne dans la contrée. Chaque année, une poignée d’hommes croit mériter une vie meilleure et être capables de l’obtenir. Chaque année, des têtes finissent plantées en haut des piques. On se souvient encore de l’histoire de Jean le Bûcheron, un serf du seigneur de Tressard, dans les terres de l’autre côté de la rivière. Jean était jeune et on raconte qu’il était beau : mon amie Mélanie l’a vu passer un jour et dit qu’il avait les yeux bleus, le cou comme un tronc d’arbre et les lèvres juteuses. Jean parlait bien et avait entraîné de nombreux hommes avec lui. Ils s’étaient réfugiés dans les bois et avaient résisté assez longtemps : quelques semaines. Ils avaient réussi plusieurs échauffourées et tué un ou deux chevaliers, et mon père attachait mon frère la nuit pour qu’il ne s’enfuie pas et n’aille pas les rejoindre. Pendant un temps, tout avait semblé possible. Mais les paysans ne sont pas de taille face aux hommes de métal. Les guerriers sont venus et les ont mas­sacrés. Ils ont capturé Jean et, pour s’en moquer, ils lui ont ceint le front d’une couronne de fer rouge, en le proclamant roi des vilains. Peut-être qu’un des chevaliers qui s’éventrent maintenant à côté a assisté à ce supplice, peut-être qu’il a ri aux souffrances du plébéien. Qu’ils se tuent tous dans leurs batailles absurdes.
– Mieux vaut arrêter, dit père, essoufflé, en s’appuyant sur la charrue. Rentrons à la maison.
Je sais pourquoi il dit ça et je sais ce qu’il pense. Dans le champ voisin, le combat languit. Les hommes de fer lèvent leurs épées avec une lenteur épuisée et donnent des coups maladroits. Il ne reste plus beaucoup de chevaliers et ils sont tous blessés : des festons de sang coagulent sur leurs heaumes cabossés. La guerre est sur le point de s’achever, cette petite guerre parmi tant d’autres, et il n’y a rien de plus dangereux que la superbe d’un chevalier victorieux ou la peur d’un chevalier vaincu. Mieux vaut filer hors de leur vue, nous retirer pour le moment de ces terres de mort, comme des bêtes domes­tiques mais prudentes. Nous ramassons soigneusement le soc de la charrue et nous l’enveloppons dans nos plastrons de feutre rigides et trempés de sueur. La brise rafraîchit ma poitrine à travers ma chemise humide et je tressaille. Bien que nous marchions lentement, alourdis par le poids de la charrue, nous sommes vite assez loin. On entend encore le cliquetis de ferraille des combattants mais l’air ne sent plus la putréfaction. En arrivant sur la route de Mende, nous croisons Jacques.
– La bataille continue ? demande-t-il.
– Elle finira bientôt.
Jacques a quinze ans, comme moi, et nous nous marierons l’été prochain, dès que nous aurons réuni les dix sous qu’il faut payer au maître pour la noce. Jacques appartient lui aussi au seigneur d’Aubenac, c’est obligé, et nous nous connaissons depuis que nous sommes enfants. Jusqu’à ce que nous construi­sions notre maison, nous irons vivre avec père et Antoine. Mère est morte en couches il y a longtemps, avec la petite fille qui l’a tuée. Quatre autres frères et sœurs sont morts aussi. Aucun d’eux n’a vécu assez longtemps pour avoir un nom, sauf une, Estelle, qui était si belle que quelqu’un lui a jeté un sort, malgré les cendres dont mère noircissait son visage pour la protéger de la jalousie.
– Tu viens à la rivière ? me demande Jacques.
Je regarde père en lui demandant la permission. Je le vois qui fronce les sourcils, il n’aime pas ça, je dois rentrer à la maison et préparer le repas, et puis il a peur que j’aille par les chemins seule et sans défense juste maintenant, avec cette guerre si proche. Mais il sait aussi que c’est le printemps, que j’ai quinze ans, que Jacques m’aime, que l’après-midi sent bon l’herbe tendre et qu’il y a peu de moments doux dans la vie.
– D’accord. Mais ne traîne pas.
Je les vois se remettre en route vers la maison, portant la charrue comme deux scarabées, et je me sens la tête et les pieds légers. Je fais quelques pas de danse sur le chemin et Jacques me prend dans ses bras et me soulève.
– Arrête, arrête, brute… je proteste avec la colère feinte de la coquetterie.
Mais Jacques me serre contre lui, m’embrasse et me mord le cou.
– Tu as un goût salé…
– J’ai beaucoup transpiré. Allons nous baigner.
Nous courons à travers champs jusqu’à notre bassin dans le Lot et nous entrons dans la rivière tout habillés. Le soleil couchant brasille sur la surface et jette des étincelles d’or dans les éclaboussures. Je barbote dans la rivière et je laisse dans l’eau la poussière et la sueur et le souvenir poisseux du sang des guerriers, toute cette férocité et cette douleur, ces corps lacérés et meurtris. Mon corps à moi est sain et jeune, et il est intact. Au sortir de l’eau, nous grimpons sur le talus et nous nous asseyons tout en haut, sur l’herbe tendre. Ma chemise mouillée rafraîchit les écorchures que le chanvre a laissées sur mes épaules. Les champs s’étendent sous nos yeux, immobiles et sereins, dorés et verdoyants, couronnés par un ruban de couleur violette que la fin du jour peint sur l’horizon. J’arrache une poignée d’herbes et leur suc parfumé me colle aux doigts. A côté de moi, tout près, mon Jacques sent lui aussi le pelage mouillé et cette odeur acre et chaude que je connais si bien. Il n’est pas beau, mais il est fort et il est intelligent et il est bon. Et il a des dents propres et magnifiques, et cette odeur si délicieuse de son corps. Sur une branche proche, une pie à grosse poitrine blanche me regarde et me fait un clin d’œil. Je sais qu’elle est en train de me dire que la vie est belle. Peut-être qu’elle a raison, peut-être que la vie pourrait être toujours aussi belle. Les moines disent que ce monde est une vallée de larmes et que nous sommes nés pour souffrir. Mais je ne veux pas les croire.
