Publication : 14/01/2016
Nombre de pages : 360
ISBN : 979-10-226-0417-8
Prix : 22 €

Le Poids du cœur

Rosa MONTERO

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Titre original : El Peso del corazon
Langue originale : Espagnol (Espagne)
Traduit par : Myriam Chirousse

Bruna Husky, la réplicante de combat des Larmes sous la pluie, a du vague à l’âme, la brièveté de sa vie programmée l’angoisse. Sa nouvelle enquête l’embarque dans une sombre affaire de poubelles atomiques aux confins du monde connu, dans une zone où règne une guerre permanente.

Elle est accompagnée dans son aventure d’un “tripoteur” séduisant autant qu’inquiétant et d’une réplicante née de la même matrice industrielle qu’elle, son portrait craché. Cet alter ego plus jeune l’amène à s’interroger sur son humanité et son destin.

Ses vieux amis, Yiannis l’archiviste, qui change d’humeur au gré de sa pompe à endorphines, Bartolo le boubi glouton, le taciturne inspecteur Lizard sont toujours là pour lui sauver la mise. Bruna Husky est une survivante qui se débat entre l’indépendance totale et un besoin d’affection désespéré, un animal sauvage prisonnier de sa courte vie.

Rosa Montero construit des mondes extraordinaires, étranges et cohérents, avec une maestria de conteuse hors pair. Elle écrit tout à la fois un roman d’aventures politique et écologique, un thriller futuriste, une réflexion sur la création littéraire, une métaphore sur le poids de la vie et l’obscurité de la mort… et rappelle l’urgence de vivre et d’aimer quel que soit le monde qui nous est dévolu.

« Un univers fascinant, un personnage inoubliable. »                                  Culturamas

« La première dystopie noire du siècle, toujours plus prometteuse. »     El Mundo

 

  • "UN REGARD SOMBRE ET POURTANT OPTIMISTE SUR LE MONDE

     Pourquoi Bruna Husky porte-t-elle un regard aussi hostile sur le monde ?

    Comme le titre l’indique, elle a le cœur lourd. Réplicante de combat (comme dans Blade Runner), elle est angoissée par son obsolescence programmée. Il lui reste à vivre 3 ans, 10 mois et 21 jours au début de cette histoire.

    Son cœur s’allègera au fil de son enquête… de son humanisation.

    Avant tout formidable roman d’action, ce polar (Bruna est un robot détective) d’anticipation (elle vit en 2109) et philosophique questionne notre époque en dépeignant un monde qui pourrait être un prolongement possible du nôtre. Les questions que soulève l’intrigue entrent en résonance avec celles que nous nous posons actuellement : réflexion sur la mémoire humaine individuelle et collective comme reconstruction artificielle, ainsi que sa manipulation, le fanatisme religieux, la gestion des déchets nucléaires, la ségrégation sociale assumée ou plus hypocrite, la xénophobie, la citoyenneté attendue et la réelle, l’identité, le rapport au corps, le tranhumanisme, le rôle de l’art (notamment face à la mort) et la nature de la création.

    PASSIONNANT et STIMULANT, ce livre nous rappelle que « le barbare, c’est celui qui croit à la barbarie » (Claude Levy-Strauss)"

    Hugues
  • "Troisième millénaire. Les avancées génétiques et technologiques ont permis la création de « techno-humains », dits aussi « réplicants ». Ce sont des êtres humains créés artificiellement pour des tâches spécifiques – la guerre, le calcul –, dotés d’une conscience et d’une durée de vie limitée à dix ans. Bruna Husky est une de ces réplicantes de combat, devenue détective privé après son service obligatoire. Mais androïde ou humain, on s’interroge toujours : qu’est-ce que vivre ? pourquoi devoir mourir un jour ? que faire du temps qui nous est imparti ? Bruna Husky a donc fort à faire pour résoudre de surcroît une série de meurtres liés à une sombre histoire de poubelles nucléaires. Heureusement que ses amis Yiannis l’archiviste et Lizard l’inspecteur sont toujours à ses côtés !
    Deuxième roman* prolongeant l’hommage rendu à Phillip K. Dick**, Le poids du cœur explore à la lumière de notre XXIe siècle balbutiant des thèmes chers au genre de la science-fiction : la conquête de l’espace et le devenir humain face aux technologies. Il renouvelle aussi ceux qui sont l’essence de la littérature : la solitude, et ce qui nous tient ensemble au sein d’une société. Grâce à la plume alerte et fine de Rosa Montero, la nouvelle aventure de cette attachante « rep de combat » vous distraira agréablement tout en apportant ses réponses aux éternels questionnements humains."

    *Tout aussi passionnant, le premier opus s’intitule Des larmes sous la pluie et vient de paraître dans la collection Suites chez Métailié.
    **Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, adapté à l’écran sous le titre Blade Runner.

    Pauline
  • "Bien que nous soyons dans le futur, tous les thèmes de ce livre parlent avec force au lecteur d’aujourd’hui. Rosa Montero dénonce le pouvoir de l’argent, le racisme, l’exploitation irraisonnée de notre environnement, mais elle évoque également avec une grande sensibilité des thèmes plus personnels, tels que la solitude, l’identité, la maladie et la mort, ainsi que les problèmes infinis de l’amour. Rosa Montero a un énorme talent de conteuse. Elle réussit la prouesse de nous captiver avec chacun de ses livres, pourtant tous extrêmement différents."

    Gabriel Pflieger
  • "Enfin la suite de Des larmes sous la pluie, roman futuriste où l'on suit les enquêtes de Bruna, une techno-humaine. On plonge dans ses aventures avec ravissement, car notre héroine s'avère plus humaine que les humains. Un monde qui pourrait devenir le nôtre. Bref: Génial pour ceux qui aiment ce genre."

    Astrid
  • "J'ai poursuivi les aventures de Bruna avec beaucoup d'intérêt et d'émotion...c'est un GRAND roman qui "appuie " encore plus fort et plus juste que Des larmes sous la pluie et qui confirme -mais tout le monde le sait - que Rosa Montero est un immense écrivain! MUCHOS GRACIAS ROSA !"

