Publication : 11/10/2007
Nombre de pages : 368
ISBN : 978-2-86424-631-2
Prix : 18 €
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En souffrance : adolescence et entrée dans la vie

David LE BRETON

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Tous les parents le savent, la traversée de l'adolescence désormais englobée sous le terme de jeunesse n'est pas une mince affaire. Une majorité de jeunes s'intègrent apparemment sans trop de difficultés à nos sociétés, mais une frange non négligeable peine à donner sens à sa vie et à projeter son histoire dans l'avenir.
D. Le Breton revient sur les souffrances et les difficultés de l'accès à l'âge d'homme, sur ce passage délicat qui consiste à devenir soi. Il s'intéresse ici à cette jeunesse en quête de sens et de valeurs suspendue entre deux mondes, prise dans les turbulences d'une métamorphose physique et psychique douloureuse. Les conduites à risque, désormais rites privés d'institution de soi mais aussi véritables actes de passage, marquent l'altération du goût de vivre d'une partie de la jeunesse occidentale contemporaine et viennent confirmer le fait que fabriquer une douleur permet d'endiguer provisoirement la souffrance de vivre dans une société devenue, comme l'individu, sans limite de sens.
Changer de peau en y ajoutant tatouages et piercing opèrent comme des actes identitaires, se scarifier en secret, fuguer, errer jusqu'à disparaître de soi ou développer une haine de son corps en devenant anorexique ou boulimique, refuser la sexuation par absence ou par trop de sexe, méconnaître le danger de la vitesse, devenir délinquant comme moratoire à l'adolescence , bref tous ces phénomènes de résistance à la dureté du monde sont ici étudiés en profondeur et dans un langage accessible à tous.
Véritable manuel pour les parents en quête de compréhension de leurs enfants en crise, cet ouvrage fera date pour envisager et peut-être mieux comprendre les souffrances de nos adolescents en ce tout début du XXIe siècle.

  • En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie. Lire les articles du 22 octobre et du 19 octobre 2012.
    L'ECOLE DES PARENTS

  • « Remonter une autoroute à contresens, se défoncer à l'alcool en cherchant le coma, se scarifier la peau jusqu'au sang : le sociologue David Le Breton connaît bien ces "conduites à risque" des adolescents en souffrance. Tout d'abord parce qu'il étudie et enseigne cette question à l'université de Strasbourg (Bas-Rhin). Ensuite parce qu'il y a consacré de nombreux ouvrages, tels que Passion du risque (Métailié, 1991), ou Conduites à risque : des jeux de mort au jeu de vivre (PUF, 2002), auxquels viennent s'ajouter aujourd'hui deux nouveautés de taille parues aux Editions Métailié, En souffrance, essai sur l'entrée dans l'âge d'homme, et Mort sur la route, un polar consacré à l'errance de la trash-adolescence. »

    Nicolas Truong
    LE MONDE DE L’EDUCATION

  • « […] l'auteur fait le point sur les comportements des jeunes et décrypte les souffrances et les difficultés qu'ils expriment. Un guide à mettre entre les mains de tous les parents d'ados."

    Anne-Laure Gannac

    PSYCHOLOGIES MAGAZINE

  • « Véritable manuel pour les parents en quête de compréhension de leurs enfants en crise, cet ouvrage fera date pour envisager et peut-être mieux comprendre les souffrances de nos adolescents en ce tout début du XXIe siècle. »

    CONTACT SANTE

  • "Certains auteurs nous proposent des travaux qui sont des fenêtres ouvertes sur cette période cruciale et, par l'ampleur de la réflexion et la finesse de l'observation, sont de véritables manuels, aussi bien pour les professionnels de l'éducation que pour les parents. Il en est ainsi de l'ouvrage de David Le Breton." (En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie)

    Françoise Emery
    L’ECOLE DES PARENTS

  • « Se faire tatouer, placer un piercing, refuser la sexualité, fuguer, faire ainsi disparaître symboliquement son corps, ces manières de s'opposer à un monde jugé trop dur par une France d'adolescents sont étudiés en profondeur dans cet ouvrage. Un livre sensible et inspiré. »

    Florence Mottot
    SCIENCES HUMAINES

  • « Changer de peau en y ajoutant tatouages et piercing opèrent comme des actes identitaires, se scarifier en secret, fuguer, errer jusqu'à disparaître de soi ou développer une haine de son corps en devenant anorexique ou boulimique, refuser la sexuation par absence ou par trop de sexe, méconnaître le danger de la vitesse, devenir délinquant comme moratoire à l'adolescence, bref tous des phénomènes de résistance à la dureté du monde sont ici étudiés en profondeur et dans un langage accessible à tous. »

    ZONE ENTIEREMENT OUVERTE

  • David Le Breton nous présente un véritable manuel pour parents en quête de leurs enfants en crise. […] Un ouvrage qui fera date pour envisager, et peut-être mieux comprendre, les souffrances de nos ados en ce tout début de XXIème siècle. »

    Robert Quiriconi
    ASSOCIATED PRESS

  • « Les conduites à risque sont des rites de passage, pour tester leu légitimité à exister. Ils forcent le passage à l'âge d'homme. Les conduites à risque ont en commun de solliciter symboliquement la mort pour trouver une réponse sur le sens de la vie. Ca passe ou ça casse, mais dans la très grande majorité des cas, les jeunes arriveront à s'en sortir. Ce ne sont pas des tentatives de suicide, mais des tentatives de vivre. Le temps est le premier remède à la souffrance des adolescents; il faut qu'ils cheminent, même en ayant mal. Les conduites à risque sont aussi des appels à l'aide, elles exigent de nous des actions de préventions et d'accompagnement. »

