Publication : 07/02/2013
Nombre de pages : 304
ISBN : 978-2-86424-901-6
Prix : 20 €

Etranges rivages

Arnaldur INDRIDASON

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Titre original : Furðustrandir
Langue originale : Islandais
Traduit par : Eric Boury

Erlendur revient !

Parti en vacances sur les terres de son enfance dans les régions sauvages des fjords de l’Est, le commissaire est hanté par le passé. Le sien et celui des affaires restées sans réponses. Dans cette région, bien des années auparavant, se sont déroulés des événements sinistres. Un groupe de soldats anglais s’est perdu dans ces montagnes pendant une tempête. Certains ont réussi à regagner la ville, d’autres pas. Cette même nuit, une jeune femme a disparu dans la même région et n’a jamais été retrouvée. Cette
histoire excite la curiosité d’Erlendur, qui va fouiller le passé pour trouver coûte que coûte ce qui est arrivé… C’est un commissaire au mieux de sa forme que nous retrouvons ici !

  • « Erlendur est absent depuis 2 tomes, parti en vacances sur les lieux de son enfance où il va malgré lui mener deux enquêtes vieilles de plusieurs dizaines d'années, l'une sur la disparition d'une jeune femme, l'autre sur celle de son jeune frère. Un polar tout en émotion qui ne vous laissera pas de glace ! "

    Caroline Vallat
    Fnac Rosny 2 (Rosny)
  • « Je trouve que son nouveau roman est le plus bouleversant de tous… Bien au-delà d’un simple polar. Vraiment superbe. »

    Marie Hirigoyen
  • « Erlendur mettra toute son habilité à dénouer les fils d’une intrigue née dans les profondeurs d’un monde disparu. »

    Isabelle Couriol
  • « Tout le talent d’Indridason consiste à nous mettre en empathie avec ce personnage solitaire et à nous dévoiler l’humanité des personnages qu’il croise et les drames qu’ils ont traversés dans leur vie. »

  • « Erlendur revient ! En vacances dans l’est de l’Islande, l’inspecteur se passionne par la disparition d’une jeune femme, des années auparavant. Encore une fois, il va creuser dans le passé des témoins et les pousse dans leurs derniers retranchements pour découvrir la vérité. Il est toutefois clair que cette enquête est un prétexte pour comprendre ce qui est arrivé à son jeune frère, disparu dans l’enfance... »

    Anne Hopkins
  • « Pour tous ceux qui suivent de près les polars d'Indridason, voici vôtre livre de vacances.
    Cela faisait déjà pas mal de temps qu'Erlendur avait disparu dans les fjords de l'est de l'Islande sans laisser aucunes nouvelles, mais le voici de ...retour et vous saurez enfin pourquoi cette absence était des plus silencieuse... Notre très attachant inspecteur, même en "vacances", ne pourra s'empêcher d'enquêter sur une disparition aussi mystérieuse que passionnante.
    Sans conteste, un des meilleurs Indridason, tout en nuances et profondeur.
    Un régal !!!
    (quant à ceux qui ne connaîtraient pas encore Indridason, vous avez de la chance, foncez, et commencez par le premier : " La Cité des Jarres" en format poche) »

    Pierre
    Librairie des Arpenteurs (Paris 9e )
  • « Nous avions conseillé le précédent roman d’Indridason, La muraille de lave, roman dans lequel le personnage habituel, le commissaire Erlendur, n’apparaissait point. Tout juste apprenions nous qu’il était parti dans un fjord de l’ouest de l’Islande, sur les lieux de son enfance. Cette fois-ci, Erlendur est de retour, du moins dans l’écriture sinon à Reykjavik. Plus que jamais, il est hanté par la disparition de son jeune frère, happé par une tempête de neige et disparu sans laisser la moindre trace, accident survenu dans son enfance. Il garde toujours l’espoir de retrouver un indice qui lui permettrait de commencer à faire son deuil. Au cours de cette quête, il va croiser une autre affaire de disparition, celle d’une femme, cinquante années auparavant et dans des conditions semblables. La réalité historique, économique -comme toujours dans les romans d’Indridason- est bien là, en toile de fond : « en quoi est-ce gênant de voir des lieux désertés par l’homme ? [...] ils étaient inoccupés lorsque nous sommes arrivés ici, pourquoi ne retourneraient-ils pas à l’abandon quand nous disparaîtrons ? ». Pourtant, une multinationale produisant de l’aluminium est venue s’installer en ce lieu de bourrasques, roches nues et lichens. Le domaine des renards qui détiennent involontairement une partie de la vérité ? Mais de quelle histoire ? Une écriture sombre comme le climat et les longues nuits en ces terres islandaises : « On ne voyait pas le soleil depuis des jours. Les fjords reposaient sous la brume, un temps plus froid et des chutes de neige étaient prévus au cours des prochaines journées. La nature était plongé en hibernation. »

