Publication : 26/09/2001
Nombre de pages : 112
ISBN : 2-86424-402-0
Prix : 7.32 €
Disponible

Mort d'un chinois à la havane

Leonardo PADURA

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Titre original : La Cola de la serpiente
Langue originale : Espagnol
Traduit par : René Solis

Mario Conde enquête dans le quartier chinois de La Havane sur un assassinat qu’on pourrait dire exotique: le mort a un doigt tranché et deux flèches ont été dessinées au rasoir sur sa poitrine.

Il fait trop chaud pour Mario mais il doit aider son ami Juan Chion, chinois atypique et amateur de métisses opulentes. Les recherches du Conde l’amènent à découvrir des aspects inattendus de l’histoire et de la réalité cubaines, et de l’émigration asiatique dans l’île.

Une nouvelle aventure, autant littéraire que policière, et rondement menée, de l’inspecteur fétiche de Leonardo Padura.

  • « écrit avec une élégance quelque peu ironique, ce polar doublement exotique déambule dans La Havane, avec un sens aigu du détail, sur les pas d'un flic sceptique et vaguement mélancolique qui [...] prend la mesure d'une ville aux allures de labyrinthe ethnique. Dépaysement assuré ! »
    Christian Gonzalez
    MADAME FIGARO
  • "Lire le journaliste et écrivain Leonardo Padura, c'est comme sentir pour la première fois l'écrasante et nonchalante moiteur des tropiques. On en ressort aveuglé et essoufflé. Et Mario Conde, le héros fétiche de Leonardo Padura, un flic vieilli avant l'âge, amateur de rhum, l'est souvent, aveuglé et essoufflé. Aveuglé par ses souvenirs et par la chute de quelques idéologies poussives, et essoufflé par quelques chicas et quelques verres de trop. Mort d'un Chinois à La Havane ne déroge pas à la règle. Son héros, le Conde doit y résoudre un énigmatique meurtre dans le quartier chinois de La Havane. Le mort à été pendu, le petit doigt tranché, et deux flèches ont été tracées au rasoir sur sa poitrine. Rituel de magie noire cubaine, croyances antiques transportées depuis un lointain pays ou vulgaire escroquerie ? Là encore Leonardo Padura fait endurer à son héros et à ses lecteurs un bien douloureux aveuglement et une bien cruelle désillusion. Salutaire."
    Myriam Perfetti
    MARIANNE

 

Depuis qu’il avait été en âge de raisonner et d’apprendre deux ou trois choses à propos de la vie, un Chinois, pour Mario Conde, avait toujours été ce qu’un Chinois devait être: un type aux yeux bridés, à la peau lisse d’un jaune hépatique trompeur, arrivé un jour d’un endroit très lointain, où les longs fleuves et les montagnes inexpugnables qui montent jusqu’au ciel servent de décor aux légendes de dragons et de mandarins savants. Des années plus tard, il avait appris qu’en plus un Chinois devait être un homme capable de concevoir les plats les plus insolites qu’un palais civilisé puisse savourer.

Par exemple, des perdrix cuites au jus de citron et gratinées avec des feuilles de basilic et de chou, de la cannelle et du gingembre. Ou bien des morceaux de porc revenus avec des œufs, de la camomille, du jus d’orange et finalement dorés à feu lent dans de l’huile de palme. Mais un Chinois pouvait également être, selon l’horizon limité des préjugés du Conde, un type qui tombe amoureux des mulâtresses, fume une longue pipe de bambou en gardant les yeux clos et, bien entendu, parle peu et ne s’exprime jamais qu’avec les mots qui lui conviennent le mieux, et avec cette prononciation chantante et palatale qui lui est habituelle.