    Claude Keiflin (propos de David Le Breton)
    DNA

  • David Le Breton : « Un enfant ou un adolescent qui souffre, souffre infiniment plus qu’un adulte dans la mesure où il ne dispose pas de l’expérience de vie qui lui permettrait de relativiser les moments difficiles qu’il traverse. Il n’a pas cette capacité de mettre à distance une rupture amoureuse, une mauvaise note à l’école, le mépris des copains ou les tensions familiales, les conflits, les séparations… Il considère que ces moments sont tragiques, définitifs, alors qu’un adulte les relativiserait. »
    Extrait de l’entretien
    LE REPUBLICAIN LORRAIN
  • Article à lire ici.
    Delphine Le Normand
    OUEST FRANCE
  • , Alain Veinstein, émission du 21 novembre 2007
    "Du jour au lendemain"
    FRANCE CULTURE
  • , Marie-Hélène Fraissé,, émission du 6 janvier 2007
    "Tout un monde"
    FRANCE CULTURE
  • , Catherine Fattebert, émission du 11 octobre 2007
    "Que de la radio"
    RADIO SUISSE ROMANDE
  • , Jacques Munier, émission du 23 octobre 2007
    "A plus d'un titre"
    FRANCE CULTURE
  • , Nicolas Fontaine, émission du 5 décembre 2007
    "Les nuits magnétiques"
    FRANCE CULTURE
  • , Raphaël Enthoven, émission du 5 octobre 2007
    "Les nouveaux chemins de la connaissance"
    FRANCE CULTURE
  • , Arnaud Wassmer, émission du 29 octobre 2007
    RADIO RCF ALPHA
  • , Marie-Louise Bernasconi, émission du 14 décembre 2007
    "Midi magazine"
    FREQUENCE PROTESTANTE


SOMMAIRE

Introduction 11

1. Difficile entrée dans la vie
Le passage adolescent – La transmission déracinée – L’adolescence en souffrance – Le désarroi parental – De la transmission par les pères à celle des pairs – L’enfant auteur de soi – De l’absence du père à la tyrannie des pairs – Le passage de l’adolescence.

2. La dimension sexuée des conduites à risque
La construction sociale du féminin et du masculin – La dimension sexuée des conduites à risque – L’extériorisation des garçons – La souffrance intériorisée des filles.

3. Le recours ordalique
Les conduites à risque – De l’épreuve de vivre aux épreuves personnelles – Les rites ordaliques – L’ordalie comme rite oraculaire – La mort comme un gouffre de sens – Le jeu avec l’idée de mort – Une mort propice et sans cadavre – La mort comme arme.

4 . La peau entre signature et biffure : marques corporelles et scarifications, logique du sacrifice
L’existence comme une histoire de peau – Changer de peau : le tatouage ou le piercing comme réparation – L’efficacité symbolique des marques – Mal dans sa peau – Couper court à la détresse – Une saignée identitaire – Une enveloppe de douleur – Des actes de passage, non des passages à l’acte – Spécificité adolescente – Faire la part du feu.

5. Disparaître de soi : la blancheur
Disparaître de soi ou la quête de la blancheur – De la fugue à l’errance – L’errance ou la tentative de disparition – De la secte à l’intégrisme ou la disparition dans l’autre – La défonce comme quête de coma.

6 . Se dépouiller du corps : entre anorexie et boulimie
L’abstinence alimentaire – Le refus de la sexuation – La haine du corps – Boulimie.

7. Les dépendances ou le contre-corps de sensations
La production pharmacologique de soi – Consommations des jeunes – La dépendance – Un contre-corps de sensations – Une ordalie diluée dans le temps – Le temps circulaire – Sorties de dépendance – L’alcoolisation.

8. Difficiles sexualités : des abus sexuels aux relations non protégées
L’entrée dans la sexualité – Grossesses précoces – La “valence différentielle des sexes” – Pornographie – Sexualités à risque – Inceste, abus sexuels – Des rites intimes de reconstruction de soi.

9. Conduites à risque sur les routes
La voiture comme prothèse identitaire – La vitesse – Méconnaissance du danger.

10. La trash adolescence ou les déplacements de la honte
L’exposition de l’intime comme une corne de taureau – L’affirmation contemporaine du trash – Les déplacements de la honte – Des rites de virilité – Des rites d’humiliation : le happy slapping et au-delà.

11. Violences juvéniles et lutte pour la reconnaissance
La délinquance comme moratoire adolescent – Les quartiers d’exil – Les modèles de virilité – La question des limites – Les techniques de neutralisation morale – Luttes pour la reconnaissance.

12. Des rites intimes d’institution de soi
Les rites traditionnels de passage – Les rites de contrebande de la jeunesse contemporaine – Des rites de l’entre-soi – Des rites privés de conjuration de la souffrance.

13. Les conduites à risque comme résistance
Le corps comme objet transitionnel – Des anthropologiques contemporaines, non des pathologies – Résister à la souffrance.