    Maïté Blatz
  • "Rosa Montero l’affirme : l’être humain fabrique le réel pour guérir d’un monde qui le blesse." Lire l'article ici

    Lionel Besnier
    Délibéré
  • "Avec un style vif et une prose fluide, l’intrigue tient en haleine du début à la fin et on finit le livre dans l’espoir de mettre la main sur la prochaine aventure de Bruna Husky." Lire l'article ici

    Blog Quelque part entre les lignes...
  • "Ce Poids du cœur réaffirme tout le talent de Rosa Montero." Lire l'entretien ici

    Entretien de Jean-Claude Vantroyen
    Le Soir (Belgique)
  • "Outre le sens profond de l'ouvrage, le lecteur éprouve la satisfaction de littéralement se plonger dans une époque sortie tout droit de l'imagination de l'auteur. Un moyen agréable de réconcilier philosophes et rêveurs." Lire l'article ici

    Ecoréseau business
  • Coup de coeur dans la rubrique "Les Libraires aiment" de Damien Thévenot. Ecouter la chronique ici

    Thomas Auxerre de la Librairie des Amandiers, à Puteaux
    France 2 "Télématin"
  • "On est bien loin des visions radieuses de la SF de l'âge d'or, plutôt dans un futur inspiré des cyberpunks." Lire l'article ici et les choix de la rédaction ici

    Laurent Leleu
    Bifrost Magazine
  • "Il y a toujours ces deux vecteurs qui agissent en même temps: l'un qui nous pousse vers l'unification, et un autre qui définit la différence, qui pousse à l'individualisation." Lire le portrait ici

    Portrait de Cédric Fabre
    Usbek et Rica
  • "Auteur à succès dans son pays, l'Espagnole Rosa Montera s'est aventurée à deux reprises dans la science-fiction avec Des larmes sous la pluie, récemment réédité, et Le Poids du coeur, qui vient de sortir. Un diptyque de très haut niveau." Lire l'article ici

    Michel Valentin
    Le Parisien
  • " La raison contre le fanatisme, le sentiment contre le dogmatisme. Rien ne serait pire que d’être privé de l’espoir qu’un mieux est toujours possible. Rosa Montero écrit pour rendre le monde habitable." Lire la rencontre et la chronique ici, en der du Monde des Livres

    Rencontre par Macha Séry
    Le Monde des livres
  • "L'auteur du Poids du cœur, deuxième tome du cycle Bruna Husky qui vient de paraître en France, est une élégante Madrilène de 65 ans, collaboratrice du quotidien El País qui, quand la nuit tombe, imagine des « technos de combat », des « guerres robotiques » et toute une panoplie de gadgets futuristes à faire saliver le professeur Q de James Bond. " Lire l'article ici

    Didier Jacob
    L'Obs
  • "Un roman palpitant et intelligent, un excellent thriller, une métaphore futuriste de notre société." Lire l'article ici

    Sabine Panet
    Axelle
  • Ecouter l'entretien ici

    Entretien de Jean-Luc Rivera
    France Culture "Mauvais genres"
  • "Montero sait construire une intrigue, mêler action et réflexion, faire du futur un écho de nos inquiétudes actuelles." Lire l'article ici et l'entretien ici

    Hubert Prolongeau
    Télérama
  • "Avant l'écriture, dans l'enfance de l'humanité, les anciens disaient des histoires autour du feu. Mais certaines personnes comme Bruna font des récits parce qu'il leur a manqué une mère pour les leur raconter. La littérature et l'art sont nés de la perte." Lire l'entretien ici 

    Entretien avec Damien Aubel
    Transfuge.fr
  • "Un roman à tous égards indispensable." Lire l'article ici

    Jean-Pierre Fontana
    L'Ecran fantastique
  • Ecouter l'entretien ici

    Entretien de Jordi Batalle
    RFI "Cultura al día"
  • "Thriller futuriste, exemple parfait du cross-genre, ce roman se double d'une parabole pleine de poésie sur ce qui donne du sens à la vie : l'art, la beauté et l'absolue nécessité d'aimer." Lire l'article ici

    Natalie Beunat
    Clés
  • "Si le point fort du précédent Des larmes sous la pluie était la découverte de ce XXIIème siècle, Le Poids du cœur repose sur la réflexion, les questions existentielles et l'amour... Il y a un lien très étroit qui est tissé entre nos préoccupations actuelles et ce monde à venir..." Lire l'article ici

    Blog Léa Touch Book
  • "Roman policier? Science-fiction ? Au-delà de ça, l'auteure espagnole rappelle l'urgence de vivre pleinement et le poids essentiel de l'amour... Si convaincante que l'on a envie de lire toute son œuvre." Lire l'article ici

    Anne Demangeat
    Télé7jours
  • "Comme tous les excellents livres de science-fiction, ce roman met en scène un avenir qui résonne étrangement avec notre présent." Lire l'article ici

    Clara Dupont-Monod
    Le Parisien Magazine
  • "Après le succès de L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir, la madrilène Rosa Montero retourne à la science-fiction avec ce superbe thriller, où politique, écologie et amour s'entremêlent avec maestria." Lire l'article ici

    Esther Sanchez
    Qué tal París
  • "Fable inspirée sur le sort d'une humanité au seuil de la catastrophe, la nouvelle folie de Rosa Montero est une parabole écolo aux accents fantastiques." Lire l'article ici

    Benoît Legemble
    Transfuge
  • "Dans ce dernier roman, on découvre un thriller futuriste, écologique et politique mais aussi une réflexion philosophique puissante qui, loin d'être fastidieuse et redondante, magnifie ce livre sortant de l'ordinaire. " Lire l'article ici

    François Joly
    L'Essor de l'Isère

Les humains sont de lents et lourds pachydermes, alors que les réplicants sont des tigres rapides et désespérés, pensa Bruna Husky, rongée d’impatience d’avoir à attendre dans la queue. Elle se rappela une fois encore la phrase d’un auteur d’autrefois que son ami archiviste avait un jour citée : “Les incessantes allées et venues du tigre devant les barreaux de sa cage pour ne pas laisser échapper l’unique et bref instant de son salut.” Bruna la connaissait par cœur parce qu’elle l’avait impressionnée : elle était ce tigre pris au piège dans la prison minuscule de sa vie. Les humains, avec leurs existences terriblement longues et leurs vieillesses interminables, avaient coutume de glorifier pompeusement les avantages de l’apprentissage. Même des mauvaises expériences, affirmaient-ils, on pouvait tirer quelque chose. Mais Husky ne pouvait pas perdre son temps à ces bêtises. Comme tout androïde, elle ne vivrait qu’une décennie, dont il lui restait trois ans, dix mois et vingt et un jours, et elle avait la certitude qu’il y avait des savoirs qui ne valaient pas la peine d’être sus. Par exemple, elle aurait pu vivre très heureuse sans connaître la crasse des Zones Zéro. Mais elle était là, après avoir fait un voyage inutile dans la misère.

“Bonjour ! Tu quittes la Zone Zéro. À partir d’ici, uniquement les personnes avec une autorisation en vigueur, s’il te plaît. Merci beaucoup !”

Cela faisait un bon moment que la rep entendait le message, de plus en plus net à mesure que la longue file de voyageurs traversait le contrôle et qu’elle approchait de la porte. La frontière ne semblait pas extraordinaire, juste un long mur transparent qui laissait entrevoir un certain nombre de couloirs et de pièces également transparents de l’autre côté. Mais c’était du méthacrylène renforcé, au blindage très élevé, peut-être du 2.6, calcula l’androïde : inviolable, incassable et aussi dur que le diamant, quoique bien plus laid, car le méthacrylène jaunissait et se salissait avec le temps. Ses taches ocre pouvaient passer pour des résidus crasseux de vieilles urines et parvenaient à donner au mur l’apparence de ce qu’il était en vérité : l’enceinte sordide d’une prison.