Oui, voilà ce qu’est un Chinois, se dit-il après avoir examiné la question, mais tout bien réfléchi, il conclut que ce personnage artificiel n’était qu’un Chinois standard, fruit d’une compréhension occidentale schématique, même si elle semblait au Conde une synthèse tellement harmonieuse et satisfaisante qu’il lui était égal que cette image familière et quasi bucolique ne signifie rien pour un véritable Chinois, et moins encore pour tout autre personne qui n’aurait pas connu ou eu la chance de goûter une fois dans sa vie les plats que préparait le vieux Juan Chion, le père de son amie Patricia.

Etre un aussi piètre expert en questions chinoises ne gênait guère le Conde qui, en tant que flic, éprouvait le besoin de se raccrocher à des lieux communs pour ne pas se sentir totalement désarmé… Cette après-midi-là, pour la première fois depuis de nombreuses années, le lieutenant était revenu visiter le vieux quartier chinois de La Havane où il avait cette fois été appelé par l’un des aléas habituels à son métier: un Chinois y avait été assassiné, mais non de la manière simple et propre avec laquelle on tuait normalement en ville; ce n’était ni une balle, ni un coup de couteau ou une blessure à la tête, ni même un empoisonnement ou une immolation par le feu. C’était un assassinat étrange, on aurait presque pu dire « chinois », pimenté de certains ingrédients exotiques. Deux flèches croisées dessinées sur la poitrine et un doigt coupé, par exemple.

C’est pour cette raison que, tout en effectuant, dans un autobus bruyant et bondé, le trajet jusqu’à la maison de Juan Chion, Mario Conde essayait de mettre en ordre ses idées à propos de la nature des Chinois; mais il avait eu beau enrichir sa réflexion de toutes les expériences à sa portée, il n’avait obtenu que cette misérable réponse, pitoyable en vérité. Si Mao Tsé-toung m’entend ou si Confucius m’attrape, se dit-il en songeant que la Longue Marche, la Grande Révolution Culturelle et même la Grande Muraille, ces gigantesques dragons mythologiques de ce pays excessif, n’auraient jamais pu être l’œuvre du Chinois de sa réponse, même si, après tout, il ne détestait pas l’idée d’avoir fait de Juan Chion, honnête homme s’il en était, son Chinois modèle. Le vieux le méritait bien, d’autant que le Conde avait découvert qu’essayer de savoir ce qu’était un Chinois, dans un autobus puant et surchauffé, pouvait présenter certains avantages: on arrête de s’offusquer parce que des gens vous frôlent avec des organes peu désirables et même parce que quelqu’un a occupé le siège qui devait vous revenir quand enfin le maçon noir s’est levé pour descendre et que la mulâtresse à grosse poitrine a jeté en avant l’un de ses seins, pour bloquer les aspirations justifiées du Conde, qui adorait voyager assis dans les bus, le visage tourné vers la fenêtre, les yeux fixés sur les hauteurs, prêt à découvrir des frontons, des arcades surélevées et des constructions en hauteur qui, lorsqu’il se déplaçait au niveau du sol, étaient hors de portée de ses yeux et de sa curiosité. La seule chose insurmontable à cette heure de la journée était la faim: Juan Chion et la nourriture étaient devenus deux idées si intimement liées que le seul fait de se souvenir du vieux provoquait un gargouillis dans ses tripes toujours prêtes à recevoir ces monstruosités qui par pur miracle avaient bon goût. Des aubergines farcies avec du canard bouilli en sauce de bambou et de pourpier, saupoudrées de farine d’arachide, par exemple.

A l’arrêt au croisement d’Infante et d’Estrella, le lieutenant enquêteur Mario Conde quitta le bus et, pour parvenir à poser les pieds au sol, fut presque obligé de se battre contre la foule qui prétendait monter à bord. « Allez fesses molles, t’avais qu’à pas t’endormir », lui dit la femme qui le bousculait et le Conde n’eut même pas envie de lui répondre. Fesses molles, répéta-t-il en regardant le véhicule s’éloigner, rugissant, menaçant, enveloppé d’un nuage de fumée noire, comme si de toute éternité, l’enfer avait été sa destination finale. Il tira alors soigneusement sur sa chemise trempée de sueur et après avoir réajusté son pistolet à la ceinture, il entreprit de rebrousser chemin le long des trois obscurs pâtés de maisons qui le séparaient de la demeure de Juan et du lieutenant Patricia Chion, dans la rue Maloja.