  • « Erlendur revient enfin !! Nous le retrouvons loin de la capitale islandaise, dans la région de son enfance, les fjords de l’est. Bien sûr, il enquête, alors qu’il est en vacances. Bien sûr, nous le suivons avec intérêt dans sa traque d’éléments pour résoudre une disparition remontant à la seconde guerre mondiale. Mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est dans le drame intime vécu par Erlendur dans son enfance (il perdit alors son petit frère dans une tempête de neige). Cet événement, souvent mentionné dans les précédents romans d’Indridason trouve dans ce texte l’espace pour se déployer. Et l’on lit ainsi des pages poignantes qui font presque oublier l’intensité de l’enquête policière. Un excellent cru donc que cet opus, à comparer peut-être avec « Hypothermie » pour ce qui touche à l’imaginaire islandais. »

    Sylvie Bernabé
    Librairie Quais des Brumes (Strasbourg)
  • « L’auteur islandais de La Cité des jarres est l’un de ceux qui a inoculé la fièvre du roman noir à l’Europe du Nord. Sous l’œil mélancolique de son héros récurrent - un policier usé et traumatisé - se révèlent une histoire et une culture très singulières, mais aussi les folies de la globalisation. » Lire l'article entier ici.
    dossier spécial par Alexis Brocas
    LE MAGAZINE LITTERAIRE
  • « L’Islande d’Arnaldur Indridason. » Lire l'article entier ici.
    interview d’Arnaldur Indridason par Michel Abescat
    TELERAMA
  • « Les neiges islandaises inspirent à Arnaldur Indridason des romans bien noirs. » Lire l'article entier ici.
    Frédérique Bréhaut
    LE COURRIER DE L'OUEST
  • « Un livre qu’on n’oubliera pas de sitôt, dense comme un champ de glace et bouillonnant comme la vérité. »
    Michel Bélair
    LE DEVOIR (QUEBEC)
  • « L’Islandais Arnaldur Indridason fait partie de cette vague d’écrivains incontournables venus du nord. »
    LE PROGRES
  • « L’Islandais qui jette un froid. Avec 250000 exemplaires vendus en France à chaque parution, Arnaldur Indridason est un des poids lourds du polar. » Lire l'article entier ici.
    Catherine Balle
    LE PARISIEN
  • « Un enfant perdu, un amour défunt, Erlendur chemine doucement vers la paix dans ce splendide roman, le plus réussi de la série. On est porté par la beauté d’une écriture qui place le lecteur en état d’hypothermie. Dans cette torpeur indicible qui ressemble à une mort si douce. Aussi douce que la parole d’Erlendur quand il réveille les mémoires des plus anciennes âmes des fjords de l’est. » Lire l'article entier ici.
    Françoise Kunzé
    L’ARDENNAIS
  • « C’est le plus froid, le plus dépouillé et le plus prenant des romans d’Indridason. »
    Wiaz
    LE NOUVEL OBSERVATEUR
  • « Le roman touche au but et au cœur parce que l’intrigue tricote et détricote les mystères et les drames de l’amour, surtout parce qu’il dévoile, en de très belles séquences, cette fameuse randonnée sous la neige, la tempête, le froid et la main de Bergur échappant à Erlendur. Ce geste, ce vide, cette mort vont faire de lui l’homme qu’il est. Et le personnage qu’il deviendra. » Lire l'article entier ici.
    Eric Libiot
    L'EXPRESS
  • « Il y a dans ce roman lent et calme une force puissante qui saisit le lecteur au cœur. L’auteur a une manière bien personnelle de lui faire appréhender les tourments de son héros. Sans jamais un éclat, ni un mot de trop, il signe le retour en grâce d’un policier islandais. On les salue bien bas. » Lire l'article entier ici.
    Françoise Dargent
    LE FIGARO LITTERAIRE
  • « Donc on sait déjà tout, il n’y a même pas de mobile ou de coupable à découvrir, et pourtant, tel l’enfant fasciné par le conte, sitôt la lecture finie, on voudrait s’y replonger. Etranges Rivages est un livre sirène, au chant tragique magnétique.» Lire l'article entier ici.
    Sabrina Champenois
    LIBERATION (SUPPLEMENT LIVRES)
  • « Tout fait sens dans ce chant douloureux et âpre, inspiré, économe de ses mots. Et c’est sans doute le plus beau livre de la série… » Lire l'article entier ici.
    Michel Abescat
    TELERAMA
  • « Plongée dans le passé et les souvenirs douloureux, Etranges rivages est une excellente cuvée de l’Islandais. »
    LIVRES HEBDO
  • Plus d'infos ici.
    chroniqué par Bernard Lehut
    RTL
  • « Autant de révélations personnelles qui attachent davantage le lecteur à Erlendur, le rendent encore plus proche, légitiment son apparence taciturne et austère. Dans ces évocations, le lecteur inconditionnel lit doucement, tant il se sent bien, réalise à quel point, il attendait ces révélations depuis de nombreux romans et les savourent comme un privilège, une gourmandise… » Plus d'infos ici.
    Cécile Pellerin
    SITE ATUALITTE
  • « Merci Monsieur Indridason pour cet excellent moment de lecture. ». Plus d'infos ici.
    Pierre Faverolle
    Blog Black Novel
  • « Indridason est particulièrement bon quand il nous parle de drames familiaux, intimes. On ressent chaque émotion des personnages, aussi contradictoires soient-elles. » Plus d'infos ici.
    Blog Carnets noirs
  • « S’il est encore des réticents qui considèrent le roman noir comme un genre « mineur », de la littérature, alors qu’ils viennent, avec leurs préjugés en bandoulière, lire le dernier opus en date d’Arnaldur Indridason. Ils y découvriront une œuvre magistrale, qui compte de manière majeure dans le paysage littéraire d’aujourd’hui. » Plus d'infos ici.
    Léon-Marc Levy
    Blog La Cause littéraire
  • émission « Salut Bonjour »
    TVA Canada
  • émissions « Plus on est de fous
    Radio-Canada
  • « C’est un commissaire au mieux de sa forme que nous retrouvons ici ! »
    Suzanne Piché
    CTB TV Canada

