Publication : 16/10/2008
Nombre de pages : 350
ISBN : 978-2-86424-669-5
Prix : 13 €

La Chair à vif

David LE BRETON

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La leçon d’anatomie autrefois, le prélèvement d’organes aujourd’hui provoquent l’horreur des proches ou hantent les dernières heures de l’existence. Un sentiment de violation suscite la culpabilité de n’avoir pu empêcher la mutilation du corps de la personne aimée. Le greffé lui-même n’est pas indemne de troubles personnels après la transplantation. Le "don" qu’il reçoit est subtilement empoisonné d’exquise ou de cruelle façon.
Le corps établit la frontière de l’identité personnelle ; brouiller cet ordre symbolique qui fixe la position précise de chaque individu dans le lien social, revient à effacer les limites identitaires du dehors et du dedans, du moi et de l’autre. Les limites du corps dessinent à leur échelle l’ordre moral et signifiant du monde. Un trouble introduit dans la configuration du corps est un trouble introduit dans la cohérence du monde. Ce champ de forces où s’opposent des valeurs que l’histoire n’a jamais réconciliées, est ici abordé sous l’angle de l’anthropologie, c’est-à-dire en s’efforçant de comprendre l’homme en tant qu’homme, acteur social, producteur de significations et de valeurs, inventeur de son univers propre dans la pluralité du monde possible.

« Une histoire du corps dépecé, depuis la passion anatomique des premières dissections jusqu’aux modernes greffes. » - Le Monde


  • « [La Chair à vif] est consacré à l’appréhension intime du corps propre quand celui-ci se voit mutilé, fouillé, greffé. A travers l’histoire des trouble suscités par la « violation chirurgicale » de son intégrité, depuis les premières leçons d’anatomie jusqu’aux transplantations d’organes, Le Breton montre combien tout ceci a contribué à brouiller les limites identitaires du dehors et du dedans, du moi et de l’autre. »


    Vincent Labaume
    TOUT PREVOIR

  • « Cet ouvrage aux confins historiques et sociologiques n’en dissimule pas moins une approche anthropologique où l’homme est pris comme acteur social, producteur de significations et de valeurs, inventeur de son univers propre dans la pluralité des mondes. »


    LE JOURNAL DES PSYCHOLOGUES

  • « Elle est une lecture essentielle pour alimenter sa réflexion quant aux abîmes métaphysiques engendrés par les progrès de la médecine. »
    Hervé Chalendar
    L’ALSACE LE PAYS

  • « Un ouvrage qui ne laisse pas indemne, qui remet sans cesse en jeu des systèmes de valeur, comme si les limites du corps humain dessinaient, à leur manière, un ordre moral. »
    Marie-Laure Bellay
    RUEDESLIVRES.COM

SOMMAIRE


Introduction : de la leçon d’anatomie aux greffes

1. De la dissection aux leçons d’anatomie
Les premières dissections – Galien – La médecine arabe.

2. Les siècles de l’anatomie
La médecine au Moyen Age – Les premières dissections occidentales – La médecine judiciaire – La célébration anatomique – Léonard de Vinci – Vésale – La Fabrica – La Renaissance anatomique – Descartes et l’anatomie des mécanistes – L’Encyclopédie – L’anatomo-pathologie.

3. Le corps humain entre “matériel anatomique” et remèdes
Le “matériel humain” – L’homme comme médecine de l’homme – Péripéties autour des cadavres – Les amphithéâtres privés – Les siècles des “résurrections” – Le continent américain – Des autopsies.

4. Le spectacle anatomique
Une séance d’anatomie – Le theatrum anatomicum – Esthétique des corps anatomisés – L’anatomie des rues – Les collections anatomiques – L’essor des collections anatomiques – Le spectacle de la morgue – Le squelette du vivant de l’homme.

5. Statut anthropologique du corps dans la recherche médicale
L’anatomie ou l’écorché sans visage – Une anatomie des supplices – Le condamné à mort, objet licite de dissection et d’expérimentation – “La vie indigne de vivre” – Statut anthropologique du corps après la mort.

6. Prélèvements et transplantations d’organes
Greffer l’homme – Définitions différentes de la mort – Définitions différentes du corps – Réticences aux prélèvements – La tyrannie de la dette – Intégrer l’autre – Dénégation de la mort – Morales – Une éthique des prélèvements et des transplantations ? – Le corps-marchandise.

