Publication : 08/09/2004
Nombre de pages : 204
ISBN : 2-86424-507-8
Prix : 18 €

La Folle du logis

Rosa MONTERO

ACHETER
Titre original : La Loca de la casa
Langue originale : Espagnol (Espagne)
Traduit par : Bertille Hausberg
Prix
  • Prix Saint-Emilion Pomerol Fronsac - 2006

Rosa Montero invite le lecteur à un voyage entre vérité et fiction sous la houlette de la folle du logis, sur des chemins pleins de surprises, mêlant allègrement la littérature et la vie en un cocktail excitant de biographies d’écrivains et d’autobiographie vraie ou fausse.

à
travers un panorama des folies et des faiblesses d’auteurs comme Melville, Goethe, Tolstoï ou M. Amis, ou bien des mécanismes de la passion amoureuse dont elle est elle-même la proie, elle bouscule le lecteur ravi. Elle lui propose une analyse des peurs et des névroses des romanciers, mêlée au récit des aventures et des tours cocasses que sa propre imagination lui a souvent joués.

Loin de toute analyse universitaire, un livre sur l’imagination et les rêves, sur la folie et la passion, les peurs et les doutes des écrivains, mais aussi des lecteurs. Une défense et une illustration passionnées et jubilatoires de l’écriture, de la lecture et du rêve comme derniers remparts contre la folie.

 » La Folle du logis se lit d’une traite, avec un plaisir sans mélange.  » Mario Vargas Llosa, El País

 

Ce roman a reçu le Prix Saint Emilion Pommerol Fronsac en 2006.

  • La Folle du logis se lit d'une traite, avec un plaisir sans mélange. »
    M. Vargas Llosa
    EL PAIS
  • « être romancier, c'est cohabiter harmonieusement avec la cinglée du dernier étage, la folle du logis, autrement dit l'imagination. Romancière et journaliste à succès, R. Montero devise sur les rapports qu'un écrivain entretient avec elle et sur ce que signifie être romancier : enfance perpétuelle, monde du «et si?», vanité, drame de l'échec et venin de la célébrité. »
    LIBERATION
  • "Imaginez que vous ayez une copine très intelligente, vraiment cultivée, dotée d'un beau sens de l'humour et qui sait raconter les histoires comme personne. Qu'il s'agisse de ses amours rocambolesques, des chagrins qui s'ensuivent, de ses coups de cœur littéraires ou de ses doutes d'écrivaine, elle réussit à vous passionner pour tout ce qui lui arrive. C'est exactement ce que l'on ressent, une sorte d'amicale proximité, à la lecture de la journaliste et romancière Rosa Montero. Très connue dans son pays, l'Espagne, elle n'a pour l'instant publié en France qu'un roman, le formidable " Territoire des Barbares ", et ce jubilatoire essai. On surnomme " La Folle du logis ", titre de ce récit, l'imagination envahissant tout écrivain qui se respecte, ce petit grain qui lui fait voir la vie différemment, et transforme la moindre expérience en aventure extravagante. " J'ai pris l'habitude de classer les souvenirs de ma vie à partir du calendrier de mes amours et de mes livres. " Et comme elle n'est avare ni des uns ni des autres, nous suivons avec curiosité ce parcours agité. Côté amours, il semblerait que Rosa Montero ait longtemps eu un faible pour les acteurs américains qui ne parlaient pas un mot d'espagnol. Rayon livres, ses choix semblent plus éclectiques, avec toujours cependant une certaine exigence intellectuelle. Quant à son métier, elle pense qu'écrire des romans est ce qu'elle a trouvé " de plus ressemblant avec le fait de tomber amoureuse, avec un avantage non négligeable : dans l'écriture, la collaboration d'une tierce personne n'est pas nécessaire ". Alors, faites-vous une nouvelle amie, et lisez Rosa Montero. Vous ne le regretterez pas !"
    Pascale Frey
    ELLE

 

J’ai pris l’habitude de classer les souvenirs de ma vie à partir du calendrier de mes amours et de mes livres. Les hommes qui ont partagé ma vie et les
œuvres que j’ai publiées sont les bornes qui jalonnent ma mémoire et transforment le fouillis informe du temps en un ensemble organisé. Je me dis: « Ah! Ce voyage au Japon, ce devait être à l’époque où j’étais avec
J., un peu après avoir écrit Te trataré como a una reina  » et, aussitôt, les réminiscences de cette période, les miettes desséchées du passé semblent se mettre en place. Tous les êtres humains ont recours à des trucs semblables; j’en connais qui racontent leur vie en fonction des maisons où ils ont résidé ou encore de leurs enfants, de leurs boulots et même de leurs voitures. Pour certains d’entre nous, ce désir
obsessionnel de changer de voiture tous les ans n’est peut-être qu’une stratégie désespérée pour avoir quelque chose à se rappeler.