– Nous devrions apprendre à guerroyer.
– Quoi ?
– Je dis que nous devrions apprendre à nous battre et à manier l’épée et tout ça.
– Qui ? dit Jacques en se redressant sur un coude et en me regardant avec stupeur.
– Nous. Les paysans. Et l’arc, l’arc est très important. On dit que les Bretons des îles ont un nouvel arc qui est redoutable.
– Et toi, comment sais-tu ça ?
– Je l’ai entendu dire au moulin.
– Tu es folle, Léola. Où allons-nous trouver des armes si nous n’avons même pas de quoi nous payer une charrue ?
Je contemple l’horizon. Une brume épaisse efface peu à peu le ruban violet. C’est le brouillard de la fin du jour, l’haleine humide de la terre avant de s’endormir. Derrière cette brume s’étend le monde. Des champs et des champs que je ne foulerai jamais.
– Qu’y a-t-il au-delà ?
– Que veux-tu qu’il y ait ? Les terres du seigneur de Tressard.
– Et au-delà ?
– D’autres terres et d’autres seigneurs.
– Et au-delà ?
– Au-delà, très loin, il y a Millau.
– Tu n’aimerais pas aller voir ?
– Millau ? Je ne sais pas. Peut-être, oui. Mon père y est allé une fois. Il dit que c’était pas terrible, que notre Mende est bien plus grand et bien mieux. Si tu veux, quand nous serons mariés, nous pourrons y aller… Père a mis trois jours pour y arriver.
– Je ne te parle pas de Millau. Je te parle de tout. Tu n’aimerais pas tout voir ? Toulouse, et Paris, et… tout.
Mon Jacques éclate de rire.
– Tu dis de ces choses, Léola… Tu veux donc être un moine errant ? Ou un guerrier ? Tu ne préfères pas être ma petite vache ?
Il roule jusqu’à moi, froid et mouillé, et me caresse le ventre de ses mains calleuses. Et j’aime ça. Oui, je veux être sa petite vache. Je veux rester ici avec lui, et m’ouvrir à lui, et enrouler mes jambes autour de ses hanches. Je veux avoir des enfants avec lui et vivre la belle vie annoncée par la pie. Mais je sens dans ma poitrine le poids d’une petite peine, une peine étrange, comme si je regrettais des champs que je n’ai jamais vus et des choses que je n’ai jamais faites, des cieux que je ne connais pas, des rivières dans lesquelles je ne me suis pas baignée. Il me semble même que je regrette un Jacques qui n’est pas Jacques. Je l’écarte d’une bourrade.
– Arrête. Pas maintenant. Nous n’avons pas le temps. Et puis regarde ce brouillard qui est en train de monter.
L’horizon est couvert d’une brume épaisse et le soleil descend rapidement vers la frange voilée. Nous ne l’avons jamais fait, Jacques et moi. Nous nous sommes touchés, nous nous sommes embrassés et nous connaissons nos corps, mais nous ne sommes jamais allés jusqu’au bout parce que c’est pécher. Évidemment, comme nous allons nous marier cet été, je crois que je finirai bientôt par lui ouvrir mes cuisses : ça sera pécher, mais bien moins. Mais nous ne le ferons pas aujour­d’hui, pas maintenant. Père et Antoine m’attendent et la nuit approche. La nuit ténébreuse et dangereuse, les heures sombres des âmes. La nuit, le monde appartient aux morts, qui sortent de l’enfer pour nous tourmenter. Personne ayant toute sa tête ne voudrait rester dehors lorsque la nuit vient.
Jacques m’enlace encore et me serre fort, comme on retient une chevrette qui se débat.
– Arrête, je te dis !
– Attends un peu, Léola, on rentre tout de suite… Écoute, oui il y a un endroit que j’aimerais bien connaître… On l’appelle Avalon et c’est une île où ne vivent que des femmes.
– Quelle bêtise ! Tu dis ça pour que je reste encore un peu.
– Non, c’est vrai. J’ai entendu un jongleur en parler à la foire de Mende. On l’appelle aussi l’île aux Pommiers et l’île Fortunée… parce que c’est un endroit merveilleux, gouverné par une reine pleine de sagesse et de beauté, la meilleure reine qui ait jamais existé. Il y a dix mille femmes qui vivent avec elle et qui ne connaissent ni l’homme ni les lois de l’homme…
– Ah, coquin, c’est pour ça que tu veux y aller…
Malgré moi, je suis intéressée. Voilà ce qui me plaît le plus chez lui : il sait raconter les choses et il sait m’intéresser. Je reconnais dans ses paroles les paroles du jongleur, car Jacques a bonne mémoire.
– Les femmes portent des vêtements somptueux et des mantes de soie brodées d’or, et la terre fleurit toute l’année comme au mois de mai. Dans l’île d’Avalon n’existent ni la mort, ni la maladie, ni la vieillesse. Les fruits sont toujours mûrs, les ours doux comme des colombes et on a pas besoin de tuer les animaux pour manger.
Ma pie serait très heureuse dans un tel royaume.
– Et où est-elle, cette île ?
– Très loin, chez les Bretons, dans la froide mer du Nord. Mais, comme je te le disais, à Avalon c’est toujours le printemps.
Ses mains se sont posées sur mes seins et ses doigts rugueux grattent mes tétons. Et j’aime ça. Je fais un effort pour le repousser encore.
– Arrête, Jacques. Pour de vrai, il est très tard.
Je me lève, mais lui reste assis sur le talus. Il contemple quelque chose au loin et fronce les sourcils.
– C’est pas juste du brouillard, Léola. C’est de la fumée. Regarde.
Il a raison : partout l’horizon est noirci de sombres panaches de fumée. Le monde est en train de brûler. Je pense aussitôt aux guerriers et à leur fureur implacable.
– Mon Dieu ! Qu’est-ce qui se passe ?