Ouverture

Bibliographie






Introduction


“L’adolescent, vacillant entre l’enfance et la jeunesse, reste interdit un temps devant l’infinie richesse du monde. L’adolescent s’effraie d’être. Puis, au saisissement succède la réflexion : penché sur le fleuve de sa conscience, il se demande si ce visage qui affleure lentement du fond, déformé par l’eau, est bien le sien. La singularité d’être – pure sensation chez l’enfant – se transforme en un problème et une interrogation, en une conscience qui interroge […]. Ainsi l’adolescence est à la fois l’âge de la solitude et celui des grandes amours, de l’héroïsme et du sacrifice. Avec raison, on imagine généralement les héros et les amants sous les traits d’adolescents.”
Octavio Paz, Le Labyrinthe de la solitude


Nous sommes entrés dans la “société du risque” (Beck, 2001), imprégnés du sentiment que le risque est une forme d’adversité redoutable, mesurable dans le domaine de la santé, de la technologie, de la politique, de la production industrielle des aliments, etc. La vulnérabilité grandissante de nos sociétés à cause de la puissance virtuellement mortifère de la technique dans le contexte de la mondialisation économique sollicite une vigilance aiguë sur les risques encourus. Pourtant, nombre de nos contemporains n’ignorant pas les dangers auxquels ils s’exposent n’hésitent pas à s’y confronter dans une volonté d’expérimentation ou de construction d’identité. Dans le domaine de l’épanouissement personnel, on connaît à ce propos la passion pour les activités physiques et sportives à risque. Sous une forme plus ambivalente, les conduites à risque des jeunes générations prennent une importance grandissante dans le monde contemporain.
Le terme de conduites à risque relève du vocabulaire de la santé publique, c’est une notion statistique et sociologique faisant peu de cas de la perception du risque, ou de la notion même de risque pour le jeune. Ce terme est en décalage avec l’expérience de l’adolescent, en ce que pour lui la question n’est pas là, mais plutôt de sortir de la souffrance qu’il éprouve. Le risque perçu par les parents ou les professionnels est sans commune mesure avec celui éprouvé par l’adolescent. A ce moment où son identité vacille, la mise en danger de soi est secondaire au regard de la souffrance et de l’incertitude au sein desquelles il se débat. Dans ces circonstances le risque pour l’existence pèse peu face aux altérations du sentiment de soi.
Une majorité des jeunes s’intègrent sans souci à nos sociétés, mais une frange non négligeable peine à donner sens à sa vie et à se projeter sous une forme propice dans son histoire à venir. Ainsi, une étude menée au Québec (1998) révèle que 40 % des jeunes Québécois de 15 à 19 ans présentent un haut niveau de “détresse psychologique”, les filles étant plus touchées que les garçons (Perreault, Bibeau, 2003, 21). L’enquête suisse Smash 2002 effectuée sur une population de jeunes de 16 à 20 ans engagés dans une filière scolaire et professionnelle d’État (délaissant les jeunes fréquentant les écoles privées, et surtout ceux qui sont engagés sur le marché du travail ou sans emploi) aboutit au constat qu’environ 35 % des filles et 20 % des garçons se sentent suffisamment déprimés pour avoir besoin d’un soutien. 8 % des filles ont fait une tentative de suicide, contre 3 % des garçons. Dans l’enquête IPSOS Insight Santé de 2006, 26 % des jeunes disent avoir du mal à aller vers les autres, 16 % se disent “mal dans leur peau”.
Certes, les statistiques sont de peu de poids pour mesurer la souffrance, mais une grande part de nos jeunes ont des difficultés à trouver leur place dans le monde. Les conduites à risque les touchent de manière privilégiée. Le propos de cet ouvrage est celui de la difficulté de l’accès à l’âge d’homme, de la souffrance d’être soi lors de ce passage délicat. La traversée de l’adolescence ou, désormais, de la jeunesse, n’est pas une ligne droite bien balisée, mais plutôt un sentier en lignes brisées, malaisé à repérer, avec un sol qui se dérobe parfois sous les pas. L’étymologie du terme “adolescent” renvoie à une notion de croissance, de transformation, d’évolution. L’adolescence est une crise d’identité plus ou moins aiguë et durable (Erikson, 1972). Mais dans le contexte contemporain, pour certains, accéder à soi est une longue épreuve.
Certes, la jeunesse n’existe pas. Seuls existent des jeunes à travers la singularité de leur histoire à l’intérieur d’une condition sociale et culturelle, d’un sexe, mais aussi surtout d’une condition affective. La qualité du rapport au monde en termes de goût de vivre s’enracine plus dans la relation affective à l’entourage que dans une condition sociale et culturelle. Les conduites à risque touchent des jeunes de tous les milieux, même si leur comportement dépend aussi de leur condition sociale. Un jeune de milieu populaire mal dans sa peau sera plus enclin à la petite délinquance ou à une démonstration de virilité sur la route ou avec les filles qu’un jeune de milieu privilégié qui aura par exemple un accès plus facile aux drogues.
L’adolescent, comme l’adulte, reste l’héritier de l’enfant qu’il fut. Les sciences sociales ne doivent pas prendre les acteurs comme des adultes éternels. Chaque individu rejoue au fil de son existence la constellation affective de son enfance. Son histoire personnelle traduit la manière dont il en reconstruit les influences. C. Taylor définit à juste titre l’identité comme “un dialogue avec parfois une lutte contre les choses que ‘nos autres donneurs de sens’ veulent voir en nous. Même après que nous ayons dépassé en taille certains de ces ‘autres’ – nos parents par exemple – et qu’ils ont disparu de nos vies, la conversation avec eux continue à l’intérieur de nous-mêmes, aussi longtemps que nous vivons” (Taylor, 1994, 50). L’adolescent mal dans sa peau est d’abord dans une souffrance affective, même si sa condition sociale ajoute une dimension propre. Malgré ses disparités, ses individualités, la jeunesse qui nous intéresse ici possède une spécificité, elle est en souffrance, c’est-à-dire suspendue entre deux mondes dans une quête de sens et de valeur.