7. Le syndrome de Frankenstein
Le cinéma gore ou le corps matière première – Le médecin devant le “reste”.

Bibliographie


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Introduction

De la leçon d’anatomie aux greffes


“L’anatomiste ne sait pas qu’il est dans un charnier horrible ;
sous l’influence d’une idée scientifique, il poursuit avec délices un filet nerveux
dans des chairs puantes et livides qui seraient pour tout autre homme un objet
de dégoût et d’horreur.”

Claude Bernard,
Introduction à l’étude de la médecine expérimentale



En 1866, six Inuit sont emmenés aux États-Unis afin de servir de spécimens à des scientifiques américains du Muséum d’histoire naturelle de New York. Peu après leur arrivée, quatre d’entre eux meurent de tuberculose foudroyante, non sans avoir été “visités” par une foule d’Américains ayant acquitté un droit d’entrée pour les voir en dépit de leur état de santé. L’un des survivants retourne en Arctique. Atangana, l’une des victimes, une chamane, dit peu avant de mourir sa volonté de ne pas être enterrée de peur de ne pouvoir respirer, elle sou­haite que son visage reste découvert. Elle ne veut ni sable ni cercueil sur elle. Embarrassés par ces morts successives, les responsables du musée effectuent un simulacre d’enterrement faisant ainsi croire à Minik, survivant, encore adolescent, que son père repose désormais en terre. En fait, les cadavres des quatre hommes sont subrepticement disséqués et leurs sque­lettes conservés. Minik le découvre par hasard des années plus tard quand les ossements de son père sont exposés sous une vitrine comme spécimen de l’humanité inuk. “Je ne pourrai jamais être heureux tant que je n’aurai pas mis mon père en terre, je pleure chaque fois que je pense à ses pauvres os, enfermés au Muséum dans une cage de verre où tout le monde peut les voir au grand jour” [Harper, 1997, 11]. Minik se bat pour obtenir le retour dans leur village des dépouilles de ses compagnons morts. Quelques années plus tard, en 1899, une jeune Inuk de onze ans, ramenée à New York avec sa sœur jumelle par un négociant en fourrures, meurt de consomption dans un couvent. Immédiatement le corps est envoyé à l’université Columbia pour une dissection “en tant que spécimen de la race”. Un médecin de Columbia déclare : “Nous estimons que le corps de l’enfant sera un sujet d’étude inté­ressant – une Esquimaude, vous comprenez –, nous aimerions donc examiner ses organes internes afin d’établir des comparai­sons avec ceux de personnes nées dans d’autres conditions et sous d’autres climats” [Harper, 1997, 127]. En 1909, Minik regagne le Groenland alors que les scientifiques continuent à nier l’existence de la dépouille de ses amis. Quelques années plus tard, toujours soucieux à leur sujet, il retourne aux États-Unis et se bat contre l’administration pour le rapatriement des corps. Il meurt aux États-Unis en 1918. En 1993 seulement, les quatre dépouilles retournent en Arctique où elles sont enterrées chrétiennement, ce qui sans doute n’aurait guère convenu à ces quatre Inuit, surtout si l’on se souvient des dernières paroles d’Atangana. En 1990, une loi fédérale américaine, la Native American Grave, demande aux muséums de restituer à leur communauté les innombrables squelettes ou momies conservés.
Des événements récents de nos sociétés montrent l’attache­ment à la dépouille comme signe persistant de la personne. Ainsi de l’horreur face aux profanations de tombes dans une série de cimetières, et même de cadavres ces dernières années. De l’indignation soulevée par la découverte que les facultés de médecine de Tübingen et Heidelberg, en Allemagne de l’Ouest, continuaient à utiliser des corps de victimes de la période nazie pour les cours d’anatomie, notamment des organes conservés sous forme de “préparation”. Le ministre israélien des Cultes demande au chancelier Kohl le transfert en Israël des restes des victimes. Évoquons également les débats provoqués par l’utilisation de cadavres humains pour des exercices en balistique à propos de requêtes judiciaires, il y a quelques années en France, ou pour la simulation d’accidents de la route en Allemagne à la fin 1993. D’autres exemples peuvent être sollicités. Ces faits montrent que les sociétés occidentales continuent à être divisées sur le statut du cadavre humain. Les prélèvements d’organes soulèvent eux aussi de pénibles dilemmes pour les familles confrontées à la nécessité de donner leur accord pour cet usage du corps de leur proche. Les campagnes d’incitation se heurtent à une résistance silencieuse d’une partie de la population, tandis qu’une autre consent à cette pratique.