Jacques prend ma main et nous nous mettons à courir vers ma maison. Nous sentons d’abord l’odeur du brûlé, puis le vent nous apporte des lambeaux de fumée et nous voyons les premiers champs incendiés, les arbres fruitiers qui flambent comme des torches. Un martèlement de sabots nous alerte et nous sautons hors du chemin juste à temps pour éviter d’être piétinés : deux hommes de fer passent au galop près de nous, des torches à la main.
– Ce sont les nôtres. Ils portent les couleurs d’Aubenac.
Nous poursuivons notre chemin, les yeux irrités par la fumée. Jacques me traîne derrière lui : mes jambes sont lourdes comme des pierres et j’ai mal au côté quand je respire. Je n’ai jamais autant couru de toute ma vie, et pourtant j’arrive trop tard. Je vois ma maison : la basse-cour est en flammes. Je pense à mon goret, à ma petite chèvre. Devant la porte, un groupe de soldats et un chevalier. Les soldats sont en train de retenir Antoine qui tente de leur échapper. A côté de lui, père, tenu par deux hommes.
– Le maître ne peut pas nous faire ça ! gémit-il.
– C’est la guerre, répond le chevalier. Une grande bataille se prépare, nous nous replions vers le château du comte du Gévaudan et nous avons besoin de tous les hommes. Tu sais que tu te dois à ton seigneur.
– Et les champs, les vignes, nos animaux ? Nous allons mourir de faim !
– Nous ne pouvons rien laisser à l’ennemi.
Juste à ce moment, les soldats nous aperçoivent. L’un d’eux montre Jacques :
– Un autre, là !
Jacques me lâche et se met à courir. Mais il est fatigué et même les pieds les plus forts et les plus agiles ne peuvent rien contre les sabots d’un cheval. Le guerrier galope derrière lui et le frappe à la tête du pommeau de son épée. Jacques s’effondre. Je cours vers lui et j’arrive un instant avant les soldats.
– Va-t’en, Léola, va-t’en ! Tu ne peux rien faire, cache-toi ! murmure-t-il à demi étourdi en essayant de se relever.
Je prends sa tête, j’embrasse ses joues, je le serre contre ma poitrine comme un petit enfant. Je suis en train de pleurer. A côté de moi, l’homme de fer semble très grand et très sombre sur son énorme cheval de bataille. Je le regarde d’en bas : il a un visage fin et des yeux couleur de raisin. Il a un visage de pierre sans émotions. Il plante ses beaux yeux sans cœur dans les miens et dit d’une voix calme :
– C’est la guerre.
Les soldats arrachent Jacques d’entre mes bras et le soulèvent. Alors, je reviens à moi : d’un coup brusque, je me libère de la main de l’homme qui me tient et je me mets à courir. Je sais que ce n’est pas moi qu’ils sont venus chercher, mais les femmes sont toujours en danger dans les temps difficiles, et beaucoup plus encore les femmes seules. Alors, je cours et je cours sans regarder derrière moi, ma maison dont le toit commence déjà à brûler, mon père, mon frère. Je cours et je cours entre les brindilles enflammées qui dansent dans l’air, les lambeaux de fumée et le crépitement des arbres qui se consument, pendant que les soldats du seigneur d’Aubenac emportent mon Jacques.



Je reste longtemps cachée dans les fourrés, tachée par le suc visqueux des cistes, pendant que le monde rugit et brûle autour de moi. Au loin, l’haleine des flammes peint la nuit d’une lueur infernale. Je suis dans une garrigue sauvage faite de buissons. La forêt m’aurait fourni un meilleur abri, mais je n’ai pas osé entrer dans son obscurité haïssable, dans la menace de ses vieux mystères : les vieilles forêts sont la demeure des anciens dieux, des êtres démoniaques et des malins génies, des bêtes incompréhensibles qui ont habité la Terre avant nous. La lune s’est levée, ronde et presque pleine, si froide sur la chaleur du feu. Sous sa lumière glacée, j’ai vu passer des soldats et des chevaliers qui avaient l’air de fantômes, avec leurs armes qui brillaient d’un éclat d’argent. Mais à présent, cela fait déjà un bon moment que tout est silencieux et que je n’entends plus que mon cœur. Je ne sais pas ce qui m’effraie le plus : la présence des hommes de fer ou cette absence main­tenant, cette solitude si complète et si nue au milieu de la nuit. La lune jette un halo livide sur les choses et les esprits des morts dansent dans les ombres avec une joie barbare.
Le silence est peuplé de bruissements, de craquements de branches, du frémissement fuyant de petites bêtes qui rampent. Tout à coup, les buissons s’agitent sur ma gauche. C’est un bruit violent, un grondement d’orage, l’intuition de quelque chose de grand qui approche. Je retiens mon souffle, certaine de ne pas pouvoir supporter ce que j’imagine : que les branches s’ouvrent et qu’apparaisse le crâne luminescent et épouvantable d’un spectre. Et, en effet, mon Dieu, le feuillage ploie et une tête démoniaque se penche vers moi, noire comme la suie, avec les yeux jaunes du Malin. L’air sort de mes poumons dans un cri. Je crois mourir, ou peut-être que je veux mourir, pour ne pas voir. Mais le temps passe sans que rien ne se produise et finalement je vois. La lumière iridescente de la lune me permet de reconnaître les contours hirsutes, les défenses luisantes, le groin proéminent et inquisiteur. C’est un sanglier. Ou peut-être Satan déguisé en porc ? Non, c’est un vrai sanglier. Je sens le relent de son haleine et je perçois sa crainte. La bête a peur de moi, tout comme j’ai peur d’elle. Pendant quelques instants, nous demeurons immobiles à nous contempler. Ses petits yeux brillants me transpercent d’un regard féroce mais plus compatissant que le regard vert du chevalier. Je pourrais te déchiqueter de mes défenses mais je ne le veux pas, me semble-t-il comprendre, nous sommes tous les deux seuls, petit crapaud humain, nous sommes tous les deux des créatures traquées dans la nuit. Soudain, il n’est plus là. Sa grosse tête a disparu et il ne reste que le bruit des branches qui se redressent. Je porte ma main à ma poitrine en essayant de calmer mon cœur. Mon corps est agité, mais mon esprit, chose étrange, est plus serein qu’avant l’apparition de l’animal. Main­tenant je crois que je sais ce que je vais faire. J’ai pris une décision. La peur peut être un antidote à la peur.