1

Il n’a plus froid. Au contraire, une étrange vague de chaleur lui envahit le corps. Lui, qui pensait que toute chaleur l’avait déserté, il a l’impression qu’elle se diffuse dans ses bras et ses jambes, jusqu’à ses mains et ses pieds, et brusquement son visage lui semble s’enflammer.

Allongé dans le noir, ses pensées vont et viennent, désor­données, il ne distingue qu’à peine la frontière entre le sommeil et la veille. Il a beaucoup de peine à se concentrer et à évaluer son état. Comme plongé dans une confortable torpeur, il ne souffre pas. Des rêves, des images, des bruits et des lieux qui lui sont à la fois connus et inconnus défilent dans son esprit qui lui joue d’étranges tours et le projette constamment à travers le passé et le présent, défiant l’espace et le temps. Il n’a aucune véritable prise sur ces errances. Un instant, il est assis à l’hôpital, au chevet de sa mère qui se meurt et le quitte. L’instant d’après, un hiver sombre s’est abattu et il se retrouve à nouveau allongé sur le sol de cette ferme abandonnée qui était jadis sa maison. Il a toutefois bien conscience que ce n’est là qu’une illusion.

– Que faites-vous ici ?

Il se redresse, s’assoit et aperçoit un homme à la porte.

Un voyageur vient de tomber sur lui par hasard. Il ne comprend pas sa question.

– Que faites-vous ici ? répète l’homme.

– Qui êtes-vous ?

Il ne distingue pas son visage et ne l’a pas entendu entrer, tout ce qu’il voit se résume à cette silhouette qui répète inlas­sablement la même question insupportable.