“Bonjour ! Tu quittes la Zone Zéro. À partir d’ici, uniquement les personnes avec une autorisation en vigueur, s’il te plaît. Merci beaucoup !”

La rep grogna : elle détestait les voix synthétiques, la politesse synthétique et, surtout, ce petit ton stupide d’enthousiasme, tellement inapproprié et incongru dans ces circonstances. Tout autour, le monde semblait bouillir. Des colonnes de fumée toxique s’élevaient à l’horizon des cheminées industrielles et se fondaient dans un ciel congestionné de la couleur du plomb qui menaçait de lui tomber sur la tête. Le contrôle frontalier était situé à un col de montagne afin de profiter du rétrécissement du chemin et du caractère inexpugnable des gros rochers. Vue de tout là-haut, la vallée que Bruna s’apprêtait à quitter était une marmite carbonisée et sombre. Une terre maudite.

– Il faut avancer, rouspéta l’homme qui était derrière elle.

En effet : la queue avait bougé de deux pas et elle ne s’en était pas rendu compte. Deux misérables pas et ce type protestait. Elle franchit le court espace en une enjambée et regarda l’être humain d’un air moqueur du haut de sa taille de rep de combat. Mais le type demeura imperturbable. Il ne semblait pas intimidé par sa constitution athlétique, ni par ses yeux félins aux pupilles fendues de techno-humaine, ni par le tatouage qui parcourait verticalement tout son corps, une ligne noire qui descendait sur son front, ses paupières et sa joue gauche, et traversait ensuite sa poitrine, son ventre et sa jambe jusqu’à faire le tour de son pied, revenir dans son dos et boucler la boucle après être remontée sur son crâne rasé. Une telle tranquillité chez un humain, ce n’était pas normal. D’ordinaire, ils la redoutaient et la détestaient. Mais cet homme devait être riche. Puissant. Il devait être habitué à être celui qui inspire la peur. Il portait un masque purificateur en carbone de dernière génération, élégant et quasiment invisible. Une technologie ultra-légère et terriblement chère. Quel genre d’affaires pouvait bien amener un type pareil dans l’un des secteurs d’Air Zéro, les endroits les plus pollués de la planète ? Les décharges du monde. Ce devait forcément être de sales affaires, se dit Bruna en ruminant à contrecœur son mauvais trait d’esprit.

“Bonjour ! Tu quittes la Zone Zéro. À partir d’ici, uniquement les personnes avec une autorisation en vigueur, s’il te plaît. Merci beaucoup !”

Machine idiote. Pendant très longtemps, l’air avait été la propriété des grandes compagnies d’énergie qui le faisaient payer aux habitants : plus il était propre, plus il était cher. Six mois plus tôt, le Tribunal Constitutionnel avait déclaré ce commerce illégal et interdit la propriété et la vente de l’air. Un grand triomphe démocratique qui, en réalité, n’avait servi à rien, car les Zones Vertes avaient aussitôt imposé une taxe de résidence que les plus pauvres ne pouvaient pas davantage payer. Voilà pourquoi, dans la toute jeune nation unique des États-Unis de la Terre, il continuait d’y avoir des frontières comme celle-ci. Ils devaient les construire ainsi, en méthacrylène transparent, pour qu’on voie moins la contradiction. Mais le temps se chargeait ensuite de leur pisser dessus ces salissures jaunâtres. Bruna inspira profondément l’air lourd et minéral. Il sentait le sulfure, l’oxyde, le vieux torchon mouillé. La rep eut une vision nette de cet air en train de déposer dans ses poumons rosés la fine poussière noire qui recouvrait toutes les surfaces de la Zone Zéro. Tant pis pour la santé, se dit Bruna. Quoique, finalement, qu’est-ce que ça pouvait faire ? Trois ans, dix mois et vingt et un jours, rumina-t-elle. Ce crétin avec son masque vivrait très probablement plus longtemps qu’elle. Et pas grâce à la protection de son filtre de carbone. Voilà pourquoi les clients modestes faisaient appel aux détectives réplicants pour aller dans les Zones Zéro. Des boulots de misère payés misérablement : deux mille gaïas à peine à se remplir les poumons de métal chaud tandis qu’elle enquêtait sur l’adresse d’un imbécile. Qui allait accepter une chose pareille, à part un androïde à la vie très brève, un condamné à mort comme elle. Elle regarda à nouveau l’homme d’affaires avec son masque et le détesta. Comme elle le détesta ! Puis, comme souvent, la vieille colère se transforma en abattement. Ce qui était encore pire : elle avait toujours préféré la colère à la peine.

Elle était sur le point de passer le contrôle. Il ne restait qu’une personne devant. Une jeune humaine. D’après ses vêtements criards et moulants, peut-être une prostituée. La fine pellicule de graphène de son ordinateur portable était montée sur un bracelet clinquant en métal doré aux pierres précieuses brillamment fausses. Peut-être qu’elle allait travailler dans la Zone Un, le secteur limitrophe. La jeune femme colla son poignet sur l’Œil et, après quelques instants de vérification, la porte s’ouvrit. De l’autre côté, il y avait un petit couloir puis un sas de décontamination. Rien de très sérieux : aspiration des particules toxiques des vêtements et des cheveux. Et une pulvérisation antivirale et antibiotique. Un nettoyage sommaire qui durait à peine une minute : les bagages étaient contrôlés et décontaminés sur un tapis à part. Malgré tout, cette procédure provoquait de longues files d’attente.

La jeune femme allait franchir la porte quand la clameur éclata. Car il y eut d’abord ce raffut soudain, un braillement collectif et animal qui glaçait le sang. La jeune femme s’arrêta et regarda vers l’arrière. D’ailleurs, tous ceux qui attendaient dans la queue regardèrent vers l’arrière. Vers la masse d’individus qui s’approchaient du mur à toutes jambes. Ils étaient nombreux, très nombreux, trois cents, quatre cents, peut-être plus. Des hommes et des femmes. Ils portaient des échelles, des sacs, des balluchons, des valises, des enfants sur le dos. Ils criaient, désespérés et furieux, mais aussi pour se donner du courage. C’est comme ça que devaient crier les assaillants des châteaux médiévaux dans les histoires que lui racontait son ami Yiannis. Les premiers atteignirent le mur transparent comme une vague qui se brise sur une digue : la paroi les recrachait, les rejetait, car elle était électrifiée. Bruna connaissait ce détail parce qu’on en parlait souvent aux actualités : les assauts des frontières des Zones Zéro étaient habituels. La foule aussi savait que le méthacrylène la ferait valser, mais elle se risquait malgré tout à tenter de le franchir. Certains portaient des gants isolants et avaient le corps enveloppé d’étranges chiffons afin de réduire le courant, mais ils tremblaient quand même agrippés au mur, ils tremblaient et hurlaient avant de lâcher, alors que ceux de derrière grimpaient sur leurs épaules. La jeune femme qui était peut-être une pute recouvra subitement sa mobilité et traversa la porte à toute allure. Le mur se referma derrière elle.