Il oublia tout de suite la mulâtresse à gros seins et les insultes de la femme car le brouhaha de la rue semblait être une extension de la promiscuité agressive du bus. Merde, qu’est-ce que c’était que ce bordel? Un carnaval ou une manif? Les deux choses étaient aussi absurdes qu’impossibles: à La Havane, il n’y avait plus ni carnaval, ni manifestation, seulement des coupures quotidiennes d’électricité et une foutue chaleur. Le Conde aurait préféré marcher dans une rue déserte, sans but et sans hâte, en pensant à ce que son cerveau aurait bien voulu penser, puisque il n’était finalement qu’un sacré « nostalgiste », comme l’appelait son ami le Flaco Carlos. Mais dans la canicule de cette soirée, aggravée par ce qui devait être une longue panne de courant, chaque habitant de ce quartier semblait avoir besoin de l’air de la rue pour survivre, et une masse bouillonnante débordait des trottoirs jusque sur la chaussée, amenant avec elle ses lampes à kérosène et aussi ses fauteuils, ses bancs, ses lits de camp et ses tables de domino et même quelques bouteilles de rhum, pour attendre de la meilleure façon possible le retour de l’électricité.

 » Mais bordel, pour qui se prennent-ils ces fils de pute? Jusqu’à quelle heure ils vont nous laisser sans lumière ?  » cria quelqu’un penché à un balcon et le murmure d’approbation se propagea dans la rue Maloja, rompant la résignation de cette veillée collective obligée. Ces gens, habitués à attendre éternellement, se souvenaient de temps à autre qu’il était possible d’exiger quelque chose, même s’ils avaient oublié comment et où. Le Conde alors pressa le pas et se félicita de son habitude de ne pas porter l’uniforme. Ces derniers mois, les coupures de courant s’étaient terminées par des bouteilles lancées dans la rue, des pierres contre les vitrines et d’autres actes de vandalisme spontané, et c’est pour cela qu’il fut aussi soulagé du profond murmure de satisfaction que provoqua le retour tant attendu de la lumière.

Les gens, tels des animaux dressés à répondre aux ordres, crièrent  » Enfin « ,  » quand même « ,  » Putain, c’est l’heure du feuilleton « , et désertèrent la rue en moins d’un minute, laissant en évidence, sous la lumière moribonde de deux ampoules à chaque coin de rue, la laideur absolue de cet humble quartier prolétaire qui n’avait même pas la chance de disposer d’un arbre pour égayer le panorama.

La porte de la maison de Juan Chion donnait directement sur le trottoir et quand il venait en visite, le Conde avait toujours l’impression que les deux maisons voisines avaient écrasé celle de Chion. Tous les bâtiments de la rue étaient surélevés, construits dans les années 30, et cela faisait longtemps qu’ils réclamaient à grands cris une rénovation salvatrice et plusieurs couches de peinture susceptibles d’éloigner l’apocalypse qui les menaçait. Le heurtoir de bronze secoua la porte en bois noir et le sourire de Juan Chion remplaça la poignée de mains que ce Chinois n’offrait jamais.

– Le Conde, le Conde, quel plaisi’l, salua le vieillard avec une courte révérence qui était aussi une invitation à entrer.

– Toi tu n’aurais jamais construit la Grande Muraille de Chine, n’est-ce pas Juan? dit-il en répondant au sourire que conservait l’amphitryon devant l’incompréhensible question. Mais cela n’a pas d’importance, dis-moi, comment vas-tu?