– Que faites-vous ici ?

– Je suis chez moi. Qui êtes-vous ?

– J’ai l’intention de passer la nuit avec vous, si ça ne vous dérange pas.

L’homme assis par terre à côté de lui a allumé un feu. Il sent la chaleur se diffuser sur son visage et tend ses mains vers les flammes. Il n’a eu aussi froid qu’une seule fois dans sa vie.

– Qui êtes-vous ? demande-t-il une nouvelle fois à son visiteur.

– Je suis venu vous écouter.

– M’écouter ? Qui est avec vous ?

Il a l’impression qu’ils ne sont pas seuls, que quelqu’un d’autre accompagne cet homme, quelqu’un qu’il ne parvient pas à distinguer.

– Personne, répond le voyageur, je suis venu seul. Vous habitiez ici ?

– Êtes-vous Jakob ?

– Non, je ne suis pas Jakob. Je m’étonne que ces murs tiennent encore debout, je vois que la maison est solide.

– Qui êtes-vous ? Êtes-vous Boas ?

– Je passais par là.

– Vous êtes déjà venu ici ?

– Oui.

– Quand ça ?

– Il y a des années. À l’époque où cette maison était encore habitée. Que sont devenus ces gens ? Savez-vous ce qu’est devenue la famille qui vivait ici ?

Allongé dans le noir et transi, il ne parvient plus à faire aucun mouvement. Il est à nouveau seul, le feu a disparu, de même que la maison abandonnée. Les ténèbres et le froid le cernent, la chaleur déserte peu à peu ses membres et son visage.

Quelque part, il entend à nouveau ce grattement.

Venu des profondeurs glacées et lointaines, le bruit approche et enfle constamment, bientôt suivi par de déchi­rants cris d’effroi.

2

Debout à côté d’Urdarklettur, il voyait le chasseur appro­cher à pas lents. Les deux hommes se saluèrent poliment sous la bruine et, comme venues d’un monde lointain, leurs paroles vinrent troubler la quiétude des lieux.

On ne voyait pas le soleil depuis des jours. Les fjords repo­saient sous la brume, un temps plus froid et des chutes de neige étaient prévus au cours des prochaines journées. La nature était plongée en hibernation. Le chasseur lui demanda ce qu’il venait faire ici, plus personne ne s’y rendait, à l’exception de quelques vieux entêtés, de plus en plus rares, qui venaient chas­ser le renard. Il essaya de changer de conversation et répon­dit qu’il était de Reykjavik. L’homme lui confia qu’il avait remarqué une présence humaine dans la maison aban­donnée, plus bas dans le fjord. C’est sans doute moi, dit-il. L’inconnu ne lui demanda pas de détails et lui expliqua qu’il était un paysan des environs?; il était parti chasser seul.

– Comment vous vous appelez ?

– Erlendur, répondit-il.

– Je m’appelle Boas. Les deux hommes se serrèrent la main. Un prédateur se cache dans les failles, ici, en haut de cette lande, un nuisible qui se manifeste de plus en plus souvent.

– Un renard ?

Boas se caressa le menton.

– Je l’ai vu traîner aux abords de mes bergeries l’autre jour, il m’a tué un agneau et a effrayé tout le troupeau.

– Et il se cache par ici ?

– Je l’ai aperçu qui montait vers les montagnes. Je l’ai vu deux fois et je crois savoir où se trouve sa tanière. Vous êtes aussi en route vers la lande ? Si vous voulez faire le chemin avec moi, vous êtes le bienvenu.

Il hésita, puis accepta d’un signe de tête. Le paysan semblait satisfait, sans doute était-il heureux d’avoir un peu de compagnie. Son fusil de chasse sur l’épaule droite et une vieille cartouchière en cuir sur l’autre, vêtu d’une veste élimée vert foncé et d’un pantalon imperméable assorti, l’homme était petit et alerte. Âgé d’une bonne soixantaine d’années, tête nue, son épaisse tignasse lui couvrait le front et dissimulait ses yeux vifs. Son nez était tordu et aplati, comme s’il avait été fracturé et n’avait pas ensuite été soigné correctement. Sa barbe en broussaille dissimulait sa bouche lorsqu’il parlait, ce qui était souvent le cas puisque l’homme était bavard et semblait avoir une opinion sur tout ce qui existait entre ciel et terre. Il s’abstint toutefois de trop interroger Erlendur sur les raisons de sa présence sur la lande ou sur celles qui l’avaient conduit à choisir la métairie abandonnée de Bakkasel comme lieu de séjour.