Alors, je me lève. Je marche, légère et furtive, à travers les collines argentées. Je traverse les champs défrichés du maître et j’arrive à notre petite terre. Et j’entre sur le champ de bataille voisin abandonné. L’odeur stagnante de la boucherie envahit mes narines et ma gorge et épaissit ma salive d’un goût de nausée. A la lumière de la lune, les corps rigides des hommes et des montures semblent les rochers biscornus d’un paysage fantastique. Je marche entre les cadavres en essayant de ne pas fouler de mes pieds nus les monceaux de chair, les caillots de sang. En essayant de ne pas penser à ce que je suis en train de faire. Le chaos et l’urgence de la fin du combat ont empêché les vainqueurs de ramasser leur butin : sans doute reviendront-ils demain à la lumière du jour pour dépouiller les vaincus, mais pour le moment les morts conservent encore toutes leurs armures et leurs armes. J’essaie de ne pas regarder leurs visages, mais parfois je les vois et on dirait qu’ils me crient après. De leurs bouches ouvertes et crispées leurs âmes maudites peuvent sortir à tout moment, prêtes à me harceler et à me tourmenter. Je m’arrête et je vomis. L’air aussi semble coagulé, cet air puant et mortifère qui empoisonne mes poumons. Je cherche pendant un bon moment en essayant de respirer le moins possible, et finalement je trouve un corps qui semble de ma taille et dont l’armure se trouve en bon état. Son heaume est fendu par une entaille qui lui ouvre le visage jusqu’à la joue : la blessure est d’une noirceur ténébreuse sous la lumière lunaire, un éclair d’obscurité brutale qui occupe tout le côté gauche de la figure, là où autrefois il y avait un œil. L’autre côté est doux et délicat sous le sang noir : c’est un très jeune guerrier. D’une main tremblante, je détache le ceinturon du chevalier, où pendent encore sa dague et sa hache de guerre, et j’essaie d’ouvrir ses doigts crispés pour libérer l’épée de sa main. Je mets très longtemps. Il me faut encore plus de temps pour lui enlever son surcot déchiré, brodé de petits trèfles bleus sur fond jaune. Je ne savais pas que j’allais avoir tant de mal à le dévêtir : son corps est rigide, recroquevillé sur lui-même, pétrifié dans la position d’un enfant endormi. Je lui ôte ses gantelets, ses éperons, ses bottes de cuir et les chausses de mailles qui protègent ses jambes. Je dois lui tendre les bras dans un craquement sourd pour pouvoir prendre sa longue cotte de mailles. Je défais les lacets de son gambison matelassé et je le lui enlève. Par sa chemise ouverte, j’aperçois son torse blanc et doux, dénué de poils, strié par les bleus sombres des coups. Je ne peux rien faire du casque ni du camail en fer qui protègent son cou et sa tête, car ils ont été fendus par l’entaille et leurs bords se sont enfoncés dans le crâne. Je cherche autour de moi et je trouve un autre cadavre auquel il manque un bras, mais qui possède un heaume intact : c’est un homme barbu aux yeux exorbités. Je lui pèle la tête comme on pèle une orange, tout en essayant de regarder ailleurs. Je ramasse mon butin en retenant mes haut-le-cœur et je sors du champ de bataille d’un pas désordonné, en courant et en trébuchant, en titubant sous le poids de mon fardeau.



Je m’arrête sur la petite pièce de terre rocailleuse que je labourais quelques heures plus tôt avec mon frère et je commence à m’habiller. Les chausses de mailles, les bottes, un peu grandes pour moi mais qui sont quand même une torture pour mes pieds mal habitués à la réclusion ; le gambison matelassé, que je mets sur ma chemise ; le lourd haubert de métal, long jusqu’aux genoux ; le surcot sale aux broderies de trèfles héraldiques. J’attache le ceinturon autour de ma taille et je glisse l’épée dans son fourreau ouvragé. Ce qui est très difficile, car l’épée est grande et le fourreau est étroit. Je sors la dague du ceinturon et je coupe mes cheveux à la hauteur de ma nuque : ma belle et longue chevelure s’enroule au sol comme un animal blessé. Avec une certaine répugnance, j’enfile la coiffe de tissu que j’ai prise au barbu, puis j’introduis ma tête dans le long tube froid du camail. Je cale ensuite le heaume, qui est trop grand, et je mets mes mains dans les gantelets. Ça y est. Me voilà en tout point semblable à un chevalier. Je fais quelques pas, l’épée se prend dans mes jambes et je manque de m’étaler de tout mon long. Je replace le ceinturon en essayant de dégager mes pas et je soupire pour dissoudre l’oppression de ma poitrine : c’est dur de respirer avec tant de métal par-dessus. La cotte de mailles tire mon corps vers la terre comme si je portais tout le poids du ciel sur mes épaules. Heureusement que je suis forte, heureusement que je suis grande : mon imposture n’en triomphera que plus facilement. Cachée sous mes nouveaux habits, je me sens plus sûre. Protégée. Car c’est un malheur d’être femme et d’être seule en temps de violences. Mais maintenant je ne suis plus une femme. Maintenant je suis un guerrier. Un terrible ver dans un cocon de fer, comme je l’ai entendu chanter un jour par un troubadour.