Mon premier livre, un horrible recueil bourré de coquilles, est sorti quand j’avais vingt-cinq ans; mon premier amour, suffisamment marquant pour faire date, doit se situer aux alentours de ma vingtième année. Ce qui veut dire que l’adolescence et l’enfance sombrent dans le magma amorphe et mouvant du temps intemporel, dans une turbulente confusion de scènes sans repères. Parfois, en lisant les autobiographies de certains écrivains, la précision cristalline avec laquelle ils se souviennent des premières années de leur vie jusque dans le moindre détail me stupéfie. Surtout les Russes, si enclins à se rappeler des enfances lumineuses, toutes semblables entre elles, pleines de samovars étincelant
dans la pénombre des salons et de splendides jardins aux feuilles bruissantes sous le soleil placide des étés. On trouve de telles similitudes dans ces paradisiaques enfances russes qu’on ne peut s’empêcher d’y voir une simple recréation, un mythe, une invention.

C’est d’ailleurs le cas pour toutes les enfances. J’ai toujours pensé que la fiction est l’art primordial des humains. Pour exister, il faut se raconter et il y a beaucoup d’affabulation dans cette histoire de nous-mêmes: nous nous mentons, nous nous imaginons, nous nous leurrons. Ce que nous racontons aujourd’hui de notre enfance n’a rien à voir avec ce que nous en dirons dans vingt ans. Les souvenirs de l’histoire commune d’une famille sont totalement différents pour chacun des enfants. Ma sœur Martina et moi échangeons parfois, comme des images, certaines scènes du passé:
c’est à peine si le foyer familial dessiné par chacune de nous a des points communs. Ses parents s’appelaient comme les miens et habitaient une rue portant le même nom mais ce ne sont absolument pas les mêmes personnes.

Nous inventons nos souvenirs, ce qui revient à dire que nous nous inventons nous-mêmes car notre identité se trouve dans notre mémoire, dans le récit de notre biographie. Partant de là, nous pourrions en déduire que les êtres humains sont avant tout des romanciers, auteurs d’un roman unique dont l’écriture se poursuit tout au long de leur vie et où ils se réservent le premier rôle. Il s’agit, certes, d’une écriture sans texte concret, qu’on écrit surtout dans sa tête, tout narrateur professionnel le sait. C’est un bourdonnement créatif qui nous accompagne quand on conduit, quand on promène le chien ou quand on essaye de dormir, allongé dans son lit. On écrit tout le temps.

Depuis pas mal d’années, je prends des notes sur des petits carnets pour un essai sur le métier d’écrire; c’est du reste une sorte de manie obsessionnelle chez les romanciers professionnels: s’ils ne meurent pas prématurément, ils
éprouvent tous, tôt ou tard, le désir urgent et impérieux d’écrire sur l’écriture, depuis Henry James jusqu’à Vargas Llosa en passant par Stephen King, Montserrat Roig ou Vila Matas pour ne citer que quelques-uns de mes livres préférés. J’ai, moi aussi, senti l’impérieux appel de cette pulsion ou de ce vice et, je le répète, je notais depuis longtemps des idées. J’ai alors découvert peu à peu que je ne pouvais pas parler de littérature sans parler de la vie; de l’imagination sans parler des rêves quotidiens; de l’invention narrative sans prendre en considération le fait que le réel est le premier mensonge. En s’imbriquant à l’existence, ce projet de livre est donc devenu de plus en plus imprécis et confus, chose bien naturelle par ailleurs.

Carson McCullers, l’auteur émouvant et tragique du livre Le Cœur est un chasseur solitaire, a écrit dans son journal: « Ma vie a toujours suivi mes propres règles: travail et amour. » Il me semble qu’elle devait elle aussi comptabiliser les jours en livres et en amants, coïncidence qui ne me surprend pas le moins du monde: la passion amoureuse et le métier littéraire ont de nombreux points communs. En fait, écrire des romans est ce que j’ai trouvé de plus ressemblant avec le fait de tomber amoureuse (ou plutôt le seul), avec un avantage non négligeable: dans l’écriture, la collaboration d’une tierce personne n’est pas nécessaire. Quand on est sous l’emprise d’une passion, on est obsédé par l’être aimé au point de penser à lui toute la journée; quand on se lave les dents, c’est son visage qu’on voit flotter dans la glace; au volant, on se trompe de rue, obnubilé par son souvenir; la nuit, quand on essaye de s’endormir, au lieu de glisser dans le sommeil, on tombe dans les bras imaginaires de notre amant. Et bien, quand on écrit un roman, on vit dans le même et délicieux état d’aliénation: l’œuvre occupe toutes nos pensées et on s’y plonge mentalement dès qu’on a une minute. Comme l’amoureux, on se trompe de coin de rue car notre âme ne nous appartient plus et se trouve ailleurs.

Autre parallélisme: quand on aime passionnément, on a l’impression de pouvoir dans l’instant qui suit fusionner avec l’être aimé au point de ne former qu’une seule et même personne, c’est-à-dire l’intuition d’avoir à portée de main l’union totale, la beauté absolue du véritable amour. Et, quand on écrit un roman, on pressent qu’en faisant un effort et en tendant les doigts on va pouvoir frôler l’extase de l’œuvre parfaite, la beauté absolue de la page la plus authentique jamais écrite. Inutile de le dire, l’amour pas plus que l’écriture ne permettent d’atteindre cette culmination mais, dans les deux cas, on éprouve le formidable espoir d’être à la veille d’un prodige.