Dans une étude publiée en 1992 et située dans un bidonville du Nordeste brésilien, près de Recife, N. Scheper-Hugues montre la violence exercée à l’encontre de ceux qui essaient de s’opposer à l’oppression sociale et économique dont ils sont victimes. Des hommes de main les tuent et mutilent les corps, les rendant parfois méconnaissables : yeux crevés, sexe arraché, tête coupée, membres mutilés, etc., ou font totalement dis­paraître les cadavres. La situation est d’autant plus tragique pour les habitants du bidonville qu’ils ont une vision unitaire de leur personne. Leur âme, pensent-ils, a une forme humaine. Ils enterrent ainsi un membre amputé au cimetière dans un minuscule cercueil. Lors de sa mort son propriétaire le retrou­vera et son corps sera complet. Dans le contexte des escadrons de la mort, des enlèvements d’enfants des rues, des violentes représailles contre toute tentative de résistance, la terreur mise en œuvre par les hommes de main ou la police joue sur ces angoisses de démantèlement de soi. Des rumeurs innom­brables mettent en image ces peurs quotidiennes. Les habitants craignent d’être enlevés et leur corps livré aux riches en pièces détachées. “Les rumeurs sur le vol des corps aux­quelles s’ajoute le sentiment de vulnérabilité et d’incertitude sur le destin de leur corps, s’expliquent aussi par la nature des contacts que les pauvres peuvent avoir avec le milieu hospitalier […]. On a trop d’histoires de companheiros ou de parents transportés à Recife pour subir une opération ou suivre un traitement médical qui ont été ‘perdus’ dans les allées et venues que doivent subir les patients dépendants de la charité entre les hôpitaux privés, publics et universitaires” [p. 73-75]. En outre, les pauvres, dont l’enterrement est pris en charge par l’État, restent peu de temps dans leur tombe. L’exhumation de la dépouille intervient dès que l’espace est sollicité, les restes sont brûlés et jetés dans la fosse publique. Comme le dit une femme rencontrée par N. Scheper-Hugues : les pauvres “ne sont même pas propriétaires de leur corps”.
La mort dissocie-t-elle l’homme de son corps pour faire de ce dernier un néant, une défroque de chair désertée, un principe matériel voué au pourrissement ? Le cadavre n’est-il alors qu’une mémoire périssable et dérisoire ? Est-il privé d’humanité, reste indifférent, enveloppe de chair laissée après la mort pareille à la mue d’un animal ? Ou bien demeure-t-il l’homme qu’il fut, jouissant encore pour quelques heures de l’affection de ses proches, ayant droit au respect de sa dépouille et de son dernier repos ? Mérite-t-il notre indifférence, auquel cas les prélèvements d’organes ou les usages médicaux du corps (tels que les dissections par exemple) ne soulèvent guère de débats ? Ou bien, si le corps est toujours l’homme qu’il fut, exige-t-il le même respect que de son vivant et, auquel cas, faute d’un accord explicite, le prélève­ment est-il une violation de sa mémoire ? Voilà posés les enjeux éthiques et culturels du débat autour des prélèvements. Le statut du cadavre commande la légitimité des usages qui peuvent en être faits.
La mort suspend-elle le lien indissoluble de l’homme à son corps ? La résolution de cette question repose uniquement sur des arguments culturels, une vision du monde, un univers de valeurs ; elle dépend des représentations de la mort, du corps ; elle implique une définition sociale de la personne. D’une certaine manière, la question soulevée ne souffre d’aucune réponse, chacune renvoyant à l’éternel miroir d’imaginaires sociaux légitimes. La décision de répondre de façon ferme sur le statut anthropologique du cadavre renvoie à nos subjecti­vités, et rien n’interdit de penser que le rationaliste ne s’opposera pas avec fermeté à la violation post mortem du corps d’un être aimé (ou de sa sépulture), où il ne devrait plus voir, en toute logique, qu’une carcasse insignifiante. Le statut du cadavre sollicite le sens le plus intime du sacré pour chaque individu. Le prélèvement d’organes ou l’autopsie aujourd’hui, la leçon d’anatomie autrefois, provoquent l’horreur des proches ou hantent les dernières heures de l’existence. Un sentiment de violation suscite la culpabilité de n’avoir pu empêcher la mutilation du corps de la personne aimée. La difficulté à laquelle se heurtent les campagnes de prélèvement d’organes signale l’ampleur des résistances sociales à considérer le corps humain comme une enveloppe vide et un simple réservoir d’organes. Pour le meilleur ou pour le pire le corps est la souche identitaire de l’homme, l’“instrument général de sa compréhension du monde” (Merleau-Ponty). En lui, l’homme étreint le monde et le fait sien, le transformant en un univers familier et compréhensible, chargé de sens et de valeurs, et partageable en tant qu’expérience par tout autre individu inséré comme lui dans le même système de références cultu­relles. La condition humaine est corporelle, la présence au monde se tisse dans la chair. Le statut donné au corps est la pierre de touche du statut du sujet. Toute altération de la part corporelle de l’homme est une altération de soi. L’homme n’a pas un corps, il est de chair.
Si le greffé éprouve d’abord la jubilation de retrouver son souffle, son énergie, sa liberté de mouvement, la lune de miel est souvent brève, l’amenant à la nécessité d’un passage intérieur pour accepter sa condition. D’ailleurs le greffé lui-même n’est pas indemne de troubles personnels après la transplantation. Le “cadeau” reçu est subtilement empoisonné. La tyrannie de la dette succède à l’angélisme du don. Nombre d’entre eux, tous sans doute à un moment ou à un autre, vivent dans l’ambivalence, parfois même dramatiquement, l’implantation dans leur propre corps de l’organe d’un autre homme dont la mort leur a bénéficié. Ils ont le sentiment que l’autre, objet du prélèvement, les possède, induit leur méta­morphose, hante leurs rêves et leurs fantasmes ; leur culpabilité aussi. Greffer l’homme sur l’homme, point d’aboutissement des possibilités contemporaines de morcellement du corps, n’est pas sans créer nombre de malaises (chap. 6). Le mor­cellement du corps atteint son comble lorsqu’un homme en mort encéphalique est maintenu artificiellement en vie et proposé à l’expérimentation médicale, cultivé pour le prélè­vement de matières ou d’organes. Le corps, satellisé, devient une usine organique dans laquelle certains rêvent de puiser à volonté (chap. 7). Quel est le statut anthropologique du corps dans le monde contemporain ?
Si nous voulons éclairer les obstacles auxquels sont confrontés aujourd’hui les transplanteurs, malgré l’omni­présence de leur discours, il faut se souvenir de l’opposition sociale qui rendit difficile la pratique de l’anatomie, au point de faire des médecins ou des chirurgiens engagés dans cette recherche des hommes obsédés par la quête des cadavres et contraints à tous les compromis pour en obtenir. Et nous verrons quel sinistre commerce, justifiant parfois le meurtre, s’est appuyé sur cette passion, rappelant à certains égards les actuels trafics d’organes visant à fournir les “pièces” nécessaires à certaines cliniques de pays du tiers-monde pour des trans­plan­tations sur de riches clients. De même, pour comprendre les avancées actuelles de la médecine et les bouleversements éthiques qu’elles provoquent, il faut interroger l’histoire de la disposition que s’octroient les anatomistes sur le corps humain. L’histoire de l’anatomie s’élabore en permanence à l’encontre des sensibilités culturelles. Pour reprendre un mot de l’ana­tomiste W. Hunter, elle implique une “necessary inhumanity”. Pendant des siècles, la recherche du “matériel” de dissection implique la violation des sépultures pour s’emparer des corps fraîchement inhumés, le vol de cadavres dans les hôpitaux, le prélèvement d’office de ceux que nul ne réclame, l’achat de suppliciés au bourreau, les expéditions nocturnes pour décrocher les pendus. Plus tard, pour approvisionner les peu regardantes écoles d’anatomie du Royaume-Uni, le meurtre en série de pauvres ou de vagabonds permet aux “résurrection­nistes” de livrer régulièrement des corps au couteau des anatomistes. Toute l’histoire de l’anatomie est celle du sacrifice délibéré pour la progression du savoir d’une partie de la population impuissante à résister : vagabonds, pauvres, hérétiques, juifs, noirs, etc. (chap. 3).

La Causette, Entretien avec David le Breton à lire ici

David Le Breton est né le 26 octobre 1953. Il est professeur en sociologie à l'Université de Strasbourg, membre de l'Institut universitaire de France et du laboratoire URA-CNRS "Cultures et société en Europe". Il est l'auteur, entre autres, de : L’Adieu au corps, Anthropologie de la douleur, Du Silence, La Saveur du monde et d'un roman noir, Mort sur la route.