Je vais par les chemins à la recherche de mon Jacques. J’ai bu l’eau d’une fontaine couverte de mousse. J’ai mangé un peu de pain et d’oignon que des paysannes ont partagés avec moi, effrayées de me voir paraître toute couverte de fer. Je me suis sentie reconnaissante de cette offrande mais, surtout, je me suis sentie puissante. Un sentiment confortable et un peu sale. Pauvres femmes : je me suis assise à côté d’elles à la fontaine et elles se sont empressées de m’offrir leur maigre repas. Maintenant il pleut et il pleut. On dirait qu’il pleut depuis toujours. Les chemins sont bondés. Paysans qui fuient, soldats en déroute, chevaliers sans cheval, comme moi. Le château du seigneur d’Aubenac est en flammes. On dit que le maître est mort et que son fils s’est lancé dans une guerre suicidaire pour le venger. Les hommes de fer marchent en traînant les pieds, blessés, sales, cabossés, sans casques, sans gantelets, leurs cottes de mailles rongées par la pluie. Mon armure aussi est en train de rouiller. Elle grince à chaque pas et tout me pèse. L’eau se glisse entre les anneaux de métal de mon haubert et imprègne le rembourrage du gambison. J’ai faim et j’ai froid. Je me dirige vers la forteresse du comte du Gévaudan où une grande bataille se prépare. J’espère y retrouver mon père et mon frère. J’espère surtout y retrouver mon Jacques.



Au milieu de la pagaille et de l’averse, presque personne ne me regarde, mais un moine bedonnant monté sur une mule reste près de moi depuis trop longtemps. Bien qu’il m’ait dépassée une première fois il y a déjà un bon moment, je l’ai revu un peu plus loin. Il était arrêté au bord du chemin, une pause apparemment sans raison sous la pluie. Et, quand je l’ai dépassé, il s’est remis à marcher derrière moi. J’ai la sensation qu’il me suit et je n’aime pas ça. C’est un type rondouillard, qui a une sale trogne : une cicatrice lui barre le sourcil et il a un grand couteau attaché à sa ceinture. Je m’arrête tout à coup, pour voir ce qu’il fait et parce que je n’aime pas l’avoir dans mon dos. Le moine passe à côté de moi sans s’arrêter mais il me lance un regard oblique et pénétrant. Je le regarde dispa­raître sur le chemin, bercé par le pas fatigué de sa mule. Je me dis que j’ai des visions, que je m’inquiète sans raison. Mais la peur noue mon estomac vide. La nuit noire et dangereuse approche, la nuit de mon premier jour en chevalier. Je dois chercher où dormir.
– Raymond !
Un cri déchirant me fait sursauter. Un cri désespéré de femme. Je regarde autour de moi et je l’aperçois : c’est une dame âgée aux cheveux gris qui vient en sens inverse dans un char couvert d’une bâche.
– Raymond ! appelle-t-elle encore tout en essayant de descendre du chariot avant même que le cocher l’ait arrêté.
La robuste servante qui l’accompagne saute à la hâte de son mulet et l’aide à mettre pied à terre. La dame repousse son aide empressée et se met à courir dans les flaques de boue. Elle court, maintenant je m’en rends compte, dans ma direc­tion. La surprise me paralyse. Elle approche les bras ouverts, le visage exalté. Elle arrive en face de moi et s’arrête brusque­ment, comme si on lui avait donné un coup de marteau sur le front. Ses bras descendent lentement dans l’air. Son menton tremble.
– Tu n’es pas…
Sa bouche se plisse, étouffant ses mots. Ses yeux sont deux trous noirs où je peux tomber. Je garde le silence.
– Alors… alors mon fils est mort.
La servante est arrivée près de nous. Elle joint ses larges mains abîmées et commence à se lamenter à haute voix.
– Ah, ma dame, ah, ma dame…
– Tais-toi ! rugit la dame d’une voix péremptoire, une voix forte et assurée, bien que les larmes se confondent sur ses joues avec les gouttes de pluie.
La servante rentre sa tête dans ses épaules et continue de geindre doucement, comme un chien battu par son maître.
– Tu portes ses armes, tu portes nos couleurs.
Je ne peux pas m’empêcher de regarder mes vêtements : le surcot jaune brodé de trèfles.
– Je savais qu’il était mort. J’ai senti ce froid dans mon cœur. Car il est mort, n’est-ce pas ? insiste-t-elle avec une petite lueur d’espoir dans les yeux, à peine une escarbille de lumière, une étincelle folle.
Je revois la tête fendue du garçon et j’acquiesce sans ouvrir les lèvres.
La dame ferme les paupières et chancelle. La servante tend ses grosses mains pour la soutenir, mais la dame la repousse encore et se raidit. Elle scrute mon visage avec des yeux soup­çonneux et durs. Mon visage souillé de suie et de boue.
– Tu as volé mon fils… Tu as pillé son pauvre corps… Dis-moi, as-tu fait cela ?
Je reste muette, terrorisée. Soudain la dame se relâche. Ses épaules s’affaissent. Son dos se voûte. Elle a maintenant l’air très âgée.
– Non. Je vois à ta figure que tu es noble… Alors, c’est toi qui l’as tué.
La vieille femme confond mes traits féminins avec la finesse de la bonne naissance. Si j’avais tué son fils au combat, j’aurais le droit de garder son armure. Je secoue la tête affirmativement, un goût de sang entre mes lèvres.
La dame étouffe un sanglot.
– Dis-moi… est-il mort dignement ? A-t-il été courageux ? A-t-il lutté jusqu’au bout ? A-t-il fait honneur à son nom ?
Je m’efforce de retrouver ma voix, enfouie au plus profond de mes entrailles. Je n’ai pas besoin de feindre un ton grave : les mots sortent râpeux, étranglés.
– C’était un grand guerrier. Rapide et froid. Il a causé de nombreuses pertes. Il s’est battu à l’endroit le plus dangereux. Il n’a jamais reculé. Il est mort d’une entaille à la tête, sur le coup. Il n’avait pas d’autres blessures car il savait se battre.
Je suis effarée de ce que je dis. Les mots sortent légers et précis de ma bouche, des mots que je n’ai jamais prononcés, les mots d’un monde qui n’est pas le mien, comme s’ils m’étaient dictés par cette cotte de mailles qui m’enveloppe.
– Alors tout va bien, dit la dame, mais elle pleure comme si tout allait mal. Nous sommes sortis le chercher. Où est-il ?
– Sur le champ de bataille d’Aubenac.
– C’était sa première guerre après sa prise d’armes… avec cette même épée, notre épée, que tu portes à présent au ceinturon.