– Bien, bien, commença le vieux en lui offrant un siège tandis que lui même s’asseyait sur un fauteuil déglingué qu’en dépit des supplications de sa fille il n’avait pas transformé en petit bois et en chiffon à poser sur la poubelle. Le Chinois adorait ce siège qui avait pour lui une valeur particulière; son épouse l’avait acheté deux pesos dans un magasin d’occasions de la rue Muralla, et le lui avait offert en 1946 pour son anniversaire. Je vais bien, Conde, tu sais que l’exel’cice me fait du bien.

Le Conde approuva tout en allumant une cigarette.

– Et ta fille, elle n’est pas là?

A cet instant, Juan Chion cessa de sourire, mais cela ne dura pas. Il pouvait dire les choses les plus terribles en enchaînant les sourires.

– Elle est folle, Conde, parle avec elle. Elle a un fiancée qui est un gamin, et elle est folle, Conde.

Mario Conde en conclut qu’il était décidément un homme voué à la malchance et que Patricia Chion était sans aucun doute une nymphomane frénétique. Voilà que c’était maintenant un gamin quelconque qui profitait des multiples attraits corporels de Patricia, avec ces jambes et ces fesses et ce visage de métisse fatale qui faisait fondre le Conde. Par plaisanterie, mais en laissant ouverte la possibilité que cela fut parfaitement sérieux, le Conde avait l’habitude de dire au lieutenant Patricia que le rêve de sa vie était de se baiser une métisse chinoise avec un gros cul, et il tournait autour de Patricia comme s’il avait eu besoin de vérifier qu’elle pouvait être une bonne candidate. La Chinoise, plus pute que jamais, rigolait et lui disait qu’un jour peut-être elle lui trouverait ce qu’il cherchait et le Conde lui suppliait de se dépêcher… Mais voilà qu’à présent, Patricia sortait avec un gamin. Fatalité, se dit le flic, à la recherche d’un remède à son chagrin sincère.

– Juan, tu n’as plus d’alcool de riz?

– Si tu veux boil’e, lui dit le vieux avec un geste pour le faire patienter, je peux t’off’li’l du thé. Thé chinois, de Canton.

– Mais tu n’as pas d’alcool?

Juan Chion ne répondit pas et s’avança vers l’intérieur de la maison, de son pas léger et sautillant de cosmonaute, et le lieutenant Mario Conde se dit qu’une gorgée de cet alcool de riz costaud lui aurait été plus utile que le thé pour expliquer à son ami qu’un de ses compatriotes était mort d’une façon assez étrange et que lui-même était là non seulement pour manger une soupe aux nids d’hirondelles, relevée des innombrables herbes que lui avait citées Juan Chion au téléphone, mais aussi parce qu’il avait besoin de son aide, entre autres choses pour découvrir la cause de la mort d’un Chinois.

C’est une drôle d’histoire, l’avait prévenu Manolo quand il l’avait vu arriver, et Mario Conde n’avait pas su pour quelle raison la remarque du sergent déclenchait chez lui une certaine gaieté. Peut-être de temps en temps cela fait-il du bien de travailler sur un cas bizarre? Toujours les mêmes voleurs, les mêmes escrocs, les mêmes fils de pute qui prospéraient grâce au pouvoir, les mêmes détournements et les mêmes bagarres collectives, tout cela avait de quoi fatiguer n’importe qui et un peu d’imprévu – ou d’impondérable ? – ne fait pas de mal à la routine policière. Il faut d’abord que tu le voies, avait poursuivi le sergent Manuel Palacios, et le Conde s’était préparé. Même s’il était flic depuis dix ans, il n’avait jamais eu affaire à un « cas chinois ».