L’enfant ou l’adolescent projette dans ses actions la confiance qu’il éprouve en ses ressources. La “confiance de base” (Erikson, 1972) est acquise dans les premières années de l’existence sur le fond de la qualité de relation nouée avec la mère et la capacité de celle-ci à répondre à ses demandes sans l’envahir. Elle repose sur une mutualité de leur expérience et sur le sentiment pour l’enfant que, quoi qu’il arrive, il peut compter sur sa présence et sur celle de ses significant others. Elle sollicite pour son établissement un mouvement de reconnaissance et d’affection lui donnant le sentiment d’être porté par le regard et l’attention de ceux qu’il aime. Il en conserve durablement la conviction de la solidité du monde qui l’entoure. En ce sens, Erikson est proche de Winnicott pour qui la notion d’espace potentiel entre la vie psychique et l’environnement traduit une zone de créativité et de confiance dans le rapport au monde de l’enfant. Si l’acte de fondation de la “confiance de base” s’établit dans les premières années de la vie à travers d’abord l’attachement à la figure maternelle, elle se prolonge malgré la relativisation de la position des parents au fur et à mesure que l’enfant grandit, elle s’élargit au lien social. Elle alimente un espace d’engagement créatif et propice dans le monde.
Le passage d’adolescence va des transformations pubertaires à l’entrée dans la vie, il ressemble à une effraction au cœur du sentiment d’identité. Ce réaménagement symbolique et affectif induit une perturbation du fonctionnement antérieur, une période de turbulences malaisée à vivre pour le jeune et ses parents, elle manifeste un débat intense avec les autres dans la quête éperdue de nouvelles limites, d’un ajustement au monde pour retrouver l’apaisement ; moment de croissance physique et psychique, mais aussi de l’élargissement de la relation aux autres. Aucun statut n’est pleinement élaboré, une indécision règne. Le jeune acquiert le droit de voter, de conduire, de se marier et d’autres encore, mais en même temps il continue de se trouver dans une relation de dépendance matérielle à ses parents, parfois même de dépendance affective. Il n’est plus tout à fait un enfant sans être encore un homme ou une femme. L’adolescence est le temps progressif de la maturation, de la construction des assises d’un sentiment d’identité plus élaboré.
L’adolescence a perdu en quelques dizaines d’années son apparente signification univoque sous l’égide des transformations sociales et culturelles1. L’âge n’est plus tout à fait une indication de maturité. En amont et en aval, la notion d’adolescence a éclaté. La préadolescence est un terme maladroit qui traduit la sortie parfois précoce hors de l’univers symbolique de l’enfance. Certains brûlent les étapes de l’adolescence, à l’image des lolitas, portées en avant par leur mère comme de belles poupées, parant leur corps impubère d’une séduction. Elles se posent avec passion en femmes-objets, suscitant la convoitise, prolongeant le corps de leur mère, rassurant leur père sur sa virilité, elles témoignent de familles “incestuelles” où l’interdit est occulté sans être nécessairement rompu. Ailleurs, des gamines de 12 ou 13 ans sont déjà enceintes. Des garçons du même âge ont derrière eux une carrière délinquante bien remplie. Le discours publicitaire prenant acte du renversement des générations montre de petites femmes ou de petits hommes, de 10 ans ou moins déjà blasés, donnant avec complaisance des leçons à leurs parents ne comprenant rien. Les enfants ont cessé d’être tout à fait des enfants, de plus en plus responsabilisés, appelés à décider d’eux-mêmes avec une autonomie croissante, ils sont souvent empêtrés d’une responsabilité qui n’est pas de leur âge du fait du recul de la position éducative des aînés.
A l’autre bout, d’autres jeunes, ayant largement franchi la vingtaine d’années, témoignent de la persistance d’une position juvénile. Pour les uns, de manière douloureuse car leur situation précaire ne les autorise pas à prendre leur envol à cause du chômage, des études ou du manque de moyens, et la solidarité familiale les protège. D’autres, les Tanguy ou les Jackass2, récusent toute assignation à leur âge et témoignent de comportements et de valeurs autrefois associés à une période proche de la puberté, ils ne veulent pas “grandir”. L’adolescence ou la post-adolescence traduisent l’impossibilité de renoncer au cocon familial, à l’hédonisme de l’instant. Volonté de suspendre le temps des responsabilités, de s’ancrer dans l’entre-deux avec d’éventuelles périodes d’indépendance qui ne durent guère, allers-retours dans l’impossibilité de décrocher du soutien parental pour prendre son autonomie économique ou affective. La marge d’autonomie et de création de chaque individu s’est élargie, mais l’usage de la liberté ne se coule pas dans l’évidence. Il importe de posséder une boussole pour s’orienter au gré du chemin, sinon, privé des ressources symboliques, l’individu est livré au désarroi ou à la peur. Et particulièrement le jeune.
La sécurité ontologique est mise à mal, elle devient difficile à assumer dans le contexte de nos sociétés qui disqualifient la confiance nécessaire au lien social. A qui se fier dans un monde dont la maxime est celle de l’obsolescence. La transmission des expériences ne va plus de soi. La fragilité de l’engagement rend difficile toute relation durable, à commencer par la relation matrimoniale. Mais là où la confiance manque, les zones d’imprévisibilité se multiplient, et pour les acteurs une inquiétude et une mobilisation accentuées de leurs ressources personnelles se créent.
Un discours ambiant dénonce l’hypocrisie politique, économique, sociale. Les incivilités prennent de l’ampleur. Le ressentiment envahit régulièrement nos sociétés à travers des explosions de violence urbaine ou d’intégrisme. Nous sommes de moins en moins ensemble et de plus en plus côte à côte dans un climat de suspicion qui rend difficile les mouvements du lien avec les autres. Sans confiance la société est grippée, mise à mal, attaquée de toutes parts, et elle laisse place aux manœuvres ou aux intérêts particuliers. Pour les jeunes générations la confiance en l’avenir peine à s’élaborer souvent même à l’intérieur de leurs familles confrontées à des séparations, à des conflits, à des tensions internes. L’incertitude se prolonge en matière de formation, et surtout d’emploi, à cause du chômage des jeunes et du mot d’ordre du recyclage permanent.
