Publication : 03/02/2006
Nombre de pages : 300
ISBN : 978-2-86424-624-4
Prix : 18 €
Disponible

La Femme en vert

Arnaldur INDRIDASON

ACHETER
Titre original : Grafarþögn
Langue originale : Islandais
Traduit par : Eric Boury
Prix
  • Prix des Lectrices de Elle - 2007
  • Prix Fiction - 2006

Dans une banlieue de Reykjavik, au cours d’une fête d’anniversaire, un bébé mâchouille un objet qui se révèle être un os humain.

Le commissaire Erlendur et son équipe arrivent et découvrent sur un chantier un squelette enterré là, soixante ans auparavant. Cette même nuit, Eva, la fille d’Erlendur, appelle son père au secours sans avoir le temps de lui dire où elle est. Il la retrouve à grand-peine dans le coma et enceinte. Erlendur va tous les jours à l’hôpital rendre visite à sa fille inconsciente et, sur les conseils du médecin, lui parle, il lui raconte son enfance de petit paysan et la raison de son horreur des disparitions.

L’enquête nous est livrée en pointillé dans un magnifique récit, violent et émouvant, qui met en scène, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, une femme et ses deux enfants. Une femme victime d’un mari cruel qui la bat, menace ses enfants et la pousse
à bout.

Voici à nouveau le commissaire Erlendur et ses adjoints Elinborg et Sigurdur
Oli dans un récit au rythme et à l’écriture intenses et poignants, aux images fortes et aux personnages attachants et bien construits. La mémoire est comme toujours chez Indridason le pivot de ce roman haletant, qui hante longtemps ses lecteurs.

Un Indridason grand cru!

Ce roman a reçu le Prix Clé de Verre 2003 du roman noir scandinave et le Prix CWA Gold Dagger 2005 (Grande-Bretagne)

  • « Un roman envoûtant entre angoisse et ivresse. Une fois encore, l'auteur laisse libre cours à ses obsessions (disparitions, détresses, désamours, trahisons)... Hypnotique. »
    Martine Laval
    TELERAMA
  • "Entremêlant passé et présent dans une langue intense, qui n'est pas sans évoquer les mythiques sagas moyen-âgeuses, Arnaldur Indridason, qui a fait de la mémoire le thème récurrent de ses intrigues, met à mal le trop parfait modèle de la société scandinave. "J'ai choisi, explique-t-il, le terrain du réalisme social. Je raconte la réalité, celle que vivent les Islandais. La violence, ici, est pernicieuse. " Indridason révèle la partie immergée de l'iceberg islandais : ses histoires vous prennent de pleine face."
    Myriam Perfetti
    MARIANNE

RADIO PFM – Émission Noir c Noir, Guy Lesniewski

 

Il remarqua qu’il s’agissait d’un os humain dès qu’il l’enleva des mains de l’enfant qui le mâchouillait, assis par terre.
La fête d’anniversaire venait juste d’atteindre son point culmi­nant dans un bruit assourdissant. Le livreur était venu puis reparti, et les garçons s’étaient goinfrés de pizzas en avalant des boissons gazeuses et en se criant constamment les uns sur les autres. Ensuite, ils avaient quitté la table à toute vitesse comme si quelqu’un leur en avait donné le signal et s’étaient remis à courir de tous côtés, certains armés de mitraillettes, d’autres de revol­vers, pendant que d’autres, plus jeunes, brandissaient des voitures ou des dinosaures en plastique. Il ne comprenait pas vraiment en quoi consistait le jeu. A ses yeux, toute cette agita­tion se résu­mait à un bruit à vous rendre fou.
La mère de l’enfant dont c’était l’anniversaire avait mis du pop-corn à éclater dans le four à micro-ondes. Elle avait annoncé qu’elle allait essayer de calmer les enfants en allumant la télévision et en mettant une vidéo dans le magnétoscope. Si cela ne suffisait pas, elle les expédierait tous dehors. C’était la troisième fois qu’elle fêtait les huit ans de son fils et elle avait les nerfs à fleur de peau. La troisième fête d’anniversaire à la suite! Tout d’abord, ils étaient allés manger, en famille, dans un restaurant à hamburgers hors de prix où était diffusée de la musique rock à vous crever les tympans. Ensuite, elle avait organisé une fête réunissant les membres de la famille et les amis, ce qui tenait plus de la communion que d’un anniversaire. Aujourd’hui, elle avait autorisé le petit garçon à inviter ses camarades d’école et ses copains du quartier.
Elle ouvrit le micro-ondes, en sortit le sachet tout gonflé de pop-corn, en enfourna un autre en se disant que la prochaine fois, elle essaierait de faire les choses plus simplement. Qu’elle se contenterait d’une seule fête et que cela suffirait. Comme du temps où elle était petite.
Le fait que le jeune homme assis sur le canapé demeure muet comme une tombe n’était pas pour arranger quoi que ce soit à la situation. Elle avait bien essayé de discuter avec lui mais elle avait fini par y renoncer et sa présence dans le salon ne faisait que la rendre encore plus nerveuse. Les conversations n’étaient pas d’actualité; le bruit et l’excitation des garçons étaient tels que les bras lui en tombaient. Il n’avait pas proposé de lui venir en aide. Il se contentait de rester assis à regarder droit devant lui
en silence. Il est mort de timidité, pensa-t-elle.
C’était la première fois qu’elle le voyait. L’homme devait avoir dans les vingt-cinq ans, c’était le frère d’un des gamins invités à l’anniversaire par son fils. La différence d’âge entre les deux frères devait avoisiner une vingtaine d’années. Il était extrême­ment maigre et, à la porte, lui avait serré la main: de longs doigts, une paume moite et une nature très réservée. Il était venu chercher son jeune frère, mais le petit avait refusé catégo­riquement, d’ailleurs la fête battait son plein. Lui et la femme décidèrent donc qu’il valait mieux qu’il entre quelques instants. Ce serait bientôt fini, avait-elle dit. Il lui expliqua que leurs parents, qui occupaient une maison située plus bas dans la rue, étaient partis à l’étranger et qu’il s’occupait de son petit frère pendant leur absence, mais qu’à part ça, il louait un apparte­ment dans le centre-ville. Il avait piétiné quelques instants, mal à l’aise, dans l’entrée. Le petit frère avait rejoint
la fête.
Et maintenant, voilà qu’assis sur le canapé, il regardait la petite sœur du garçon dont c’était l’anniversaire. Âgée d’un an, celle-ci crapahutait devant le seuil des deux chambres d’enfant. Elle était vêtue d’une robe en dentelle, un ruban lui ornait les cheveux et elle poussait de petits cris. Il en voulait à mort à son frère. Le fait d’être assis dans une maison inconnue lui procurait un sentiment d’inconfort. Il se demandait s’il ne pouvait pas proposer son aide. La femme lui avait confié que le père travaillait jusque tard dans la soirée. Ce à quoi il avait hoché la tête en s’efforçant de sourire. Il avait refusé la pizza et le Coca-Cola qu’on lui avait proposé.
Il avait remarqué que la petite fille tenait fermement un jouet dans sa main et, une fois assise sur les fesses, elle s’était mise à le ronger en bavant abondamment. On aurait dit qu’elle avait mal aux gencives et il se fit la réflexion qu’elle devait être en train de percer des dents.
La petite fille s’approcha de lui avec le jouet à la main et il se demanda ce que cela pouvait bien être. Elle marqua une pause, se glissa sur les fesses et se planta devant lui, immobile, en le regar­dant la bouche ouverte. Un filet de bave lui coulait sur la poitrine. Elle porta le jouet à ses lèvres, le mordilla avant de s’avan­cer à nouveau vers le jeune homme avec l’objet enfoncé dans la bouche. Elle fit un mouvement en avant, grimaça, poussa un cri qui eut pour effet de faire tomber le jouet à terre. Elle parvint à s’en saisir à nouveau après quelques efforts et s’approcha du jeune homme avec le jouet à la main, se mit sur ses jambes en prenant appui sur l’accoudoir du canapé, se tint debout, en équilibre instable mais toute fière.
Il lui enleva l’objet des mains pour l’examiner. La fillette le regarda comme si elle n’en croyait pas ses yeux avant de se mettre à hurler de toutes ses forces. Il ne fallut pas longtemps au jeune homme pour s’apercevoir qu’il tenait un os humain, un fragment de côte d’une longueur de dix centimètres. Il était d’un blanc jaunâtre, de forme convexe et poli à l’endroit de la cassure, les arêtes avaient donc perdu leur coupant mais, à l’intérieur de la cassure, on pouvait voir de petites taches brunes qui faisaient penser à de la terre.
Il se dit qu’il devait tenir la partie supérieure de la côte et constata qu’elle ne datait pas d’hier.
La mère s’alarma des pleurs désespérés de la fillette et, en jetant un œil dans le salon, elle vit que celle-ci se tenait à côté du canapé et de l’inconnu. Elle se débarrassa du saladier de pop-corn, se dirigea vers sa fille, la prit dans les bras en dévisageant l’homme qui ne lui accordait pas la moindre attention, pas plus à elle qu’à l’enfant en pleurs.
– Qu’est-ce qui s’est passé? demanda la mère inquiète en s’efforçant de consoler la fillette. Elle parlait fort pour essayer de dominer le bruit que faisaient les garçons.
L’homme les regarda, se leva lentement du canapé et tendit l’os à la mère.
– Où est-ce qu’elle a eu ça? demanda-t-il.
– Quoi donc? demanda la mère.
– Cet os, précisa-t-il. Où est-ce qu’elle a trouvé cet os?
– Quel os? demanda la mère. Les hurlements de l’enfant diminuèrent en intensité à la vue de l’os, elle essaya de l’atteindre en se concentrant au point de loucher, un épais filet de bave lui coulait de la bouche grande ouverte. L’enfant s’en saisit, le rapprocha d’elle et l’examina en le faisant tourner dans ses mains.
– J’ai l’impression qu’il s’agit d’un os, observa l’homme.
L’enfant le remit dans sa bouche et se calma aussitôt.
– Qu’est-ce que c’est, cette histoire d’os? demanda la mère.
– La chose qu’elle mordille, expliqua l’homme, je crois qu’elle ronge un os humain.
– Je n’ai jamais vu ce truc-là avant. Comment ça, un os humain?
– Je pense qu’il s’agit d’un fragment de côte humaine, continua-t-il. Je suis étudiant en médecine, ajouta-t-il en guise de justification, en cinquième année.
– Une côte? Qu’est-ce que c’est, ces sornettes? C’est vous qui avez apporté ce machin-là?
– Moi ? Bien sûr que non. Vous ne savez donc pas d’où il vient?
La mère regarda l’enfant puis, prise d’un sursaut, lui enleva l’os de la bouche avant de le jeter par terre. L’enfant se remit à hurler. L’homme le ramassa et l’examina de plus près.
– Peut-être que son frère le sait…
Il dévisageait la mère qui le fixait d’un air incrédule. Elle regarda sa fille qui pleurait à chaudes larmes. Puis, à son tour, elle examina l’os, jeta un œil au-dehors par la fenêtre du salon d’où on voyait les maisons en construction formant un arc de cercle. Elle regarda à nouveau l’os, puis cet homme inconnu et enfin son fils qui sortait en courant de l’une des deux chambres.
– Toti ! appela-t-elle, mais le garçon ne répondit pas. Elle se mêla à la cohue des enfants dont elle arracha péniblement son Toti avant de l’installer devant l’étudiant en médecine.
– Cette chose-là est à toi? demanda-t-elle à l’enfant alors que l’homme lui tendait l’os.
– C’est moi qui l’ai trouvé, répondit Toti qui ne voulait pas perdre une miette de sa fête d’anniversaire.
– Où ça ? demanda sa mère. Elle reposa la fillette à terre et celle-ci lui adressa un regard qui indiquait qu’elle ne savait pas trop si elle devait se remettre à hurler ou pas.
– Dehors, précisa l’enfant. C’est un beau caillou. Je l’ai nettoyé.
Le garçon était essoufflé. Une goutte de sueur lui coulait le long de la joue.
– Où ça, dehors? demanda la mère. Et quand ça? Tu faisais quoi ?
Le garçon regardait sa mère. Il ne savait pas s’il avait fait une bêtise mais en voyant son expression, il se disait que cela devait être le cas, pourtant il se demandait de quoi il pouvait bien s’agir.
– Hier, je crois, répondit-il. Dans les fondations, par là-bas, au bout de la rue. C’est grave ?
Sa mère et l’inconnu échangèrent un regard.
– Tu peux me montrer l’endroit où tu l’as trouvé exactement ? demanda-t-elle.
– Mais, maman! C’est mon anniversaire! protesta-t-il.
– Allez, viens! ordonna sa mère. Fais-nous voir.
Elle attrapa la fillette à terre et fit sortir le garçon du salon en le poussant jusqu’à la porte d’entrée. L’homme les suivait de près. Le silence s’était fait parmi les enfants au moment où le roi de la fête avait été immobilisé et les garçons observaient la manière dont la maman faisait sortir Toti de la maison en continuant de le pousser devant elle avec une expression dure sur le visage et en tenant sa petite sœur dans les bras. Ils échangèrent des regards et se décidèrent à les suivre.
La scène se passait dans le nouveau quartier qui borde la route en direction du lac de Reynisvatn. Le quartier de Thusöld. On avait construit à flanc de colline sur les pentes de la butte de Grafarholt en haut de laquelle trônaient les réservoirs d’eau chaude de la Compagnie des eaux de Reykjavik, d’immenses bâtiments bruns qui dominaient le nouveau quartier comme une forteresse. De part et d’autre des réservoirs, on avait percé des rues le long desquelles les maisons sortaient de terre les unes après les autres; certaines d’entre elles étaient même déjà entourées d’un jardin, de bandes de gazon et d’arbres qui allaient pousser et offrir un abri à leurs propriétaires.
Le groupe suivait le roi de la fête d’un pas rapide et se dirigeait vers l’est en longeant la rue la plus proche des réservoirs. A cet endroit, des maisons jumelles tout juste achevées s’éten­daient jusque sur les landes herbeuses tandis qu’au nord et à l’est, les territoires où se trouvaient les anciennes maisons d’été des gens de Reykjavik prenaient le relais. Comme c’est le cas dans tous les nouveaux quartiers, les gamins s’amusaient sur les chantiers des maisons en construction, escaladaient les écha­faudages, jouaient à cache-cache à l’ombre des murs, se laissaient glisser dans les fondations fraîchement creusées et pataugeaient dans l’eau qui s’y accumulait.
C’est à l’intérieur de l’une de ces fondations que le petit Toti conduisit l’inconnu, sa mère et toute l’équipe des joyeux drilles; il indiqua l’endroit où il avait trouvé cette drôle de pierre blanche tellement légère et tellement douce qu’il l’avait mise dans sa poche, décidé à la garder. Il se souvenait très précisément de l’endroit où il l’avait découverte et il précéda le groupe en sautant d’un bond dans le trou; il se dirigea sans hésitation vers l’emplacement, dans la terre sèche. La mère intima au garçon l’ordre de se tenir à distance et descendit dans le trou avec l’aide du jeune homme. Toti vint lui prendre l’os de la main pour aller le placer sur la terre.
– Elle était posée comme ça, dit-il, continuant visiblement à considérer l’os comme une jolie pierre.
La scène se passait en fin d’après-midi, le vendredi, et il n’y avait pas d’ouvriers sur le chantier. On avait creusé les deux côtés des fondations de la maison et les couches du terrain étaient visibles, puisque l’on n’avait pas encore commencé à élever les murs. Le jeune homme s’approcha de la paroi de terre et se mit à fouiller à l’endroit où le garçon affirmait avoir trouvé l’os. Il grattait la terre avec les doigts et ce qu’il vit apparaître n’était rien de moins que la forme d’un bras humain profondé­ment enfoncé dans le sol.
La mère dévisageait le jeune homme et nota qu’il scrutait la paroi de terre, elle suivit son regard jusqu’à ce qu’elle voie l’os. Elle s’approcha un peu plus près et il lui sembla distinguer la forme d’une mâchoire ainsi que celle d’une dent ou deux.
Elle sursauta, regarda à nouveau le jeune homme puis sa fille et lui essuya la bouche comme par automatisme.

Elle ne s’en rendit vraiment compte qu’en ressentant la douleur à la tempe. Il l’avait frappée à la tête à poing fermé sans le moindre préavis et avec une telle rapidité qu’elle ne l’avait même pas vu faire. Ou bien peut-être ne parvenait-elle pas à croire qu’il ait pu lever la main sur elle. C’était le premier coup qu’elle recevait et il lui arriverait souvent de se demander au cours des années à venir si sa vie aurait été différente si elle était partie dès ce moment-là. Est-ce qu’il l’aurait laissée s’en aller?
Elle ne comprenait pas la raison qui l’avait poussé à la frapper subitement et le regardait, complètement interloquée. Personne ne l’avait jamais frappée de cette façon auparavant. Il n’y avait que trois mois qu’ils étaient mariés.
– Tu m’as frappée? dit-elle en portant sa main à sa tempe.
– Tu crois que je n’ai pas vu la façon dont tu regardes ce type? dit-il d’un ton cassant.
– Ce type? Lequel… Tu veux parler de Snorri? La façon dont je regarde Snorri?
– Tu t’imagines que je n’ai pas vu? Vu ta concupiscence?
Elle ignorait cette facette de sa personnalité jusqu’alors. Ne l’avait jamais entendu employer ce mot. La concupiscence. De quoi est-ce qu’il parlait? Elle s’était contentée d’échanger quelques mots avec Snorri dans l’entrée de l’appartement en sous-sol pour le remercier de lui avoir rapporté un petit truc qu’elle avait oublié d’emmener en quittant son ancien foyer; elle n’avait pas voulu l’inviter à entrer parce que son mari avait été de mauvaise humeur toute la journée et avait prétendu ne pas avoir envie de le voir. Snorri avait raconté une petite blague sur le compte du commerçant chez lequel elle avait été employée, cela les avait fait rire, ils s’étaient dit au revoir.
– Ce n’était que Snorri, dit-elle. Enfin, qu’est-ce qui te prend? Pourquoi est-ce que tu es de mauvaise humeur depuis ce matin?
– Tu mettrais mes propos en doute? demanda-t-il en s’appro­chant à nouveau d’elle. Je t’ai vue par la fenêtre. J’ai parfaitement vu la façon dont tu lui tournais autour. Comme une putain!
– Enfin, tu ne peux quand même pas…
Il la frappa à nouveau du poing au visage et elle fut projetée contre le vaisselier de la cuisine. Ce fut si rapide qu’elle n’eut pas le temps de se protéger la tête de la main.
– N’essaie pas de me mentir! cria-t-il. J’ai très bien vu comment tu le regardais. Je l’ai vu de mes yeux. Espèce de sale traînée!
Un autre mot qu’elle l’entendait prononcer pour la première fois.
– Seigneur Dieu, soupira-t-elle. Sa lèvre supérieure s’était ouverte, le sang s’écoulait à l’intérieur de sa bouche et se mêlait au goût salé des larmes qui lui coulaient sur le visage.
– Pourquoi tu as fait ça? Qu’est-ce que j’ai fait?
Il se tenait au-dessus d’elle, comme s’il était prêt à lui flanquer une raclée. La fureur se lisait sur son visage empourpré. Il grinça des dents et frappa le sol du pied avant de tourner les talons et de sortir de l’appartement d’un pas rapide. Elle resta là sans rien comprendre à ce qui venait de se produire.
Souvent, elle repensait à ces instants et se disait qu’elle serait peut-être parvenue à changer le cours des événements si
elle avait essayé de réagir tout de suite face à cette violence, si elle avait tenté de le quitter, de s’en aller et de ne jamais revenir, au lieu de se contenter de chercher des raisons et de se faire des reproches. Elle avait bien dû faire quelque chose de mal pour provoquer chez lui une telle réaction. Une chose dont elle n’avait pas conscience elle-même mais qu’il avait perçue et dont elle pourrait discuter avec lui quand il reviendrait, une chose à laquelle elle lui promettrait de remédier et alors, tout rentrerait dans l’ordre, comme avant.
Elle ne l’avait jamais vu se comporter de cette façon, ni avec elle, ni avec qui que ce soit. C’était un homme calme et plutôt sérieux. C’était l’une des choses qui l’avaient séduite chez lui lorsqu’ils en étaient encore à faire connaissance. Parfois même un peu mélancolique et sévère. Il travaillait à Kjosin pour le compte du frère du commerçant qui l’employait, elle, et il lui livrait diverses denrées. C’était ainsi qu’ils s’étaient connus, cela faisait bientôt un an et demi. Tous les deux avaient le même âge, il envisageait d’arrêter le métier d’ouvrier et peut-être de prendre la mer. Cela pouvait rapporter beaucoup d’argent. Et puis, il voulait acheter sa boutique à lui. Être son propre maître. Demeurer simple ouvrier vous coupait les jambes, c’était démodé et ça ne rapportait rien.
Elle lui avait confié qu’elle s’ennuyait chez le commerçant pour qui elle travaillait. Que c’était un radin qui réprimandait constamment ses trois employées et que sa femme était une mégère terrifiante qui les menait d’une main de fer. Elle n’avait jamais pensé à l’avenir. N’avait rien connu d’autre que les difficultés et la pauvreté depuis sa plus tendre enfance. La vie ne lui avait pas apporté grand-chose d’autre.
Il devait se rendre de plus en plus souvent chez le commerçant pour y faire des livraisons et devint un hôte habituel de la cuisine de la jeune femme. De fil en aiguille, elle lui parla de l’enfant qu’elle avait. Il reconnut qu’il savait qu’elle avait un enfant, avoua s’être renseigné sur son compte. Pour la première fois, il apparut qu’il avait envie de faire plus ample connaissance. Elle lui expliqua que la fillette avait trois ans et alla la chercher alors qu’elle s’amusait avec les enfants du commerçant derrière la maison.
Il lui demanda de quel dévergondage il s’agissait là quand elle revint avec sa fille et fit un sourire comme s’il ne s’agissait de sa part que d’un trait d’humour bienveillant. Plus tard, il utilisa sans pitié ce qu’il appelait sa lascivité pour la dénigrer. Il ne prononçait jamais le nom de sa fille mais l’affublait de surnoms tels que le rejeton de la putain ou l’éclopée.
Elle ne s’était livrée à aucun “dévergondage”. Elle lui parla du père de l’enfant, un marin qui s’était noyé dans le fjord de Kollaf­jördur. Il n’avait que vingt-quatre ans, il avait été pris par une tempête en mer et les quatre membres de l’équipage avaient péri noyés. C’est à ce moment-là qu’elle s’était rendu compte qu’elle était enceinte. Comme ils ne s’étaient pas mariés, elle pouvait difficilement se prévaloir du titre de veuve. Ils avaient des projets de mariage et puis il était mort en la laissant avec un enfant à naître.
Il se tenait assis dans la cuisine et elle remarqua que la fillette n’allait pas vers lui. En général, elle n’était pas de nature sauvage avec les inconnus, mais elle se cramponnait à la jupe de sa mère et elle refusait de la lâcher quand il l’appelait pour la faire venir. Il tira de sa poche une petite friandise qu’il lui tendit mais elle ne fit que se nicher plus profondément dans les plis de la jupe de sa mère et se mit à pleurer, ensuite elle demanda à rejoindre les enfants à l’extérieur. Et pourtant elle n’aimait rien autant que
les friandises.
Deux mois plus tard, il lui fit sa proposition. Cela n’avait rien de romantique, contrairement à ce qu’elle avait pu lire dans les livres. Ils s’étaient vus quelques fois le soir et, en fin de semaine, s’étaient promenés en ville ou étaient allés au cinéma pour y voir Chaplin. Elle riait de bon cœur à la vue du petit vagabond tout en le surveillant du coin de l’œil. Cela ne lui arrachait même pas un sourire. Un soir, en sortant du cinéma, pendant qu’ils attendaient que quelqu’un de Kjosin passe les prendre en voiture, il lui demanda s’ils ne devaient pas tout bêtement se marier. Il la tira vers lui.
– Je veux qu’on se marie, dit-il.
Elle fut tellement décontenancée, malgré tout, que ce n’est que bien plus tard qu’elle se fit la réflexion, en fait seulement une fois qu’il était déjà trop tard, qu’il ne s’agissait pas d’une proposition et que cela n’avait rien à voir avec son désir à elle.
Je veux qu’on se marie.
Elle avait envisagé l’éventualité qu’il la demande en mariage. Leur relation était en effet parvenue à ce stade. La petite fille avait besoin d’un foyer. Elle-même avait envie de diriger sa propre maison. D’avoir d’autres enfants. Il ne s’était pas trouvé beaucoup d’autres hommes pour lui témoigner de l’intérêt. Peut-être à cause de l’enfant. Peut-être n’avait-elle pas beaucoup d’attraits féminins non plus: elle était petite, plutôt gras­souillette, des traits grossiers, des dents légèrement en avant; elle avait de petites mains travailleuses qui semblaient ne jamais tenir en place. Peut-être était-ce là la meilleure proposition qu’on lui ferait jamais.
– Alors, qu’est-ce que tu en dis? demanda-t-il.
Elle hocha la tête. Il l’embrassa et il la serra dans ses bras. Quelque temps plus tard, on célébra la cérémonie nuptiale dans l’église de Mosfell. Il n’y avait pas foule, eux deux, les amis que le marié avait à Kjosin et deux de ses amies à elle, originaires de Reykjavik. Le pasteur les invita à prendre le café après la cérémonie. Elle lui avait posé des questions sur sa famille mais il ne s’était pas montré très loquace à ce sujet. Il avait déclaré n’avoir ni frères ni sœurs, son père était mort quand il était encore en bas âge, sa mère n’avait pas eu les moyens de l’élever et l’avait donc placé en nourrice. Il avait été trimballé de ferme en ferme avant de trouver une place d’ouvrier à Kjosin. Il n’avait pas manifesté le moindre intérêt à propos de sa famille à elle. Il ne semblait pas s’intéresser beaucoup au passé. Elle lui avait confié que, de son côté, c’était en gros le même cas de figure, qu’elle ne savait même pas qui étaient ses parents. Elle avait été adoptée et ballottée d’une maison à une autre à Reykjavik, avant d’être placée comme domestique chez le commerçant. Il hocha la tête.
– Maintenant, nous allons recommencer à zéro, avait-il promis. Oublions le passé, avait-il dit.
Ils louèrent un petit appartement en sous-sol dans la rue Lindargata, il s’agissait tout juste d’une pièce et d’une cuisine. Les cabinets se trouvaient dans le jardin. Elle arrêta de travailler chez le commerçant. Il lui avait dit qu’elle n’aurait plus à travailler pour subvenir à ses besoins. Qu’il allait s’occuper d’elle. Il avait trouvé un emploi sur le port, pour commencer, en attendant une place sur un bateau. Il rêvait de partir en mer.

Debout à côté de la table de la cuisine, elle se tenait le ventre. Elle ne le lui avait pas encore annoncé mais elle était persuadée qu’elle était enceinte. Elle en était absolument certaine. Ils avaient parlé d’avoir un enfant mais elle n’était pas sûre de son opinion en la matière, il était tellement mystérieux. Elle avait déjà décidé du prénom de l’enfant si c’était un garçon. Elle avait envie d’avoir un garçon. Il s’appellerait Simon.
Elle avait bien entendu dire qu’il y avait des hommes qui battaient leurs femmes. Avait entendu parler d’épouses soumises à la violence de leur mari. Entendu des histoires. Elle ne pouvait pas croire qu’il faisait partie de ces hommes-là. Ne croyait pas qu’il était comme ça. N’imaginait pas qu’il allait recommencer. Il devait s’agir d’un écart de conduite de sa part, se dit-elle. Il a cru que j’essayais de séduire Snorri, pensa-t-elle. Il faut que je fasse attention pour que cela ne se reproduise pas.
Elle se passa la main sur le visage en reniflant. Tout de même, il s’était vraiment emporté. Il était sorti mais allait sûrement bientôt rentrer à la maison et lui présenter ses excuses. Il ne pouvait pas se comporter comme ça avec elle. Il ne le pouvait pas. N’en avait pas le droit. Elle alla, sonnée, jusqu’à la chambre à coucher pour s’occuper de la petite. La fillette s’appelait Mikkelina. Elle s’était réveillée avec de la fièvre le matin, avait passé la journée entière à dormir et dormait encore. Elle prit l’enfant dans ses bras et sentit qu’elle était brûlante de fièvre. Elle s’assit avec l’enfant dans ses bras et commença à fredonner, encore abasourdie et l’esprit absent après l’agression.

Elle s’approche du lit
En socquettes
Blondes sont ses bouclettes
A ma petite blondinette…

La respiration de l’enfant était rapide. La petite poitrine se soulevait et s’affaissait et on entendait un léger sifflement par le nez. Son visage était écarlate. Elle essaya de réveiller Mikkelina mais celle-ci demeurait endormie.
Elle chanta plus bas.
La fillette était au plus mal.

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, puis il se consacre à l’écriture. Il vit avec sa femme et ses trois enfants à Reykjavík.

 

Il a publié de nombreux romans à partir de 1997. Il est l’un des écrivains de romans noirs les plus connus en Islande et dans les 37 pays où ses livres sont traduits. Il a reçu le prix Clef de verre du Skandinavia Kriminalselskapet à deux reprises : en 2002, pour La Cité des jarres, et en 2003, pour La Femme en vert, le Prix du Polar Européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le Prix d’honneur du festival les Boréales en 2011 et le prix espagnol RBA du roman noir en 2013.

 

Arnaldur Indridason collabore avec The Icelandic Film Fund à l’adaptation cinématographique de ses romans. Le producteur islandais Baltasar Kormákur (101 Reykjavík) a réalisé une adaptation de Mýrin (La Cité des Jarres), Jar City en 2008.

 

Portrait par Sabrina Champenois, LIBERATION - juillet 2010

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