Erlendur s’était installé dans la vieille maison. Le toit était en assez bon état, même s’il fuyait çà et là et que les poutres de la charpente commençaient à pourrir. Il avait trouvé un endroit au sec dans la pièce qui avait jadis été la salle à manger. Il s’était mis à pleuvoir, le vent qui s’était levé hululait sur les murs nus qui offraient toutefois un abri suffisant contre ce frimas tout en grisaille. La petite lampe à gaz qu’il avait apportée lui procurait un peu de chaleur, il l’avait réglée au niveau le plus bas, de manière à ce qu’elle dure le plus longtemps possible. Elle projetait sur lui une clarté blafarde, crépusculaire, et tout autour il faisait aussi noir que dans un cercueil.

Au fil du temps, une banque avait acquis à la fois les bâtiments et les terres de la ferme, Erlendur n’avait aucune idée de l’identité du propriétaire actuel des lieux. Personne n’avait jamais rien trouvé à redire au fait qu’il occupe cette maison abandonnée lorsqu’il venait séjourner dans les fjords de l’est. Il avait emporté très peu de bagages. La voiture qu’il avait louée était garée devant la maison, c’était une jeep bleue de taille modeste qui avait un peu de mal à gravir le chemin permettant d’y accéder. Ce dernier avait d’ailleurs pour ainsi dire disparu, envahi par la végétation qui estompait peu à peu les traces d’une ancienne occupation humaine. Il s’était fait la réflexion que la nature accomplirait lentement le même travail sur le reste des lieux.

Ils montèrent un peu plus en altitude. La visibilité était de plus en plus mauvaise et, pour finir, un brouillard d’une blan­cheur laiteuse les enveloppa entièrement. La bruine se déposait sur les landes, la végétation humide de pluie gar­dait les traces de leur passage. Prêtant l’oreille aux chants des oiseaux, le chasseur s’efforçait de déceler la piste de son ennemi sur le sol mouillé. Erlendur le suivait sans un mot. Il n’avait jamais chassé à l’affût, il n’avait jamais tué le moindre animal, pas plus qu’il n’avait pêché dans les lacs et rivières, et encore moins abattu du gros gibier comme les rennes. On aurait dit que Boas lisait dans ses pensées.

– Vous n’êtes peut-être pas chasseur ? lui demanda-t-il à la faveur d’une brève halte.

– En effet.

– C’est normal que je le sois, j’ai grandi avec ça, déclara Boas en ouvrant son havresac en cuir pour en sortir une tranche de pain de seigle qu’il tendit à Erlendur, accompagnée d’un morceau de pâté de foie de mouton dur et sec qu’il venait de couper. Cela dit, aujourd’hui, on chasse surtout le renard, déclara-t-il. Il faut bien le réguler un peu. Cette brave bête vient de plus en plus souvent importuner l’homme. Si on peut dire. Je n’ai rien contre elle. Elle a autant le droit de vivre que n’importe quel autre animal. Mais il faut quand même bien l’empêcher de s’attaquer aux troupeaux. Il faut qu’une certaine harmonie règne.

Ils mangèrent le pain de seigle et le pâté qu’Erlendur s’imagina fait maison. C’était un véritable délice qui s’accor­dait parfaitement à ce pain. Lui-même n’avait emporté aucun casse-croûte. Il ignorait pour quelle raison il avait accepté l’invitation polie et inattendue que lui avait adressée cet homme. Peut-être avait-il besoin d’un peu de compagnie. Il n’avait pas eu le moindre contact humain depuis des jours et se disait que c’était sans doute aussi le cas de ce Boas.

– Que faites-vous à Reykjavik ? lui demanda le paysan.

Il ne lui répondit pas immédiatement.

– Ah, excusez-moi, c’est toujours ma satanée curiosité, s’excusa Boas.

– Je vous en prie, ça ne me gêne pas, répondit-il. Je travaille dans la police.