Le vertige est une constante des conduites à risque des jeunes. Les psychothérapeutes disent combien les troubles du narcissisme dominent leur clientèle : sentiment d’insignifiance, de vide, de ne pas exister, etc. Le chemin n’est plus jalonné de significations et de valeurs, et le sol se dérobe sous les pas. D’où ce sentiment de chute, de perte de tout contenant. Or, la poursuite du vertige est aussi le fil conducteur d’une série d’activités physiques et sportives souvent qualifiées d’extrême, objets d’un fort engouement social depuis les années 80. Ces entreprises impliquent une relation imaginaire et réelle au risque. Elles témoignent d’un affrontement symbolique à la mort qui leur donne une valeur d’épreuve personnelle propre à relancer le goût de vivre : vitesse, glisse, quête de sensations intenses, d’“adrénaline”, etc.3
Ces modes organisés du vertige sont des formes ludiques de relations au monde où l’acteur se met imaginairement ou réellement en danger, atteint le déséquilibre convoité, en abandonnant les prises qui le relient solidement au sol. La mise en danger est ici contrôlée en principe par la technicité acquise, l’aptitude à évaluer les dangers. Mais dans sa frange la plus radicale, c’est-à-dire celle des conduites à risque des jeunes, la fascination du vertige est un jeu avec l’existence dont l’intensité se paie parfois par la chute, l’accident, la collision ou l’overdose. L’aspect potentiellement mortifère de la recherche est implicitement reconnu : s’“éclater”, c’est aussi exploser, voler en éclats, déchirer son enveloppe pour le meilleur et pour le pire.
L’entrée dans la vie n’est plus une donnée d’évidence, mais une conquête pour beaucoup de jeunes. Rien ne les assure que les difficultés du moment sont provisoires et qu’elles auront bientôt une issue favorable. Cette zone de turbulences implique une période intense d’expérimentation, de confrontation aux autres, de recherche de limites de sens. Mais les difficultés de l’entrée dans la vie ne se réduisent pas à une “simple” crise d’adolescence, elles sont plus profondément une crise du sens de la vie, et donc une crise de la jeunesse dans sa tentative d’accéder à l’âge d’homme.
Quand le monde ne se donne plus sous les auspices du sens et de la valeur, l’individu dispose alors d’un ultime recours en empruntant des espaces peu fréquentés au risque de périr. Si l’enracinement dans l’existence n’est pas étayé sur un goût de vivre suffisant, il reste à braconner le sens, à provoquer le monde en se mettant en danger ou en situation difficile pour trouver enfin les limites qui manquent et surtout tester sa légitimité personnelle. Ce sont des rites intimes de contrebande visant à fabriquer du sens pour pouvoir continuer à vivre. Les conduites à risque sont alors à l’opposé des passages à l’acte, ce sont des actes de passage (chap. 4). Elles marquent l’altération du goût de vivre d’une partie de la jeunesse contemporaine. Le sentiment d’être devant un mur infranchissable, un présent qui n’en finit jamais. “Je me dis que peut-être dans dix ans j’serai plus là, qui sait, peut-être dans trois ans j’serai plus là […]. Parce que t’attends rien de la vie, je le sais pas, moi, mon avenir. Je le vois pas brillant, tu vois. Je me dis que je vis comme ça, j’ai du mal à vivre et tout. Je me dis c’est pas demain ou après-demain ou dans cinq ans ou dans dix ans, tu vois, que je me retrouverai au sommet tu vois. C’est pas la vie heureuse” (D., 17 ans). La souffrance traduit le sentiment d’être dépossédé de tout avenir, de ne pouvoir se construire comme sujet. Si elle n’est pas nourrie de projets, la temporalité adolescente s’écrase sur un présent éternel qui rend indépassable la situation douloureuse. Elle se décline au jour le jour. Elle n’a pas la fluidité qui permet de passer à autre chose.
En outre, la souffrance d’un enfant ou d’un adolescent est sans commune mesure avec celle d’un adulte qui dispose d’une capacité de mise à distance, de relativisation de ses épreuves personnelles. Le jeune n’a pas encore ce recul que procure le fait d’avancer dans son expérience du monde. Un conflit avec ses parents ou ses amis, une rupture amoureuse, une déception ont pour lui la dimension d’un drame sans recours. On sait à ce propos la “futilité”, souvent évoquée par les adultes, des “motifs” qui amènent à une tentative de suicide par exemple. “Moi, j’ai la haine ! J’ai la haine d’être moi, j’ai la haine d’avoir une vie comme ça ! C’est tellement dur de vivre quand au fond de soi on s’aime pas […]. J’ai l’impression que tout me tombe dessus et que personne veut m’aider. Personne peut me comprendre, c’est trop fou. Je me sens seul, je me sens mal dans ma peau […]. De toute façon, c’est difficile de parler parce qu’on a tellement mal que personne ne peut comprendre” (Jérôme, 16 ans).
Le terme de conduites à risque s’applique à cette période difficile. Ce mot-valise englobe une série de comportements disparates mettant symboliquement ou réellement l’existence en danger. Malgré les efforts de la société pour les prévenir, ils tendent à se multiplier. Leur trait commun consiste dans l’exposition du jeune à une probabilité non négligeable de se blesser ou de mourir, de léser son avenir personnel ou de mettre sa santé en péril : défis, tentatives de suicide, toxicomanies, troubles alimentaires, vitesse sur les routes, violences, relations sexuelles non protégées, refus de poursuivre un traitement médical vital, etc. Les conduites à risque des jeunes ne se réduisent pas à un jeu symbolique avec l’éventualité de mourir ou de se heurter violemment au monde, elles s’accomplissent aussi parfois dans la discrétion, le silence, mais elles mettent en danger les potentialités du jeune, elles altèrent ses possibilités d’intégration sociale et elles aboutissent parfois, comme dans l’errance, à la “défonce” ou l’adhésion à une secte, à la démission identitaire. Certaines, inscrites dans la durée, deviennent un mode de vie (toxicomanie, troubles alimentaires…), d’autres marquent un passage à l’acte (ce que nous préférons appeler un acte de passage), ou une tentative unique liée aux circonstances (tentatives de suicide, fugues, etc.). La propension à l’agir qui caractérise cet âge est liée à l’inachèvement des processus identitaires, à la difficulté de mobiliser en soi des ressources de sens permettant d’affronter les écueils sur un autre mode. L’agir est une tentative psychiquement économique d’échapper à l’impuissance, à la difficulté de se penser, même s’il est parfois lourd de conséquences. Le corps prend le relais de la parole informulable.