Je la sors de son fourreau avec une maladresse singulière et je la lui tends. La dame la refuse d’un geste las.
– Non… il ne reste plus personne pour la porter. Raymond était le dernier de notre sang. Elle me contemple de nouveau fixement, avec maintenant, chose étrange, un regard presque affectueux. J’en frémis.
– Il te ressemblait… Vous devez avoir le même âge… Au moins ta mère n’aura pas à te pleurer.
– Ma mère est morte, je réponds d’une voix rauque.
– A moi il me reste l’honneur… mais c’est bien peu payé pour le prix d’un fils.
Elle fait brusquement demi-tour et s’éloigne vers le char, suivie par sa servante larmoyante. Je les regarde partir en direction d’Aubenac, leurs roues grinçantes cahotant dans les flaques de boue. Je les suis du regard jusqu’à ce qu’elles disparaissent au loin, puis je reprends mon chemin, abattue. J’ôte mon gantelet et je caresse de mes doigts mouillés ma poitrine de fer. Raymond, tu t’appelais Raymond. C’est comme si la cotte de mailles était une peau. Les lourds nuages ont précipité le crépuscule. Il y a très peu de lumière. Je fais un pas après l’autre avec des efforts inouïs car mes jambes me répondent à peine. Un éclair fend le ciel et le monde s’illumine de lueurs livides. A une certaine distance, il me semble voir un groupe d’arbres. Le tonnerre gronde à mes oreilles et fait taire un instant le tintement métallique de mes mouvements. Un vieux soldat en plastron de cuir qui marche à mes côtés m’adresse un clin d’œil.
– La nuit des âmes, seigneur. Allons donc chercher refuge sous ces arbres. Nous pourrons y passer la nuit. J’ai des galettes et un peu de lard.
Je me sens si fatiguée et si reconnaissante de cette offre généreuse, j’ai tellement envie de compagnie face à la nuit noire que je ne prends pas le temps de réfléchir et que je le suis. Nous sortons du chemin et nous gravissons la pente douce d’un champ boueux. Un autre soldat nous rejoint. Jeune et vaguement boiteux, le front étroit et les sourcils joints en un seul trait velu. Il me sourit d’un air obséquieux. Ça ne me plaît pas qu’il vienne, mais je ne sais pas quoi faire. Ni quoi dire. Je me tais et je continue d’avancer sur le flanc de la colline. Un peu plus loin je vois la silhouette sombre d’un homme arrêté. On dirait qu’il est en train de nous attendre. Ça m’inquiète : je flaire un danger. J’essaie de ralentir le pas et de m’éloigner, mais le jeune soldat se trouve justement derrière moi. Un nouvel éclair illumine la pénombre et, à sa lumière, je reconnais le troisième type : c’est le moine à la cicatrice et il a son couteau à la main.
– Tiens, tiens, notre petit chevalier… si jeune et il a déjà gagné ses éperons. Ou bien les aurais-tu volés à quelqu’un ?
Le moine sourit en même temps qu’il parle. Les soldats se sont déployés autour de moi. Je suis au centre d’un triangle formé par ces trois hommes et ils ont tous sorti leurs armes. Je dégaine mon épée, mais elle est si lourde que je suis inca­pable de la maintenir dressée. Sa pointe retombe vers le sol et tremble dans l’air. Je saisis sa poignée des deux mains : puisque je ne sais pas la manier, je m’en servirai au moins comme d’une pique.
– Pour sûr que tu l’as volée… Mais regardez-moi comment il tient son épée ! Tu n’es rien qu’un rustre, un maudit plébéien…
Un nouvel éclair, un grondement de tonnerre. Je tourne sur moi-même, l’épée entre mes mains, pour ne rien perdre des hommes qui m’entourent. Mais je sais que je suis morte. La certitude de ma fin dévore mes forces et me remplit d’une peur froide qui garrotte mon corps. Je flanche et je sens la tentation de me rendre, d’offrir mon cou aux assassins et que tout finisse au plus vite. Cependant, quelque chose me fait serrer de nouveau l’épée et rester sur mes gardes. Je suis aiguillonnée par le rêve fou de pouvoir revoir le soleil demain.
– Allons, mes chers frères… Voyez cette belle rapière, cette bonne cotte de mailles. Et la hache de guerre… le beau butin que voilà !
Tout en disant cela, le moine fait mine d’avancer. Je le menace de mon épée. L’homme éclate de rire :
– Tu n’es pas de taille contre nous…
– Lui peut-être pas, mais moi oui.
La voix a résonné, basse et grave, étrangement calme et dangereuse. Un guerrier tout en armes et monté sur un destrier se tient à côté de nous. La lumière fantasmagorique des éclairs agrandit sa silhouette et fait fulgurer son épée nue.
– Qui es-tu ? Que veux-tu ? balbutie le moine, effrayé.
– Je veux que vous partiez, répond le chevalier.
Et il éperonne son cheval et se lance sur eux. Il frappe le vieux soldat du plat de son épée sur le sommet du crâne et l’homme s’effondre en saignant du nez. Le jeune aux sourcils rapprochés tente d’attaquer le chevalier par derrière, mais celui-ci pivote et lui assène un coup d’épée de revers qui lui taille profondément l’avant-bras. Le moine s’est mis à courir : sa silhouette trapue se perd dans le lointain. Le jeune soldat s’enfuit lui aussi en tenant son bras ouvert jusqu’à l’os. L’autre reste à terre, immobile et évanoui, ou peut-être mort. L’homme de fer demeure impavide, à observer la retraite des voleurs. Puis il se tourne vers moi et me dit :
– Monte.
Je rengaine ma belle épée inutile, je m’accroche à sa main et, gênée par le poids de mon armure, je me hisse avec grande difficulté sur la croupe du cheval. Nous nous mettons en route sans dire un mot et nous montons presque jusqu’au sommet de la colline, vers une zone rocheuse tout près du groupe d’arbres, à un demi-tir d’arc à peine. Le chevalier a dressé là une tente à l’abri d’un rocher, à l’aide de quelques pieux et d’une toile cirée. Un maigre feu de bois fume, sur le point de s’éteindre.