– Vous ne devez pas beaucoup vous amuser.

– Non. Souvent, ce n’est pas drôle.

Ils continuèrent de gravir le flanc de la montagne, Erlendur prenait garde à ne pas abîmer les bruyères par des foulées trop brusques. Par moments, il se baissait, passait sa main sur la végétation tandis qu’il sondait sa mémoire afin de savoir si, au cours de son enfance, il avait entendu le nom de Boas. Mais rien ne lui revenait à l’esprit. Cela dit, il n’était pas très étonnant qu’il ne se souvienne pas des noms de tous ces gens, puisqu’il avait vécu brièvement dans la région. De plus, il était rare qu’on voie des armes à feu à la maison. Il se souvenait vaguement d’un homme qui avait un jour rendu visite à ses parents, son fusil pointé en direction de la rivière, et qui avait discuté avec son père. Et il se rappelait son oncle maternel qui possédait une jeep et chassait le renne. Ce dernier conduisait des chasseurs venus de la capitale jusqu’aux terres où vivaient les rennes et fournissait la famille d’Erlendur en viande délicieuse qu’on cuisait à la poêle. Il n’avait pas souvenir de battues au renard et ne se rappelait aucun paysan du nom de Boas, mais bon, il avait déménagé très jeune à la capitale et perdu tout contact avec cet endroit.

– On trouve des choses incroyables dans la tanière d’un renard, observa Boas sans ralentir le pas. En général, le garde-manger est bien garni. Ils descendent jusqu’à la mer et ramassent des cadavres de macareux rapportés par la marée, des mollusques, des crabes?; quant aux renardeaux, ils se nourrissent de baies de camarines et de quelques mulots pendant leur croissance. Si la chance est avec le renard, il tombe sur le cadavre d’un mouton ou d’un agneau. Parmi eux, il y a des prédateurs qui prennent goût à cette chair et s’attaquent au troupeau, et là, on peut dire adieu à la tranquillité. Boas doit alors aller trouver cette petite saleté pour la tuer, même si ça ne l’amuse pas.

Il eut l’impression que le paysan pensait simplement tout haut et préféra garder le silence. Ils traversèrent des landes couvertes de bruyères et ponctuées d’ornières, il suivait le chasseur, heureux de sentir cette bruine fraîche sur son visage. Il connaissait plutôt bien les lieux mais, s’étant entièrement fié à son guide, n’était plus certain de savoir avec précision où ils se trouvaient. Son compagnon continuait d’avancer d’un pas résolu, sûr de lui, l’air serein, et parlait constamment sans vraiment se soucier de savoir s’il suivait le fil de son monologue.

– Et pas mal de choses ont changé depuis le début de ces grands travaux. Boas s’immobilisa et sortit une paire de jumelles de son sac en cuir. La nature est transformée. Le goupil l’a sans doute remarqué. Peut-être n’ose-t-il plus des­cendre jusqu’à la côte à cause de ces usines et de ces navires qui vont et viennent sans cesse. Enfin, comment savoir ? Voilà, on ne devrait plus être très loin, ajouta-t-il en rangeant ses jumelles dans son sac.

– En arrivant de Reykjavik, j’ai aperçu l’usine d’aluminium qu’ils construisent, nota Erlendur.

– Ce monstre infâme?! maugréa Boas.

– Je suis aussi allé au barrage. Je n’ai jamais rien vu d’aussi gigantesque.

Il entendit Boas marmonner comme en lui-même tandis qu’il continuait de monter vers le sommet de la lande. Et dire qu’ils permettent une telle ignominie, semblait-il s’agacer, mais Erlendur n’était pas sûr de bien entendre. Il le suivait en méditant sur les raisons qui avaient conduit à l’installation de ce gigantesque complexe d’aluminium et sur les navires titanesques qui accostaient à la jetée, chargés de matériaux pour la construction de l’usine et du barrage. Il ne comprenait absolument pas comment diable il était possible de laisser une compagnie américaine dénuée de scrupules et implantée à mille lieues d’ici avoir la main mise sur un paisible fjord et sur un morceau vierge du désert d’Islande.

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec douze millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol rba du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres, à paraître en 2018).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Portrait par Sabrina Champenois, LIBERATION - juillet 2010

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