Les conduites à risque sont d’abord des tentatives douloureuses de se mettre au monde, de ritualiser le passage à l’âge d’homme. Recherches de limites jamais données ou insuffisamment étayées, ce sont des formes de résistance contre la violence du sens issue d’une famille (manque d’amour, rejet, indifférence, indisponibilité, conflits, abus sexuels, violences physiques) ou, à l’inverse, surprotection, indifférenciation et/ou de la société (compétition généralisée, précarité, exclusion, etc.). Elles sont d’abord une interrogation douloureuse sur le sens de l’existence. Ce sont des manières de forcer le passage en brisant le mur d’impuissance. Les conduites à risque témoignent de cette pathologie du temps, elles le manifestent de manière évidente dans les addictions ou simplement les répétitions de mise en danger de soi, l’emprisonnement du sujet dans un temps circulaire. Mais simultanément elles témoignent de la tentative de s’en extraire, de gagner du temps pour ne pas mourir, pour continuer encore à vivre. Et le temps est le premier remède des souffrances adolescentes.
Les raisons de mettre en danger sa vie pour pouvoir exister sont nombreuses et mêlées. Aucune régularité rassurante ne permet de les identifier d’emblée avec certitude, ni aucune recette de les prévenir. Seule l’histoire personnelle du jeune et la configuration sociale et affective où il s’insère sont susceptibles d’éclairer le sens de son comportement, alors qu’un autre, vivant une situation proche, s’en accommode ou entre dans d’autres logiques d’action. Ce ne sont pas tant les circonstances qui induisent la souffrance que la manière dont elles sont interprétées et vécues. Le réel n’existe que par son appropriation par l’acteur. Le pire peut être tenu à distance tandis qu’une écorchure le brise dans son envol. La trame relationnelle et l’histoire de vie sont déterminantes pour comprendre l’incidence des événements. Le jeune est marqué par la qualité affective des relations avec ses parents ou ceux qui en tiennent lieu. Ses comportements sont souvent le symptôme d’un fonctionnement familial, d’une carence affective, de tensions avec les autres. Ils répondent à une douloureuse volonté de bouleverser les routines familiales et d’être reconnu comme “existant”. Mais souvent le jeune se cherche et ne sait pas ce qu’il poursuit à travers ses comportements dont il voit pourtant combien ils troublent sa famille et le mettent en danger (chap. 1). Chez les filles, ces comportements à risque prennent des formes discrètes, silencieuses, là où chez les garçons ils deviennent exposition de soi (et éventuellement des autres), confrontation au monde, souvent sous le regard des pairs (chap. 2).
Quatre figures anthropologiques se croisent dans les conduites à risque des jeunes, elles ne s’excluent pas les unes les autres, mais s’enchevêtrent : ordalie, sacrifice, blancheur et affrontement.
– L’ordalie est une manière de jouer le tout pour le tout et de se livrer à une épreuve personnelle pour tester une légitimité à vivre que le jeune n’éprouve pas encore. Il se sent insignifiant et malheureux, à côté de son existence. Il interroge symboliquement la mort pour garantir son existence par le fait de survivre. Toutes les conduites à risque des jeunes ont une tonalité ordalique. L’exposition au danger vise à expulser l’intolérable pour trouver l’apaisement. Toute confrontation à la mort est une redéfinition radicale de l’existence. Quand la souffrance taraude et qu’autour de soi nulle figure ne s’incarne avec suffisamment de force pour convaincre que l’existence vaut la peine, il reste à solliciter la mort comme instance anthropologique, à réaliser à travers une épreuve personnelle un échange symbolique au risque de se perdre. La démarche n’est nullement suicidaire, elle vise à relancer le sens, à mettre l’individu au monde. La mort symboliquement surmontée est une forme de contrebande pour aller fabriquer des raisons d’être. L’issue possible est celle d’exister enfin, de se dépouiller de la mort qui colle à la peau en ayant su la regarder en face. L’ordalie, comme rite privé, est une manière de jouer le tout pour le tout. Au terme de l’épreuve est non seulement la puissance de survivre, mais aussi le choc renouvelé du réel qui procure l’intuition d’une butée à l’interminable chute dans la souffrance. Telle est l’efficacité possible de l’ordalie (chap. 3).
– Le sacrifice, lui, joue la partie pour le tout. Le jeune sacrifie une part de soi pour sauver l’essentiel. Ainsi, par exemple, des scarifications ou des diverses formes d’addiction comme la toxicomanie, l’anorexie… (chap. 4).
– La blancheur est plutôt l’effacement de soi dans la disparition des contraintes d’identité. On la rencontre notamment dans l’errance, l’adhésion à une secte ou la recherche de la “défonce” à travers l’alcool, la drogue ou d’autres produits. Recherche du coma et non plus de sensations (chap. 5).
– L’affrontement est une figure différente. Confrontation brutale aux autres à travers violences, incivilités, délinquances, l’affrontement est une fuite en avant en se cognant contre le monde à défaut de limites de sens bien intégrées et heureuses (chap. 11). Mais, encore une fois, ces figures se mêlent. Il y a aussi, par exemple, de l’ordalie dans l’affrontement ou la blancheur.
