Publication : 04/02/2005
Nombre de pages : 288
ISBN : 2-86424-524-8
Prix : 18 €

La Cité des Jarres

Arnaldur INDRIDASON

ACHETER
Titre original : Mýrin
Langue originale : Islandais (Islande)
Traduit par : Eric Boury
Prix
  • Prix Mystère de la Critique - 2006
  • Prix Cœur Noir - 2006

Pourquoi l’inspecteur Erlendur use-t-il sa mauvaise humeur à rechercher l’assassin d’un vieil homme dans l’ordinateur duquel on découvre des photos pornographiques immondes et, coincée sous un tiroir, la photo de la tombe d’une enfant de quatre ans

Pourquoi mettre toute son énergie à trouver qui a tué celui qui s’avère
être un violeur? Pourquoi faire exhumer avec quarante ans de retard le cadavre de cette enfant ? Comment résister à l’odeur des marais qui envahit tout un quartier de Reykjavic?

A quoi sert cette collection de bocaux contenant des organes baptisée pudiquement la Cité des Jarres? Pourquoi partout dans le monde la vie de flic est toujours une vie de chien mal nourri ? Erlendur le colérique s’obstine à tenter de trouver les réponses à toutes ces questions.

Ce livre écrit avec une grande économie de moyens transmet le douloureux sens de l’inéluctable qui sous-tend les vieilles sagas qu’au Moyen Age les Islandais se racontaient pendant les longues nuits d’hiver. Il reprend leur humour sardonique, l’acceptation froide des faits et de leurs conséquences lointaines.

La Cité des Jarres a obtenu le prestigieux prix Clé de Verre du roman noir scandinave. Il figure en tête des listes des best-sellers en Allemagne et en Angleterre.

  • « Un polar formidable de maîtrise et de violence contenue, de tension psychologique et affective. [L'inspecteur] Erlendur va remonter le fil plein de nœuds de cette sombre histoire qui le mènera à la Cité des Jarres et au fichier génétique de la population islandaise. »
    Delphine Peras
    FRANCE SOIR
  • La Cité des Jarres est le septième roman policier d'Arnaldur Indridason, journaliste et critique de cinéma qui vit à Reykjavik. Le ciel y est constamment bas et lourd comme un couvercle, on sort rarement de la ville sauf pour une exhumation. Atmosphère étrange et mortifère, avec une vieille dame qui hurle à un inspecteur de police, comme pour le frapper d'une malédiction: Que les trolls emportent votre enquête!". Quelques pages plus loin, un chercheur en génétique savoure du xérès en babillant sur le cœur de Louis XVII, prélevé lors de son exécution, peu avant ses dix ans, ce qui permit plus de deux cents ans plus tard des révélations sur la descendance de la famille royale française... S'il est question de viol, de sang, de filiation, d'arbre généalogique, ça n'est pas un de ces polars médicaux supposément haletants que plie Indridason. L'interrogation centrale est existentielle, dans le sillage d'Erlendur, vecteur du récit à la fois très logique, factuel, et empirique: " Il pensa aux mères et aux filles, aux pères et aux fils, aux mères et aux fils, aux pères et aux filles, aux enfants qui venaient au monde et que personne ne voulait, aux enfants qui mouraient dans cette petite société. L'Islande, où tous semblaient dans une certaine mesure appartenir à la même famille. " Tout le livre est empreint de ce sentiment : la nostalgie d'un Eden, la douleur d'avoir à renoncer à cette idée que l'lslande, ce territoire de 103000 km2 (environ un cinquième de la France) peuplé de 288000 habitants (dont 180000 à Reykjavik), où le taux de chômage atteint à peine 3%, n'est pas un cocon de solidarité, une contrée magique à l'abri du crime et de la bassesse, mais une société gangrenée par la violence, qui plus est dans le secret. D'où cet homme assassiné, le point de départ du roman, septuagénaire apparemment sans histoires, retrouvé le crâne fracassé dans son appartement propret. D'où cette enfant morte à quatre ans, dont la stèle porte en épitaphe cette supplication: "Préserve ma vie d'un ennemi terrifiant." D'où encore, cette jeune mariée qui déserte la fête célébrant ses noces, cette vieille femme rouée de coups, cette mère suicidée. D'où, surtout, l'inspecteur Erlendur. Erlendur, ce cousin du Wallander de Mankell mais aussi du Winter d'àke Edwardson, est divorcé, en rupture avec ses enfants comme eux le sont avec leurs pères, ne mange que du réchauffé au micro-ondes, a mal dans la poitrine, se réveille certains matins sans se rappeler quand il s'est déshabillé la dernière fois: déprimé, voire dépressif. Ce qui ne l'empêche pas de tous les jours reprendre du collier, et là, progresser, dénouer les fils, efficace et clair-voyant comme jamais il ne le sera dans sa vie personnelle (même si, là aussi, il peine à se défaire d'un certain idéal passéiste, opposant une hostilité systématique aux méthodes américaines de "profiling"). Autour de lui, le livre se développe par ricochets, états d'âme, fausses pistes et tangentes, jusqu'à la fin: tous secrets levés, toutes illusions perdues, bien loin du happy end.
    Sabrina Champenois
    LIBERATION
  • Le cas de l'Islande semble particulier. Comment un pays peu étendu et peu peuplé (moins de 300 000 habitants) pourrait-il susciter des intrigues policières ? En forçant le trait, on pourrait dire qu'à Reykjavik tout le monde se connaît. On est loin en tout cas de l'anonymat des grandes villes américaines. A tel point que la population islandaise, isolée pendant des siècles, présenterait, paraît-il, des caractéristiques génétiques particulièrement intéressantes à observer. Dans les années 1990, une société privée, de Code Genetics, a même obtenu de l'Etat islandais le droit de constituer un fichier de l'ensemble de la population à des fins de recherche médicale. Une telle décision n'a pu se prendre sans soulever de violentes polémiques et c'est le point de départ de La Cité des Jarres d'Arnaldur Indridason, premier roman policier traduit de l'islandais. Un homme dont la fille est morte à l'âge de 7 ans d'une maladie génétique rare profite de sa position au Centre d'étude du génome d'Islande pour mener sa propre enquête. De toute sa famille il est le seul porteur sain de l'anomalie qui a coûté la vie à sa fille. Une explication s'impose : il n'est pas le fils de ses parents, soit qu'il ait été adopté, soit que sa naissance soit le résultat d'un adultère. Il ne lui est pas très difficile de retrouver la trace de son père biologique et de lui demander des comptes. L'inspecteur Erlandur, qui officie sur cette affaire, est l'archétype du policier qui a perdu toutes ses illusions sur la nature humaine. La cinquantaine, divorcé, il n'a pas gardé de bonnes relations avec son ex-épouse et n'a pas vu ses enfants grandir. A présent qu'ils sont adultes, il ne les voit guère davantage. Son fils Sindri en est à sa troisième cure de désintoxication ; quant à sa fille Eva, complètement droguée (et enceinte), elle ne déboule chez lui que pour lui extorquer de l'argent quand elle est en manque. Si l'on ajoute le climat plutôt déprimant et le fait que l'essentiel de l'action se passe à creuser des caves marécageuses, à exhumer des squelettes dans les cimetières ou à autopsier des cadavres aux fins d'analyses ADN, on aura une idée assez juste de la touche décidément très sombre qu'apporte ce polar islandais au tableau du roman noir.
    Gérard Meudal
    LE MONDE DES LIVRES
  • Voyage avec Arnaldur Indridason dans l'Islande de ses polars Dans ses romans, un flic humaniste sonde les abîmes d'une société trop polie pour être honnête. L'écrivain, star sur son île, nous fait visiter cette Islande plus noire que blanche. Le 4 x 4 glisse imperturbable sur la route où une neige folle cavale en tous sens. Au volant : Arnaldur Indridason. L'état de la chaussée ne le trouble guère. Il se fait moqueur " Pas facile de faire comme papa. Encore plus difficile : être meilleur ". Fils d'écrivain et écrivain lui-même, notre chauffeur a " commencé à écrire sur le tard - à 35 ans ! - une intrigue policière pour me démarquer radicalement de mon père !". Arnaldur a mis le cap au nord. Destination : un petit cimetière, au loin... C'est là qu'il accepte de nous conduire, là où se déroule une des scènes les plus déchirantes et que se résout l'énigme de La Cité des Jarres, le premier de ses sept polars à être traduit en France. L'Islande en hiver ressemble à une fin du monde... Un désert noir et blanc, de lave et de glace. Pas un seul arbre à l'horizon. Des monticules de pierre ici et là ont pris apparence humaine, sentinelles d'outre temps immobiles face à un océan écumant de rage. Et puis, à deux pas du cercle polaire arctique, où le soleil flemmarde (il n'apparaît que quatre ou cinq heures, et encore, sans forcer !), il y a la lumière. Etrange, presque ténébreuse, à vous flanquer un spleen d'enfer s'il n'y avait la voix douce et grave de notre éclaireur, qu'on imagine être aussi celle d'Erlandur, le héros de ses romans. Retour à la réalité. Aux confins de l'Europe, l'Islande, qui fit rêver Pierre Loti, est une toute petite république : à peine un cinquième du territoire français pour 288 000 habitants (l'équivalent de notre bonne ville de Nantes !), dont plus de la moitié résident dans la capitale, Reykjavik. Mais elle détient un fabuleux record, celui d'être le pays où on lit le plus au monde : des documents historiques, scientifiques, de la poésie, des romans islandais, étrangers (en tête, les anglo-saxons, que tous lisent en version originale). A Reykjavik, les bibliothèques sont bien plus fréquentées que les églises, et les librairies ferment à 22 heures... C'est aussi le pays où l'on écrit le plus au monde : plus de trois cents auteurs sont officiellement répertoriés... Sans oublier la fierté du cru : Halldor Laxness, prix Nobel 1955. Explications d'Arnaldur : " Nous n'avons ni palais ni monuments, juste des tempêtes et des histoires. La seule trace de notre passé, c'est la langue. La cathédrale de l'Islande, c'est sa langue. " Une langue qui se préserve des mots " étrangers " (surtout américains) comme de la peste et qui les bannit à coups de mesures pointilleuses depuis le XVllle siècle : chaque mot nouveau se doit d'avoir des racines islandaises. Une langue un tantinet frileuse, mais intacte depuis le Moyen Age, et qui permet aux Islandais de lire encore aujourd'hui - fiévreusement et sans aucun souci - les récits en prose écrits par leurs aïeux, les fameuses sagas, véritable patrimoine national. Au pays des trolls et des quatorze Pères Noël (mais ceci est une autre histoire...), chacun connaît même de loin tout le monde. Trois passe-temps tiennent la vedette : la généalogie - on est forcément descendant de Vikings et donc cousin de quelqu'un ; la baignade - en plein air (glacial) et dans des sources chaudes (l'île, volcanique, servit de décor à notre Jules Verne pour son Voyage au centre de la terre !) ; et la poésie. Petits et grands s'y adonnent sans restriction. Dans les bars où l'on se réchauffe le soir, l'alcool et les vers coulent à flots... Arnaldur Indridason, 44 ans tout juste, est le premier Islandais à s'être converti au polar : " Chez nous, il n'y a pas de tradition du polar parce qu'il y a encore quelques années, rien d'extrêmement violent ne se passait. Notre seule tradition, ce sont les disparitions ! Des gens sont emportés par la mer, tombent dans une crevasse, meurent de froid. Rien que du normal sur une terre aux éléments hostiles. Peut-être quelques-uns sont-ils partis faire leur vie ailleurs, sans rien dire, ou ont-ils été poussés dans un trou... On peut tout imaginer ! " L'Islande, prospère depuis la Seconde Guerre mondiale, défend une image de société " parfaite " : haut niveau de vie (un livre coûte plus de 40 euros...), chômage quasi nul, peu de problèmes d'immigration (la plus grosse communauté est polonaise, moins de trois cents personnes...), santé et éducation au top. Une société trop exemplaire pour Indridason, trop hypocrite, qui pèse comme une chape de plomb sur ses habitants. Alors, comme ça, sans préméditation, quelques-uns basculent dans une violence fulgurante. Avec le même héros - un flic comme on les aime, un gentil -, l'auteur poursuit ses investigations policières " parce que notre île n'est pas un paradis ! Nous sommes aujourd'hui confrontés à la drogue et à tous ses avatars, prostitution, règlements de comptes, meurtre ". La délinquance, le crime rapportent. Mieux, ils font lire : cet ex-critique ciné vit désormais de son travail d'écrivain, un fait rarissime. Lui si réservé, on le découvre star... Trois de ses livres sont parmi les dix meilleures ventes de la principale librairie de Reykjavik. En Allemagne comme en Angleterre, ses romans sont tout simplement best-sellers. Les yeux rivés sur la route, où le vent affole encore plus la neige, Arnaldur parle de discipline : " 99 % de travail, 1 % de talent, selon Hemingway !" Nourri d'Ed McBain et de Simenon, il a choisi le terrain du " réalisme social ". " J'essaie de m'occuper des phénomènes à l'oeuvre dans ma société. Je raconte la réalité, celle que les Islandais vivent. Dans mes livres, il n'y a ni flingues ni courses-poursuites. La violence, ici, est pernicieuse. Je cherche à identifier les liens entre passé et présent, les mystères de la filiation, les forces qui unissent ou désagrègent les gens. De qui est-on le père ? De qui est-on le fils, même à notre insu ? De qui est-on le meurtrier ou la victime ? C'est un devoir pour les écrivains de dire. Encore plus pour les auteurs de polars. Nous ne sommes que des miroirs ".
    Martine Laval
    TELERAMA
  • A Reykjavik, dans un appartement, on découvre le corps d'un septuagénaire, Holsberg, le crâne fracassé. Les policiers trouvent dans l'ordinateur du vieil homme solitaire des milliers d'images pornographiques. Puis il y a cette photo d'une tombe, celle d'une petite fille de 4 ans morte en 1968. Remontant la piste, l'inspecteur Erlendur va découvrir ce qui lie l'enfant et la victime et s'apercevoir que le passé d'Holsberg cache des événements sinistres, lourds de conséquences sur le destin de plusieurs familles. Ce policier quinquagénaire, divorcé, sombre, se nourrissant mal, affligé d'une douleur à la poitrine, dont la fille droguée revient habiter chez lui, va visiter la mystérieuse "cité des Jarres ", être confronté à sa version moderne, un gigantesque fichier génétique, et être amené à s'interroger sur la paternité et la transmission, questions qui trouvent chez lui un écho très personnel... Le polar scandinave s'est enrichi d'un nouvel auteur très prometteur. Il trace un portrait passionnant de son pays, une petite communauté de 288 000 habitants, ne connaissant pas d'immigration, vivant donc en vase clos. Une société où la criminalité est faible - mais l'apparition de la drogue a changé la donne -, où les liens familiaux, qui forment le coeur de l'intrigue, tiennent une place essentielle. A partir de ces éléments, Arnaldur Indridason bâtit une histoire sombre et mélancolique, fascinante, traversée d'éclairs de violence, comme dans cette scène de prison époustouflante. Et comme son inspecteur Erlendur est un personnage récurrent, on attend avec impatience de le retrouver...
    Christine Gomariz
    PARIS MATCH

 

1

Les mots avaient été écrits au crayon à papier sur une feuille déposée sur le cadavre. Trois mots, incompréhensibles pour Erlendur.

Le corps était celui d’un homme qui semblait avoir dans les soixante-dix ans. Il était allongé à terre sur le côté droit, appuyé contre le sofa du petit salon, vêtu d’une chemise bleue et d’un pantalon brun clair en velours côtelé. Il avait des pantoufles aux pieds. Ses cheveux, clairsemés, étaient presque totalement gris. Ils étaient teints par le sang s’échappant d’une large blessure à la tête. Sur le sol, non loin du cadavre, se trouvait un grand cendrier, aux bords aigus et coupants. Celui-ci était également maculé de sang. La table du salon avait été renversée.

La scène se passait dans un appartement au sous-sol d’un petit immeuble à deux étages dans le quartier de Nordurmyri. L’immeuble se trouvait à l’intérieur d’un petit parc entouré d’un mur sur trois côtés. Les arbres avaient perdu leurs feuilles qui recouvraient le parc, en rangs serrés, sans laisser nulle part apparaître la terre, et les arbres aux branches tourmentées s’élançaient vers la noirceur du ciel. Un accès couvert de gravier menait à la porte du garage. Les enquêteurs de la police criminelle de Reykjavik arrivaient tout juste sur les lieux. Ils se déplaçaient avec nonchalance, semblables à des fantômes dans une vieille maison. On attendait le médecin de quartier qui devait signer l’acte de décès. La découverte du cadavre avait été signalée environ quinze minutes auparavant. Erlendur était parmi les premiers arrivés sur place. Il attendait Sigurdur Oh d’une minute à l’autre.

Le crépuscule d’octobre recouvrait la ville et la pluie s’ajoutait au vent de l’automne. Sur l’une des tables du salon, quelqu’un avait allumé une lampe qui dispensait sur l’environnement une clarté inquiétante. Ceci mis à part, les lieux du crime n’avaient pas été touchés. La police scientifique était occupée à installer de puissants halogènes montés sur trépied, destinés à éclairer l’appartement. Erlendur repéra une bibliothèque, un canapé d’angle fatigué, une table de salle à manger, un vieux bureau dans le coin, de la moquette sur le sol, du sang sur la moquette. Du salon, on avait accès à la cuisine, les autres portes donnaient sur le hall d’entrée et sur un petit couloir où se trouvaient deux chambres et les toilettes.

C’était le voisin du dessus qui avait prévenu la police. Il était rentré chez lui cet après-midi après être passé prendre ses deux fils à l’école et il lui avait semblé inhabituel de voir la porte du sous-sol grande ouverte. Il avait jeté un œil dans l’appartement du voisin et l’avait appelé sans être certain qu’il soit chez lui. Il n’avait obtenu aucune réponse. Il avait attentivement scruté l’appartement du voisin, à nouveau crié son nom, mais n’avait obtenu aucune réaction. Ils habitaient à l’étage supérieur depuis quelques années mais ils ne connaissaient pas bien l’homme d’âge mûr qui occupait le sous-sol. L’aîné des fils, âgé de neuf ans, n’était pas aussi prudent que son père et, en un clin d’œil, il était entré dans le salon du voisin. Un instant plus tard, le gamin en était ressorti en disant qu’il y avait un homme mort dans l’appartement, ce qui ne semblait pas le choquer le moins du monde.

– Tu regardes trop de films, lui dit le père en s’avançant vers l’intérieur où il découvrit le voisin allongé, baignant dans son sang sur le sol du salon.

Erlendur connaissait le nom du défunt. Celui-ci était inscrit sur la sonnette. Mais, pour ne pas courir le risque de passer pour un imbécile, il enfila une paire de fins gants de latex, tira de la veste accrochée à la patère de l’entrée le portefeuille de l’homme où il trouva une photo de lui sur sa carte de crédit. C’était un dénommé Holberg, âgé de soixante-neuf ans. Décédé à son domicile. Probablement assassiné.

Erlendur parcourut l’appartement et réfléchit aux questions les plus évidentes. C’était son métier. Enquêter sur l’immédiatement visible. Les enquêteurs de la scientifique, quant à eux, s occupaient de résoudre l’énigme. Il ne décelait aucune trace d’effraction, que ce soit par la fenêtre ou par la porte. Il semblait à première vue que l’homme avait lui-même fait entrer son agresseur dans l’appartement. Les voisins avaient laissé une foule de traces dans l’entrée et sur la moquette du salon lorsqu’ils étaient rentrés dégoulinants de pluie et l’agresseur avait dû faire de même. A moins qu’il n’ait enlevé ses chaussures à la porte. Erlendur s’imagina qu’il avait été des plus pressés, puis il se dit qu’il avait pris le temps d’enlever ses chaussures. Les policiers de la scientifique étaient équipés d’aspirateurs destinés à ramasser les plus infimes particules et poussières dans l’espoir de mettre au jour des indices. Ils étaient à la recherche d’empreintes digitales et de traces de terre provenant de chaussures n’appartenant pas aux occupants des lieux. Ils étaient en quête d’un élément provenant de l’extérieur. De quelque chose qui signait le crime.

Erlendur ne voyait rien qui laissât croire que l’homme eût reçu son invité avec un grand sens de l’hospitalité. Il n’avait pas fait de café. La cafetière de la cuisine ne semblait pas avoir été utilisée au cours des dernières heures. Il n’y avait pas non plus trace de consommation de thé et aucune tasse n’avait été sortie des étagères. Les verres n’avaient pas bougé de leur place. La victime était une personne soigneuse. Chez elle, tout était en ordre et parfaitement à sa place. Peut-être ne connaissait-elle pas bien son agresseur. Peut-être son visiteur lui avait-il sauté dessus sans crier gare dès qu’elle lui avait ouvert sa porte. Sans enlever ses chaussures.

Peut-on commettre un meurtre en chaussettes?

Erlendur regarda autour de lui et se fit la réflexion qu’il lui fallait mettre de l’ordre dans ses idées.

De toutes façons, le visiteur était pressé. Il n’avait pas pris la peine de refermer la porte derrière lui. L’agression elle-même portait les marques de la précipitation, comme si elle avait été commise sans la moindre préméditation, sur un coup de tête. Il n’y avait pas de traces de lutte dans l’appartement. L’homme devait être tombé directement à terre et avoir atterri sur la table qu’il avait renversée. A première vue, rien d’autre n’avait été déplacé. Erlendur ne décelait aucune trace de vol dans l’appartement. Tous les placards étaient parfaitement fermés, de même que les tiroirs. L’ordinateur récent et la vieille chaîne hi-fi étaient à leur place, le portefeuille dans la veste sur la patère de l’entrée, un billet de deux mille couronnes et deux cartes de paiement, une de débit et une de crédit.

On aurait dit que l’agresseur avait pris ce qui lui tombait sous la main et qu’il l’avait jeté à la tête de l’homme. Le cendrier d’une couleur verdâtre et en verre épais ne pesait pas moins d’un kilo et demi, pensa Erlendur. Une arme de choix pour qui le souhaitait. Il était peu probable que l’agresseur l’ait apporté avec lui pour l’abandonner ensuite, plein de sang, sur le sol du salon.

C’était là les indices les plus évidents. L’homme avait ouvert la porte et invité ou, tout du moins, conduit son visiteur jusqu’au salon. Il était probable qu’il connaissait son visiteur mais cela n’était pas obligatoire. Il avait été attaqué d’un coup violent à l’aide du cendrier et l’agresseur s’était ensuite enfui à toutes jambes en laissant la porte de l’appartement ouverte. C’était clair et net.

Excepté pour le message.

Celui-ci était écrit sur une feuille lignée de format A4 arrachée dans un cahier à spirale, c’était le seul indice permettant d’affirmer que le meurtre en question avait été commis avec préméditation, la présence de la feuille indiquait que l’agresseur était entré dans la maison dans le but bien précis d’assassiner l’homme. Le visiteur n’avait pas été tout à coup saisi d’une rage meurtrière alors qu’il se tenait debout dans le salon. Il avait pénétré dans la maison avec la ferme intention de commettre un meurtre. Il avait écrit un message. Trois mots auxquels Erlendur ne comprenait rien. Avait-il écrit ces mots avant même d’entrer dans la maison? C’était là une autre question évidente qui attendait une réponse. Erlendur se dirigea vers le bureau dans le coin du salon. Celui-ci débordait de paperasses de toutes sortes: des factures, des enveloppes, des journaux. Posé sur tout le reste, il y avait un cahier à spirale. Il chercha un crayon à papier mais n en vit aucun sur le bureau. Il examina les alentours et le trouva sous le bureau. Il ne déplaça rien. Il observa et réfléchit.

– N’avons-nous pas affaire à un meurtre typiquement islandais? demanda Sigurdur Oli, entré sans qu’Erlendur le remarque, debout à côté du cadavre.

– Hein? répondit Erlendur, absorbé dans ses pensées.

– Un truc dégoûtant, gratuit et commis sans même essayer de le maquiller, de brouiller les pistes ou de dissimuler les preuves.

– Oui, oui, répondit Erlendur. Un meurtre islandais, bête et méchant.

– A moins que le gars ne soit tombé sur la table et ne se soit cogné la tête sur le cendrier, ajouta Sigurdur Oli qui était venu accompagné d’Elinborg.

Erlendur avait tenté de limiter l’accès des policiers, des enquêteurs de la scientifique et des ambulanciers pendant qu’il arpentait l’appartement, incliné en avant, coiffé de son chapeau.

– Et qu’il n’ait, en même temps, rédigé un message incompréhensible au cours de sa chute? demanda Erlendur.

– Il l’avait peut-être déjà dans la main.

– Tu y comprends quelque chose, toi, à ce message?

– C’est peut-être bien Dieu qui l’a écrit, observa Sigurdur Oli. Ou alors le meurtrier, je n’en sais rien. L’accent mis sur le dernier mot est assez étrange. Le mot LUI est écrit en capitales d’imprimerie.

-Je n’ai pas l’impression qu’il ait été écrit à la va-vite. Le dernier mot est écrit en majuscules mais les deux autres en minuscules. Le visiteur a pris tout son temps pour la calligraphie. Et pourtant, il a laissé la porte ouverte. Qu’est-ce que ça veut dire? Il se jette sur l’homme puis s’enfuit mais écrit une connerie incompréhensible sur une feuille et s’applique à bien mettre l’accent sur le dernier mot.

-Ça doit lui être adressé, dit Sigurdur Oh. Je veux dire, au cadavre. Ça ne peut pas être destiné à qui que ce soit d’autre.

-Je n’en sais rien, répondit Erlendur. Quel est l’intérêt de laisser un message de ce genre et de le poser sur un cadavre? Qui ferait un truc pareil? Est-ce qu’il veut nous dire quelque chose? Est-ce que le meurtrier s’adresse à lui-même? Est-ce qu’il s’adresse au cadavre?

-Nous avons sûrement affaire à une espèce de détraqué, dit Elinborg qui était sur le point de se pencher pour ramasser la feuille de papier. Erlendur l’arrêta net.

-Peut-être qu’ils s’y sont mis à plusieurs, dit Sigurdur Oli. Pour l’attaquer.

– N’oublie jamais de mettre les gants, ma petite Elinborg, dit Erlendur qui faisait comme s’il s’adressait à une enfant. Ne détruire aucune preuve. Le message a été rédigé sur le bureau là-bas, ajouta-t-il en indiquant du doigt le coin de la pièce. La feuille a été arrachée d’un cahier à spirale qui appartenait à la victime.

-Peut-être qu’ils l’ont agressé à plusieurs, répéta Sigurdur Oli qui avait l’impression d’avoir mis le doigt sur un détail intéressant.

-Oui, oui, répondit Erlendur. Possible.

-Plutôt froidement calculé, observa Sigurdur Oli. Ils ont d’abord tué le petit vieux et se sont ensuite mis à l’écriture. Il doit falloir avoir des nerfs d’acier pour ça. Seul un monstre ignoble peut faire une chose pareille, non?

-Ou bien un kamikaze, ajouta Elinborg.

-Ou bien la victime d’un complexe messianique, conclut Erlendur.

Il se pencha sur le message et le lut en silence.

Un sacré complexe messianique, pensa-t-il en lui-même.

Arnaldur Indridason est né à Reykjavík le 28 janvier 1961. Diplômé en histoire, il est d’abord journaliste et critique de films pour le Morgunbladid, avant de se consacrer à l’écriture. Ses nombreux romans, traduits dans quarante langues, ont fait de lui un des écrivains de polar les plus connus en Islande et dans le monde, avec douze millions de lecteurs. Il a reçu le prix Clef de verre à deux reprises, en 2002 pour La Cité des jarres, et en 2003 pour La Femme en vert (également couronné par le Gold Dagger Award et le Prix des lectrices de Elle), le Prix du Polar européen Le Point en 2008 pour L'Homme du lac, le prix d’honneur du festival les Boréales en 2011, et le prix espagnol rba du roman noir en 2013 pour Passage des Ombres (troisième tome de la Trilogie des Ombres, à paraître en 2018).

Douze de ses romans mettent en scène le personnage d’Erlendur Sveinsson, inspecteur de la police de Reykjavík. Plusieurs autres sont consacrés à des énigmes historiques ou des affaires d’espionnage. Dans la fascinante Trilogie des Ombres, il met en scène un nouveau couple d’enquêteurs, à l’époque de la « Situation », l’occupation américano-britannique de l’Islande à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Portrait par Sabrina Champenois, LIBERATION - juillet 2010

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