“Bonjour ! Tu quittes la Zone Zéro. À partir d’ici, uniquement les personnes avec une autorisation en vigueur, s’il te plaît. Merci beaucoup !”

Trois drones des actualités surgirent comme par magie au-dessus de leurs têtes dans la pétarade caractéristique de leurs petits moteurs. Bruna régla les nouvelles sur son portable et, en effet, l’assaut du mur apparut en direct. À l’écran de son poignet, entre la fumée, la perspective aérienne, les insertions habiles de gros plans, le fond bariolé et la couleur gris bleuté qui dominait tout, la scène avait quelque chose d’épique, de grandiose, voire de beau. Dans la réalité, au contraire, ce n’était qu’un flot sale, désordonné et gémissant de personnes qui se marchaient les unes sur les autres, une flopée de types désespérés qui souffraient. La charge électrique était supposément dissuasive et non mortelle, mais certains gisaient immobiles, évanouis peut-être, au pied du mur. Malgré tout, d’autres réussissaient à sauter par-dessus, secoués de spasmes et de crampes mais impossibles à arrêter.

– Si tu ne passes pas, pousse-toi !

L’homme au masque bouscula Bruna, colla son portable sur l’Œil et franchit la porte. Et, comme si ce type l’avait prévu ou même ordonné (avait-il fait ça ?), dès que le mur se referma dans son dos, les féroces, les redoutables gardes des Forces Régionales d’Opération Spéciales, apparurent. Ils étaient recouverts d’une armure intégrale, ce qui les faisait vaguement ressembler aux vieux astronautes de l’époque de la conquête spatiale. Ils commencèrent par tirer une roquette sur les drones. Les petits avions explosèrent et leurs fragments ardents se mirent à pleuvoir sur tout le monde. Ce fut alors la file de voyageurs qui hurla et entama sa propre ruée, pendant que les assaillants du mur se dispersaient et que les féroces ouvraient le feu sans discrimination avec leurs fusils assommoirs. Une force soudaine et gigantesque, semblable à la poussée enveloppante d’un tsunami, souleva Bruna du sol et l’introduisit en un clin d’œil à travers la porte et dans le sas de décontamination. Elle se retrouva tout à coup enfermée dans la petite cabine avec neuf ou dix autres personnes, une foule invraisemblable pour un espace si étroit, de sorte que, des épaules vers le bas (heureusement qu’elle était encore la plus grande), chaque centimètre de son corps était douloureusement pressé par d’autres corps. Les poumons luttaient pour respirer et les individus les plus faibles n’arriveraient peut-être pas à aspirer suffisamment d’air. On commençait à entendre des halètements angoissés, lorsque les féroces ouvrirent le sas et que le groupe se déversa de l’autre côté du mur, chancelant et agonisant.

– À genoux ! À genoux et les mains derrière la tête !

Plusieurs voyageurs étaient déjà tombés à plat ventre tout seuls au sortir de la cabine, mais les féroces les harcelaient quand même, en les poussant et en les frappant avec leurs fusils. Le cœur de Bruna se mit à pomper plus vite et son adrénaline grimpa en flèche, une réponse automatique que les ingénieurs génétiques avaient renforcée dans son organisme de rep de combat. Levant les bras, elle commença à s’agenouiller lentement, ce qui n’empêcha pas un garde de lui planter la crosse de son arme dans les reins. Bruna se retourna avec la rapidité d’une bête sauvage et, empoignant la base du fusil, elle donna au féroce un coup qui l’assit par terre. La scène se figea instantanément : l’homme affalé et abasourdi, les autres gardes en train de braquer leurs armes sur elle, Bruna le fusil à la main, encore tenu par la crosse. L’androïde sentit que le calme glacé et extralucide des grands moments de tension était en train de l’envahir, un autre cadeau des généticiens qui l’avaient conçue. Son état d’alerte était tel que les secondes semblaient durer des minutes, de sorte qu’elle se permit d’évaluer la situation avec tranquillité. Elle était entourée par six féroces. S’ils tiraient tous en même temps, leurs charges assommantes arrêteraient sans doute son cœur et elle mourrait, malgré sa robustesse. Mais les hommes étaient effrayés. C’était parfois un avantage qu’on ait peur d’elle.

– Du calme. Du calme, dit-elle d’une voix ferme et sereine en anglais global. Ce n’est rien. Je m’appelle Bruna Husky. J’habite à Madrid, dans la région hispanique. Je suis détective privée. J’ai une licence et je suis enregistrée. Je suis venue à la Zone Zéro à la demande d’un client. Je n’aurais pas dû pousser votre collègue et je lui fais mes excuses. Mais vous n’auriez pas dû me frapper dans le dos inutilement alors que j’obéissais à vos ordres, parce que je suis une androïde de combat et je suis faite pour répondre de façon automatique à ce genre d’agressions.

Silence. Bruna parcourut du regard les visages des types. Ils étaient à peine discernables derrière le masque de protection accolé à leurs casques. Mais on voyait leurs yeux derrière le viseur. Des yeux humains, nerveux, instables, émotifs, hésitants. Bruna s’agenouilla.

– Je vais laisser le fusil par terre et après vous pourrez vérifier mon identité.

Avec des gestes mesurés, l’androïde déposa l’arme au sol et plaça ensuite ses deux mains derrière sa tête. Les féroces s’approchèrent. Ils passèrent un lecteur sur le portable de Bruna et vérifièrent ses paroles. À mesure que les informations confirmaient ce qu’elle leur avait dit, les types se détendaient. Ils se déplaçaient avec de plus en plus d’assurance, de plus en plus d’arrogance. Le garde auquel elle avait pris l’arme s’arrêta devant elle.

– Les reps, si vous savez pas vous contrôler, faudra vous exterminer comme des chiens enragés, cracha-t-il avec haine.

Husky se moquait bien de sa petite pique venimeuse. Elle était habituée au mépris des humains et, à vrai dire, la plupart du temps elle les méprisait également. Ce qui était important, et intéressant, c’était que les féroces avaient cessé de donner des coups de crosse. Ils agissaient maintenant avec la prudence de sales gosses qui ont eu la trouille. Pleutres humains.

Les autres voyageurs furent identifiés et on les autorisa ensuite à s’en aller, mais Bruna resta à genoux un bon moment. Le passage par le contrôle demeurait interrompu. De part et d’autre du mur en méthacrylène, il y avait des corps à terre que les services de sécurité étaient en train de ramasser. Les rares individus qui avaient réussi à franchir le mur et à pénétrer dans la Zone Un étaient à nouveau renvoyés dans la Zone Zéro. À une certaine distance de Bruna, près du mur, une enfant de neuf ou dix ans se débattait entre les mains d’un féroce.

– Elle est morte ! Elle est morte ! hurlait l’enfant.