– Malédiction ! Avec le temps qu’il m’a fallu pour l’allumer… Occupe-toi d’Ombreux. Nous descendons de cheval et le type court vers le feu. Je dessangle le destrier, je lui retire sa lourde selle aux longs étriers triangulaires, les rênes, le mors. Je regarde le chevalier d’un air interrogateur.
– Le licol est là.
Je prends le destrier par la longe, je le mène vers un coin d’herbe non loin de là et je l’attache à une pierre avec assez de corde pour qu’il puisse se déplacer et atteindre une petite flaque d’eau que la pluie a formée entre les rochers. Ça a dû être autrefois un bon animal, mais je vois à présent qu’il est très vieux. Il a une barbiche de poils blancs et piquants, des yeux fatigués.
Je reviens vers la tente. Le feu a repris et le chevalier est en train de sortir des vivres d’une besace. Il a enlevé sa ceinture d’armes, son heaume et ses gantelets. Je m’arrête au bord de la toile.
– Entre donc. Ici, on est au sec.
Le sol est fait de pierres et la pente permet à l’eau de s’écouler. C’est un bon abri. J’entre et je m’assois, car la tente n’est pas assez haute pour pouvoir rester debout. J’aperçois quelques feux dans le petit bois d’à côté. Des gens campent là-bas, protégés par des toitures grossières de branches mal taillées. Je les regarde avec appréhension.
– Ne t’inquiète pas, dit l’homme, Ils ne sont pas dangereux. Ce sont juste quelques commerçants de Mende. Et il est préférable et plus prudent de dormir avec de la compagnie. Même si ceux-là sont des imbéciles, car tout le monde sait que les arbres attirent la foudre. Ils ont choisi un mauvais refuge.
L’espace recouvert par la toile cirée est étroit et nous sommes très près l’un de l’autre. Le guerrier retire la cotte de mailles qui couvre sa tête. Quelques cheveux blancs ébouriffés dépassent de sous sa coiffe. Lui aussi est très vieux. Un nez aquilin, un visage fin creusé de rides profondes qui ont l’air d’entailles. Sur son front, une cicatrice et l’os enfoncé, marques d’une ancienne blessure si terrible qu’elle aurait pu tuer n’importe qui.
– Merci, seigneur. Vous m’avez sauvé la vie, dis-je en essayant de prendre une voix grave et qu’on ne remarque pas ma peur ni mon désarroi de pucelle. – Pourquoi n’ôtes-tu pas ton heaume ?
– Je suis bien avec.
Le guerrier m’observe attentivement de ses yeux aqueux.
– Comment t’appelles-tu ?
– Raymond.
– Ce n’est pas vrai. Comment t’appelles-tu ?
– Léo… lo. Léolo. – Pourquoi as-tu volé cette armure, Léolo ?
Je décide de confesser la vérité. Ou presque.
– Pour me protéger.
– As-tu tué quelqu’un pour la prendre ?
– Non.
– Et pourquoi voulais-tu te protéger ?
Je me tais. J’ai une terrible envie de pleurer.
– Retire ton casque.
Je le retire. Le vieux guerrier se penche vers moi et m’enlève mon camail. Puis il prend un coin de mon surcot mouillé et nettoie mon visage. Il me regarde d’un air intrigué. Il tend sa main tachée par l’âge, la met sous l’étoffe héraldique et palpe mes seins à travers les mailles de fer.
– Tu es une femme. Une gamine.
– Le seigneur d’Aubenac a emmené mon père et mon frère. Il a emmené mon Jacques. Je suis seule au monde. J’ai pris cette armure à un chevalier mort.
Le guerrier soupire et tisonne le feu à l’aide d’une brindille.
– Nous vivons une sale époque. Mais crois-moi si je te dis qu’il en a toujours été ainsi. La vie est une sale époque qui n’en finit jamais. Sais-tu que si on te prend habillée en homme tu pourrais finir au bûcher ?
Je dis oui de la tête, même si je ne le savais pas.
– Bon. Après tout, ce n’est pas si grave. Tu n’es pas la première à te déguiser en homme. Et que comptes-tu faire ?
– Je veux aller à la recherche de mon Jacques.
– Je suppose que Jacques est ton bien-aimé… C’est bien, très bien. Un chevalier doit toujours avoir une entreprise glorieuse à laquelle consacrer sa vie… Avec ça, tu commences déjà à ressembler à un bon guerrier. Mais regarde-toi, tu fais peine à voir. Une si bonne armure si mal entretenue… Déshabillons-nous. Il faut correctement enduire de graisse la cotte de mailles pour qu’elle ne se couvre pas de rouille.
Nous nous débarrassons de nos enveloppes métalliques et nous restons en chemise. Nous mettons nos gambisons à sécher et nous frottons soigneusement nos habits de fer à l’aide d’un bloc de graisse de mouton que le chevalier a sorti d’une bourse. La fumée m’irrite les yeux, mais le feu réchauffe peu à peu mon corps transi. L’averse se calme et les gouttes cessent de résonner sur le toit de notre abri. Dans le silence retrouvé de la nuit, on entend les voix de nos voisins du petit bois. Ils sont en train de se raconter des histoires.
– Et alors Merlin s’éprit de Viviane, qui était jeune et belle. Et comme, en plus d’être un enchanteur, Merlin était aussi en ce temps-là un vieux fou, il enseigna à la jeune fille tous les sortilèges qu’il connaissait, même les enchantements perdurables, qui sont ceux qui ne peuvent pas être rompus. Et un jour Viviane, qui faisait semblant de l’aimer, demanda à Merlin de lui construire une grotte merveilleuse et de la rem­plir de toutes les richesses de la Terre. Et c’est ce que fit ce vieux fou dans sa folie : il créa la…
Un nouveau coup de tonnerre étouffe les paroles du narrateur.
– Un éclair sec, sans pluie, commente le chevalier en graissant son heaume. Ce sont les pires.
– … et quand Merlin entra dans la grotte, Viviane prononça l’enchantement et le laissa enfermé là, dans la montagne, jusqu’à la fin des temps.
Nous avons fini de nettoyer nos armures. Le vieil homme ramasse le reste de graisse, l’enveloppe avec soin de quelques feuilles vertes et le range dans sa bourse. Il s’essuie les mains sur le devant de sa chemise et partage la nourriture : viande séchée, fromage, une poignée de raisins secs et un rogaton de pain dur comme les pierres.
– Mange tout le pain, toi. Moi, je n’ai plus de dents.
Je dévore avec la faim d’un jeune loup, comme si je n’avais pas mangé de toute ma vie.
– A mon tour, dit une voix d’homme dans le bois voisin. Je vais vous raconter l’histoire du Roi Transparent.
Le vieux guerrier avale de travers, tousse, change de couleur, perd sa gravité sereine.
– Non ! Tais-toi, malheureux, pas cette histoire ! rugit-il en s’étouffant à moitié.
Il essaie de se lever, mais il a les articulations engourdies et il n’y parvient pas. Il a l’air hors de lui et sa peur m’effraie. Je ne comprends pas ce qui est en train de se passer.
– Il était une fois un royaume paisible et heureux qui avait un roi ni très bon ni très mauvais… raconte notre voisin.
Un éclair blanc dans mes yeux. Je suis aveuglée. Quelqu’un me tire par les cheveux, par tous les poils de mon corps, on dirait que ma peau brûle. Un grondement effroyable. Étour­dissement. Flammes crépitantes. Quelque chose est en train de brûler : mes yeux commencent à distinguer les formes. C’est l’un des arbres du petit bois. La foudre. La foudre est tombée sur l’arbre. Les commerçants crient de terreur. A la lumière des grandes langues de feu, je les vois courir dans tous les sens. On dirait que tous vont bien, même le petit homme qui racontait l’histoire et qui était celui qui se trouvait le plus près de l’arbre abattu.
– Dieu miséricordieux ! Nous avons eu de la chance. Ça aurait pu être pire, murmure le guerrier.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Tu l’as bien vu. La foudre est tombée.
– Mais pourquoi ne devait-il pas raconter l’histoire du Roi Tran… ?
Le chevalier agite frénétiquement les mains :
– Chuuut ! Tais-toi, ne prononce même pas son nom ! Il est des choses qu’il vaut mieux ne pas mentionner.
– Mais pourquoi ?
– Il existe des paroles malignes qui disloquent le monde.
Je voudrais en savoir plus, mais je me retiens. La pluie résonne de nouveau sur nos têtes. Tant mieux : peut-être que cela évitera que les flammes se propagent aux autres arbres. Nos voisins ramassent leurs affaires à la hâte. Je les vois partir vers le bas de la colline au milieu de la nuit, serrés les uns contre les autres comme des moutons. Nous restons seuls. Je le regrette. Je me sens un peu plus vulnérable. Le monde obscur se resserre autour de moi, plein de maléfices et de mystères. Si au moins mon Jacques était là. Il me prendrait dans ses bras, il me protégerait, il me raconterait ses belles histoires pour me rassu­rer. Il a toujours été dans ma vie. Je ne sais pas vivre sans lui.
– Mange, Léolo. Ou dois-je dire Léola ? Les flammes s’amenuisent. Je ne crois pas que le feu s’étende. Et puis, ici, nous ne courons aucun risque.
Je mâche lentement quelques lambeaux de viande.
– Seigneur…
– Oui ?
– Pouvez-vous me dire votre nom ?
Le guerrier soupire.
– Je suis le seigneur de Ballaine. Ou plutôt je l’étais. Jusqu’à ce que mes fils décident que je n’étais qu’un vieillard fini et que mon fils aîné s’empare du domaine. J’ai préféré m’en aller et ne pas me dresser contre eux. Je ne voulais pas les obliger à me tuer. Et si nous nous étions battus, sans doute qu’ils l’auraient fait. Ils m’auraient vaincu. Ce sont tous les deux de bons guerriers. C’est moi qui leur ai appris, dit-il avec fierté.
Il hausse ensuite les épaules et fouille à l’aide d’un doigt entre les rares dents de sa bouche, à la recherche d’un morceau de nourriture coincé. Il l’attrape enfin, le sort, le regarde de près et le remange.
– Et puis, c’est vrai que je suis vieux.
– Mais vous êtes fort et vous vous battez très bien. Vous avez eu raison de ces trois assaillants en un instant.
– Ah, ces vauriens… Ça ne compte pas, c’était très facile. Mais je vais de mal en pire. Un jour viendra où je ne pourrai même plus monter sur mon cheval. Si mon pauvre vieux Ombreux ne meurt pas avant moi.
Nous continuons de mâcher en silence pendant un moment, tout en contemplant les flammes décroissantes de l’arbre foudroyé.
– Tu ne survivras pas bien longtemps ainsi vêtue, Léola, si tu ne sais pas utiliser les armes que tu portes. Tu dois apprendre à te battre. Je sais que les femmes peuvent le faire. Ma sœur l’a fait. Elle était plutôt bonne. Puis elle s’est mariée avec un bâtard et elle est morte en mettant au monde son quatrième enfant.
Un faible espoir me monte aux lèvres :
– Seigneur… pourriez-vous m’apprendre ?
L’homme secoue sa tête ébouriffée.
– Non, non. Impossible. Je te répète que je suis très vieux. Et puis, cela irait à l’encontre du but auquel j’ai voué ma vie. Comme je te l’ai déjà dit, tout chevalier doit avoir une entreprise glorieuse qui lui dicte ses actes.
– Et puis-je vous demander quelle est votre entreprise ?
– Mourir bien, petite. Mourir bien.

Rosa Montero est née à Madrid où elle vit. Après des études de journalisme et de psychologie, elle entre au journal El País où elle est aujourd’hui chroniqueuse. Best-seller dans le monde hispanique, elle est l’auteur de nombreux romans, essais et biographies traduits dans de nombreuses langues, parmi lesquels La Fille du cannibale (prix Primavera), Le Roi transparent et L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir.