Publication : 03/03/2016
Nombre de pages : 320
ISBN : 979-10-226-0419-2
Prix : 20 €

Le Lagon Noir

Arnaldur INDRIDASON

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Titre original : Kamp Knox
Langue originale : Islandais (Islande)
Traduit par : Eric Boury

Reykjavik, 1979. Le corps d‘un homme est repêché dans ce qui va devenir le lagon bleu. Il s’agit d’un ingénieur employé à la base américaine de l’aéroport de Keflavik. Dans l’atmosphère de la guerre froide, l’attention de la police s’oriente vers de mystérieux vols effectués entre le Groenland et l’Islande. Les autorités américaines ne sont pas prêtes à coopérer et font même tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher la police islandaise de faire son travail. Dans un climat de tension, conscients des risques qu’ils prennent, Erlendur et Marion Briem poursuivent leur enquête avec l’aide d’une jeune femme noire, officier de la base.

Le jeune inspecteur Erlendur vient d’entrer à la brigade d’enquêtes criminelles, il est curieux, passionné par son métier, soucieux des autres, mais il ne cache pas son opposition à la présence américaine sur le sol islandais.

En parallèle, il travaille sur une vieille affaire non résolue. Une jeune fille disparue sur le chemin de l’école quarante ans plus tôt, à l’époque où la modernité arrivait clandestinement dans l’île, portée par les disques de rock et les jeans venus de la base américaine.

Indridason construit un univers particulier, une atmosphère pénétrante et sans nostalgie, un personnage littéraire de plus en plus complexe, et  le roman noir, efficace, est transformé par la littérature.

  • "Toujours avec cette atmosphère originale, sombre, la nouvelle enquête d'Erlendur, tout jeune inspecteur à la brigade criminelle est passionnante, tant sur le plan de l'intrigue que de la psychologie des personnages. A lire !"

  • "Une bonne restitution de l'atmosphère de la société islandaise d'une certaine époque, qui dote ce roman policier d'un intérêt quasi-sociologique et d'une remarquable qualité littéraire" Lire l'article ici

    Daniel Fayard
    Revue Quart Monde
  • Festival Iceland Noir: lire l'article ici

    Sabrina Champenois
    Libération
  • "Avec une écriture aussi limpide que ses personnages sont tourmentés, l'Islandais Arnaldur Indridason, une des "stars" du polar nordique, tendance réalisme social, a beaucoup contribué a la "floraison" récente en France de la littérature islandaise." Lire l'article ici

    Chloé Coupeau
    La Marseillaise
  • " J'ai rencontré Arnaldur Indridason juste avant la sortie de son livre. En onze ans, j'ai traduit douze de ses livres et on est devenu amis." Lire l'entretien du traducteur Eric Boury ici

    Nathalie Travadon
    Ouest France
  • "Rarement enquêteur aura autant fait corps avec son milieu ambiant. L'Islande tient lieu de seconde peau à Erlendur Sveinsson." Lire l'article ici

    Clotilde Briard
    Les Echos
  • "Sans l'Islande et son climat violent, pas d'Arnaldur Indridason." Lire l'article ici

    Pascale Frey
    Elle
  • "Le roman d'initiation qu'écrit Indridason se double d'un travail assez réussi sur la genèse de son personnage." Lire l'article ici

    Lionel Germain
    Sud-ouest dimanche
  • "Dans cette région bousculée par les éléments, on dit des habitants qu'ils sont tous des conteurs-nés. Les histoires d'Arnaldur Indridason trouvent toujours leur source dans le passé, et son héros - dont le nom signifie «étranger» - reste porté par les fantômes d'autrefois." Lire l'article ici

    Rubrique "Voyager autrement" par Christine Ferniot
    Télérama
  • "Une histoire efficace et captivante, menée avec maestria par un auteur au top de sa forme." Lire l'article ici

    Michel Primault
    Femme actuelle
  • "Ici, ni hémoglobine, ni terreurs nocturnes… mais un suspense intense et bien construit. Avec, en vedette, les méthodes d’Erlendur, taciturne, avare en paroles et terriblement cérébral." Lire l'article ici

    Michèle Rager
    Flair
  • "Indridason poursuit son œuvre au noir avec ce nouveau roman consacrée à la jeunesse d'Erlendur." Lire l'article ici

    Emmanuel Fleury
    Horizons
  • "Deux affaires qui s'entrecroisent dans ce polar noir. Très noir." Lire l'article ici

    Catherine Pauchet
    L'Agathois
  • "J'avais envie de montrer comment Erlendur est devenu l'homme qu'il est." Lire l'entretien ici et l'article 

    Entretien de Geneviève Comby
    Le Matin Dimanche
  • "Arnaldur Indridason, c'est la force tranquille. Carré d'épaules comme dans le verbe que transmet son traducteur Eric Boury avec une précision qui ravit l'assemblée : le charme bizarre produit par l'écriture mélancolique de l'Islandais est intact, prolongé." Lire l'article ici

    Sabrina Champenois
    Libération - spécial Quais du polar
  • "Arnaldur Indridason magnifie l'Islande dans ce roman qui évoque aussi des questions géopolitiques." Lire l'article ici

    Raphaël Brun
    Monaco hebdo
  • "Quel est le point commun entre l'Islandais Arnaldur Indridason, le Français Caryl Férey et l'Italien Giancarlo de Cataldo ? D'être des auteurs de polars, bien sûr, mais aussi et surtout d'éternels supporters." Lire l'article ici

    Site Metronews
  • "L’Islandais Arnaldur Indridason (...) fait remonter une nouvelle fois le temps à son héros Erlendur pour une enquête en pleine guerre froide" Lire l'article ici

    Site Paris Match
  • Annonce Quais du Polar. Lire l'article ici

    Françoise Monnet
    Site Le Progrès
  • "Le décompte final n’est pas encore tombé et il est vrai que l’Islandais Arnaldur Indridason est un chouchou du lectorat français (et de Libération), d’où une Chapelle de La Trinité remplie comme un œuf ce dimanche à 14h, pour l’heure de conversation qui lui était consacrée." Lire l'article ici

    Sabrina Champenois
    Libé Next
  • "Sans jamais lâcher d'indice ou de piste, le prince du polar islandais avive notre curiosité et met nos nerfs à vif. Un délice." Lire l'article ici

    Valérie Robert
    Version Femina
  • "Le plus célèbre des flics islandais est de retour... en 1979. Et l'auteur de ce roman glaçant, la guest star de Quais du Polar!" Lire l'article ici

    Valérie Appert
    Télé 7 jours
  • "Depuis qu'on l'a découvert au début des années 2000 dans La Cité des jarres, on retrouve Arnaldur Indridason avec le plaisir qu'on éprouve à écouter des variations sur un thème, aux tonalités plus ou moins sombres." Lire l'article ici

    François Montpezat
    Dernières Nouvelles d'Alsace
  • "L'Islande est le territoire d'Arnaldur Indridason. Le Lagon noir, paru chez Métailié, nous renvoie au début de la carrière de son héros, l'inspecteur Erlendur." Lire l'article ici

    Jean-Luc Aubarbier
    L'Essor sarladais
  • Lire l'article ici

    Philippe Blanchet
    Rolling Stone
  • "C'est toujours avec une grande excitation que l'on retrouve l'univers froid, profond et tourmenté de la star du polar islandais." Lire l'article ici

    Ariane Valadié
    Voici
  • "À l'image du héros taiseux et méticuleux, il n'y a jamais d'éclat dans les romans d'Indridason mais un ton, une ambiance, une humeur qui mènent à l'addiction." Lire l'article ici

    Françoise Dargent
    Le Figaro littéraire
  • "C'est insidieux, ferrugineux. On ne s'en lasse pas." Lire l'article ici

    Julie Malaure
    Le Point
  • "C'est à découvrir de toute urgence!" Ecouter la chronique ici

    Chronique de Pierre de Vilno
    Europe 1 "Culture et découverte"
  • "Avec une virtuosité qui vire à la jubilation, Indridason s'évade des codes du roman noir, pour une (en)quête métaphysique sur deux obsessions qui s'entrelacent : les disparitions et les relations empoisonnées entre l'Islande et l'ancienne base militaire américaine de Midnesheidi." Lire l'article ici

    Jean-Daniel Beauvallet
    Les Inrocks
  • "L'Islandais Arnaldur Indridason nous fait l'effet d'une balise Argos, un repère fiable, la garantie d'une singularité. " Lire l'article ici

    Sabrina Champenois
    Libération
  • " Indridason, la star du polar islandais, traduit dans trente-sept pays, revient sur le motif des relations compliquées entre son pays et l'Amérique. C'est toujours aussi percutant." Lire l'article ici

    Thierry Gandillot
    Les Echos
  • "Avec son style sobre et élégant, il nous transporte brillamment dans cette Islande sombre et magnétique." Lire l'article ici

    Catherine Balle
    Le Parisien
  • "Le Lagon noir mène parallèlement deux intrigues qui permettent d’évoquer deux moments de l’histoire islandaise – les années cinquante et les années soixante-dix – tous deux marqués par la forte présence américaine d’après-guerre sur l’île." Lire l'article ici

    Claude Grimal
    En attendant Nadeau
  • "Comme un peintre retouchant son tableau préféré, Indridason précise quelques détails, revient sur des traits de caractère, et le portrait de son héros si discret n'en a que plus de force et de beauté." Lire l'article et l'extrait ici

    Christine Ferniot
    Lire

1

Un vent violent soufflait sur la lande de Midnesheidi. Venu du nord et des hautes terres désertes, il franchissait les eaux agitées du golfe de Faxafloi, puis se précipitait, glacial et mordant, sur les ondulations du paysage, sau­poudrant d’une fine couche de neige les plantes rases, transies et prostrées, qui dépassaient à peine des roches et des blocs de pierre. La végétation à la merci de la mer et du vent du nord livrait une lutte incessante. Seules les plantes les plus endurcies parvenaient à survivre ici. La clôture dépas­sant de l’étendue désolée délimitait le périmètre de la base militaire américaine et sifflait sous l’effet des bour­rasques qui s’abattaient sur les murs gigantesques du hangar à avions, au sommet de la lande. Le vent redoublait d’in­tensité aux abords du bâtiment, comme exaspéré par cet obstacle, puis continuait sa route à travers la nuit.

Ses hurlements résonnaient dans l’immense construction, l’une des plus grandes d’Islande. Cette dernière abritait les avions radar et d’autres avions militaires, des f-16 et des Hercules, ces gigantesques cargos. On y assurait la main­­­te­nance de la flotte aérienne des troupes affectées à l’aéro­port de Keflavik. Des treuils fixés à des axes qui cou­raient le long du plafond servaient à déplacer les pièces déta­chées. Struc­ture d’acier d’une superficie de 17 000 mètres carrés, le hangar tournait le dos au nord et ses deux portes, orientées à l’est et à l’ouest, avaient l’envergure des plus gros avions du monde. La hauteur de plafond était verti­gineuse, équi­va­lente à celle d’un bâtiment de huit étages. C’était la clef de voûte de l’activité de la 57e division aéro­­portée de l’armée américaine basée sur la lande de Midnesheidi.

En ce moment, le hangar fonctionnait au ralenti. On y installait un nouveau système anti-incendie. À l’extrémité nord, aussi gigantesque que tout le reste, un échafaudage spécialement renforcé atteignait le plafond où on installait le long des poutres d’acier des tuyaux équipés de puissants sprinklers à quelques mètres d’intervalle.

Placé sur des roues qui le rendaient mobile, c’était un assemblage de petites plateformes, équipé en son centre d’un escalier qui montait jusqu’au plafond où travaillaient les plombiers et leurs apprentis. Tuyaux, écrous et combi­naisons de travail s’entassaient au sommet, ainsi que des caisses à outils, des pinces de toutes tailles et de toutes sortes, propriétés des artisans islandais venus travailler ici. La plupart des chantiers entrepris sur le périmètre de la base militaire étaient confiés à des locaux.

Le silence régnait à l’exception des lamentations du vent. Tout à coup, on entendit comme un souffle au sommet de l’échafaudage. Un tuyau atterrit en bas et rebondit avec fracas. Puis, un second souffle, plus mat, se fit entendre et un corps s’abattit sur le sol. L’impact s’accompagna d’un étrange bruit sourd et étouffé, comme si un gros sac de toile était tombé du plafond. Enfin, le silence revint et il n’y eut plus que les hurlements du vent.

 

 

 

2

Ces plaques la démangeaient si fort par moments qu’elle aurait voulu se les arracher avec ses ongles et se grat­ter jusqu’au sang.

Apparues à l’adolescence, elles ressemblaient à de l’eczéma en plus épais. Elle ignorait pour quelle raison elle souffrait de cette infirmité. Son médecin lui avait parlé de division plus rapide des cellules cutanées et de divers pro­cessus à l’origine de ces plaques rouges en relief et des écailles blanches qui se desquamaient. La maladie, prin­ci­palement localisée sur les coudes, les bras et les jambes, s’atta­quait également au cuir chevelu, ce qui était le pire. On lui avait prescrit toutes sortes de médicaments, de crèmes et d’onguents qui per­mettaient parfois d’atténuer les démangeaisons.

Son médecin lui avait récemment parlé d’un endroit situé sur la péninsule de Reykjanes. Ceux qui souffraient d’affections cutanées savaient qu’on trouvait là-bas, à proximité de la centrale géothermique, un petit lagon dont l’eau chargée de silicates possédait des vertus apaisantes. Les indications de son médecin lui avaient permis de trouver sans peine ce lagon aux eaux bleutées et laiteuses qui s’étendait sur le champ de lave tapissé de mousse. Il lui avait fallu un moment pour l’atteindre, mais dès qu’elle s’était allongée dans l’eau soyeuse et s’était appliqué la boue déposée au fond, elle avait ressenti un certain bien-être et les démangeaisons s’étaient estompées. Elle avait aimé s’enduire le corps, le visage, les cheveux et les membres avec cette boue d’un blanc grisâtre, persuadée qu’elle se sentirait mieux, et avait immé­­diatement su qu’elle reviendrait là.

Elle y était ensuite retournée régulièrement, chaque fois avec impatience. Elle posait ses vêtements sur la mousse. Comme il n’y avait aucune installation permettant de se changer, elle se tenait sur ses gardes, n’ayant pas envie d’être vue. Elle enfilait son maillot de bain sous ses vêtements avant de quitter son domicile et emportait une grande ser­viette pour se sécher.

Le jour où elle découvrit le cadavre, elle s’était allongée dans l’eau laiteuse, enveloppée par une délicieuse sensation de chaleur et de bien-être, et avait commencé à étaler la boue déposée au fond dans l’espoir que les silicates et ces autres choses mentionnées par son médecin, les minéraux et les algues présents dans l’eau, la soulageraient. Non seulement cette eau et la boue atténuaient les démangeaisons, mais l’endroit lui-même, niché au creux des champs de lave, était paisible et particulièrement beau. Elle prenait un plai­sir intense à chaque instant passé ici. Le lagon n’était jamais très profond, elle s’y déplaçait en poussant sur ses jambes, heureuse dans sa parfaite solitude.

Elle s’apprêtait à rejoindre la rive quand elle aperçut à la surface une forme qu’elle prit d’abord pour une chaussure. Pen­sant que quelqu’un l’avait jetée là, elle fut envahie par une colère subite mais, quand elle s’approcha pour la sortir, elle découvrit avec terreur que cette chaussure qui flot­­tait n’était que la partie émergée d’une masse bien plus importante.

 

La salle d’interrogatoire de la prison de Sidumuli était exiguë et déplaisante avec ses chaises inconfortables. Aucun des deux frères ne voulait coopérer : une fois encore, les choses s’éternisaient, ce qui ne surprenait pas Erlendur. Les deux frères, Ellert et Vignir, avaient été placés en détention préventive quelques jours plus tôt.

Ce n’était pas la première fois qu’ils avaient affaire à la police pour contrebande d’alcool et trafic de stupéfiants. Ils étaient sortis de la prison de Litla-Hraun deux ans plus tôt, mais leur période d’incarcération n’avait pas suffi à les remettre dans le droit chemin. Apparemment, ils avaient sim­plement repris leurs anciennes activités qu’on les soup­çonnait d’ailleurs d’avoir poursuivi depuis leur cellule elle-même. Voilà pourquoi ils subissaient cet interrogatoire.

Une dénonciation anonyme avait mené la police à les placer à nouveau sous surveillance et, pour finir, on avait appré­­hendé Vignir avec vingt-quatre kilos de haschich dans une remise à pommes de terre, tout près de la ferme de Korpulfsstadir. On avait également trouvé dans la cache deux cents litres de vodka américaine en bidons d’un gallon, et un certain nombre de caisses contenant des cigarettes. Vignir niait connaître l’existence de ce magot, il affirmait qu’on lui avait tendu un piège pour l’attirer jusqu’à cette remise, une personne dont il refusait de dévoiler l’identité lui avait confié la clef en lui disant qu’il pouvait s’y appro­vision­ner en pommes de terre.

La police les avait pris en filature pendant quelques jours avant d’agir. En fouillant leur domicile, on avait décou­vert des dérivés du cannabis destinés à la vente. Les frères n’avaient pas beaucoup affiné leurs méthodes, les condi­tions de leur précédente arrestation, quelques années plus tôt, étaient pour ainsi dire identiques. Ces deux hommes exaspéraient Marion, qui les trouvait aussi idiots que minables.

– Sur quel navire ces produits sont-ils arrivés en Islande ? demanda Marion d’un ton las.

Vignir entendait cette ques­tion pour la troisième fois, Erlendur la lui ayant déjà posée à deux reprises.

– Il n’y a pas de navire, dites-moi plutôt qui vous a raconté ces mensonges ? C’est ce connard d’Ellidi ?

– Et ces plaquettes de haschich, elles sont aussi arrivées par bateau, ou plutôt par avion ? poursuivit Erlendur.

– Je ne sais pas à qui appartiennent ces saletés ! Je ne comprends pas de quoi vous parlez. Je n’avais jamais mis les pieds dans cette remise. J’y suis juste allé pour prendre quelques patates. Qui vous raconte toutes ces âneries ?

– Cet endroit est fermé par deux cadenas dont vous aviez les clefs. Et vous voulez nous faire avaler que vous ne saviez rien ?

Vignir gardait le silence.

– On vous a pris la main dans le sac, reprit Marion. Vous êtes sans doute vexé, mais c’est comme ça. Vous n’avez qu’à l’accepter. Arrêtez votre cirque et nous pourrons ren­trer chez nous.

– Ce n’est pas moi qui vous retiens ici, ironisa Vignir. Vous pouvez vous casser, ça ne me gênera pas !

– Vous avez raison, convint Marion. On ferait sans doute mieux de laisser tomber.

– Qu’est-ce qui vous fait croire qu’Ellidi vous veut du mal ? interrogea Erlendur.

Il savait qu’Ellidi avait parfois fait des coups avec les deux frères ou travaillé pour eux. Il reven­dait leur came, procédait aux encaissements et mena­çait les mauvais payeurs. Cet homme violent avait été plu­sieurs fois condamné pour agression.

– Donc, c’est bien lui ? rétorqua Vignir.

– Non, nous ignorons qui vous a dénoncés.

– Ben voyons !

– Ellidi est votre ami, non ? demanda Erlendur.

– C’est un crétin.

La porte de la salle d’interrogatoire s’ouvrit tout à coup et un collègue de la Criminelle passa la tête dans l’embrasure, demandant à parler à Marion qui le suivit dans le couloir.

– Que se passe-t-il ?

– On a découvert un cadavre, répondit son collègue. Sur la péninsule de Reykjanes. À côté de la centrale géo­ther­mique de Svartsengi.

 

3

La jeune femme d’une trentaine d’années qui avait décou­vert le corps leur expliqua immédiatement qu’elle souf­frait de psoriasis en leur dévoilant les plaques de peau dessé­chée sur son avant-bras et son coude pour confirmer ses dires. Quand elle voulut leur montrer les lésions sur son cuir chevelu, Marion l’arrêta, considérant qu’ils en avaient assez vu. Cette femme tenait beaucoup à ce que le rapport de police fasse état de sa maladie, qui justifiait sa présence en ce lieu isolé, improbable, où elle avait découvert le corps.

– Je suis toujours seule quand je viens ici, expliqua-t-elle à Marion. Certains connaissent cet endroit, on m’a dit que d’autres y venaient, mais je n’y ai jamais croisé personne. Il n’y a même pas une cabine où on pourrait se changer ni rien de ce genre. Mais l’eau est délicieuse, la température idéale et ça fait un bien fou de s’y plonger.

Assise avec Marion et Erlendur dans un véhicule de police, elle leur expliqua comment elle avait trouvé le cadavre. Marion était à côté d’elle sur la banquette arrière et Erlen­dur au volant. Le périmètre alentour était envahi par d’autres véhi­cules de police, une ambulance, des collègues de la Scien­tifique et deux photographes dépêchés par les jour­naux. La nouvelle de la découverte s’était déjà répandue. Il n’existait aucune route pour accéder directement au lagon qui s’était formé trois ans plus tôt, à cause de l’activité de la Compagnie d’énergie géothermique de la péninsule de Sudurnes à Svartsengi. On apercevait au loin la centrale géo­thermique illuminée dans la nuit hivernale. La femme s’était baignée sur le côté ouest du lagon qu’elle avait rejoint à pied depuis la route de Grindavik en traversant le champ de lave tapissé de mousse. Après être restée allongée environ une heure dans l’eau peu profonde, enduite de boue, elle s’était décidée à rentrer. Les jours étant très courts, la nuit commençait déjà à tomber et elle ne voulait pas traverser le champ de lave dans le noir comme lors de sa dernière visite où elle avait eu du mal à retrouver sa voiture.

– Je me suis levée et… j’ai toujours trouvé cet endroit magnifique, même s’il a quelque chose d’inquiétant, avec ces champs de lave et cette vapeur qui s’élève du lagon… vous ne pouvez pas savoir comme j’ai eu peur en voyant… J’ai avancé dans l’eau. Je ne m’étais jamais aventurée aussi loin et là, j’ai aperçu cette chaussure qui flottait à la surface et le talon qui dépassait. J’ai d’abord cru que quelqu’un l’avait perdue ou jetée là. Quand j’ai voulu l’attraper, je me suis rendu compte qu’elle était bloquée alors… j’ai été assez bête pour tirer plus fort et j’ai vu qu’elle était… qu’elle était coincée autour de…

Elle s’interrompit. Mesurant à quel point la malheureuse était bouleversée, Marion préféra y aller doucement. La jeune femme avait évité de regarder le cadavre lorsqu’on l’avait transporté jusqu’à la route et elle avait du mal à racon­ter ce qu’elle venait de vivre. Erlendur tenta de la récon­forter.

– Vous avez parfaitement réagi dans une situation diffi­cile, assura-t-il.

– Vous ne pouvez pas savoir comme j’ai eu peur, répéta le témoin. Vous… vous n’imaginez pas ma frayeur, toute seule au milieu de ce lagon.

Une demi-heure plus tôt, Erlendur avait enfilé une paire de cuissardes qui lui montaient jusqu’à la poitrine. Il était entré dans l’eau où il avait marché jusqu’au cadavre avec deux collègues de la Scientifique tandis que Marion les observait en fumant une cigarette sur la rive. La police de Grindavik, pre­mière sur les lieux, s’était soigneusement gardée de souiller le périmètre avant l’arrivée de la Criminelle. La Scien­tifique avait pris des photos du cadavre, illuminant de ses flashs l’environnement lugubre. On avait contacté un homme-grenouille qui devait explorer le fond du lagon. Penché sur le corps, Erlendur avait tenté d’imaginer com­ment ce dernier avait pu arriver là. L’eau lui montait à la taille. Quand ses collègues de la Scientifique avaient jugé déte­nir un nombre suffisant d’éléments, ils avaient sorti la vic­time du lagon pour la déposer sur la rive. C’est alors qu’ils avaient remarqué un détail étrange. Les membres pré­sentaient de multiples fractures, la cage thoracique était affais­sée et la colonne vertébrale brisée. Le cadavre leur pendait littéralement dans les bras.

On l’avait installé sur une civière et transporté à travers le champ de lave jusqu’à la route de Grindavik, puis transféré à la morgue de l’hôpital national, rue Baronstigur, où on le nettoierait de la boue avant de l’autopsier. Le soir était tombé. Il faisait nuit noire, mais on avait installé sur le périmètre de puissantes lampes électriques alimentées par un groupe électrogène. Leur lumière crue révélait l’état pitoyable du corps. Le visage était en bouillie, le crâne avait explosé. La tenue vestimentaire indiquait que la victime était de sexe masculin. Elle n’avait sur elle aucun papier d’iden­tité et on ignorait combien de temps le corps était resté immergé. La vapeur qui montait du lagon rendait l’atmo­sphère plus inquiétante encore. Il faisait trop sombre pour rechercher les indices d’éventuels passages suspects sur les lieux. Il faudrait attendre le lendemain.

– C’est alors que vous avez prévenu la police ? demanda Marion au témoin. Erlendur avait retiré ses cuissardes et mis le chauffage dans la voiture dont les vitres régulièrement illuminées par des faisceaux lumineux étaient envahies par la condensation. Ils entendaient des voix à l’extérieur et voyaient des ombres passer à toute vitesse.

– J’ai traversé le champ de lave au pas de course, puis j’ai pris ma voiture pour foncer au commissariat de Grindavik et je suis revenue ici avec les policiers pour leur indiquer l’endroit. Ensuite, d’autres véhicules de police sont arrivés. Et vous aussi. Ça va m’empêcher de dormir, tout ça. Je vais mettre des jours à trouver le sommeil.

– Ce genre de chose n’est pas facile à vivre, c’est sûr, dit Marion pour rassurer la jeune femme. Vous devriez deman­der à quelqu’un de vous tenir compagnie et lui raconter tout ça.

– Donc, vous n’avez vu personne aux abords du lagon à votre arrivée ? demanda Erlendur.

– Non, comme je vous l’ai dit, je n’ai jamais vu âme qui vive dans les parages.

– Et vous ne connaissez personne non plus qui viendrait aussi se baigner ici ? poursuivit Marion.

– Qu’est-ce qui est arrivé à cet homme ? Vous avez vu comment… ? Mon Dieu, comment ai-je pu trouver la force de regarder une chose pareille ?

– Ne vous inquiétez pas, je comprends, assura Marion.

– Cette maladie de peau, ce psoriasis, c’est très handica­pant ? demanda Erlendur.

Marion lui lança un regard torve.

– Les traitements progressent, répondit la jeune femme. Mais cela reste très désagréable. Le pire, ce ne sont pas les démangeaisons, mais ces affreuses plaques sur la peau.

– Et ces bains dans le lagon sont bénéfiques ?

– J’en ai l’impression. Je ne crois pas que ce soit prouvé scientifiquement, mais c’est en tout cas ce que je constate.

Elle sourit à Erlendur. Marion lui posa quelques ques­tions supplémentaires, puis la laissa partir. Tous trois des­­cen­dirent de voiture. La jeune femme s’éloigna à pas pressés. Erlendur tournait le dos au vent du nord.

– Son visage est en bouillie et son corps dans cet état pour une raison évidente, tu ne crois pas ? dit-il à Marion.

– Tu penses qu’on l’a battu à mort ?

– Ce n’est pas ton avis ?

– Tout ce que je sais, c’est qu’il est méconnaissable. C’est peut-être délibéré, d’ailleurs. Imaginons qu’il avait rendez-vous ici avec une ou plusieurs personnes, les choses ont dégénéré et ils ont voulu le faire disparaître dans ce lagon pour l’éternité.

– Oui, ou quelque chose comme ça.

– Même si ça semble évident, cet homme n’est peut-être pas mort à la suite d’un passage à tabac. En tout cas, je n’en mettrais pas ma main à couper, reprit Marion qui avait brièvement examiné le corps lorsqu’on l’avait emmené. Pour moi, ce n’est pas un simple passage à tabac.

– C’est-à-dire ?

– J’ai vu des corps ramassés après une chute vertigineuse et celui-là me fait justement penser à ça. Ou encore après un très grave accident de la circulation. Mais on ne nous a rien signalé de tel.

– S’il s’agit d’une chute, il faut effectivement qu’il soit tombé de très haut, fit remarquer Erlendur en balayant les alentours du regard avant de lever les yeux vers la nuit noire. Ou qu’il soit tombé de là-haut, littéralement tombé du ciel.

– Pour atterrir directement dans le lagon ?

– L’idée semble ridicule.

– Je ne sais pas, répondit Marion.

– Le fait qu’il soit resté immergé un certain temps ne nous facilite pas la tâche.

– En effet.

– Donc, il n’aurait pas été battu à mort sur ce champ de lave, reprit Erlendur. Je veux dire, s’il s’agit d’une chute. Et, dans ce cas, quelqu’un l’a transporté ici pour retarder la décou­verte du cadavre et l’a plongé dans le lagon, dans cette espèce de boue bizarre.

– C’est une cachette comme une autre, répondit Marion.

– Surtout si le corps avait vraiment coulé au fond. Per­sonne ne met jamais les pieds ici. À part cette femme pour son psoriasis.

– Tu ne pouvais vraiment pas éviter de lui poser des questions sur sa maladie ? reprocha Marion en regardant la voiture du témoin s’éloigner. Il faut que tu arrêtes de fourrer ton nez dans la vie privée des gens.

– Elle était bouleversée. J’essayais simplement de la ras­surer un peu.

– Tu es policier, pas pasteur.

– Le corps n’aurait sans doute jamais été retrouvé si cette femme ne venait pas se baigner dans cet endroit étrange, observa Erlendur. Tu ne trouves pas… que c’est une…

– Une drôle de coïncidence ?

– Oui.

– J’ai vu plus bizarre que ça. Nom de Dieu, quel froid de canard ! s’exclama Marion en ouvrant sa portière.

– Tu sais comment s’appelle ce champ de lave ? demanda Erlendur en regardant la centrale géothermique d’où sortaient d’énormes cumulus de vapeur qui montaient vers le ciel puis se perdaient dans la nuit noire.

– Illahraun, autrement dit le Champ de lave maléfique, il s’est formé pendant l’éruption de 1226, répondit Marion, véritable encyclopédie vivante, avant de s’installer dans la voiture.

– Le Champ de lave maléfique, répéta Erlendur en ouvrant la portière du conducteur. Voilà qui est de bien mau­vais augure.

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec douze millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol rba du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres, à paraître en 2018).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Portrait par Sabrina Champenois, LIBERATION - juillet 2010

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