-Toi, tu t’en fiches que j’appelle un Chinois chinois, n’est-ce pas Juan? commença le Conde, la tasse de thé à la main. Cela ne te vexe pas, n’est-ce pas? parce que les Chinois sont chinois, mais les noirs, il ne faut pas les appeler noirs, même quand ils sont plus obscurs que le cul d’un avare. Aux enfants bien élevés, on apprend à dire « une personne de couleur », mais c’est parce qu’ils sont de couleur noire, non ? Et mon grand-père Ruffino me disait de les appeler des Marrons. Bon, venons-en au fait, on ne m’avait jamais tué de Chinois et maintenant il faut que je trouve qui a tué celui-là…

De fait, le sergent Manuel Palacios n’avait pas exagéré: l’homme vivait dans un immeuble collectif de la rue Salud, presque au coin de Manrique, au cœur même du quartier chinois, et la première chose qui avait surpris le Conde avait été la quantité de vieux Chinois qui se trouvaient dans le couloir. Ils étaient tous accroupis, tous sérieux, tous très silencieux, et tous l’observèrent quand il entra. C’était un regard oblique, lourd et douloureux, capable d’émouvoir le policier, qui se dit: c’est comme une veillée sans fleurs, quelque chose d’affreusement triste. Mais il refusa pour l’heure d’admettre qu’il y avait quelque chose d’anormal: quelqu’un est mort et les autres arrivent, ne dit-on pas que les Chinois sont comme des fourmis? avait-il pensé cette après-midi-là et il regretta ensuite d’avoir répété cette comparaison au vieux Juan Chion.

– En plus, il existe une odeur particulière aux endroits où habitent beaucoup de Chinois, tu ne crois pas, Juan? J’ignore à quoi c’est dû, c’est une puanteur douceâtre, comme des vapeurs de teinturerie qui se met comme ça dans ton nez et t’oblige à dire: c’est l’odeur des Chinois rassemblés. Dis-moi si ce n’est pas vrai. L’immeuble est immense, avec des portes en enfilade et les toilettes collectives au fond, derrière les lavoirs et les réservoirs d’eau. S’il n’y avait pas eu les Chinois et l’odeur des Chinois, cela n’aurait pas ressemblé à une maison de Chinois, mais ça l’est depuis soixante-dix ans.

– Qui était-ce ? avait-il alors demandé à Manolo tout en sentant les regards des Chinois fixés sur son dos.

– Pedro Cuang, soixante-dix-huit ans, originaire de Canton, il a émigré à Cuba en 1928, à treize ans, et il n’est retourné en Chine qu’une fois, l’année dernière, mais il y est resté un mois et est revenu. Il a été blanchisseur et il touchait une pension de quatre-vingt-douze pesos par mois. Il vivait seul, il ne s’est jamais marié et n’avait pas de famille. Un Chinois comme les autres, avait-il expliqué avant de ranger son carnet de notes dans la poche arrière de son pantalon, en un geste qui n’appartenait qu’au Conde et que son subordonné copiait à présent, sans le moindre scrupule.

– Et pourquoi diable quelqu’un aurait-il voulu tuer un vieux comme ça? avait dit le Conde avant de saluer le garde à la porte de la chambre et de finir par entrer.

– Je te jure, Juan, que l’odeur de Chinois est devenue cinq fois plus forte et m’a sauté à la figure comme une main macabre qui aurait cherché à me couper la respiration. Mais j’ai continué. On m’a dit que personne n’avait rien touché… Et tu sais que j’ai failli pleurer? Tu as de la chance, tu t’es marié, tu vis avec ta fille et tu as cette maison, mais si l’on pouvait dessiner la solitude, n’importe qui pourrait s’inspirer de la chambre de Pedro Cuang. Un lit étroit comme ça, avec une couverture et un drap tout rapiécés et un morceau de bois contre le chevet, sans doute pour faire un oreiller, tu ne crois pas? Un petit fil tendu dans un coin, avec deux ou trois pantalons et chemises accrochés. Deux chaises défoncées. Un petit fourneau brillant et sur le sol, à côté du lit, une boîte de conserve remplie d’eau où il y devait avoir cinq pipes à très longues tiges, les mêmes que celle que tu utilises quelquefois. A côté du lit, il y avait aussi le chien. Un petit chien blanc, à poil long, un bâtard de poodle ou de maltais. Le chien aussi avait la corde à laquelle il avait été pendu encore accrochée au cou… Sur le dessus du fourneau, il y avait deux assiettes, deux petites casseroles, des bouteilles et une boîte avec un jeu de dominos. Et le reste de la pièce était rempli de cartons pleins de revues et de vieux journaux, il y avait des chiffons, des boîtes métalliques et des casseroles cabossées, des piles de savon, de papier hygiénique et des conserves qu’il avait dû conserver pendant des années, et même un carton avec des assiettes en porcelaine chinoise. Une trentaine de cartons, la plupart ouverts, avec le contenu répandu, comme s’ils avaient été lacérés… La première chose que je me suis demandée, c’est pourquoi cet homme avait été en Chine avant de revenir dans ce taudis puant. Pourquoi, Juan? Il y avait tellement de choses répandues dans la chambre que personne ne pouvait savoir s’il en manquait. J’ai demandé après et il semble qu’en effet personne n’est capable de dire s’il manque quelque chose.