Et enfin, mais c’est vraiment le plus important, quand on est follement amoureux, on est si plein de vie dans les premiers moments de la passion que la mort n’existe pas. L’amour rend éternel. De même, quand on écrit un roman, pendant les moments de grâce de la création, la vie de ces créatures imaginaires nous imprègne tellement que ni le temps ni la décadence ni même notre propre mortalité n’existent plus pour nous. On devient aussi éternel pendant qu’on invente des histoires. On écrit toujours contre la mort.

En fait, les narrateurs sont plus obsédés par la mort que la majorité des gens; nous percevons le cours du temps avec une sensibilité ou une virulence particulière, je crois, comme si les minutes tic-taquaient à nos oreilles de façon assourdissante. A travers la lecture de biographies ou mes conversations avec d’autres écrivains, j’ai découvert au fil des années que bon nombre de romanciers ont vécu une expérience très précoce de la décadence. Disons qu’à six, dix ou douze ans, ils ont vu s’écrouler et disparaître à jamais et de manière violente le monde de leur enfance. Cette violence peut être extérieure et objective: la mort d’un ascendant, la guerre, la ruine. D’autres fois, c’est une brutalité subjective qui n’est perçue que par les narrateurs et dont ils ne sont pas très disposés
à parler; c’est pourquoi, si un romancier ne fait pas mention de cette catastrophe privée dans sa biographie, cela ne veut pas dire qu’elle n’a pas existé (j’ai moi aussi ma douleur personnelle et je ne la raconte pas).

Les cas sur lesquels nous avons des données objectives sont donc généralement des histoires assez remarquables. Vladimir Nabokov a tout perdu avec la révolution russe: son pays, son argent, son univers, sa langue et même son père qui fut assassiné. Simone de Beauvoir était à sa naissance une petite fille riche, héritière d’une lignée de banquiers, mais peu à peu sa famille minée a dû vivre pauvrement dans un taudis. Vargas Llosa n’a plus été le prince de la maison quand son père qu’il croyait mort est revenu imposer son autorité brutale et répressive. Joseph Conrad, fils d’un noble polonais révolutionnaire et nationaliste, a été déporté avec sa famille dans un hameau misérable du nord de la Russie et ce dans des conditions si dures que sa mère, atteinte de tuberculose, en est morte au bout de quelques mois; Conrad a partagé l’exil de son père, également tuberculeux et totalement désespéré (« Plus qu’un malade, c’était un homme vaincu », écrit-il dans ses souvenirs); finalement, avec la mort de son père, Conrad, à peine âgé de onze ans, a fermé le cercle de feu de la souffrance et de la perte. Je veux croire que cette douleur a pu au moins contribuer à donner naissance à un grand écrivain.

Je pourrais en citer beaucoup d’autres mais je ne parlerai que de Rudyard Kipling; après une enfance édénique en Inde (aussi idéalisée que celle des écrivains russes mais entourée de domestiques enturbannés et non de gentils moujiks), il s’est retrouvé plongé à six ans dans le cauchemar d’un horrible internat de la sombre et humide Angleterre. De fait, ses parents ne l’avaient pas mis dans un internat mais en pension dans une famille qui s’est révélée très cruelle. « Dans cette maison, tout était torture froide et calculée autant que religieuse et scientifique. Néanmoins, cela m’a permis de m’intéresser aux mensonges auxquels j’ai dû avoir rapidement recours: c’est là, je présume, le
fondement de mes efforts littéraires », dit Kipling dans son autobiographie Quelque chose de moi-même, conscient de l’existence de ce lien intime entre cette expérience et son œuvre littéraire. Il y voyait la culmination d’une stratégie défensive; je crois pour
ma part que tous ces romanciers ont cru perdre le paradis à un certain moment de leur vie et écrivent – nous écrivons – pour tenter de le retrouver, pour reconquérir ce qui a disparu, pour lutter contre la décadence et la fin inexorable de toute chose. « L’œuvre naît de la douleur de la perte », dit le psychologue Philippe Brend dans son livre
Le Génie et la Folie.

Parler de littérature, c’est donc parler de la vie; de la nôtre et de celle des autres, du bonheur et de la douleur. Et c est aussi parler d’amour car la passion est la plus grande invention de nos vies inventées, l’ombre d’une ombre, le dormeur rêvant qu’il rêve. Et, tout au fond, au-delà de nos fantasmagories et de nos délires, momentanément contenue par cette poignée de mots comme la digue de sable d’un enfant barre la route des vagues sur la plage, la Mort, si réelle, montre le bout de ses oreilles jaunes.

Rosa Montero est née à Madrid où elle vit. Après des études de journalisme et de psychologie, elle entre au journal El País où elle est aujourd’hui chroniqueuse. Best-seller dans le monde hispanique, elle est l’auteur de nombreux romans, essais et biographies traduits dans de nombreuses langues, parmi lesquels La Fille du cannibale (prix Primavera), Le Roi transparent et L’Idée ridicule de ne plus jamais te revoir.