Les conduites à risque sont également une recherche de butée, en se faisant mal, en s’écorchant, en se cognant contre les arêtes du réel ou les autres, en éprouvant le contre-corps de la toxicomanie, de l’alcoolisation ou de l’anorexie, de la boulimie… Il s’agit de fabriquer une douleur qui endigue provisoirement la souffrance. Une douleur délibérée, et donc contrôlable, s’oppose à une souffrance qui dévore tout sur son passage. A l’incertitude des relations, l’individu préfère le rapport régulier à un objet qui oriente totalement son existence, mais qu’il a le sentiment de maîtriser à volonté et éternellement. D’où les relations d’emprise du jeune envers certains objets : drogue, alcool, nourriture, etc., grâce auxquels il décide à sa guise des états de son corps, quitte à transformer son entourage en pure utilité et à ne rien investir d’autre. A l’insaisissable de soi et du monde, il oppose le concret du corps. Les relations d’emprise sont une forme de contrôle exercé sur la vie quotidienne face à la turbulence du monde. Le jeune reproduit sans cesse une relation particulière à un objet ou à une sensation qui lui procure enfin, fût-ce pour un instant, l’impression furtive de s’appartenir et d’être encore ancré au monde (chap. 6 et 7).
Un long chapitre aborde l’entrée dans la sexualité, l’une des difficultés de l’adolescence à franchir. Je m’attarderai surtout sur l’inceste et les abus sexuels qui sont une des premières raisons des souffrances et des conduites à risque des jeunes. Ils introduisent une cassure nette dans leur développement et leur goût de vivre, ils les jettent soudain à côté de leur existence dans un désarroi qui n’en finit plus. Le trauma de l’inceste ou de l’abus sexuel alimente nombre de tentatives de suicide, mais aussi les scarifications, l’anorexie, la toxicomanie, l’alcoolisation, les relations sexuelles non protégées, les conduites d’échec, etc., par désinvestissement de son existence, dégoût de soi, impossibilité au moins provisoire de retrouver l’évidence perdue d’exister (chap. 8).
La vitesse sur les routes ou la conduite à risque est une autre manière de jouer avec la mort qui touche essentiellement les garçons dans une quête de virilité dont ils ne sortent pas toujours indemnes (chap. 9).
Le monde contemporain juvénile voit se déplacer les anciennes formes de la honte. Des émissions-cultes comme Jackass ou Dirty Sanchez, débordées aujourd’hui par d’innombrables déclinaisons médiatiques du même ordre, montrent avec jubilation des scènes mêlant scatologie et mise en danger délibérée. Mais, au-delà, elles marquent l’impossibilité de s’identifier à l’autre. Les innombrables épisodes de happy slapping, dilués dans la vie courante, prennent des formes radicales de provocation, de violence physique ou de viol, complaisamment filmées sur les portables et diffusées ensuite sur les messageries, et attestent du déni de la victime à la fois blessée par l’acte subi et humiliée (souillée) publiquement par la diffusion des images (chap. 10).
Nos sociétés occidentales ne reconnaissent pas socialement le changement de statut qui ouvre à l’âge d’homme et ne l’accompagnent d’aucun rite unanime susceptible de rassurer et de jalonner le chemin de ceux qui traversent ce passage rempli de turbulences. Mais des sociétés d’individus ne sont guère en mesure d’institutionnaliser les rôles, elles laissent à chaque acteur le soin de se différencier et de forger la trame de son existence. Il faut se légitimer d’exister, et le faire parfois sans l’aide des autres. Une société d’individus aboutit à l’individualisation du sens, et donc à la nécessité de s’instituer d’abord par soi-même. Ces épreuves que les jeunes s’infligent sont des formes inédites de rites visant à la mise en question de soi, mais dans un contexte solitaire (ou parfois avec quelques amis). Ces conduites sont un sursaut de conscience, une manière de se débattre et de jouer son existence contre la mort pour donner sens et valeur à sa vie. Elles participent d’une recherche de limites de sens, d’un cran d’arrêt au moins provisoire à la tension ressentie. Elles recadrent en quelque sorte la situation, la redéfinissent en le plaçant au cœur du dispositif comme acteur, et non plus comme un élément indifférent emporté dans le flot de souffrance. Mais la mort à tout moment peut réclamer son dû. En faisant la part du feu, le jeune s’efforce de retrouver sa place dans le tissu du monde et d’effectuer un acte de passage qui le sorte enfin de la souffrance, de cet état de suspension douloureuse qui paraît sans issue. Le jeune redevient acteur de son existence, il exerce un contrôle sur ses ressentis à travers le recours à des remèdes paradoxaux mais qui participent d’anthropologiques efficaces et autorisent à continuer à vivre (chap. 12).
Le jeune est emporté dans le tourbillon, il semble ne plus avoir prise sur la situation, mais en fait il se bat, il cherche à s’en extirper avec les moyens qui ne paraissent pas les meilleurs aux yeux des autres, mais qui s’imposent à eux. Ce sont des épreuves personnelles pour s’assurer de la valeur de son existence. Ce sont des rites privés d’institution de soi, et non de destruction. Tentative paradoxale et douloureuse de reprendre le contrôle de son existence, et de décider enfin de soi. Les conduites à risque sont d’abord des formes de résistance, et leur issue est le plus souvent positive (chap. 13).
La volonté ferme de mourir, distincte des conduites à risque, est rare chez les jeunes générations, mais elle existe. Ce sont alors des jeunes ayant longuement réfléchi à leur geste et pesé ses conséquences. Ils recourent à des moyens irréversibles ne laissant aucun doute sur leur détermination : pendaison, arme à feu, saut dans le vide à grande hauteur, par exemple. Ils laissent une lettre ou un message sur leur blog pour expliquer leur geste, pour dédouaner leurs parents et dire qu’ils préfèrent mourir que vivre dans un monde où ils ne se reconnaissent pas. Parmi ces jeunes qui souhaitent fermement mourir, certains survivent et trouvent dans le jeu de l’ordalie une seconde naissance. Ils ne recommencent plus jamais et sont convaincus de la valeur de leur existence. D’autres, à l’inverse, disparaissent, qui ne cherchaient pas la mort mais une suppression de leur tension intérieure.