Pedro Cuang était toujours pendu à une poutre du plafond et de sa bouche sortait la pointe d’une langue pâle, que ses propres dents avaient mordue. Il était à poil et par terre il y avait une flaque de merde, d’urine et de sang. Le Conde examina le cadavre une minute: c’est le Chinois le plus maigre que j’aie vu de ma vie, conclut-il.

– Et maintenant, voilà un détail qui te dira peut-être quelque chose, Juan: l’index gauche de Pedro avait été tranché et sur la poitrine, au couteau ou au rasoir, on lui avait fait un cercle avec deux flèches qui formaient une croix, et dans chaque quart de cercle, ils avaient mis une croix plus petite, comme des signes à additionner…, tu me suis?

– Regarde, lui avait dit alors le sergent Manuel Palacios en lui montrant un petit sac en nylon qu’il avait ramassé sur le fourneau. Quand le voisin d’à côté, qui l’a découvert, l’a touché, c’est tombé de sa main droite.

– Dans le petit sac, il y avait deux rondelles de cuivre, comme ça, de la taille d’une pièce d’un centime, avec la même marque que celle qu’on avait faite sur le corps de Pedro. Un cercle avec deux flèches croisées et quatre croix plus petites.

– Etl’ange, étl’ange, finit par dire Juan Chion en buvant la dernière gorgée d’alcool de riz qu’il n’avait sorti que pour accompagner le repas.

– Dis-moi, Juan, toi qui vis à Cuba depuis plus de cinquante ans, explique-moi quelque chose, pourquoi est-ce que vous parlez aussi mal l’espagnol, hein?

Juan Chion sourit encore plus largement.

– Par-ce-que je n’ai pas en-vie de par-ler avec vous, Mario Conde, dit-il en faisant l’effort de bien prononcer toutes les syllabes et de souligner tous les r comme s’il était agi d’un exercice épuisant. Il sourit et tendit le bras pour récupérer le verre du lieutenant.

– Voilà ce qui s’appelle être un Chinois expert en langues, non?

– N’exagé’lons pas. Ne joue pas les cl’étins, Conde, tu sais bien que le r n’existe pas en chinois…

– Ecoute… tu ne vas pas me donner d’alcool? Bon, toujours est-il que j’ai parlé avec le voisin qui l’a trouvé et c’est comme si j’avais parlé à un mur. Il riait un peu ou il devenait sérieux mais tout ce qu’il disait c’était  » Chinois pas savoi’l, police, Chinois pas savoi’l « . Et les autres disent en  » savoi’l  » encore moins. Et toi qui as une fille qui est flic, tu es bien placé pour savoir que je suis incapable de travailler si je n’ai pas la moindre foutue idée de pourquoi Pedro Cuang a été tué et on lui a coupé un doigt et on lui a fait cette marque sur la poitrine. D’après Manolo, le type devait avoir de l’argent, mais j’en doute, regarde comment il vivait. Bien qu’on n’ait pas trouvé un centime dans la chambre, et ça aussi c’est très bizarre. Mais le désordre était peut-être là pour brouiller les pistes, ou qu’est-ce que j’en sais, moi…

Juan Chion approuva et, en homme sage, décida de remplir à ras bord le verre du Conde.

– Merci, vieux… L’autre problème, c’est qu’il y a un mois, ils ont trouvé un chargement de cocaïne dans le quartier, à deux rues de chez Pedro Cuang. Les détenteurs de drogue étaient cubains, mais les enquêteurs soupçonnent que la drogue saisie représente moins de la moitié de la cargaison totale. Et ils ont trouvé trois kilos… L’un de ceux qui est en tôle raconte qu’on a volé chez lui un paquet avec un peu de poudre…

– Et Ped’lo avait de la cocaïne? demanda Juan, cette fois avec un certain intérêt.

– En tout cas, on n’a rien trouvé… Mais cette façon de le tuer. Ecoute vieux, mon problème est le suivant: je n’ai pas la moindre foutue idée de ce qui a pu se passer ni de ce que signifie ce qu’ils ont fait à la victime et j’ai besoin de ton aide…

– Moi, en flic? interrogea lentement le vieux, qui, bien entendu, souriait. Juan Chion Tai, flic du qual’tier chinois. Non, Conde, je ne peux pas, et il souligna son refus d’un mouvement de tête soutenu qui menaçait d’être perpétuel.

Mario Conde le regarda dans les yeux et s’abstint de le supplier. S’il ne trouvait personne capable de lui expliquer l’histoire du doigt tranché, du cercle avec les croix sur la poitrine de la victime et des deux rondelles de cuivre portant le même signe, il ne savait pas par quel bout prendre cette mort, sordide et lourde de menaces, qu’il devait expliquer. De plus, il trouvait décidément étrange le voyage de Pedro Cuang en Chine, et plus encore sa décision de retourner dans ce bouge immonde de La Havane où il avait vécu plus de quarante ans en stockant du savon, des conserves et des vieux journaux… Mais en réalité, tout lui semblait extraordinaire dans la vie de ces Chinois qui vivaient dans la même zone du centre de la ville depuis plus d’un siècle et étaient toujours aussi lointains et différents, des gens auxquels on ne connaissait que deux ou trois traits distinctifs qui pour l’heure ne lui servaient à rien: le riz sauté, le baume du tigre pour la migraine, la danse du lion et l’existence de ces films non sous-titrés, tel celui qu’avait vu un jour le Conde au cinéma Aguila Dorada, au milieu des applaudissements, des éclats de rire et des larmes des spectateurs chinois, jouisseurs exclusifs de ce spectacle incompréhensible pour lui.

– Conde, les affai’les des Chinois concel’nent les Chinois. Tu me compl’ends?

– Non.

– T’es bête, Conde.

– T’es encore plus bête. Rappelle-toi que ta fille est flic…

– Ma fille est cubaine.

– Ta fille est cubaine et flic, et toi, tu sais ce que c’est qu’un flic. Dans le quartier chinois, on trafique de la cocaïne et maintenant il y a eu un crime et il faut que je découvre qui a tué ce malheureux et pourquoi, et tout seul je ne vais pas y arriver. Si toi tu ne m’aides pas, le mort sera toujours mort et le vivant qui l’a tué continuera à manger des rouleaux de printemps au Mandarin. S’il te plaît, Juan… Ecoute, et si celui qui l’a tué n’était pas chinois? Pourquoi penses-tu que c’est une affaire entre Chinois ?

Le vieux eut un soupir, secoua de nouveau la tête, avec le même mouvement de pendule sans fin, et finit par sourire.

– Ecoute ça, c’est la sagesse chinoise: une fois, un homme a c’leusé un puits au bo’ld d’un chemin, et tous les gens qui passaient ont applaudi son action, pa’lce que c’était un tl’ès bon puits pou’l ceux qui voulaient de l’eau et passaient pa’l là… Mais un jou’l quelqu’un s’est noyé dans le puits, et alo’l tout le monde a c’litiqué l’homme qui l’avait fait… Tu comp’lends ?

– Ça c’est une histoire chinoise, Juan, très jolie et très instructive, mais c’est une histoire, et toi ce que tu dois faire maintenant, c’est m’aider à trouver un assassin… Personne ne va te critiquer à cause de ça.

– Mais, Conde… protesta-t-il sans grande conviction, et le lieutenant en profita pour asséner le coup de grâce.

– Je viens te chercher demain à huit heures et demi, caporal Chion, dit-il avant de vider son verre d’un trait et de faire une référence à Juan. Avant de sortir, il vit que le vieux riait toujours en faisant non de la tête. Réfléchis à ce que je t’ai dit… Surtout l’histoire du doigt et de la croix sur la poitrine, hein ? Aide-moi, je t’en supplie sur ta mère, demanda-t-il d’un ton plaintif en rajustant le revolver à sa ceinture.

Il sortit dans la rue et profita de la solitude apaisée qu’il y trouva, mais en arrivant à la Calzada de Infanta, il aperçut son bus qui s’éloignait. Il y avait au moins dix sièges de libres. Les hommes honnêtes n’ont pas de chance, se dit Mario Conde.

Leonardo PADURA est né à La Havane en 1955. Diplômé de littérature hispano-américaine, il est romancier, essayiste, journaliste et auteur de scénarios pour le cinéma. Il a obtenu le Prix Café Gijón en 1997, le Prix Hammett en 1998 et 1999 ainsi que le Prix des Amériques Insulaires en 2002. Leonardo Padura a reçu le Prix Raymond Chandler 2009 pour l’ensemble de son œuvre. Il est l’auteur, entre autres, d’une tétralogie intitulée Les Quatre Saisons qui est publiée dans une quinzaine de pays. Ses deux derniers romans, L’homme qui aimait les chiens (2011) et surtout Hérétiques (2014) ont démontré qu’il fait partie des grands noms de la littérature mondiale.  

BIBLIOGRAPHIE : La tétralogie Les Quatre saisons : Passé parfait, 2001; Suites, 2006 - Prix des Amériques Insulaires 2002 Vent de Carême, 2004; Suites, 2006 Electre à la Havane, 1998; Suites, 1999 - Prix Café Gijón 1997 et Prix Hammett 1998 L'Automne à Cuba, 1999; Suites, 2002 - Prix Hammet 1999 et Prix du livre insulaire 2000 Mort d'un Chinois à la Havane, 2001   Le Palmier et l’Etoile, 2003 ; Suites, 2009 ; Suites nouvelle couverture, 2014 Adios Hemingway, 2005 Les Brumes du passé, 2006 ; Suites, 2009 - Prix Brigada 21 du meilleur roman noir 2006 L’Homme qui aimait les chiens, 2011, Prix des libraires Initiales 2011, prix Roger Caillois 2011, Prix Carbet de la Caraïbe 2011, Elu Meilleur roman historique par le magazine Lire 2011 L’Homme qui aimait les chiens, Suites, 2013 Hérétiques, 2014  
Portrait de Philippe Lançon paru dans LIBERATION 
Coup de projecteur sur un auteur paru dans ELKAR
Il a aussi reçu le Prix National de Littérature cubain en 2012 et le prestigieux Prix Princesse des Asturies 2015. 

La tétralogie Les Quatre saisons est en cours d'adaptation sous forme de mini série TV de quatre épisodes de 90 minutes réalisés par le réalisateur espagnol Felix Viscarret qui a aussi tourné une adaptation cinématographique de Vent de Carême. Le rôle de Mario Conde y sera tenu par Jorge Perugorria.
Par ailleurs, Antonio Banderas devrait jouer lui aussi Mario Conde dans une série TV qu'il produit lui-même.

Enfin, L'homme qui aimait les chiens est aussi en phase de production cinématographique.