Publication : 01/02/2007
Nombre de pages : 336
ISBN : 978-2-86424-600-8
Prix : 19 €

La Voix

Arnaldur INDRIDASON

ACHETER
Titre original : Röddin
Langue originale : Islandais
Traduit par : Eric Boury
Prix
  • Prix Trophée 813 - 2007
  • Grand Prix de Littérature Policière Roman Etranger - 2007

Le Père Noël a été assassiné juste avant le goûter d’enfants organisé par l’hôtel de luxe envahi de touristes, alors s’il vous plaît, commissaire, pas de vagues. C’est mal connaître le commissaire Erlendur. Déprimé par les interminables fêtes de fin d’année, il s’installe à l’hôtel et mène son enquête à sa manière rude et chaotique. Les visites de sa fille, toujours tentée par la drogue, ses mauvaises fréquentations, permettent au commissaire de progresser dans sa connaissance de la prostitution de luxe, et surtout il y a cette jolie laborantine tellement troublante qu’Erlendur lui raconte ses secrets. Le Père Noël était portier et occupait une petite chambre dans les sous-sols depuis vingt ans, la veille on lui avait signifié son renvoi. Mais il n’avait pas toujours été un vieil homme, il avait été Gulli, un jeune chanteur prodige, une voix exceptionnelle, un ange. Le 45 tours enregistré par le jeune garçon, cette voix venue d’un autre monde, ouvre la porte à des émotions et des souvenirs, à des spéculations de collectionneurs, à la découverte des relations difficiles et cruelles entre les pères et les fils. Un roman dense et fort qui émeut profondément.


  • « L’intrigue est solide, captivante. L’atmosphère fascinante. »

    Eric Romer
    LA CROIX

  • « Le troisième roman d’Arnaldur Indridason traduit en France impose la cohérence d’un univers original, habité par des personnages que leur fragilité même transforme en critiques impitoyables. »

    Alain Nicolas
    L’HUMANITE

  • « Avec cet "assassinat du Père Noël" islandais, l’écrivain Arnaldur Indridason s’impose comme un des grands maîtres du roman noir. »

    Philippe Chevilley
    LES ECHOS

  • « La Voix est un roman dur et tendre, qui échappe à la sphère du policier classique et qui en dit long sur un pays où la dépression et le mal de vivre sont le lot de bon nombre d’habitants. »

    Michel Parouty
    LES ECHOS WEEK-END

  • « Indridason réveille des effrois enfouis dans la glace, gelés dans le temps. Son héros, aussi mélancolique que furibond, navigue entre ses souvenirs, ses ratages, ses devoirs. Prêt à chavirer, il abandonne sa carapace de superflic, et n’est plus qu’un homme. Un type vraiment chic. »

    Martine Laval
    TELERAMA

  • « Avec La Voix, l’islandais Arnaldur Indridason livre son troisième polar : tranchant, tendu, neigeux, sombre comme un jour de Noël sans pain. »

    André Rollin
    LE CANARD ENCHAINE

  • « Lentement, Indridason exhume toutes ces histoires de rencontres ratées et d’espoirs fracassés dans une atmosphère de mélancolie et de tristesse qui offre un formidable contraste avec la frénésie pré-Noël qui l’entoure. Touchants et justes, ses personnages doivent apprendre à vivre avec leurs blessures dans cet univers très sombre, en avançant à tâtons. »

    Raphaëlle Leyris
    LES INROCKUPTIBLES

  • « Une intrigue singulière au cœur d’un roman scintillant. »

    Géraldine Denost
    LE FIGARO MAGAZINE

  • « Si on se retrouve transi, c’est d’émotion ! »

    Delphine Peras
    L’EXPRESS

  • « […] Indridason parvient une fois de plus à construire une intrigue très émouvante, riche en personnages forts, d’une grande finesse. »

    Christine Gomariz
    PARIS MATCH

  • « « Il a écrit La cité des jarres, c’était bien. Puis La femme en vert, c’était encore mieux. Mais son dernier ouvrage, La Voix, c’est renversant ! »

    Sophie Godin
    FEMMES D’AUJOURD’HUI

  • « Un bouquin magistral ancré dans un pays étrangement exotique. »

    Michel Paquot
    VERS L’AVENIR

  • « Un sujet délicat pour un livre de saison, intense et poignant, à lire d’un trait au chaud sous la couette. »
    Eric Steiner
    LA LIBERTE
  • Plus d'infos ici.
    Elisa 13
    MEDIAPART

 

Elinborg les attendait à l’hôtel. Un imposant arbre de Noël trônait dans le hall et partout, il y avait des décorations, des sapins et des boules scintillantes. D’invisibles haut-parleurs entonnaient le Douce nuit, sainte nuit. De grands autobus étaient garés devant l’hôtel et leurs passagers s’attroupaient à la réception. C’étaient des touristes étrangers venus passer les fêtes de Noël et du nouvel an en Islande parce que, dans leur esprit, l’Islande était ce fascinant pays où l’aven­ture est au coin de la rue. Ils venaient à peine d’atterrir qu’un grand nombre d’entre eux semblait déjà avoir fait l’acquisition de pull-overs islandais. Tout excités, ils procé­daient aux for­malités d’enregistrement dans cette étrange contrée de l’hiver. Erlendur balaya les flocons de son imper­méable. Sigurdur Oli parcourut le hall du regard et repéra Elinborg à côté de l’ascen­seur. Il donna un coup de coude à Erlendur et ils se dirigèrent vers elle. Elle avait déjà examiné la scène du crime. Les policiers arrivés en premier sur les lieux avaient bien pris garde à ce que rien ne soit déplacé. Le directeur de l’hôtel les pria d’agir avec autant de discrétion que possible. C’étaient les termes qu’il avait employés au télé­phone. Il s’agissait d’un hôtel et le succès des hôtels dépend de leur réputation. Il leur demanda donc de prendre ce fait en compte. C’est pourquoi il n’y avait ni sirènes au-dehors, ni policiers en uniforme qui s’engouffraient au pas de course dans le hall. Le directeur avait précisé qu’il ne fallait sous aucun prétexte éveiller l’inquiétude dans l’esprit des clients de l’hôtel. Il ne fallait pas que l’Islande devienne trop fascinante ni qu’elle offre trop d’aventure. Il se tenait maintenant aux côtés d’Elinborg et saluait Erlendur et Sigurdur Oli d’une poignée de mains. Il avait un tel embonpoint que son costume parvenait à peine à l’envelopper. La veste était fermée par un seul bouton au-dessus de l’estomac et le bouton en question était sur le point de céder. La ceinture du pantalon disparaissait sous son énorme bedaine, engoncée sous la veste, et l’homme suait tellement qu’il lui était impossible de se séparer de son grand mouchoir qu’il se passait régulière­ment sur le front et derrière la nuque. Le col blanc de sa chemise était trempé de sueur. Erlendur saisit sa main toute moite. – Tous mes remerciements, déclara le directeur en souf­flant comme une baleine accablée sous le poids des ennuis. Il dirigeait cet hôtel depuis une bonne vingtaine d’années et ne s’était jamais trouvé dans semblable situation. – En pleine affluence de Noël, soupira-t-il. Je ne com­prends pas comment une telle chose peut se produire. Comment une chose pareille peut-elle arriver? martela-t-il; les policiers ne manquèrent pas de noter combien l’homme était désemparé. – Il est en haut ou en bas? demanda Erlendur. – En haut ou en bas? soupira le gros directeur. Vous me demandez s’il est monté au ciel ou quoi? – Oui, répondit Erlendur, nous avons besoin de cette information. – Alors, on prend l’ascenseur, non? demanda Sigurdur Oli. – Non, rétorqua le directeur en lançant à Erlendur un regard excédé, il est en bas, à la cave. Dans une petite chambre. Nous n’avons pas voulu le mettre à la porte et voilà que ça nous retombe dessus! – Et pour quelle raison auriez-vous voulu le mettre à la porte? demanda Elinborg. Le directeur la regarda sans répondre. Ils descendirent lentement un escalier situé à côté de l’ascenseur. C’était le directeur qui ouvrait la marche. La des­cente de l’escalier représentait pour lui un effort considérable et Erlendur se demanda comment l’homme allait faire pour le remonter. Ils s’étaient mis d’accord pour faire preuve d’un certain tact. Erlendur excepté. Et ils essayaient de se montrer aussi discrets que possible en ce qui concernait l’hôtel. Trois voitures de police étaient stationnées à l’arrière du bâtiment ainsi qu’une ambu­lance. Policiers et ambulanciers étaient entrés par la porte de service. Le médecin légiste était en route. Il allait confirmer le décès, puis il appellerait une voiture mortuaire. Ils avancèrent dans un long couloir, précédés par la baleine essoufflée. Les policiers en uniforme les saluèrent. Le couloir s’assombrissait au fur et à mesure qu’on y progressait parce que certaines des ampoules du plafond étaient grillées et que personne ne s’était occupé de les changer. Ils parvinrent enfin à une porte dissimulée dans l’obscurité qui ouvrait sur une petite chambre. Celle-ci ressemblait plus à un cagibi qu’à un endroit habitable, cependant elle abritait tout de même un lit étroit et un petit bureau, il y avait un paillasson en loques sur les dalles crasseuses du sol. Une petite fenêtre se trouvait à hauteur du plafond. L’homme était assis sur le lit et adossé au mur. Il était vêtu d’un costume de Père Noël rouge vif et avait encore sur la tête le bonnet qui lui avait glissé sur le visage. Une barbe blanche fournie dissimulait son visage. Il avait détaché la grosse cein­ture qui lui enserrait le ventre et déboutonné sa veste. Il ne portait rien d’autre qu’un maillot de corps en dessous. Il avait une blessure mortelle à l’endroit du cœur. Son corps portait d’autres blessures mais celle qu’il avait au cœur lui avait été fatale. Il avait les mains couvertes d’égratignures, comme s’il avait essayé de se défendre pendant l’agression. Son pantalon était baissé. Un préservatif pendouillait sur son membre. – Quand tu descendras du ciel, avec tes… chantonna Sigurdur Oli en regardant le cadavre. Elinborg lui cloua le bec d’un “chut!”. Dans le cagibi se trouvait un petit placard ouvert où apparaissaient des pantalons pliés, des chandails, des chemises repassées, des sous-vêtements et des chaussettes. Un uniforme bleu nuit orné d’épaulettes dorées et de boutons de laiton était suspendu à un cintre. A côté du placard: des chaussures de cuir noir impeccablement cirées. Des journaux et des magazines étaient posés à terre. A côté du lit, il y avait une petite table de nuit et une lampe. Sur la table, un livre: A History of the Vienna Boy’s Choir. – Il habitait ici, cet homme-là? demanda Erlendur en examinant les lieux. Il était entré dans la pièce, accompagné d’Elinborg, alors que le directeur et Sigurdur Oli étaient restés sur le pas de la porte. Il n’y avait pas assez de place pour eux à l’intérieur. – Nous l’avions autorisé à occuper cet endroit, déclara le directeur, mal à l’aise, en essuyant la sueur de son front. Il travaillait chez nous depuis longtemps. Avant même mon arrivée. Comme portier. – Cette porte était ouverte quand vous l’avez découvert? demanda Sigurdur Oli s’efforçant d’adopter un ton aussi formel que possible, comme pour faire oublier ce qu’il avait chantonné l’instant d’avant. – La femme qui l’a découvert est à la cafétéria du personnel. Je lui ai demandé de vous attendre, dit le directeur. Elle a reçu un sacré choc, la pauvre, comme vous devez l’imaginer. Le directeur évitait de regarder à l’intérieur de la chambre. Erlendur s’approcha du cadavre et examina la blessure avec attention. Il ne parvenait pas à se représenter le type de cou­teau qui avait pu causer la mort de l’homme. Au-dessus du lit, une vieille affiche de film jaunie représentant Shirley Temple était fixée par du ruban adhésif sur les coins. Erlendur ne connaissait pas le film en question. Il s’appelait The Little Princess. La petite princesse. Ce poster était l’unique décora­tion de la chambre. – Qui est-ce? demanda Sigurdur Oli depuis le seuil de la pièce d’où il regardait l’affiche. – C’est écrit dessus! répondit Erlendur. Shirley Temple. – Au fait, c’était qui, déjà? Elle est morte, non? – Qui était Shirley Temple? demanda Elinborg, atterrée devant l’inculture de Sigurdur Oli. Tu ne sais pas qui c’était? Ce n’est pas toi qui as étudié en Amérique? – C’était une star de Hollywood, non? demanda Sigurdur Oli en regardant l’affiche. – C’était une enfant vedette, informa sèchement Erlendur. Par conséquent, elle est morte depuis bien longtemps et ce, qu’elle le soit réellement ou non. – Hein? répondit Sigurdur Oli qui n’entendait décidément rien à rien. – Une enfant star, reprit Elinborg. Je pense qu’elle est encore vivante, mais je ne me souviens pas. Je crois qu’elle fait des choses avec les Nations unies. Erlendur se fit la réflexion que la chambre ne contenait aucun autre objet personnel. Il examina les lieux mais ne vit ni bibliothèque, ni compact discs, ni ordinateur, ni radio, ni télé­vision. Rien qu’un bureau avec une chaise, un lit avec un oreiller usé et une housse de couette maculée. Ce cagibi lui rappelait la cellule d’un prisonnier. Il avança plus loin et scruta l’obscurité au fond du couloir, il per­çut une légère odeur de brûlé, comme si quelqu’un s’était amusé à craquer des allumettes à cet endroit afin d’éclairer sa route. – Qu’y a-t-il là-bas? demanda-t-il au directeur. – Rien du tout, répondit-il en levant les yeux au plafond. Rien d’autre que le bout du couloir. Il manque quelques ampoules, il va falloir que je m’en occupe. – Il vivait ici depuis longtemps, cet homme? demanda Erlendur en se tournant à nouveau vers l’intérieur de la chambre. – Je n’en sais rien, ça date d’avant mon époque. – Il était déjà ici quand vous avez obtenu le poste de directeur de l’hôtel? – Oui. – Vous êtes en train de me dire qu’il a passé vingt ans dans ce cagibi? – Précisément, oui. Elinborg regarda le préservatif. – En tout cas, il pratiquait le sexe sans risque, commenta-t-elle. – Enfin, pas suffisamment, ajouta Sigurdur Oli. A ce moment-là, le médecin légiste apparut, accompagné par l’un des employés de l’hôtel qui disparut à nouveau dans le couloir. Le médecin était extrêmement corpulent même s’il n’y avait aucune commune mesure avec le directeur de l’hôtel. Il s’introduisit péniblement à l’intérieur de la chambre et Elinborg, se voyant en mauvaise posture, sortit à toute vitesse. – Bonjour Erlendur, déclara le docteur. – Alors, qu’en dis-tu? demanda Erlendur. – Crise cardiaque, mais il faudrait que je l’examine d’un peu plus près, répondit le médecin, connu pour son humour noir. Erlendur lança un regard à Sigurdur Oli et à Elinborg qui souriaient béatement. – Tu peux nous dire quand ça s’est produit? demanda Erlendur. – Il ne doit pas y avoir bien longtemps. Au cours des deux dernières heures. Le corps a tout juste commencé à se refroidir. Vous avez retrouvé ses rennes? Erlendur soupira. Le médecin légiste retira l’une de ses mains du cadavre. – Je vais rédiger l’acte de décès, annonça-t-il. Ensuite, vous l’enverrez à la morgue de Baronstigur et ils procéderont à l’autopsie. On dit que la jouissance est une petite mort, ajouta-t-il en baissant les yeux sur le corps. Dans le cas présent, il a fait coup double. – Coup double? demanda Erlendur qui ne saisissait pas. – Je veux dire qu’il a doublement joui, précisa le médecin. C’est vous qui prenez les photos, n’est-ce pas? – Oui, répondit Erlendur. – Ça va faire joli dans son album de famille. – J’ai l’impression qu’il n’a pas la moindre famille, répondit Erlendur en regardant alentour. Donc, tu as terminé pour l’instant? demanda-t-il, espérant se débarrasser de ce comique. Le légiste hocha la tête et ressortit de la chambre avec difficulté avant de disparaître dans le couloir. – Ne vaudrait-il pas mieux fermer l’hôtel? demanda Elinborg, puis elle vit que le directeur retenait son souffle. Interdire à quiconque d’entrer ou de sortir? Interroger l’ensemble des clients et du personnel? Fermer les aéroports et stopper toute navigation vers l’étranger…? – Pour l’amour de Dieu, supplia le directeur en serrant son mouchoir et en adressant à Erlendur un regard implorant. Il s’agit seulement du portier! Erlendur se fit la réflexion que dans cet hôtel-là, Marie et Joseph n’auraient jamais obtenu de chambre. – Cette… cette… infamie n’a rien à voir avec mes clients, continua le directeur, scandalisé au point qu’il en avait le souffle coupé. Ce sont des étrangers pour la plupart et il y a aussi des provinciaux aisés, des armateurs et des gens de ce genre. Personne qui ait quoi que ce soit à voir avec le portier. Absolument personne. Vous êtes dans le deuxième hôtel de Reykjavik en termes de taille. Et il est plein à craquer pendant les fêtes. Vous ne pouvez absolument pas le fermer. Vous ne le pouvez simplement pas! – Nous pourrions le faire mais nous ne le ferons pas, répondit Erlendur en essayant de calmer le directeur. Je suppose qu’il faudra peut-être que nous interrogions quelques clients de l’hôtel ainsi que la majeure partie du personnel. – Dieu merci, soupira le directeur en retrouvant son calme. – Quel était le nom de cet homme? – Gudlaugur, répondit le directeur. Je crois qu’il avait la cinquantaine. Et vous avez raison en ce qui concerne sa famille, je ne crois pas qu’il en ait. – Qui recevait-il ici? – Je n’en ai pas la moindre idée, haleta le directeur. – S’est-il produit quelque chose d’inhabituel dans l’hôtel en rapport avec cet homme? – Non. – Un vol? – Non, il ne s’est rien passé. – Des plaintes? – Non plus. – Il ne lui est pas arrivé quoi que ce soit qui pourrait expliquer tout cela? – Non, pas que je sache. – S’était-il querellé avec quelqu’un de l’hôtel? – Pas à ma connaissance. – Et avec quelqu’un d’extérieur à l’hôtel? – Pas que je sache mais je ne connais pas très bien cet homme-là. Je veux dire, connaissais, corrigea le directeur. – Même au bout de vingt ans? – Non, en fait, non. Il n’était pas très doué pour les relations humaines, je crois. Il restait seul autant que possible. – Et vous trouvez qu’un hôtel est le lieu idéal pour une personne de ce genre? – Moi? Je ne saurais… Il se montrait toujours très poli et personne n’avait jamais franchement à se plaindre de lui. – Jamais franchement? – Non, jamais personne n’avait à se plaindre de lui. En réalité, il n’était pas un mauvais employé. – Où est la cafétéria? demanda Erlendur. – Je vais vous y accompagner. Le directeur essuya la sueur de son visage, soulagé qu’ils n’aient pas l’intention de fermer l’hôtel. – Il avait l’habitude de recevoir des hôtes? demanda Erlendur. – Quoi? demanda le directeur. – Des hôtes, répéta Erlendur. La personne qui se trouvait chez lui ne lui était pas inconnue, vous ne croyez pas? Le directeur regarda le cadavre et ses yeux s’arrêtèrent sur le préservatif. – Je ne sais rien de ses petites amies, répondit-il. Rien du tout. – Décidément, vous n’en savez pas beaucoup sur cet homme, observa Erlendur. – Il est portier ici, répondit le directeur, pensant qu’Erlen­dur devait se satisfaire de cette explication. Ils avancèrent. Les policiers de la Scientifique approchaient avec leurs outils et leurs appareils, suivis d’autres policiers. Ce ne fut pas sans difficulté qu’ils dépassèrent le directeur en le croi­sant. Erlendur leur demanda de bien examiner le couloir ainsi que le recoin sombre à côté de la chambre. Sigurdur Oli et Elinborg étaient restés dans la minuscule cellule et exami­naient le cadavre. – Je n’aimerais pas qu’on me retrouve dans une posture pareille, observa Sigurdur Oli. – Ça ne le gêne plus maintenant, répondit Elinborg. – Non, je suppose que non, convint Sigurdur Oli. – Il y a quelque chose à l’intérieur? demanda Elinborg en sortant un petit sachet de cacahuètes salées. Elle passait son temps à mâchouiller n’importe quoi. Sigurdur Oli mettait ça sur le compte de la nervosité. – A l’intérieur? demanda-t-il. Elle fit un signe de tête en direction du cadavre. Sigurdur Oli la regarda un instant avant de comprendre où elle voulait en venir. Il hésita mais s’agenouilla finalement à côté du corps pour examiner le préservatif. – Non, répondit-il. Rien, il est vide. – Donc, elle l’a tué avant qu’il arrive à la jouissance, observa Elinborg. Pourtant, le médecin pensait… – Elle? interrogea Sigurdur Oli. – Oui, n’est-ce pas évident? répondit Elinborg en avalant une poignée de cacahuètes. Elle en proposa à Sigurdur Oli qui déclina son offre. Il n’y aurait pas une histoire de prostitution là-dessous? Il était ici en galante compagnie, dit-elle. Non? – C’est la théorie la plus simple, répondit Sigurdur Oli en se relevant. – Tu n’y crois pas? demanda Elinborg. – Je ne sais pas, je n’ai pas l’ombre d’une idée sur la question.

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec douze millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol rba du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres, à paraître en 2018).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Portrait par Sabrina Champenois, LIBERATION - juillet 2010

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