“J’ai fait quelque chose contre la peur. Je suis resté assis toute la nuit et j’ai écrit”4, disait Rilke. Je continue à essayer de comprendre, et la part la plus engagée de mes recherches concerne les conduites à risque et les souffrances des jeunes générations, cette difficulté à entrer dans la vie. Cette anthropologie des passions du risque dans le monde contemporain a d’abord été dans Passions du risque, dont la première édition date de 1991, une aventure personnelle rendue possible par la confiance immédiate et fidèle d’Anne-Marie Métailié et de Pascal Dibie. Sans leur soutien et leur amitié, sans leur confiance toujours renouvelée, je n’aurais sans doute jamais eu autant de possibilités de réfléchir à ce thème et de l’approfondir. Puis, cette aventure est devenue collective, réunissant notamment à la faculté des sciences sociales de l’université Marc Bloch de Strasbourg, sous l’égide de la complicité et de l’amitié, une poignée d’autres chercheurs. Avec Pascal Hintermeyer, professeur à l’université Marc Bloch et directeur de l’UMR “Cultures et sociétés en Europe”, Thierry Goguel d’Allondans, travailleur social et anthropologue (IFCAAD), nous menons sans relâche depuis 1996 une vaste enquête sur les conduites à risque. Nous avons ainsi recueilli des centaines d’entretiens avec des jeunes de Strasbourg et de sa région à l’aide des étudiants de sociologie. Je leur exprime à tous ma gratitude. Des étudiants nous ont rejoints et nous rejoignent chaque année pour des mémoires ou des thèses, je pense à Hakima Aït el Cadi qui malgré son éloignement géographique reste présente dans nos recherches, à Farid Rahmani, l’un et l’autre auteurs d’un remarquable travail, Meryem Sellami qui entame aujourd’hui ses recherches, Jocelyn Lachance venu du Québec.
Il faut également citer Denis Jeffrey (université Laval au Québec), complice de longue date sur ce thème. Et, toujours au Québec, Joseph Levy (UQAM) ou Guy Ménard (UQAM). Armand Touati, si tôt disparu, directeur de la revue Cultures en mouvement, devenue Sciences de l’homme et sociétés, longtemps compagnon de route de cette recherche dont il a publié maints fragments depuis une vingtaine d’années. Son regard manquera douloureusement à ce livre. Il y aurait trop de personnes à remercier par ailleurs qui m’ont invité à des conférences ou ont débattu avec moi, des collègues, des parents, des professionnels dont les fonctions touchent à l’adolescence. Et bien entendu tous les jeunes, notamment les étudiants qui nourrissent une large part de mes réflexions.
A Strasbourg, il convient aussi de remercier chaleureusement Roger Maubert dont les hautes fonctions au sein du Conseil général ont permis d’impulser les recherches sur les conduites à risque et la création d’un Pôle de ressources sur les conduites à risque animé par Valérie Béguet.
Et, comme toujours, dire ma reconnaissance à Hnina qui a lu et relu avec toujours la même inflexible rigueur tous les développements de cette recherche depuis son origine. Par le temps et la confiance qu’elle m’a donnés, ma nomination à l’Institut universitaire de France a été une précieuse stimulation à ce travail.

La Causette, Entretien avec David le Breton à lire ici

David Le Breton est né le 26 octobre 1953. Il est professeur en sociologie à l'Université de Strasbourg, membre de l'Institut universitaire de France et du laboratoire URA-CNRS "Cultures et société en Europe". Il est l'auteur, entre autres, de : L’Adieu au corps, Anthropologie de la douleur, Du Silence, La Saveur du monde et d'un roman noir, Mort sur la route.