Elle devait parler de la masse sombre et immobile qui gisait au sol à côté d’eux. Le garde attrapa la fillette par un poignet et la souleva dans les airs, tandis qu’elle hurlait et essayait de lui donner un coup de pied. Le type s’approcha de la porte avec la gamine pendue et gigotant comme un poisson à l’agonie. À l’évidence, il allait la balancer de l’autre côté.

– Nooooon !!! Je veux pas partiiiiiir !!!

Un nouveau drone des actualités apparut dans le ciel et se mit à tournoyer. La fillette chahuta de plus belle et fit en sorte que le petit avion s’arrête au-dessus d’eux, vrombissant et vibrant dans l’air comme un frelon.

– Nooooon !!! Tu peux pas m’expulseeeeer !!! Je suis mineure !!! Je suis mineuuuuure !!!

L’homme qui la traînait de force s’arrêta, sans savoir très bien quoi faire. Un féroce s’approcha de Husky.

– Tu peux partir, mais tu as un signalement. Nous avons mis une faute civile dans ta bio et ils t’appelleront pour t’infliger la peine correspondante. J’espère qu’on te retirera ta licence.

Sa voix indiquait que c’était une femme : l’armure cachait tout. Une femelle aux yeux durs. Bruna soupira et se releva. À cet instant, une roquette fit exploser le drone des actualités. L’un de ses fragments frappa le sourcil gauche de l’androïde, lui faisant une petite entaille.

– Et merde…

Les féroces, bien sûr, étaient protégés par leurs cuirasses. Son sourcil saignait et il y avait peu de choses aussi désagréables qu’avoir un œil aveuglé par son propre sang. En plus, la cicatrice défigurerait peut-être la ligne parfaite du tatouage, pensa l’androïde. Et elle aimait son tatouage. Elle se sentait de plus en plus furieuse. En quatre enjambées, elle se rendit auprès du garde qui secouait la gamine et, sans prendre le temps de réfléchir, elle empoigna l’autre bras de l’enfant.

– Cette fillette est à moi. C’est ce que je suis venue chercher dans la Zone Zéro. Mon contrat.

– Quoi ?

– Une des filles de mon client a été kidnappée. Nous pensons que c’est peut-être cette enfant, improvisa-t-elle.

– C’est quoi ces salades ?

– C’est vrai ! C’est vrai c’est vrai c’est vraiiiii !!! hurla l’enfant.

D’autres gardes s’approchèrent, parmi eux l’officier qui avait dit à Bruna qu’elle pouvait partir.

– La gamine ne passe pas. Elle n’a pas d’autorisation.

– Voilà ce que je vais faire, dit Bruna. Je vais tout de suite payer sa taxe de résidence dans une Zone Verte pour trois mois. Comme ça, elle pourra passer. Et je l’emmène. Quand nous saurons si c’est la fille de mon client ou pas, nous agirons en conséquence.

Il y eut un silence embarrassé pendant que l’androïde et l’homme tenaient la fillette comme un chiffon. Enfin, la féroce qui avait l’air de commander parla :

– Ne me prends pas pour une imbécile. Je ne te crois pas. Mais ces connards des actualités ont diffusé l’image de l’enfant. Autrement dit, ils savent qu’on a une mineure et on ne peut pas l’expulser sans prévenir le juge avant. Alors, pourquoi pas ? Prends-la. Ça nous fera du travail en moins. Tu paies sa taxe, tu assumes sa tutelle provisoire dans le registre et vous vous cassez vite fait. J’en ai assez de te voir, espèce de rep à la con.

Bruna s’empressa de faire les démarches avec son portable. Lorsqu’elle accepta la responsabilité légale de la fillette, elle sentit sa fureur et son désespoir redoubler. Mais qu’est-ce qu’elle fabriquait ? Pourquoi se compliquait-elle la vie de cette façon ?

– Allons-nous-en, grommela-t-elle.

– Pas si vite, dit la féroce. Je dois d’abord lui mettre le localisateur.

La garde attrapa l’enfant avec habileté et rapidité, la coinça fermement sous son bras gauche et lui tira une puce de suivi dans la cuisse. Tout alla si vite que, quand la petite se mit à brailler, elle était déjà par terre.

– Tu dois te présenter demain avec elle au bureau de tutelle des mineurs de ta région. Maintenant, c’est bon. Du balai.

L’androïde prit la gamine furibonde par la main et se mit à marcher. D’après sa bio, elle s’appelait Gabi Orlov, elle était orpheline et elle était née à Dzerjinsk en juin 2099. Elle venait donc d’avoir dix ans. Bien sûr, elle parlait bien l’anglais global : tous les enfants nés après l’Unification de la Terre en 96 avaient été éduqués dans la langue standard. Elle la regarda du coin de l’œil : un visage large et aplati, un peu tartare, une expression revêche, renfrognée, têtue. Pas l’ombre d’une larme sur ses joues sales.

– Ce corps qui était par terre, c’était quelqu’un de ta famille ? Je parle de la personne dont tu disais qu’elle était morte…

– Non.

– Tu parles le russe ?

– Non.

Bruna frotta son œil gauche pour nettoyer le sang. Il était rentré dedans et la piquait. Tout à coup, une vague d’angoisse inattendue inonda sa poitrine et la laissa pratiquement sans air dans les poumons. Par le grand Morlay, mais qu’avait-elle fait ?

– Écoute, ce n’est pas moi qui vais me charger de toi. Je te trouverai un endroit qui soit bien, quelqu’un qui s’occupe de toi, mais n’attends rien de moi.

La fillette émit un bruit moqueur et méprisant, entre le rire et le crachat.

– Attendre quelque chose de toi ? D’une rep ? Je ne veux rien de vous. Vous mourez très vite, lança-t-elle.

“Bon voyage ! Revenez vite visiter la Zone Zéro !” gazouilla joyeusement une voix de ferraille électronique.

Elles quittaient la frontière.

 

Trois ans, dix mois et quatorze jours.

Cela n’avait pas été la meilleure semaine de la vie de Bruna.

La femme qui l’avait engagée pour rechercher son mari dans la Zone Zéro n’avait pas pu lui payer les mille gaïas du deuxième versement de ses honoraires. Elle s’était engagée à le faire dès qu’elle aurait de l’argent, mais elle était au chômage et pouvait à peine s’acquitter de sa taxe de résidence. Bruna soupçonnait qu’elle finirait par grossir la liste de ses clients insolvables, ce qui affectait non seulement ses maigres économies, mais aussi, et surtout, son auto-estime squelettique. D’un autre côté, elle n’avait pas réussi à dénicher la moindre trace de cet homme, si bien qu’elle ne se sentait même pas vraiment le droit de réclamer. Husky trouvait parfois que, pour une raison indéterminée, elle se détériorait beaucoup plus vite que ce qu’elle aurait dû compte tenu de son âge. Est-ce que les reps pouvaient être atteints d’Alzheimer ? C’était impossible, leurs gènes étaient sélectionnés et préparés et stimulés, et pourtant…

– Husky, Husky ! Tu es très absente aujourd’hui…

La coquette voix de baryton de Virginio Nissen se fraya un chemin jusqu’à elle comme si elle tombait du haut d’un puits. Flottant sur un matelas de subtiles boules d’air, munie de lunettes de vision virtuelle qui la faisaient se sentir à la dérive au milieu du cosmos et plongée dans le petit abîme de ses pensées, la techno-humaine eut du mal à comprendre la signification des lointaines paroles du psychoguide. Elle fit un effort pour se concentrer.

– Jouons aux associations, dit Nissen. Tu connais. Ne triche pas. Réponds la première chose qui te vient. Voyons voir… Violence…

– Peine.

– Peine…

– Violence.

– Enfant…

– Monstre.

Bruna entendit un son étouffé qu’elle crut identifier comme un rire contenu. Monstre, oui. Elle avait un peu parlé de Gabi au psychoguide juste pour l’entendre insinuer ce que la réplicante savait déjà d’elle-même : qu’elle était une imbécile, une créature aberrante avec un corps d’androïde et un esprit rempli par les souvenirs excessivement humains que son mémoriste lui avait fournis. De sorte qu’elle ne savait pas comment gérer ses émotions, ni son sentiment de culpabilité, ni sa satanée peine et sa violence. Voilà pourquoi elle avait eu l’idée absurde de se charger de la petite Russe. De ce monstre qui avait dépassé ses pires attentes, bien que Bruna Husky ait pour habitude de ne jamais espérer grand-chose.

– Amis, dit Nissen.

– Fardeau.

– Solitude.

– Folie.

Elle avait finalement refourgué la fillette à Yiannis. Bruna restait sa responsable légale jusqu’à ce que le Tribunal pour Mineurs décide du destin du monstre, mais elle avait obtenu que le vieil archiviste accueille la Russe chez lui. Dans un étrange moment d’optimisme, la rep avait même pensé que Gabi aurait pu faire du bien à Yiannis, un homme qui avait le cœur brisé depuis la mort de son tout jeune fils, quarante ans auparavant, et qui, depuis son expulsion des Archives Centrales, avait pleinement succombé à la mélancolie. Mais le monstre faisait tourner Yiannis en bourrique, ce qui démontrait une fois de plus à Bruna que tout espoir de bonheur était absurde.

– Amour, insista Nissen, aussi têtu qu’un ver à bois.

– Douleur.

– Sexe…

– Fureur.

Et Lizard. Ah, ce satané Lizard. L’inspecteur de la brigade judiciaire avec qui elle avait eu une liaison six mois plus tôt. Mais il ne donnait plus signe de vie depuis deux mois maintenant. Deux mois dans l’existence d’une rep équivalaient à deux ans pour un humain. Deux mois étaient un trésor temporel. Quel gâchis.

– À quoi es-tu en train de penser en ce moment ? demanda le psychoguide.

– Trois ans, dix mois et quatorze jours.

– Mais, Husky, tu continues avec ça ?

Le ton professionnellement mielleux de l’homme ne put dissimuler une ombre d’agacement, une irritation mal réprimée qui tira un peu plus Bruna de sa léthargie. La rep répondait toujours à l’agressivité.

– Si tu connaissais la date de ta mort, tu compterais toi aussi le temps qu’il te reste, Nissen.

– Nous allons tous mourir. Ce que nous faisons pour supporter ça, c’est l’oublier.

Oublier ! Le psychoguide ne savait pas de quoi il parlait. Les techno-humains ne pouvaient pas oublier. La veille, Bruna était tombée nez à nez dans la rue avec une rep au dernier stade de sa TTT. Normalement, les androïdes avaient la décence de se cacher quand se déclarait leur Tumeur Totale Techno, ce cancer généralisé ultra-rapide qui mettait fin à leurs vies en quelques jours lorsqu’ils atteignaient les dix ans depuis leur activation comme réplicants. La TTT, spectaculaire dans sa dévastation, était une mort semblable à un incendie catastrophique. Elle avait pu observer la féroce bataille finale de Merlin, l’amant de sa jeunesse. C’est-à-dire d’à peine quatre ans plus tôt. Malgré la placidité induite par le fauteuil à boules d’air et les lunettes virtuelles, Bruna serra la mâchoire et ses dents grincèrent. Quelle arnaque, quelle escroquerie, quelle torture incessante que cette petite vie. La techno qu’elle avait croisée la veille avait des pustules sur le visage, ses os semblaient sur le point de lui déchirer la peau et elle tenait à peine sur ses jambes : elle s’appuyait contre le mur, hagarde et agonisante. Husky, qui marchait vite et distraitement, avait failli lui rentrer dedans. Ç’avait été comme rencontrer la Mort. Son cœur s’était recroquevillé dans sa poitrine et une sueur froide avait recouvert sa nuque. Elle avait pris peur. Une bouffée de peur folle et animale. Une terreur presque irrésistible. Elle avait résisté cependant, respirant profondément alors qu’elle regardait la techno ramper au loin dans la rue, en route pour son effroyable destin. “Ça fout la trouille, pas vrai ?” avait dit quelqu’un à ses côtés. Une voix moqueuse et une bouche sévère qui appartenaient à une petite techno-humaine squelettique, peut-être une rep de calcul. Les androïdes surdoués en maths avaient l’habitude d’afficher ce mépris hautain envers les autres. Mais pas Merlin. “C’est angoissant de penser que c’est ce qui nous attend, non ?” avait insisté l’inconnue en souriant de façon incongrue. Un sourire tordu et malicieux. Bruna n’avait pas répondu. Ce n’était pas parce qu’elle était rep qu’elle devait sympathiser avec tous les reps de la Terre. À vrai dire, en général elle les détestait. Certes, elle détestait aussi presque tous les humains. Husky avait remarqué que l’androïde portait sur son gilet un badge où clignotait le sigle du MRR. “Tu es du Mouvement Radical Réplicant”, avait grommelé Bruna. “Hummm, ça alors, quel grand sens de l’observation”, s’était moquée la techno tandis que les lettres holographiques de son badge vibraient et scintillaient. Depuis que la leader du MRR, Myriam Chi, avait été assassinée six mois auparavant, le MRR n’avait cessé de dégringoler et de dériver jour après jour vers une radicalisation extrême. “Et maintenant, moi, je me pose une question innocente”, avait chantonné la petite techno, dont le visage n’avait rien d’innocent, et qui faisait également plus vieille que ce qu’elle pouvait être, étant donné que tous les androïdes étaient créés à l’âge organique de vingt-cinq ans et ne vivaient que jusqu’à trente-cinq ans. Cette androïde devait être proche de sa TTT et probablement avait-elle largement tapé dans les mémoires artificielles et autres drogues. “Je me demande pourquoi les reps ne se suicident pas. Hein, pourquoi ? Si ce qui nous attend est en toute certitude aussi horrible, pourquoi ne pas se tuer ? Toi, tu ne sais pas, pas vrai ?” avait continué de dire cette petite nabote avec un sourire inquiétant. Bruna avait haussé les épaules, mais la question avait éveillé des échos dérangeants à l’intérieur d’elle. “Eh bien, je vais te le dire, ma grande : parce qu’on nous a implanté une puce de survie dans le cerveau… pour que nous n’abîmions pas la marchandise de nos fabricants, hahahaha…” Bruna s’était emportée : “C’est ridicule ! Je ne peux pas y croire. En plus, nous ne travaillons que les deux premières années pour le fabricant. Ensuite nous sommes libres de vivre notre vie. Pourquoi ne pas la désactiver à ce moment-là ?” La techno de calcul avait lâché un éclat de rire : “Et pourquoi faire ça ? Tu es une andouille. Qu’est-ce que ça peut leur faire, à eux ? Ils se foutent complètement de nous. En plus, il faudrait qu’ils dépensent de l’argent dans l’opération et qu’ils admettent qu’ils nous l’avaient implantée, ce qui est secret… Et je ne crois pas non plus qu’ils aimeraient que les reps se suicident massivement. Ce ne serait pas une bonne image pour les affaires.” Bruna avait soupiré et secoué la tête, décidée à ne pas croire, à ne pas écouter cette petite créature de mauvais augure, cette sirène au chant empoisonné. “Allons, ma grande… tu es une rep de combat. Tu as certainement vécu des choses très pénibles. Très pénibles. Et pourtant… dis-moi, connais-tu un rep qui se soit suicidé ?” Les paroles de la techno finissaient par être désagréables, c’était une pluie de cailloux pointus, encore une poignée de possibles vérités que Bruna aurait préféré ne pas savoir. Elle avait anxieusement fouillé dans sa mémoire afin de voir si elle se souvenait d’un rep suicidaire. Rien. Non. Aucun. Même ça, les humains devaient le leur avoir volé : la liberté suprême de se tuer.

Se remémorer tout ceci provoqua chez Bruna un brusque début de nausée qui la fit s’asseoir subitement sur le lit de privation sensorielle et s’arracher d’un geste de la main les lunettes virtuelles. Le monde réel revint avec la violence d’une gifle. Les boules d’air tremblaient sous le poids de son corps avec une houleuse indétermination de gélatine. La rep perçut que le psychoguide sursautait dans son dos et crut flairer une légère décharge d’adrénaline. Ah. Oui. Apparemment, Virginio Nissen avait lui aussi un peu peur d’elle. Une méfiance innée, un préjugé spéciste qu’il n’avait pas pu contenir face au mouvement brusque et inattendu de la rep. Bruna s’assit au bord du lit, flac flac, les chatouilles des boules d’air se brisant comme des vagues sur ses cuisses, et regarda le psychoguide aux longues moustaches tressées. L’homme soutint son regard. Il s’était à nouveau barricadé derrière sa cuirasse officielle de thérapeute.

– Qu’est-ce qu’il y a, Husky ?

– Tout ça est absurde et inutile et ne m’aide pas du tout.

– Autrement dit, tu admets que tu as besoin d’aide ?

Bruna lâcha un soupir qui ressembla plutôt à un rugissement.

– Non. Oui, ça veut dire que j’ai besoin d’aide administrative. J’ai besoin qu’on me retire cette sanction.

Virginio secoua tristement la tête.

– Je suis navré, Husky, mais je ne peux pas signer ta carte d’aptitude. Tu es toujours aussi pleine d’agressivité et d’impulsions violentes que lorsque tu es venue. C’est vrai que je ne t’ai pas aidée. Nous n’avons pas avancé du tout.

– Comment ça, pas avancé ? Mais c’est faux. Je n’ai aucun problème avec mon agressivité. Je me contrôle parfaitement.

Et c’était vrai. Elle désirait frapper le psychoguide et, pourtant, elle n’était pas en train de le faire.

– Nissen, je ne peux pas rester en arrêt. J’ai besoin de récupérer ma licence. J’ai besoin de travailler. Je n’ai pas un centime. Je regrette d’avoir bousculé ce garde à la frontière, mais c’était un imbécile.

– Husky…

– Ça va ! Je regrette. Ça ne se reproduira plus.

Menteuse, menteuse. Virginio la regardait pensivement.

– Bon, d’accord. Je vais te signer un permis provisoire. Trois mois à l’essai. À condition que tu ailles voir un tactile.

– Quoi ? Un tripoteur ? Hors de question ! se crispa Bruna.

– Ça n’est pas négociable. C’est ça ou rien.

Aller voir un tactile était une honte. C’étaient les vieux humains abandonnés de tous, les vieillards qui se pissaient dessus de pure solitude qui allaient voir les tripoteurs. Ou alors les adolescents humains niaiseux et mal élevés qui se sentaient le centre douloureux de l’Univers. Ou bien les adultes humains lâches et ramollis qui mouraient d’envie d’être touchés par quelqu’un. Les tripoteurs, quoi qu’il en soit, étaient faits pour les humains : pour leurs besoins criards et abjects, pour leurs émotions brisées et confuses. Pour leur sensiblerie factice. Depuis quand un rep allait voir un tactile ?

– Les techno-humains ne vont pas voir des tripoteurs, dit-elle, lapidaire.

– Tu te trompes, Husky. Bien sûr qu’ils y vont. Je viens de te passer sur ton portable le rendez-vous et le numéro d’autorisation pour le traitement. Il t’attend mardi prochain à 16h30. Il s’appelle Daniel Deuil. On dit qu’il est très bon. Il te plaira. En plus, tu es une techno-humaine très spéciale, tu le sais. Plus humaine que la plupart des technos.

Et ce fut une observation superflue que Bruna trouva insultante.

 

La première chose qu’elle fit à peine sortie de chez le psychoguide fut d’appeler Yiannis. Le visage du vieil archiviste occupa tout l’écran du portable : il était cramponné à son ordinateur, décomposé et anxieux :

– C’est une catastrophe, Bruna, une catastrophe. Gabi est très mal en point. Elle est très atteinte. Irréversiblement détériorée. Je ne m’en sors pas avec elle. Elle s’est échappée. Je suis désolé ! Elle m’a échappé ! C’est une tragédie. Je suis un vieil incapable. Je ne suis plus bon à rien. Il vaudrait mieux mourir une bonne fois pour toutes. Il vaudrait mieux que je me…

La rep coupa la communication. Elle gratta distraitement la petite cicatrice de son sourcil causée par l’explosion du drone à la frontière. Elle n’avait pas pris la peine de coller la blessure, elle avait séché à l’air et maintenant la croûte la démangeait. Elle en arracha un bout avec son ongle et observa attentivement le caillot de peau : il ressemblait à un petit insecte, sombre et coriace. Elle mit la croûte dans sa bouche et la mangea. De la peau humaine, aussi humaine que celle de n’importe quel humain. En cela, le psychoguide avait raison. Elle soupira. L’après-midi était très chaud : une chose normale à la mi-juillet. Le soleil, encore très haut, semblait enveloppé de gaze. La brume était le résultat de la pollution, bien qu’elle soit dans un des secteurs verts, les zones privilégiées et les plus propres de la planète. Mais il ne pleuvait pas depuis des mois. Tout voilé qu’il était, le soleil rôtissait mortellement la peau des humains. La sienne aussi, mais les processus cancérigènes que déclenchait cette radiation féroce prenaient généralement plus de temps que ses dix années de vie. De plus, les reps jouissaient de leur propre cocktail oncologique : quelle importance de rajouter un peu plus de soleil à l’inexorable condamnation de la TTT.

Trois ans, dix mois et quatorze jours.

Elle sentit une goutte de sueur couler entre sa poitrine. Et cela lui fit prendre consciente de ses seins sous le très léger tissu bleu de son tee-shirt. Durs, nus. Au moins, ils ne tomberaient pas. Les reps mouraient beaux. Ou plutôt, ils arrivaient beaux jusqu’à l’éclosion de la TTT. Une part de l’aversion que les humains leur vouaient venait peut-être de là.

Elle composa à nouveau le numéro de Yiannis :

– Salut, Bruna ! Je suis heureux que tu rappelles, gazouilla un Yiannis aimable et souriant. Comme je te le disais, Gabi s’est enfuie, mais ne t’inquiète pas parce que avec sa puce localisatrice elle n’ira pas bien loin. Le seul inconvénient, c’est qu’il faut prévenir la police pour qu’ils la suivent, mais peut-être que tu pourrais en profiter pour appeler Lizard, qu’est-ce que tu en dis ? Je crois que ça fait longtemps que vous ne vous êtes pas vus, non ? C’est une occasion formidable pour reprendre contact…

Husky réprima une grimace d’agacement. On avait installé au vieil archiviste une pompe à endorphines à côté de l’amygdale cérébrale, le dernier cri dans la thérapeutique de la dépression. Chaque fois que son tonus émotionnel s’effondrait, la pompe se mettait en marche et inondait en quelques minutes l’amygdale d’une soupe de béatitude chimique. Ce traitement parvenait à le tirer de son puits de noirceur, mais la pompe était mal réglée et Yiannis entrait souvent dans une phase d’optimisme démonstratif et poisseux que Bruna exécrait. À l’instant même, son imprudente évocation de Lizard l’avait mise de mauvais poil. De plus, l’androïde avait l’impression que, depuis que l’archiviste se shootait aux endorphines, les phases de dépression étaient plus aiguës. Elle s’empressa de raccrocher, après avoir promis de le prévenir dès qu’elle aurait récupéré Gabi.

Cependant l’archiviste était dans le vrai. Elle allait devoir prévenir la police pour qu’ils puissent suivre la trace du monstre. Il ne manquait plus que ça, démontrer aux autorités qu’elle était incapable de s’occuper de cette enfant. Encore un accroc dans son douteux parcours de détective. Une emmerde, maintenant qu’elle allait récupérer sa licence, bien que ce soit provisoirement et en acceptant la thérapie avec le tripoteur.

Après tout, peut-être serait-il judicieux d’appeler Lizard.

Paul Lizard. Le lézard sournois. Le caïman.

Le visage de l’inspecteur apparut sur son portable. Charnu, lourd, carré. Et ces paupières éternellement somnolentes qui étouffaient l’étincelle verdâtre de ses yeux.

– Bruna, ça faisait un bail.

– Oui, pas vrai ?

La rep avait essayé de paraître légère et décontractée, mais elle avait maintenant l’impression d’avoir employé un ton accusateur. Elle s’empressa de poursuivre :

– Je voulais te demander un service. Voilà, on m’a temporairement retiré ma licence… Une petite chose, sans importance. Le fait est qu’il y a une semaine, à la frontière d’une Zone Zéro, j’ai provisoirement pris en charge une fillette russe de dix ans…

Bruna devenait de plus en plus nerveuse. Elle avait appelé Lizard sans réfléchir, dans un élan irresponsable et absurde, incitée par la joie absurde et irresponsable de Yiannis, et elle se rendait compte maintenant qu’elle devait lui expliquer trop de choses qu’elle ne voulait pas expliquer. Le policier la regardait flegmatiquement avec cette expression de pierre que la rep ne connaissait que trop bien.

– Pour la fillette, pas la peine non plus de tout raconter, ou plutôt si, c’est pour ça que je te demande ce service, mais je veux dire que pas besoin d’entrer dans les détails. En résumé : la petite s’est échappée. Elle porte une puce de localisation. J’ai besoin que tu la localises sans laisser de traces, parce qu’on vient de me rendre aujourd’hui justement ma licence pour une période d’essai de trois mois et…

– Et tu ne veux pas continuer d’accumuler les points négatifs.

– C’est ça.

Les lèvres de Lizard. Ces lèvres que Bruna ne connaissait que trop bien. Une bouche mensongère. Et délicieuse. La rep sentit à nouveau ses seins, un tiraillement dans les tétons, la faim insatiable de la peau, qui provenait en réalité d’une famine bien plus profonde. Bruna détestait parfois sa propre sexualité, son animalité. Son besoin.

– Alors quoi ? Tu vas m’aider, oui ou non ? demanda-t-elle âprement.

– Évidemment. Calme-toi.

– Je suis très calme.

– Bien sûr, dit Lizard ironiquement. Donne-moi le numéro de la puce.

– LRR-52.

Bruna observa le profil de Lizard pendant qu’il manipulait quelque chose en dehors de l’écran, probablement un ordinateur central.

– Elle est dans un parc-poumon. Je viens de t’envoyer un lien actif. Tu pourras la suivre pendant une heure. Tu te débrouilleras avec ça ?

– Oui ! Bien sûr. Merci.

– De rien. Une curiosité : on t’a donné une licence provisoire… en échange de quoi ?

Les mots s’amoncelèrent dans la bouche de Bruna. C’était comme s’ils étaient tout à coup devenus carrés. Difficiles à faire rouler et à dire.

– Il faut que… il faut que j’aille voir un tactile pendant quelques jours.

– Ah ! Un tripoteur. – Lizard sourit, en remuant la tête de haut en bas.

Autrement dit, tu as besoin qu’on te touche, Bruna sentit que Lizard était en train de penser ça. Elle rougit, profondément mortifiée. C’était une honte, c’était indécent, c’était humiliant d’avoir besoin d’être touchée de la façon dont touchaient les tripoteurs.

Tendrement.

Rosa Montero est née à Madrid où elle vit. Après des études de journalisme et de psychologie, elle entre au journal El País où elle est aujourd’hui chroniqueuse. Best-seller dans le monde hispanique, elle est l’auteur de nombreux romans, essais et biographies traduits dans de nombreuses langues, parmi lesquels La Fille du cannibale (prix Primavera), Le Roi transparent et L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir.